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De natura rerum, Liv. IIJ, V. i5 et suiv

LA MORALE D’ÉPICURE

leurs paisibles demeures, qui ne connaissent ni les assauts des vents, ni les déluges que versent les nuages: jamais la neige aux llocons blancs condensés par une âpre saison n’outrage ces lieux sacrés, l’éther toujours pur les environne, et leur verse à flots la riante lumière. Cependant, la nature pourvoit à tout pour eux, et rien n’altère en aucun temps la paix de ces âmes heureuses. »

Ailleurs ‘ il montre les dieux indifférents aux choses et aux hommes et laissant à la nature le soin de se conduire elle-meme : « Certaines personnes ignorant les propriétés de la matière pensent, dit il, que la nature ne saurait, sans l’intervention des dieux, servir si exactement les intérêts de l’homme. Ils s’extasient siii' le changement des saisons, sur la production des fruits de la terre et de tant d’autres biens (pie les mortels recherchent par l’inspiration et sous* la conduite même du Plaisir, ce guide divin de notre vie: c’est lui qui nous invite à perpétuer notre race parles œuvres de Vénus, et qui sauve l’espèce humaine de la destruction. Mais quand on s’imagine ([lie les dieux ont établi toutes choses à ces fins, on s’écarte, à mon avis, étrangement et sur tous les jioints de la vérité. J’ignore sans doute la nature des éléments des corps; mais d’après la seule étude des deux et d’après heaucoupd’autres raisons j’ose anirmer([ue le monde n’est nullement l’œuvre des dieux, tant il est sujet à reproche. » Un peu plus loin, après avoir rajipelé ([ue les anciens donnaient à la terre le titre (( de (irunde mère, de mère des dieux, des hommes et des animaux » et avoir décrit les honneurs ([u 'ils lui rendaient encore de son temps, Lucrèce ajoute : (( Ce sont là, sans doute, des croyances louables et des fictions ingénieuses, mais que la saine philosophie repousse énergiquement. Car toute essence divine jouit nécessairement de l’immortalité au sein d’une paix jirofondc. Exempts de toute douleur et de tout péril, se sulïisanl par leurs propres ressources, n’ayant nul besoin de nous, les dieux ne se laissent pas prendre par les services et ne sont pas sensil)les

i. Loc. cil., livre 11, V. i68 et suiv.

à l’oulrage. Et quant à la terre, elle demeure en tout temps privée de sentiment: si elle produit à la lumière du soleil une multitude d’étres divers, c’est qu’elle tient dans son sein les éléments d une multitude de corps. Après cela, si l’on vent tlonner à la mer le nom de Neptune, aux moissons celui de Gérés ; si l’on préfère celui de Bacchus au terme propre qui désigne la liqueur de la vigne ; nous consentons à ce qu’on appelle notre terre la mère des dieux, pourvu qu’au fond on se garde de souiller son esprit d’une snperstition grossière'. »

Après avoir exposé que tous les corps sont formés

I. Au moment où il s’apprête à combattre la superstition, Lucrèce écrit, s’adressant au grand orateur à qui il avait dédié son admirable poème :

« Mais voici, Memmius, ce que je crains: tu vas prendre nos leçons pour des enseignements d’impiété ; tu croiras t’engager dans la voie du crime. Au contraire, c’est plutôt la superstition, c’est elle qui, souvent, enfanta des actions criminelles et impies. Ainsi, sur le rjvage d’Aulis, l’autel d’une divinité vierge fut indignement souillé du sang d’Epliigénie par l’élite des chefs grecs, la fleur des guerriers ! Quand la laine enroulée autour de sa chevelure virginale retomba en bandelettes égales sur ses deux joues; quand elle vit à son côté, debout devant l’autel, son père accablé de douleur, près de lui, les sacrificateurs dérobant le fer aux yeux de la victime, et toute l’armée fondant en larmes, à sa vue ; muette d’effroi, elle s’affaissa sur ses genoux. Infortunée, que lui servait à cette heure d’avoir la première salué le roi du nom de père? Soulevée par les mains des hommes, toute tremblante, elle est menée à l’autel, non point pour accomplir les cérémonies ordinaires du culte avant d’être reconduite au milieu des chants d’hyménée, mais, pour tomber, dans la saison même du mariage, sous les coups d’un père. Victime en pleurs, victime pure d’un impur sacrifice, elle est égorgée afin d’assurer à la flotte une heureuse sortie du port ! Voilà les forfaits qu’a pu conseiller la superstition ! » (Livre I, 74 et suiv.).

Epicure avait dit : « L’impie n’est point celui qui abolit les dieux du vulgaire, mais celui qui applique aux dieux les opinions du vulgaire. » (Voy. : Guyau, La morale d’Épiciire, p. fi/j)- Il ajoutait : « La superstition vient de l’ignorance ; le vulgaire, ne connaissant pas les causes des phénomènes, place derrière eux des volontés divines ; mais le savant voit reculer, à mesure qu’il pénètre les causes, le domaine de l’arbitraire ; tout s’explique pour lui et s’enchaîne régulièrement. Par conséquent, aussi, tout sujet d’effroi est écarté ; plus il connaîtra, moins il aura sujet de craindre, car moins il aura besoin de substituer aux forces de la nature des puissances plus ou moins effrayantes et surnaturelles. » Ainsi, la science est pour Epicure, comme pour Lucrèce, l’ennemie directe de la religion ; et comme la religion est l’ennemie directe de notre indépendance, de notre ataraxie, la science, particulièrement la science naturelle (çvatoXoyîa) devient un moyen absolument nécessaire pour le bonheur : « L’ataraxie, dit-11, est l’affranchissement de toutes ces opinions... Si nous nous appliquons à connaître tous ces événements, d’où naît le trouble et la crainte, nous en découvrirons les vraies causes, et nous nous affranchirons ; car nous connaîtrons les causes et des météores, et de tous les autres événements imprévus et perpétuels, qui, au reste des hommes, apportent la dernière épouvante » (Ibid., p. i5).

LA MORALE D ÉPICURE

d’atomes, que (( la mort en détruisant les corps ne consume pas les atomes de la matière, mais se borne à rompre leur union », que « ce qui fut terre retourne à la terre », que « les éléments partis des régions éthérées sont ramenés et recuillis dans les espaces célestes », Lucrèce écrit ' : « Chez tous les êtres vivants l’espi'it et cette âme subtile sont soumis aux lois de la naissance etde la mort... S’il est vrai que le brouillard et la fumée se dissipent dans les airs; assurément l’arne s’évapore de meme, dès qu’elle a été contrainte d’abandonner les membres de l’homme ; et même elle est plus prompte à s’évanouir et à se résoudre en ses premiers éléments. » L’âme, en un mot, pour le disciple d’Epicure, naît et meurt avec le corps, ou plutôt scs éléments se réunissent comme ceux du corps lorsque celui-ci se forme, et ils se séparent après la mort comme le font ceux du corps. Par conséquent, aucun autre sort n’attend l’homme après la mort que celui de rentrer, sous la forme de ses éléments constitutifs, dans la matière infinie d’où il est sorti.

L’autre monde étant supprimé, l’homme n’a que faire des Elysées et des Enfers des légendes homériques, et il n’a plus aucun motif de redouter la mort : « Où sont, dit Lucrèce, les espaces de l’Acbéron P Je ne les vois nulle part, et cependant la terre n’arrelc pas mes regards, qui découvrent sous mes pieds tout ce qui se passe dans la profondeur du vide... Il faut chasser sans ménagements ces terreurs qu’inspire l’Acliéron ; c’est elles f[ui empoisotment toute la vie humaine, troublant la liqueur jusqu’au fond du vase, noircissant tout des couleurs de la mort et ne nous laissant goûter aucune joie pure et sans déboire... Oui, l’enfant dans les ténèbres s’épouvante et craint toutes sortes de fantômes ; mais nous-mêmes, bien souvent, en plein jour, nous tremblons devant des cliimères qui ne sont pas plus redoutables que ces fantômes que les enfants tremblent de voir apparaître dans les ténèbres. Ces terreurs de notre esprit, ces ténèbres qui nous elfrayent, ce ne sont pas les

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