I. Lettres ù Lucilius, \XI
autre motif me porte encore à citer les belles maximes d’Epicure. Tl en est qui les adoptent dans l’espoir criminel d’en faire un manteau à leurs vices ; je veux leur apprendre (|ue partout où ils iront (c’est-à-dire, même s’ils adoptent l’cpicuréisme) ils seront forcés de vivre honnêtement. Prêts à entrer dans les jardins d’Epicure, ils voient sur la porte cette inscription : <( Passant, voici l’heureux séjour où la volupté est le souverain bien. » Le gardien de ces lieux leur prépare un accueil affable, hospitalier; il leur sert de la farine détrempée, de l’eau en abondance. « N’êtes-vous pas bien traités .^^Dans ces jardins on n’irrite pas la faim, on l’apaise ; on n’allume pas la soif par les boissons ellesmêmes, on l’éteint de la manière la plus naturelle et la moins coûteuse. )) Voilà les voluptés au sein desquelles j’ai vieilli. ))
Ce qui, en effet, caractérisait essentiellement la morale d’Epicure, c’était la condamnation de toutes les passions, de tous les appétits artificiels qui résultent de l’excitation anormale et vicieuse des besoins naturels. Dans les jardins d’Epicure on apaise la faim, on ne l’irrilc pas ; on éteint la soif, on ne l’allume pas. Epicure considère comme un bien le plaisir qui résulte de la satisfaction du besoin de reproduction, mais il condamne les sensualités de l’amour et la passion qui trouble l’esprit ; lui-même évita de se marier pour ne pas détourner son esprit de l’étude de la philosophie.
Le besoin naturel seul, aux yeux d’Epicure, est dans les fins de la nature, et lui seul est susceptible de procurer le plaisir véritable, celui qui est la sanction morale de la bonne conduite. La passion, qui est l’exacerbation du besoin, n eutre pas dans les hns de la nature, et ne peut procurer le plaisir véritable; il faut donc étoulfer la passion, l’empêcher de naître. On y arrive par la satisfaction rationnelle du besoin. Tout cela, évidemment, demande une forte éducation morale. « Si en toute occasion, dit Epicure, tu ne rapportes pas chacun de tes actes à la fin de la nature... tes actes ne seront point d’accord avec tes raisonnements'. »
i. Guyau, ioc. cil., p. 4i>. — Lucrèce dit de son côté ; « Eli quoi!
LA MORALE D ÉFIGURE
Parmi les désirs que l’on éprouve il faut satisfaire seulement ceux qui répondent à des besoins véritables : « Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, les autres enfin ne sont ni naturels ni nécessaires, mais naissent d’après une vaine opinion. Sont naturels et nécessaires ceux qui tendent à l’apaisement d’une douleur, comme la boisson dans la soif, naturels et non nécessaires, ceux qui varient seulement la volupté mais n’apaisent point une douleur, comme les mets délicats; enfin, ni naturels ni nécessaires ceux qui, par exemple, ont pour objet des statues ou des couronnes’ )). C’est par un raisonnement analogue qu’Epicure condamnait le désir de l’immortalité. Comme celui des couronnes et des statues, (( il tombe dans l’indéfini; » nous devons donc le supprimer ^
La tempérance, le dédain des richesses et de l’ambition seront les premières vertus de l’épicurien fidèle à la doctrine du maître. (( La fortune, disait Epicure, a peu de prise suite sage : sa raison a réglé les choses les plus grandes et les plus importantes, et, pendant toute la durée de la vie, elle les règle et les réglera ^ »
Eu supprimant les passions, l’homme supprime une foule d’actes, de mouvements, d’où résultent toujours pour lui une certaine somme de douleurs. Le sage renoncera donc à ces mouvements et aux plaisirs que le vulgaire y cherche : et, dans le seul fait de la suppression des douleurs qui eu résultent, il trouvera un plaisir. « Lorsque, dit Epicure. nous sommes affranchis de la douleur, nous jouissons de la délivrance même et de l’exemption de toute gêneL » La non- souffrance, l’ataraxie, comme il l’appelait, est donc un plaisir. « La fin, disait-il, c’est de ne pas souffrir dans son corps et de ne pas être troublé dans son âme. .. Nous faisons
n’entendez-vous pas le cri de la Nature? Que demande-t-elle ? Que le corps soit exempt de souffrance et que l’esprit jouisse d’un sentiment de bien-être, sans inquiétude et sans crainte I » (Z)e nat. renm, livre II, v. 16-19).