‹ La morale des religionsChapitre 228 sur 380 · I. Pensées, livre 11, xi · texte numérisé non relu

I. Pensées, livre 11, xi

défaut d’art une si étrange bévue, cette distribution indifférente des biens et des maux aux hommes de lûen et aux mécliants, sans nul égard au mérite. Pour la mort et la vie, la gloire et l’infamie, la douleur et le plaisir, la richesse et la jiauvreté, toutes ces choses ne sont distribuées indifféremment et aux hommes de bien et aux méchants, que ])arce qu’il n’y a en elles rien d’bonnete, ni rien de honteux : ce ne sont donc ni des biens ni des maux véritables. »

Les stoïciens avaient, en somme, fort bien vu les objections auxquelles ils exposaient leur doctrine morale en attribuant à la divinité un rôle dans les événements dont le monde est le théâtre et dans la destinée de chaque homme. Ils y répondent, comme Epicure, en affirmant, qu’il n’y a aucune réalité dans ce que le vulgaire considère comme les avantages ou les misères de la vie ; que la seule misère véritable réside dans les actions honteuses, et les seules avantages vrais, dans l’iiomictelé; mais ils ne sont pas sans voir combien sont faibles aux yeux de la masse des hommes ces réponses et ils y ajoutent, à l’usage du vulgaire, l’affiirmalion que si les bons sont exposés à soulTrir comme les méchants, c’est que les dieux se conduisent à leur égard comme les pères à l’égard des enfants qu’ils veulent rendre vertueux et forts, comme les chefs militaires à l’égard des soldats pour lesquels ils ont le plus d’estime.

Les stoïciens n’étaient, du reste, en réalité, ([uc des fatalistes ; leur providence, examinée de près, n’est point autre chose que rcncbaînemenl des phénomènes naturels. Aussi ne sont-ils guère plus disposés à admettre les sanctions morales de l’autre vie que celles de ce monde. Ils paraissent meme ne pas croire à la prolongation de l’existence de l’homme au delà de la mort. « Dusses-tu vivre trois mille ans, trente mille ans meme, dit Marc-Aurèle, souviens-toi néanmoins que personne ne perd une autre vie (|ue celle dont il jouit, f[ue personne ne jouit d’une autre vie que de celle qu’il perd. » Et encore : « T^a durée de la A ie humaine est un point; la matière un Ilux perpétuel ; la sensation, un phénomène obscur; la réunion des parties du corps, une

LA MORALE DES STOÏCIENS

masse corruptible ; l’ame un tourbillon ; le sort, une énigme ; la réputation, une chose sans jugement. Pour le dire en somme, du corps tout est ileuAC qui coule ; de l’âme tout est songe et fumée; la vie c’est une guerre, une balte de voyageur; la renommée posthume, c’est l’oubli. Qu'est-ce donc qui peut nous servir de guide une chose, et une seule, la philosophie. Et la philosophie, c’est de préserver le génie qui est au dedans de nous de toute ignominie, de tout dommage ; c’est de vaincre le plaisir et la douleur, de ne rien faire au hasard, de n’user jamais de mensonge et de dissimulation, de n’avoir jamais besoin ni qu’un autre agisse ni qu’il n’agisse pas ; c’est encore de recevoir tout ce qui nous arrive, tout ce qui nous échoit, comme venant du même lieu d’où nous sommes sortis ; c’est, enfin, d’attendre la mort d’un cœur paisible, et de n’y voir qu’une dissolution des éléments dont chaque être est composé. Que si les éléments eux-mêmes n’éprouvent aucun mal dans leurs perpétuels changements de l’un à l’autre, poui'quoi voir d’un œil allligé le changement et la dissolution de toutes choses ? Cela est conforme à la nature. Or, rien n’est mal qui est conforme à la nature'. » 11 disait encore au sujet de l’âme : (( De même que les corps, après avoir subsisté sur la terre, changent, se dissolvent et font ainsi place à d’autres cadavres; de même les âmes, quand elles sont transportées dans l’air, y font quelque séjour, puis changent, se dissipent, s’entlamrnent, absorbées dans la puissance génératrice de l’univers, et, de cette façon, font place aux survenantes ’C ))

Une pareille conception matérialiste de l’univers, des corps humains et des âmes des hommes ne comportait évidemment aucune sanction morale divine, ni sur cette terre ni ailleurs. D’une part, les maux terrestres n’étant pas considérés par les stoïciens comme des maux véritaliles, ne pouvaient constituer, à leurs yeux, comme dans le système des Livres sacrés hébraïques, une sanction morale. D'autre

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