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I. Lavallée, 11, p- 3o

OU des contrées du Nord, qui venaient visiter la ville des apôtres, pleins de foi et d’espérance. C’étaient des hommes du peuple, ignorants, austères, nourris d’un spiritualisme exalté, qui s’ébaliissaient de voir la ville des apôtres devenue païenne. Statues, tableaux, comédies, poètes, artistes, prêtres, femmes, tout reproduisait la Rome de Virgile et d’Auguste : la pensée chrétienne altérée à sa source s’était évanouie sous les pompes de la Renaissance dans une sorte d'évocation universelle delà beauté et du génie antiques. Ils reculaient d’horreur, en voyant cette cour voluptueuse, impie, abominable ; ces prêtres qui préféraient Socrate à Jésus, qui refusaient de lire la Bible de peur de gâter leur style, qui mêlaient des paroles blasphématoires aux paroles sacramentelles du divin sacrifice ; ces cardinaux tout mondains et sensuels, amis des savants, savants eux-mêmes, pleins d’aveuglement sur la révolution religieuse à laquelle l’érudition poussait de tous ses efforts ; enfin ce pape qui était ou un Jules II, le'casque en tête et le blasphème à la bouche, ou Alexandre VI, l'amant incestueux de sa fille, ou Léon X, audacieusement incrédule, riant tout haut de la fable du Clirist. En i5io,un de ces moines vint à Rome ; il se nommait Martin Luther et était néàEisleben, en Saxe, le lo novembre i483. 11 s’enfuit eiVrayé et ayant déjà, dans son cœur, condamné l’Eglise. )) L’Eglise chrétienne, à vrai dire, n'avait fait que suivre, en ce qui concerne le retour au paganisme, l’évolution qui se produisait autour d’elle, depuis plusieurs siècles déjà, clans la partie de IXIccident cjui contenait le plus de sang latin et cjui avait subi pendant de nombreux siècles rinilucnce romaine. L'Italie et la Gaule, la partie méridionale de cette dernière en particnlier, n’avaient été pénétrées que très imparfaitement, et non sans de vives résistances, par l’esprit judaïque dont le christianisme était imprégné. Elles étaient, en fait, restées plus ou moins païennes, au point que la religion nouvelle avait dû se contenter de sanctifier la plupart des déités auxcjuelles le peuple donnait autrefois ses adorations et cju’il entourait de ses pieuses sollicitations, soit pour obtenir la guérison de ses maladies, soit pour arriver à la fortune, avoir des en-

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faiits, écarter le mauvais sort ou les démons, etc. Pendant plusieurs siècles, les Pères de l’Eglise, fidèles aux traditions judaïques, avaient interdit de faire des images de Dieu, du Christ ou des saints. En 3o5, un concile tenu en Espagne avait même interdit l’emploi des peintures dans les églises (( de peur que l’objet de notre culte et de nos adorations ne soit représenté sur nos murailles. En dqd, saint Epipliane arrachait d’une église de Syrie une image du Christ devant laquelle les fidèles priaient ; au vnP siècle, le concile de liyéric interdisait encore le (mite des images et Charlemagne faisait publier l’ouvrage dit Livres carolins contre une décision d'un concile de Nicéc (|ui, en 787, avait autorisé le culte des images de Jésus-Christ et des saints.

Charlemagne faisait, en cela, preuve de moins d’esprit politique que les membres du concile ; ceux-ci avaient parfaitement compris qu’il serait impossible au christianisme de s’implanter dans les sociétés aryennes de l’Occident, s’il ne se prêtait pas .à leurs conceptions idolàtriqucs. Si l’Eglise avait écouté Charlemagne, si elle ne s’était pas adaptée à l’idolâtrie du paganisme, elle aurait peut-êtie échoué dans son œuvre de conversion des Aryens, de même que runc des causes principales de l'échec du protestantisme en France réside dans son aversion pour les images sacrées.

A partir du concile de Aicée de 787, le christianisme comprit où était son intérêt véritable, non seulement il ne repoussa plus le culte des images de sou Christ et de ses saints, mais encore il transforma en idoles chrétiennes toutes celles du paganisme que le peuple entourait encore de sa vénération et il adopta, sous des rubriques nouvelles, les fêtes par lesquelles les païens rendaient hommage à leurs multiples dieux. Les images de rArthemis d’Ephèse (Vierge immaculée) sont devenues celles de la Vierge Marie ; celles d’Isis, mère des dieux, vierge noire qui tenait un enfantdans ses bras ou sur ses genoux sont devenues les images de la Vierge mère de Jésus. Les images païennes à têtes nimbées ont donné le modèle de celles des saints. La déesse grecque Aiké et les génies ailés du paganisme ont fourni celui des

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anges, etc. Il n’y eut pas jusqu’aux pierres phalliques qui ne furent christianisées. Sur les menhirs, auprès desquels le peuple avait conservé la coutume de se rendre pieusement, on dressa des croix ou des statues de la Vierge. Au Mans, on sanctifia un menhir, jadis honoré comme emblème de la génération, en le transportant dans la cathédrale. Les pierres percées que l’on avait autrefois vénérées à l’instar du Yoni de l’Inde et, sans doute, avec la même pensée originelle, continuèrent d’être considérées par les chrétiens comme saintes et miraculeuses. « A Kerongalet (Finistère) on plonge le5 membres malades dans une pierre trouée... A Fouvent-le-IIaut (Doubs) on insinue les nouveau-nés à travers une pierre percée, pour les préserver des maladies... A Dourgue (’farn), près de la chapelle de Saint-Férréol, on voit des roches percées de trous où passent les boiteux et les paralytiques pour se guérir. Il existe des pierres semblables dans le Morbihan, dans les ouvertures desquelles on fait passer les hommes et les bestiaux malades en vue d'obtenir leur guérison h » L’Eglise laisse faire, encourage même ces pratiques, sachant fort bien qu elle perdrait la majeure partie de sa clientèle si elle s’élevait contre l’indéracinable paganisme de nos populations. « Dans l’église de Quimperlé, on voit une pierre percée d’un trou circulaire à travers laquelle on passait pour guérir de céphalalgie. » De même, elle encourage les croyances anciennes aux miracles accomplis par les. eaux de certaines sources, se bornant à édifier l’image de la ^ ierge ou d’un saint partout où la foi des simples lui paraît pouvoir être utilement exploitée.

Tant que la papauté fut toute-puissante, tant que les nations oceiden taies furent maintenues dans l’ignorance et l’anarchie par le régime féodal, le christianisme ne fut païen que par les images idolâtriques dont il encourageait le culte afin de conserver les sympathies du peuple. -Au fur et à mesure que la puissance pontificale s'affaiblit, que l’ordre matériel se rétablit et que le pouvoir civil devint plus

I. Mai, VERT, Science et religion, p. 199. L’auteur tle ce petit livre a fort bien résumé toute la ([uestiou des relations du culte chrétien avec celui des relifï'ions antérieures et il eu fournit une abondante bibliographie.

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fort, les esprits s’émancipèrent, même clans le personnel ecclésiastique, et l’on vit les intellectuels revenir à la littérature païenne, à la philosophie antique, à l’art qui avait embelli les temples de la Grèce et de Rome, développé le goût de la beauté parmi les Grecs ou les Romains.

L’Eglise avait tout fait pour empêcher cette « renaissance )) de la civilisation antique. A la belle littérature des Lucrèce, des Cicéron, des Sénèque, des Lucien, des Platon, des conteurs grecs, des poètes de la Grèce et de Rome, elle avait substitué les ridicules et grossières légendes des saints; à la philosophie naturelle, humaine, généreuse des épicuriens et des stoïciens, à cette philosophie cjui avait doté l’Empire des souverains les plus justes, les plus moraux c|ue le monde aient connus, elle avait fait succéder les subtilités enfantines et stériles de ses discussions dogmatiques et de ses controverses scolastiques ; sous l’influence de ses idées mystiques ou démoniaques, la belle statuaire ' de la Grèce et de Rome avait été remplacée par une imagerie grossière toujours, impudique fort souvent jusqu’à la monstruosité, et dont elle avait souillé les plus beaux chefsd’œuvre de rarchitecture romane ou gothique. On a fait un grand mérite aux moines d’avoir conservé dans les Hbliothèques de leurs abbayes la plupart des ouvrages de l’antiquité, mais on néglige de dire qu’ils les tenaient jalousement à l’abri de tous les regards indiscrets ; on ne parle pas de ceux qu’ils ont fait disparaître, comme les trois cents mémoires d’Epicure, et l’on passe volontiers sous silence les altérations qu’ils firent subir à certains textes, avec une désinvolture dont l’aveuglement de leur foi peut seule fournir l’explication. On omet aussi de mentionner les imprécations, les menaces, les condamnations qui accablèrent les premiers érudits dont l’audace alla jusqu’à restaurer la philosophie antique dans les universités occidentales, dans celle de Paris notamment, que les rois de France créèrent pour lutter contre l’esprit de la papauté. On alTecte de ne point se rappeler les attaques dont Abailard fut l’objet delà part des moines de Gîteaux et de saint Bernard leur abbé, pour avoir osé « mettre à jour les secrets de Dieu et jeter

au vent les plus hautes questions' ». Ou se garde de mentionner cette décision d'un concile de 1209 par laquelle étaient condamnées au feu les œuvres d’Aristote que les Arabes venaient d’introduire en Occident. Aristote, c’était la Grèce, c’était la pensée libre, c’était le naturalisme s’élevant en face de l’absolutisme hébraïque et du dogmatisme chrétien. L’Eglise brûla ce qui restait de lui, comme elle brûlait les hérétiques sur les bûchers de son inquisition. Mais l’Eglise m’était plus toute-puissante.

En face d’elle, Philippe-Auguste, désireux d’asseoir son autorité sur des bases laïques et rationnelles, crée l’enseignement public du droit romain, d’où devaient sortir les conseils de juristes de Philippe le Bel ; et il donne à l’université de Paris une indépendance qui en fit bientôt le foyer de lumières intellectuelles le plus puissant qui eût encore existé dans le monde. Plus de vingt-cinq mille élèves y accouraient de toutes les parties de l’Europe, autour de maîtres tout prêts à s’émanciper de la théologie romaine et à revenir aux antiquités littéraires et philosophiques. C’est encore de religion que parlait Ahailard aux milliers d’élèves qui se pressaient autour de sa chaire et dont un contemporain disait : « Bien ne les arrêtait, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne, l’Espagne, l’Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois célébraient ton génie, t’envoyaient leurs enfants ; et Borne, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses disciples que ton savoir était encore supérieur au sien G). Mais la religion d’Ahailard n’était plus celle des Pères de l’Eglise ; ce n’était plus surtout celle des moines du moyen âge dont les étudiants de Paris chansonnaient les mauvaises mœurs et l’ignorance, en des vers non moins licencieux que la conduite des habitants des monastères, a II semblait, dit Michelet ([ue jusque-là l’Eglise eût bagayé, et

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