‹ La morale des religionsChapitre 328 sur 380 · Histoire de France, II, p. 3ig et suiv · texte numérisé non relu

Histoire de France, II, p. 3ig et suiv

EFFETS DE LA ^lORALE DU CHRISTIANISME SUR LES MŒURS 481

qu’Abailard parlait... 11 traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main. 11 ramenait la religion à la philosophie, à la morale, à l’humanité. Le crime n’est pas dans l’acte, disait-d, mais dans l’intention, dans la conscience. Qu’est-ce que le péché originel? Moins un péché qu’une peine. Mais alors pourquoi la rédemption, la passion, s’il n’y a pas eu péché? C’est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l’amour à celle de la crainte. Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et les Alpes ; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits, hommes et femmes discouraient sur les mystères. Le tabernacle était comme forcé. Le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l’Eglise se taisait. Il y allait pourtant du christianisme tout entier : il était attaqué par la hase. Si le péché originel n’était plus un péché, mais une peine, cette peine était injuste, et la rédemption inutile... Ainsi l’homme n’était plus coupable, la chair était justifiée, réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s’étaient immolés, étaient superllues. Que devenaient tant de martyrs volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile, qui n’avait que faire de tout cela. » C’était, en somme, le Dieu fort, vengeur, féroce, des , renversé des autels où l’avait institué l’Eglise romaine. Il y était remplacé dans la vénération des peuples, par cette Divinité bienveillante, dont les stoïciens avaient dit qu’elle était incapable de faire aux hommes autre chose que du bien. C’était, par voie de conséquence, la puissance morale et matérielle de l’Eglise menacée d’une ruine totale. Or, cette puissance était encore assez grande pour qu’il ne fût pas possible d’y toucher impunément : Abailard succomba sous les coups qui lui furent portés, en son nom, par le moine austère de Cîteaux, ce saint Ilernard dont l’iiistoire Lamessan. Religions. 3i

raconte qu’il ignorait la nature, marchait tonte une journée autour du lac de Lausanne sans le voir, buvait de l’huile pour de l’eau, prenait du sang cru pour du beurre, « vomissait presque tout aliment, ne se nourrissait que de la Bible et ne se désaltérait que de l’Évangile^ ». Le peuple n’étaitpas, lui non plus, assez robuste encore, assez fortement alimenté de raison, de logique et de critique pour comprendre le libre langage d’Abailard, et l’on ne saurait s’étonner qu’il ait tenté de le lapider pour le punir de son manque de respect envers l’Eglise romaine.

Cependant, le signal de l’indépendance était donné : les leçons d’Abailard ne devaient point être perdues. Tandis que les moines barbares de la Germanie se sépareront de Borne parce ([u’ils la trouveront trop païenne, et feront retour à la dure religion des prophètes hébreux, la société intellectuelle française, formée autour des chaires de l’Université de Paris, ira joyeusement aux belles littératures, aux arts aimables, à la douce, humaine et naturelle philosophie de la Grèce et de Rome. Si, au xvU siècle, la France n’adopta pas la Réforme, c’est surtout parce que, déjà, elle était redevenue païenne jusque dans la profondeur de ses moelles. Le peuple ignorant ne voulait pas renoncer aux images qu’il honorait de son culte, dont il sollieitait des consolations et auxquelles il tenait d’autant plus que chacun pouvait, à son aise, choisir, dans l’immensité du panthéon chrétien, le dieu, le saint, la sainte, la vierge ou la repentie dont les traits et le caractère convenaient le mieux à son humeur. Quant à la partie intelligente de la nation, elle était devenue trop sceptique à l’égard des dieux, des saints, des apôtres et de l’Église, pour qu’il lui fût possible de se montrer plus religieuse que Léon X, dont le pontificat avait restauré dans Rome le plus aimable, le plus littéraire et le plus sceptique des paganismes.

Cependant, en raison même de sa tournure d’esprit, la France eut mieux que la Réforme: elle prit la tête de la Renaissance, qui la devait conduire à la philosophie du

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