I. Voyez Savaiy, Intruducl. à la traduct. du Koran, p. li'j
s'y battre et d’y verser le sang. C’est pourquoi Mahomet avait évité avee tant de soin d’y livrer bataille, et ne présentait l’exéeutiou de ses ennemis que eomme un événement extraordinaire, spécialement autorisé par Dieu pour affirmer le pouvoir civil de son prophète. « Citoyens de La Mecque, dit-il aux gens qui l’avaient persécuté, le même jour où le créateur suprême tira les cieux et la terre du néant, il établit La Mecque pour être un sanctuaire inviolable. Ce temple, cette ville, ce teriâtoire sont sacrés. Personne ne souillera de sang humain l’asile des mortels. On ne pourra pas même y couper un arbre. Ces attentats ne lurent jamais permis. Ils ne le seront jamais. Un privilège particulier me dispense aujourd’hui de la loi générale. Je n’en userai plus dans la suite. La Mecque sera pour moi sacrée et inviolable : j’en prends à témoin le Dieu invisible ([ue j’adore. Je garderai religieusement ma promesse. » Pai’ ce mélange de brutalité froide et de générosité théâtrale, Mahomet gagnait les uns et elfrayait les autres, sans qu’on puisse dire qu’il eût la moindre honnêteté.
Le tréfonds de sa morale politique éclate dans le fait suivant ([ue raconte un historien arabe. Un de ses lieutenants ayant sollicité la grâce ducoreïshite Abdallah, dont le prophète avait décidé la mort, Mahomet se lit longtemps prier; puis le solliciteur étant sorti après avoir obtenu la grâce d’A bdallah , il se tourna vers ses offiiciers et leur dit: (c Je n’opposais une si longue résistance que pour vous laisser le temps de me défaire de ce fourbe. » Les officiers lui répondirent ; (( Ne deviez-vous pas nous marquer par un signe votre intention.^ » Mahomet alfecte l’indignation et ajoute : (( Un signe perfide est indigne d'un prophète. » Il n’avait pas fait le signe, mais il regrettait qu'on n’eùt pas deviné sa pensée secrète et il ne craignait pas de l’avouer, afin, sans doute, qu’en d’autres circonstances analogues ses offiiciers montrassent la perspicacité qui venait de leur faire défaut.
Ces leçons de morale politique données par Mahomet à des disciples qui étaient aussi des lieutenants militaires ne furent pas perdues. Elles permettent de comprendre les alternatives
LA MORALE DE L’ISLAMISME ET LES MOEURS
de violence et de générosité qui ont marqué l’iiistoire de la plupart des hommes d’Etat produits par l’Islamisme, et rendent compte de la tolérance, dont, en général, ils firent preuve à l’égard des idées et meme des religions qui ne leur paraissaient pas constituer un danger pour leur autorité. Le fanatisme musulman se distingue du fanatisme juif ou chrétien en ce qu’il est politique plutôt que religieux. Le christianisme a hrûlé les juifs et les hérétiques, uniquement parce qu’ils étaient juifs ou hérétiques ; l’islamisme s’est borné, d’ordinaire, à mettre les juifs et les chrétiens dans l’impossibilité de combattre le pouvoir civil de scs chefs.
Si, par exemple, les juifs furent expulsés de l’/Vrabie par un des successeurs de Mahomet, le calife Omar, c’est que leur présence sur le territoire oii nai^uit l’islamisme était considérée comme une menace pour l’autorité encore précaire dont les califes y jouissaient. Si le même calife Omar, après s’être emparé de Jérusalem, en 637, et y avoir fait bâtir une mosquée sur l’emplacement du temple de Salomon, interdit le séjour de celte ville aux juifs, c’est pareequ’il ne voulait pas leur donner le moyen de tenter la reconstitution de leur ancien royaume. S’il fui interdit aux juifs comme aux chrétiens d’exercer aucune fonction publique, partout où l’islamisme domina, c’est que les califes redoutaient l’usage qui aurait été fait de ces fonctions pour contrebalancer leurs pouvoirs ; si l'on imposait aux juifs, comme à tous les autres « infidèles)), le port d’un costume spécial, c’était pour mettre le califat à l’abri de leurs conspirations. Cependant, les mêmes califes qui chassaient les juifs de l’Arabie, leur délivraient des terres en Syrie, et les autorisaient à circuler librement, à pratiquer leur culte, à s’élablir dans les villes ou les campagnes selon leurs convenances. Aussi M. Théodore Reinach a-t-il pu dire' : (( En Syrie comme en Mésopotamie, les Juifs, qui n’avaient pas plus à se louer de la domination des empereurs grecs que de celle des rois perses, paraissent avoir favorisé la conquête musulmane. ))