‹ La morale des religionsChapitre 91 sur 380 · I. Voyez Homère, l'Odyssée, livre XI · texte numérisé non relu

I. Voyez Homère, l'Odyssée, livre XI

profonde mélancolie : (( Noble Ulysse, ne me parle pas de la mort. J’aimerais mieux être le mercenaire d’im homme A oisin de la pauvreté, à peine assuré de sa subsistance, que de régner sur toiis ceux qui ne sont plus. » 11 demande à idysse des nouvelles de son fds Néoptolème et montre une grande joie quand il apprend qn’il est devenu un héros comme lui-même. C’est aussi une indicible joie que manifeste la vieille mère d’Ulysse, en revoyant son fds qui, trois fois, s’élance en vain pour l’embrasser et qu’elle invite à retourner promptement sur la terre : (( O mon enfant, o le plus infortuné des mortels, la hile do Zeus ne te trompe pas )) en s’écbappant de tes bras ; elle n’est qu’une ombre insaisissable. « Hélas, tel est le sort des humains lorsqu’ils ne sont plus. Les nerfs ne soutiennent plus les chairs ni les os. Aussitôt que la vie a délaissé les membres, l’irrésistible flamme du bûcher consume tout, nerfs, chairs, ossements. L’a me s’échappe seule et voltige comme un songe, llâte-toi de revoir la lumière. »

C’est à r Aidés visité par Ulysse qu’ Hésiode faisait allusion, lorsqu’il disait des hommes de sa quatrième race, ceux qui avaient péri dans les batailles devant Thèbes ou devant Troies : « Zeus, après leur mort, les transporta aux confins de la terre, en des îles heureuses, au bord du profond Océan, héros fortunés pour qui la terre féconde porte trois fois l’an des moissons en Heurs. » Cependant, Hésiode, comme sans doute tous les hommes de son temps, attachait surtout du prix aux sanctions morales de ce monde. C’est sur elles, comme on l’a vu plus haut, qu’il attirait plus particulièrement l’attention des hommes auxquels il voulait inspirer la vertu.

C’était, en somme, malgré les brutalités et les violences des grands, une société douce et facile pour les gens de médiocre condition, celle chantée par les poètes grecs. Ceux-ci n’ignoraient pas les vices de leurs contemporains, mais il semble qu’ils se soient attachés à les décrire plutôt dans les dieux que dans les hommes. Aussi peut-on dire sans exagération, que l’Olympe des temps homériques était pour les mortels plutôt un théâtre de démoralisation qu’une

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source (le morale. Plalori tMail, clans le vrai lorscjue, trois ou (jualre siècles plus tard, au moment oîi se constitua la science de la morale, il réclamait l’interdiction des poèmes d’Homère dans l’éducation des enfants. (( Si nous voulons, disait-il, cjue les futurs gardiens de l’Etat regardent comme le comble de la honte de se haïr les uns les autres sans motifs sérieux, il faut éviter de leur faire connaître, soit par des récits, soit par des représentations figurées, les combats des géants et ces haines de toute espèce cpii ont armé les dieux et les héros contre leurs proches et leurs amis... Il ne sera pas admis jiarmi nous de dire cjue Junon a été enchaînée par son fils, et Vulcain précipité du ciel par son père, pour avoir voulu secourir sa mère, ])endant (|u’il la frappait lui-mi^me, et de raconter tous ces combats' des dieux imaginés par Homère avec allégorie ou non; car un enfant n’est pas en état de discerner ce cpii est allégorie de ce (pii ne l'est pas, mais tous les principes ([ii’il i-eçoit à cetâge deviennent indélébiles et inébranlables. C’est pour cela (fu’il esl de la dernière importance (jue les premières fables que les enfants entendront soient les plus pro])res à les conduire à la vertu ». Il proteste contre l'assertion d’Homère, d’après lac[uelle « dans le palais de .lupiter, il y a deux tonneaux jileins, l’im de destinées heureuses, l’autre de destinées malheureuses » et qui représente Jupiter comme (( le dis- Iribuleur des biens et des maux ». Il veut qu’à (( Dieu, essentiellement bon » on ne puisse a attribuer que les biens », en eberebant pour (( les maux, une autre cause ([Lie Dieu ». Il ajoute: (( si un poète dit cjue la violation des serments et de la trêve jiar Pandare, se fit à l’instigation de Minerve et de Jujiitei', nous nous garderons bien de l’ajDjirouver. Il en sera de nnnne de la querelle des dieux ajiaisée jiar Thémis et jiar Jujiiter, ainsi ([ue de ces vers d’Eschyle que nous ne soulTrirons jias cju’on dise devant nos jeunes gens : « cjue Dieu lorseju’il veut détruire une famille de fond en comble, fait naître l’occasion de la punir ». Si (juelcjue jioète rejirésente sur la scène où ces iambes se récitent les malheurs de Niobé, des Pélojaides, des Troyens, on tout autre sujet semblable, il ne faut jias

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lui laisser dire que ces malheurs sont l’ouvrage de Dieu... Dire que Dieu, essentiellemeiiL bon, esl auteur de quelque mal, voilà ce qu’il faut combattre à toute outrance, si nous voulons que l’Etat soit bien régie, et nous ne permettrons, ni aux vieux, ni aux jeunes, de dire ou d’entendre de pareils discours, soit en vers soit en prose, parce qu’ils sont impies, nuisibles et absurdes \ » Le Dieu de Platon est un dieu incapable de faire le mal. Mais Platon était un penseur, un de ces hommes qui vivent au delà du temps où ils sont nés et travaillent pour l'humanité future.

Les poètes sont davantage de leur temps ; ils peignent plutôt les mœurs dont ils sont les témoins que celles dont les philosophes souhaitent l’avènement. C’est pourquoi le Dieu de Platon est un Dieu bon, juste, vertueux, tandis que les dieux d’Homère sont tour à tour bons éternels, bienfaisants ou malfaisants, loyaux ouperlides, doux ou violents, vertueux ou vicieux, comme les hommes qui en imaginèrent l’existence et en conçurent le caractère. La moralité des dieux d’IIomère n’était pas en avance sur la moralité des peuples parmi lesquels vivait le grand poète grec ; aussi devait-il venir un temps où leur immoralité choquerait l’esprit des populations chez lesquelles ils étaient adorés. Platon llétrit leurs vices, mais il est peu entendu. Lucien, quelques siècles plus tard, les raillera de telle sorte et dans un milieu si dilférent de celui où ils naquirent, que personne n’osera plus prendre leur défense. Si dissolue qu’elle fut, la société pour laquelle écrivait Lucien n’aurait osé louer publiquement aucun des dieux de l’Olympe. Jupitei- se changeant en taureau, en cygne, en pièces d’or, pour séduire les femmes, en aigle pour enlever Ganymède paraissait à cette société déjà instruite, aussi ridicule que vicieux. Gomment aurait-elle pris au sérieux la métamorphose d’Io, la jolie bile d’inacbus, changée en génisse par Junon jalouse de Jupiter qui la voulait séduire.^ Peut-on supposer qu’un seul homme de bon sens

I. P1.A.TON, La République, livre 11. — Xéiiophane s’était élevé avant Platon contre les poètes qui « ont attribué aux dieux tout ce qui, chez les mortels, est un sujet de bonté et de blâme » (Voyez: P. DiiCHA.KMiî, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, p. 44)-

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put croire, auii® siècle de noire ère, à la fable de Jupiter qui se fait fendre la tête par Vulcain afin ([u’en put sortir, armée de pied en cap, la déesse de la guerre, ou ([ui, par la cuisse, accouclie de Dionysos, après avoir eu commerce d’amour avec la tliébaine Sémélé, fille de Cadmus P De toutes ces folles rêveries, on a pu tirer de fort savantes considérations eu égard aux idées qu’ont pu avoii* les poètes aryens des siècles passés sur une foule de sujets auxquels, peut-être, ils ne pensèrent jamais; mais ce (jue cherchait le peuple dans les légendes célestes mises au jour par Homère, Hésiode et leurs semhlahles, ce n’étaient point les symboles mystérieux que nous y découvrons, c’élaienl simplement les tableaux, toujours plaisants par leur naïveté, des vices auxquels il pouvait se croire autorisé à se livrer par l'exemple des dieux. En somme, ainsi que l'avait fort justement signalé Platon, la religion des poèmes homériques ue jiouvait que contribuer à arrêter le progrès de la moralité, en maintenant les esprits dans l’état où ils se trouvaient à l’époque où Homère donnait une forme à ses légendes.

Pourquoi n’aurail-ou pas été indulgent à l’adultère, alors ([u’on voyait Jupiter, le plus grand des dieux, abandonuer la couche de Junon, sa divine épouse, pour aller séduire sur la terre les filles inuoccnies, ou Vénus tromper son mari, le laborieux mais boiteux V ulcaiu, au profit du bellâtre dieu de la guerre? Quelle objection pouvait-on faire aux amours les plus contraires à la nature, (juaiid on lisait les récits des débauches auxquelles les dieux se livraient dans rOlympe ? A quel respect les enfants auraient-ils pu se croire tenus à l’égard de leurs parents, lorsqu’ils étaient bercés en quelque sorte avec le récit du parricide commis par Jupiter sur Saturne auquel il devait sa naissance, et avec riiistoirc d’Herculc tuant sa femme Mégare ainsi que scs quatre enfants Quelle idée de la bonne foi dans les relations entre hommes et quel ménagement de la vie humaine pouvaient concevoir les masses ignorantes des cités grecques auxquelles on racontait, comme des histoires religieuses, les mensonges auxquels les dieux et les déesses ont sans cesse recours pour dissimulei* leurs méfaits, les crimes

auxquels ils se liArenl pour satisfaire leurs passions, les abus incessants de confiance dont les mortels sont l’objet de la part des immortels ? Ce n’est donc pas de la religion d’Homère ou d’Hésiode qu’on peut dire qu’elle fut la source de la moralité privée on publicpie chez les tiirecs ou les Romains qui en adoptèrent les légendes.

Cependant, cette religion avait encore sur celle des Hébreux l’avantage de n’attribuer aucune cruauté systématique à la plupart des dieux, ni surtout aucun esjirit d’intolérance. Les dieux du panthéon grec étaient si nombreux et si hospitaliers dans’ leur olympe, que leurs adorateurs ne se faisaient aucun scrupule d’en augmenter §ans cesse le nombre, ainsi que le font aujourd’hui les catholiques pour les saints et les saintes, les bienheureux et les bienheureuses dont les images ont remplacé celles des dieux et des déesses antiques. Quand une ville s’emparait d’une autre ville, il arrivait souvent qu elle transférât dans son enceinte, avec de grands honneurs, la divinité tutélaire de la ville conquise, et qu elle lui dressât un autel où l’on allait, en quelcpie sorte, s’excuser du tort fait à ses adorateurs et protégés. Les mortels eux-mêmes étaient admis dans ce panthéon. Les uns y étaient introduits par les dieux, comme Ganymède, le joli garçon convoité par Jupiter, et Psyché, la jolie fille (|ui se laissa séduire par Cupidon. Les autres y étaient intronisés par les croyants en quête de divinités nouvelles. Les héros y étaient élevés [)ar les poètes ; les tyrans de la Grèce et les empereurs romains y [Menaient place en vertu des sulTrages de leurs concitoyens ou du Sénat de Rome. Il n’y avait pas un être l’edoulabb' ou bon, utile ou nuisible, (jui n’y Irornât un siège autour de la table où l’on s’enivrait de nectar et d’ambroisie, en S(* moquant des vices ou des vertus de l’humanité faible et mortelle.

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