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I. André Lefèvre, La Grèce antique, p. 221 et suiv

LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS

guaient guère encore l’une de l’autre, et, d’autre part, à cause du peu de développement des interets particuliers des l'ainilles. Toutes se ressemblent ou peu s’en faut ; toutes sont à peu près dans la même situation médiocre et toutes jouent dans le corps social un rôle presque identique. La royauté, elle-même, n’est encore guère que nominale. La concurrence individuelle existe comme partout où des hommes vivent cote à côte, mais elle est encore peu âpre; la concurrence sociale fait à peine son apparition : les familles ne diffèrent guère les unes des autres ; les classes ne sont pas encore différenciées. Il en résulte, dans la moralité générale, un équilibre assez parfait de l’égoïsme et de l’altruisme.

A ces mœurs, relativement douces, ne pouvaient correspondre que des sanctions morales également imprégnées de douceur. Les unes étaient de ce monde ; les autres, réservées à une élite, étaient de l’autre monde. Hésiode croit à la présence parmi les hommes de nombreux génies invisibles, qui surveillent leurs actes et les révèlent à Zeus, dont ils sont les délégués. Il croit que la Justice elle-même, vêtue d’obscurité, erre dans l’ombre à travers les villes et distribue à chacun le bonheur ou le malheur suivant qu’il est bon ou mauvais. «. Ceux qui reconnaissent les droits de leurs proches et de leurs hôtes, qui ne dépassent jamais les bornes du juste, ceux-là font les cités fortes et les peuples llorissants. Par eux, sur la terre, règne la paix féconde ; ce n’est pas sur eux ipie Zeus, au vaste regard, déchaîne les catastrophes de la guerre. La faim ne se glisse jamais parmi les justes, ni l’injurieuse envie ; ils jouissent en paix dans les banquets de l’abondance qu’ils ont acquise. La terre leur prodigue ses biens ; pour eux, les grands chênes des coteaux se couvrent de glands et portent des abeilles dans leur sein ; les brebis laineuses plient sous l’épaisseur de leur toison. Nul besoin de longs voyages sur les Ilots hasardeux ; la glèbe nourrit de riches moissons. Les femmes mettent au monde des enfants qui ressemblent à leurs pères... Mais, où domine l’injustice, Zeus envoie le châtiment. Là les familles décroissent, les femmes n’enfantent plus. La famine, la peste, dépeuplent les cités. Les murailles tombent. Les

armées sont anéanties. Les flottes s’abîment dans les flots; et souvent toute une nation périt pour le crime d’un seul. » Car Zeus rend les peuples responsables des vices ou des vertus de leurs rois: (( O roi, Amus aussi, apprenez à connaître la Justice, cette \derge, illustre fille de Zeus, vénérable même aux dieux qui babitent le ciel. L’a-t-on olFensée, elle court s’asseoir à côté de son royal père ; elle lui dénonce les iniquités humaines. Et Zeus fait payer aux peuples (hélas!) les mauvaises pensées, les injustes sentences des princes. O rois, changez de langage ; perdez l’habitude, ô mangeurs de présents ! perdez le goût des jugements iniques. Car souA'ent la perfidie retourne sur son auteur. » Après avoir recommandé le travail, (( avant tout, cultive ton champ », il montre le châtiment suivant de près la mauvaise action : (( Les richesses vite et mal acquises ne profitent pas. Les biens gagnés par le mensonge et le parjure, par l’adultère, par la déloyauté envers l’iiôte, envers l’orphelin, par l’ingratitude cn\ers les vieux parents, ces biens durent peu. Rudement le talion s’abat sur les pervers*. »

A l’époque homérique, les idées relatives à la vie future n’étaient encore que très vagues. On croyait que les âmes, après la mort, allaient dans un séjour lointain, mener une existence très douce selon les uns, très insignifiante et sans plaisirs selon les autres. Cependant, les âmes de tous les hommes ne jouissaient pas de cette faveur. Elle était réservée à celles d’un petit nombre d’individus ayant joué sur la terre un rôle considérable. « Toi Ménélas, ditProtéus, parce que, en épousant Hélène, lu es devenu le gendre de Zeus, tu n’es point condamné à mourir, ni à subir le destin dans Argos fécond en coursiers. Les dieux t’enverront à la plaine Elysée, aux confins de la terre, où déjà réside le blond Uliadamanlus. En ces lieux la vie est facile, on n’y connaît point les neiges, les longues pluies, les frimas ; toujours l’Océan, poui' rafraîchir ses bords, exhale la douce baleine du zéphire. » D’autres seront admis dans l’Elysée parce qu’ils ont été les ennemis des dieux : tel Tityos

I. Voyez jjoui- ees citations ; André Ltii-ÈVRii, La Grèce antique, cliap. xii.

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qui avait (( violemment outragé Zitô, fidèle épouse de Zeus, comme elle se rendait à Pythô, à travers la plaine riante de Panopée », tel Tantale qui avait provoqué la colère de Jupiter en lui enlevant son beau Ganymède, tel Sisyphe membre de la bande des Titans qui tentèrent d’escalader le ciel et de ravir l’Olympe à Jupiter, etc. D’autres comme Achille, Ajax, etc., avaient leur entrée dans les Champs-Elyséens parce qu’ils tuèrent un grand nombre d’hommes et firent beaucoup de bruit. L’Elysée, en somme, ne recevait, à cette époque lointaine, que les âmes des héros, des dieux déchus, des brigands, des guerriers, des rois, des gens dont il avait été beaucoup parlé pendant leur vie, en bien ou en mal. Ce sont uniquement les âmes de ces gens-là qu’Elysse voit dans la prairie des Asphodèles '. Les autres âmes, celles du commun des mortels, étaient jugées par Minos et traitées diversement selon leurs bonnes ou mauvaises actions sans que l’on connût exactement leur sort.

Les âmes qui habitent l’Elysée apparaissent à Llysse, dans le poème d’Homère, sous la forme que revêtait leur corps ; elles pensent, parlent, se promènent, s’agitent, font des mouvements de toutes sortes sans avoir aucun des organes nécessaires à ces actes ; ce sont, en quelque sorte, des ombres de corps, conceptions de poète incapable de préciser sa pensée et qui peut lui donner une forme d’autant plus séduisante qu’il n’a point à s’inquiéter des réalités. Toutes les ombres de l’Elysée n’ont, du resie, qu'une préoccupation, celle du poète lui-même, celle de tous les hommes de son temps : elles ont trop aimé la vie pour ne pas désirer éternellement revivre. (( Divin tils de Laerte, dit Achille à Ulysse, infortuné ! Gomment ton esprit a-t-il pu te résoudre à surpasser tous tes travaux ? Comment as-tu osé descendre chez Aïdès, où demeurent les morts insensibles, simulacres des hommes qui ne sont plus P » Et comme Llysse lui décrit les honneurs rendus sur la terre à sa mémoire, le félicitant d’avoir subi un trépas glorieux, Achille lui répond avec une

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