Loc. cit., I, p
LA MORALE SOCIALE DU BRAHMANISME
intéressantes parce qu'elles trahissent la préoccupation dominante des rédacteurs du Livre sacré, qui est d'empêcher les gens d'une classe de tenter d'en sortir pour pénétrer dans une caste supérieure. Or, c'est précisément la caste des Vaisyas ou agriculteurs qui offrait le plus souvent le spectacle de tentatives de ce genre. Passer de la caste des Kchatriyas à celle des Brahmanes était chose impossible à cause de l'éducation spéciale et intensive que recevaient les fils des Brahmanes dès leur naissance. Au contraire, il était facile à tout agriculteur de se transformer en guerrier, car il suffisait d'avoir du courage et de l'audace. Aussi, beaucoup d'agriculteurs ou de commerçants et artisans y étaient-ils parvenus, dans les premiers temps de l'histoire des Aryas, même avec la complicité des guerriers qui, en bien des circonstances, étaient trop peu nombreux pour réussir dans leurs entreprises. Plus tard, lorsque les cadres de la société hindoue eurent été définitivement établis, les Kchatriyas comprirent l'intérêtqu'ils avaient à ne pas laisser grossir leurs rangs et ils trouvèrent parmi les Brahmanes un concours intéressé. La Loi de Manou prescrit impérieusement au Vaisya de ne pas essayer de s'élever au-dessus de sa caste: « Le Vaisya, après avoir reçu le sacrement de l'investiture du cordon sacré, et après avoir épousé une femme de la même classe que lui, doit toujours s'occuper avec assiduité de sa profession et de l'entretien des bestiaux. — En effet, le Seigneur des créatures, après avoir produit les animaux utiles, en confia le soin au Vaisya, et plaça toute la race humaine sous la tutelle du Brahmane et du Kchatriya. — Qu'il ne prenne jamais à un Vaisya la fantaisie de dire : je ne veux plus avoir soin des bestiaux ; et, lorsqu'il est disposé à s'en occuper, aucun autre homme ne doit jamais en prendre soin. — Qu'il soit bien informé de la hausse et de la baisse du prix des pierres précieuses, des perles, du corail, du fer, des tissus, des parfums et des assaisonnements; — qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines, et des bonnes ou mauvaises qualités des terrains ; qu'il connaisse aussi parfaitement le système complet des mesures et des
LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS
poids : — la l)onté ou les défauts des marchaudises, les avantages et les désavantages des différentes contrées, le bénéfice ou la perle probable sur la vente des objets, et les moyens d'augmenter le nombre des bestiaux. — Il doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les différents langages des bommes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises, et tout ce qui concerne l'achat et la vente. — Qu'il fasse les plus grands efforts pour augmenter sa fortune d'une manière légale, et qu'il ait bien soin de donner de la nourriture à toutes les créatures animées'. )) En un mot, qu'il apprenne tout ce qui concerne son rôle dans la société, qu'il fasse fortune par ses connaissances spéciales et son travail, mais qu'il n'essaye pas de franchir les limites de sa caste : la Loi sacrée le lui interdit, au nom du Seigneur qui, en le mettant au monde, lui assigna la place qu'il y doit occuper.
La Loi de Manou n'est pas moins formelle dans les prescriptions relatives aux Soûdras, c'est-à-dire aux hommes qui, dans les premiers temps de l'histoire indienne, appartenaient aux races conquises par les Aryas et furent maintenus dans une sorte de servitude. « Le souverain maître, dit le législateur sacré, n'assigna au Soùdra qu'un seul ofRce, celui de servir les classes précédentes sans déprécier leur mérite. » Il dit encore : a Une obéissance aveugle aux ordres des Brahmanes versés dans la connaissance des Livres sacrés, maîtres de maison et renommés pour leur vertu, est le principal devoir d'un Soûdra, et lui procure le bonheur après la mort. — Un Soùdra pur d'esprit et de corps, soumis aux volontés des classes supérieures, doux en son langage, exempt d'arrogance, et s'atlachant principalement aux Brahmanes, obtient une naissance plus relevée* » à son retour sur la terre.
Cependant, malgré ces prescriptions si formelles, la nature étant plus forte que les lois, il se fil, dès le principe,
1. Lois de Manou, livre IX, 326-333. On distingue trois divisions principales parmi les Vaisy.is : Les Dhana Vaisyas ou marchands; les Bhu-Vaisyas ou cullivateurs ; les Gô-Vaisyas ou bergers.
a. Lois de Manou, livre I, gi ; et 334-335.
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et il a continué de se faire des unions entre gens de castes différentes. La Loi de Manou les condamne et les prend pour base de classes inférieures qu'elle détermine non d'après la caste de la femme, mais d'après celle de l'homme, en plaçant au dernier degré de l'échelle le produit d'un Soûdra et d'une Brahmanî, afin de flétrir autant qu'il est possible la souillure à laquelle s'est soumise la femme ou la fille d'un Brahmane en acceptant le contact d'un Soûdra : « De l'union d'un Soûdra avec des femmes appartenant aux classes des Vaisiyas, des Kchatriyas ou des Brahmanes résultent des fils produits par le mélange impur des castes » ; c'est-à-dire d'un Soûdra et d'une femme Vaisiya, un Ayogava ; d'un Soùdra el d'une femme Kchatriya, un Kchatri ; d'un Soûdra et d'une Brahmanî, un « Tchandâta, le dernier des mortels ' » ; c'est le Paria du Sud de l'Inde.
Vers le temps où fut rédigé le Code sacré de Manou, il y avait dans l'Inde, d'après Laouenan, cent cinquanteneuf castes. Leur nombre s'est, depuis cette époque, énormément accru par l'incessante subdivision des castes primitives, au pointque l'on pourrait compter aujourd'hui, dans la seule classe des Brahmanes, plus de deux mille subdivisions, se distinguant par des noms parlicuhers et ne permettant pas entre elles d'unions matrimoniales. Le nombre des castes est devenu tellement considérable que, d'après Laouenan, on n'entend plus « pratiquement, sous le nom de caste, que la réunion d'un petit nombre de familles de même origine, unies entre elles par les liens de la parenté, des intérêts religieux et matériels ^ »
Il est à peine utile de signaler les inconvénients qu'offre, au point de vue de la morale sociale, celte subdivision presque iUimitée de la société indienne en groupements dont la préoccupation la plus vive est de n'avoir aucun contact les unes avec les autres. C'est véritablement le triomphe de l'égoïsme des classes, avec toutes les conséquences qu'il entraîne : arrêt du progrès matériel et inlel-