CHAPITRE IV
LA MORALE D ÉPICURE
Il ne nous est resté d'Épicure aucun des trois cents ouvrages qu'il avait écrits'; tous ont disparu pendant le IV* siècle de notre ère, au moment où le christianisme devenait une puissance ofTicielle. Ce que nous savons de ses idées a «té déduit des citations faites par Sénèque, d'un petit volume de maximes publié par un disciple inconnu, de quatre lettres conservées à la postérité par Diogène Laërce et de l'admirable poème de Lucrèce De nalara rerum.
Contrairement à l'accusation dont il fut l'objet de la part de certains de ses adversaires, Epicure ne niait ni l'existence des dieux, ni celle de l'Ame, mais il leur attribuait une nature matérielle et il considérait les dieux comme ne s'occupant en aucune manière des actes des hommes. Ce n'est point d'eux, par conséquent, qu'il fallait attendre une sanction morale quelconque. « Aussitôt que la doctrine issue de ton divin génie annonce à nos esprits les lois de la nature, s'écrie Lucrèce en s'adressant à EpicureS les terreurs de l'imagination se dissipent, les voûtes du monde s'entr'ouvrent : je vois dans l'espace infini la nature à l'œuvre. A mes yeux se dévoile l'essence des dieux : je vois
I. Il est probable que ces ouvrages étaient étendus, car Sénèque dit, dans une lettre à Lucilius, au sujet d'un travail sur In philosophie qu'il vient de recevoir de lui : « Rien de plus éloquent ; et la preuve c'est qu'il m'a paru court, quoiqu'à son volume il eût dès l'abord semblé de Tite-Live ou d'Epicure, et non de vous ou de moi. » (Sénèque, Lettres à Lucilius, xlvi.)
a. De natura rerum, Liv. III, V. i5 et suiv.
LA MORALE D'ÉPICURE
leurs paisibles demeures, qui ne connaissent ni les assauts des vents, ni les déluges que versent les nuages : jamais la neige aux flocons blancs condensés par une âpre saison n'outrage ces lieux sacrés, l'éther toujours pur les environne, et leur verse à flots la riante lumière. Cependant, la nature pourvoit à tout pour eux, et rien n'altère en aucun temps la paix de ces âmes heureuses. »
Ailleurs' il montre les dieux indifférents aux choses et aux hommes et laissant à la nature le soin de se conduire elle-même: a Certaines personnes ignorant les propriétés de la matière pensent, dit-il, que la nature ne saurait, sans l'intervention des dieux, servir si exactement les intérêts de l'homme. Ils s'extasient sur le changement des saisons, sur la production des fruits de la terre et de tant d'autres biens (|ue les mortels recherchent par l'inspiration et sous la conduite même du Plaisir, ce guide divin de notre vie: c'est lui qui nous invite à perpétuer notre race par les œuvres de Vénus, et qui sauve l'espèce humaine de la destruction. Mais quand on s'imagine que les dieux ont établi toutes choses a ces fins, on s'écarte, à mon avis, étrangement et sur tous les points de la vérité. J'ignore sans doute la nature des éléments des corps ; mais d'après la seule étude des cieuxet d'après beaucoup d'autres raisons j'ose affirmer que le monde n'est nullement l'œuvre des dieux, tant il est sujet à reproche. » Un peu plus loin, après avoir rappelé que les anciens donnaient à la terre le titre « de (irande mère, de mère des dieux, des hommes etdes animaux » et avoir décrit les honneurs qu'ils lui rendaient encore de son temps, Lucrèce ajoute : « Ce sont là, sans doute, des croyances louables et des fictions ingénieuses, mais que la saine philosophie repousse énergiquement. Car toute essence divine jouit nécessairement de l'immortalité au sein d'une paix profonde. Exempts de toute douleur et de tout péril, se suflisant par leurs propres ressources, n'ayant nul besoin de nous, les dieux ne se laissent pas prendre par les services et ne sont pas sensibles