‹ La morale des religions [microform]Chapitre 181 sur 340 · De la Providence · texte numérisé non relu

De la Providence

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pauvre qu'on le fut en naissant. Méprisez la douleur; elle finira, ou vous finirez. Méprisez la fortune ; je ne lui ai pas donné de trait qui atteignît l'âme. Méprisez la mort ; c'est le terme ou le changement de l'existence. J ai pourvu surtout à ce qu'il fût impossible de vous retenir malgré vous dans la vie ; vous pouvez toujours en sortir... J'ai voulu qu'il n'y eût pas besoin d'autant d'efforts pour sortir du monde que pour y entrer. La fortune vous aurait tenus esclaves si l'homme avait autant de peine à mourir qu'à naître. »

Dans ces lignes se trouve la moelle, si je puis dire, de toute la morale des stoïciens. Les dieux ont donné à l'homme de bien la volonté qui lui permet de mépriser tout ce que les autres convoitent, de se considérer comme heureux, même dans les malheurs ; ils ne pouvaient pas le soustraire aux afflictions, aux douleurs, aux maladies, qui sont le lot commun de l'humanité, mais ils lui ont donné le moyen de se considérer comme heureux dans toutes les conditions de la vie et celui d'en finir avec cette dernière si elle lui paraît trop pénible. Que l'homme de bien ait soin de ne pas demander autre chose, car les dieux seraient incapables de le lui donner.

Si l'on rapproche cette doctrine de celle des épicuriens, on voit qu'elle en est beaucoup moins distincte dans la réalité que dans les apparences. Epicure admettait aussi que l'homme avait la faculté de choisir entre le besoin et la passion, entre le plaisir véritable et le plaisir factice. Cette faculté, la nature la lui avait donnée afin qu'il pût faire luimême son bonheur. La nature, de son côté, tenait au disciple d'Epicure le même langage que la providence tient à celui de Sénèque; méprise la lichesse, la pauvreté, la maladie, la mort elle-même, et tu seras heureux. Le bonheur, c'est la volonté qui le crée.

Il serait permis de s'étonner que les épicuriens aient admis l'existence du libre arbitre, malgré leur croyance à la matériahté des dieux et de l'âme, si l'on ne savait combien étaient peu précises, chez les philosophes de l'antiquité, toutes les idées relatives à l'âme et à lu divinité. Nous

LA MORALE DES STOÏCIENS

avons vu Epicure et Lucrèce admettre l'existence des dieux et en faire des êtres matériels, c'est-à-dire concevoir simultanément deux idées qui nous paraissent aujourd'hui tout à fait contradictoires. Ils croyaient aussi à la matérialité de l'âme et, néanmoins, ils admettaient que l'homme est libre de choisir entre le bien et le mal. Or, des contradictions analogues existent dans la doctrine des stoïciens. Ils croient à la possibihté du libre choix de l'homme entre le bien et le mal, mais ils admettent que la providence donne aux uns des biens véritables et aux autres l'illusion seulement de ces biens. « Qu'avez-vous à vous plaindre de moi, vous qui avez embrassé la vertu ?... Les biens que je vous ai donnés sonl permanents et durables... J'ai environné les autres de biens trompeurs : j'ai calmé des esprits frivoles, comme par la longue illusion d'un songe. Je leur ai prodigué l'or, l'argent, l'ivoire pour parure ; mais au dedans ils n'ont pas le moindre bien'. » Quand on songe que Sénèque met ces paroles singulières dans la bouche de la divinité, n'est-il pas permis de voir dans ce qu'il dit de cette dernière, une simple concession faite aux croyances du vulgaire, dans le but de supprimer les résistances que la doctrine plus franche des épicuriens avait rencontrées.^ On est porté d'autant plus à faire cette supposition que les contradictions fourmillent dans la métaphysique des stoïciens : elles sont parfois si grossières qu'il est impossible qu'elles leur aient échappé. Nous venons de voir Sénèque, par exemple, attribuer aux dieux l'affirmation qu'ils n'ont donné à la plupart des hommes que des biens illusoires, qu'ils les trompent; cependant, ailleurs, Sénèque déclare que les dieux sont incapables de faire aucun mal. « Quelle cause, écrit-il à Lucilius, porte les dieux à faire le bien .^ Leur nature. C'est se tromper de leur supposer l'intention de nous nuire. Ils ne le peuvent pas ; ils ne sauraient ni éprouver du mal ni en faire ; en les élevant au-dessus du danger, cette nature suprême et admirable n'a pas voulu les rendre dangereux ^ »

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