‹ La morale des religions [microform]Chapitre 210 sur 340 · I. Épîtres, livre I, ti · texte numérisé non relu

I. Épîtres, livre I, ti

L'INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE SUR L'ÉVOLUTION MORALE 33o

assisté par le cynique Démétrius... Dans les grands chagrins, on appelait un philosophe pour se faire consoler... Aréus fut auprès d'Auguste un directeur, une espèce de confesseur, auquel l'empereur dévoilait toutes ses pensées et jusqu'à ses mouvements les plus secrets. Quand Livie perd son fils Drusus, c'est Aréus qui la console. Sénèque joua par moments un rôle analogue auprès de Néron. Le philosophe... devient le cornes du prince, son ami le plus intime, celui qu'il reçoit à toutes les heures... Dion Chrysostome écrit pour Trajan son discours sur les devoirs de la royauté. Adrien s'est montré à nous environné de sophistes'. » Marc-Aurèle porta lui-même, publiquement, dans les rues d'Alexandrie, le manteau et le bâton des philosophes ; il fit à ceux-ci, dans la société romaine, une place si considérable, que son règne peut être considéré comme celui de la philosophie.

Pendant tout le siècle des Anlonins, « le public avait, comme les princes, ses leçons régulières de philosophie. Il y avait, dans les villes importantes, un enseignement éclectique officiel, des leçons, des conférences... Le n*^ siècle eut une véritable prédication païenne... 11 n'était pas rare, au cirque, au théâtre, dans les assemblées, de voir un sophiste se lever, comme un messager divin, au nom des vérités éternelles. Dion Chrysostome avait déjà donné le modèle de ces homélies, empreintes d'un polythéisme fort mitigé par la philosophie... Le cynique Théagène, à Rome, attirait la foule au cours qu'il faisait dans le gymnase de Trajan. Maxime de Tyr, en ses Sermons, nous présente une théologie, au fond monothéiste, où les représentations figurées ne sont conservées que comme des symboles nécessaires à la faiblesse humaine et dont les sages seuls peuvent se passer. Tous les autres, selon ce penseur parfois éloquent, sont un elfort impuissant vers un idéal unique ^ »

L'énorme influence exercée par la philosophie grecque sur la société romaine, sur la cour impériale et sur les

I. Ernest Ue.nav, Marc-.\urcl<\ p. '|i el sniv. a. Ibid., 1». 45.

empereurs eux-mêmes, devait nécessairement avoir son retentissement jusque dans les pratiques gouvernementales et dans la législation. C'est sous rinfluencedes idées relatives à l'égalité naturelle de tous les hommes, avec la sagesse et la vertu comme seuls éléments de supériorité, que fut introduit par jNerva le système de l'adoption pour le choix des empereurs. Et c'est de ce système que sortit l'admirable série des Antonins. L'adoption donnait encore satisfaction aux idées antimilitaristes et anticésariennes qui avaient été introduites dans la société romaine par la philosophie grecque. Elle permettait de soustraire le choix des souverains à la soldatesque qui était devenue la maîtresse de l'Empire depuis Jules César. Elle faisait de l'empereur non plus seulement le serviteur de l'armée, mais un magistrat civil disposant de l'armée en toute indépendance. « Prends garde, écrit Marc- Aurèle^dans ses tablettes intimes, de tomber dans les mœurs des Césars ; ne te pénètre point de leurs couleurs : c'est trop la coutume'. » Et encore : u J'ai senti, grâce à Fronton, tout ce qu'il y a dans un tyran, d'envie, de duplicité, d'hypocrisie ^ »

Cour singulière, peut-on dire, que celle où des philosophes enseignaient aux futurs Césars la haine de la tyrannie et le mépris des Césars! Cour unique et d'où sortirent, grâce aux leçons des philosophes, les merveilleux progrès qui furent réalisés, au second siècle, dans les mœurs et dans les lois. « ïrajan, dit avec justesse Ernest Renan ', avait eu définitivement raison de croire qu on peut gouverner les hommes en les traitant avec civilité. L'idée de l'Etal, non seulement tutélairc, mais bienveillant, s'enracinait fortement... La porte était ouverte à tous les progrès. La philosophie stoïcienne pénétrait la législation, y introduisait l'idée des droits de l'homme, de l'égalité civile, de l'uniformité d'administration provinciale. Les privilèges de l'aristocratie romaine disparaissaient

Page 1