I. FusTEL DE CouLANGES, La Cité antique, livre IV, chap. v
tique « le régime de la Gens avec celui de la cité. Mais c'étaient, au fond, deux régimes opposés, que Ton ne devait pas espérer d'allier pour toujours et qui devaient un jour se faire la guerre. La famille, indissoluble et nombreuse, était trop forte et trop indépendante pour que le pouvoir social n'éprouvât pas la tentation et même le besoin de l'affaiblir. Ou la cité ne devait pas durer, ou elle devait à la longue briser la famille ». C'est ce que commença de réaliser la Loi des Douze Tables, en créant le mariage légal des plébéiens. Los anciens clients, qui avaient fait la force principale de la famille antique, disparaissaient légalement, en se constituant eux-mêmes une famille. Le nombre des familles légales pouvait augmenter indéfiniment, mais la puissance de chaque famille était réduite dans d énormes proportions au profit de la puissance sociale.
Par ces diverses mesures, l'autorité absolue du mari et du père se trouvaient atténuées, l'indépendance de la femme commençait à se dessiner, la propriété individuelle et divisible se substituait, dans une certaine mesure, à la propriété purement familiale et indivisible, la puissance du chef de famille était diminuée au profit de celle de la société. La religion, enfin, perdait son omnipotence dans la. famille. Dans la lutte incessante, qui existe au sein de toutes les sociétés, entre les intérêts antagonistes de la famille et de la société, ce sont les derniers qui commençaient à prendre le dessus ' .
A partir de ce moment, la législation romaine s'éloigna sans cesse du caractère aristocratique et religieux dont elle avait été revêtue dans les premiers temps de la cité, pour devenir, en quelque sorte, laïque et démocratique. « La législation romaine se transforme comme le gouvernement et l'état social. Peu à peu et presque à chaque génération, il se produira quelque changement nouveau. A mesure que les classes inférieures feront un progrès dans l'ordre politique, une modification nouvelle sera introduite dans les
I. Voyez, Hu sujet de cet Hiitaçonisme : De Lanessan, La lutte pour Vexistenec et l'évolution des sociétés, p. 29 ; La concurrence sociale et les devoirs sociaux, p. 29 (Paris, F. Alcali).
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règles du droit. C'est d'abord le mariage qui va être permis entre patriciens et plébéiens. C'est ensuite la loi Papiria qui défendra au débiteur d'engager sa personne au créancier » faisant ainsi disparaître une des sources les plus honteuses de l'esclavage : « c'est la procédure qui va se simplifier, au grand profit des plébéiens, par l'abolition des actions de la loi. Enfin, le Préteur, continuant à marcher dans la voie que les Douze Tables ont ouverte, tracera à côté du droit ancien un droit absolument nouveau, que la religion n'aura pas dicté et qui se rapprochera de plus en plus du droit de la nature' ». Ce qui prouve bien que toutes ces transformations résultaient de l'évolution ascendante produite parla seule concurrence sociale, c'est qu'une révolution analogue s'était déjà produite dans la législation d'Athènes, sous l'influence de luttes semblables entre la classe des plébéiens et celle des patriciens. C'est le Code de Solon qui avait servi de modèle au\ Décemvirs, pour rédiger la Loi des Douze Tables.
Il n'est pas inutile de noter que le progrès réalisé dans la cité athénienne vers la substitution des principes naturels aux principes religieux dans la législation, et vers la morahsation de la justice, avait été considérablement aidé par l'enseignement, je dirais volontiers la prédication des philosophes. On n'a pas sulFisamment observé l'évolution qui se produisit dans la philosophie grecque au point de vue social et politique. En y regardant d'un peu près, il est aisé de constater que la République de Platon est une sorte de protestation indirecte contre l'importance trop grande prise par les intérêts familiaux. Sans niveler la société, en conservant, au contraire, les classes, il met cependant les intérêts sociaux au-dessus de ceux de la famille qu'il voudrait même détruire complètement par la communauté des femmes et par la soustraction des enfants à leur mère. Ce qu'il rêve, c'est la constitution d'un État où toutes les forces individuelles convergeraient vers le bien général de la cité, n'auraient pas d'autre but que ce bien supérieur.
I. FusTEL DE CouLANCES, La Cité antique, livre IV, oluip. viii.
La morale qu'il enseigne est à peu près exclusivement une morale sociale. Aristole, plus naturaliste que Platon, précise encore davantage la diversité des intérêts qui sont en lutte dans la cité, intérêts individuels et intérêts familiaux, au-dessus desquels il place l'intérêt social. C'est pour assurer le triomphe de ce dernier qu'il imagine son système politique : « L'association première de plusieurs familles, dit-il', mais formée en vue de rapports qui ne sont plus quotidiens, c'est le village, qu'on pourrait bien justement nommer une colonie de familles... Si les premiers Etats ont été soumis à des rois et si les grandes nations le sont encore aujourd'hui, c'est que les Etats s'étaient formés d'éléments habitués à l'autorité royale, puisque dans la famille le plus âgé est un véritable roi... Dans l'origine, en eflet, toutes les familles isolées se gouvernaient ainsi... L'association de plusieurs villages forme un Etat complet, arrivé, l'on peut dire, à ce point de se sufliru absolument à lui-même, né d'abord des besoins de la vie et subsistant parce qu'il les satisfait tous. Ainsi l'Etat vient toujours de la nature, aussi bien que les premières associations dont il est la fin dernière ; car la nature de chaque chose est précisément sa fin... De là celte conclusion évidente, que l'État est un fait de nature, que naturellement l'homme est un être sociable, et que celui qui reste sauvage par organisation, et non par l'elTet du hasard, est certainement, ou un être dégradé, ou un être supérieur à l'espèce humaine ». Il (lit plus loin : « Une brute ou un dieu. » Continuant son raisonnement, il proclame la supériorité de la famille sur l'individu et celle de l'Etat sur tous les deux : a On ne peut douter, dit-il, que l'Etat ne soit naturellement au-dessus de la famille et de chaque individu, car le tout l'emporte nécessairement sur la partie, puisque le tout une fois détruit, il n'y a plus de parties... Ce qui prouve bien la nécessité naturelle de 1 Etat et sa supériorité sur l'individu, c'est que si on ne l'admet pas, l'individu peut alors se suflîre à lui-même dans l'isolement du tout, ainsi que du