CHAPITRE IV
Ainsi que je l'ai fait pour les rehgions étudiées précédemment, il me semble nécessaire d'entrer dans quelques détails au sujet de la façon dont le christianisme envisage la morale familiale.
Malgré la législation et la coutume qui la soumettait à l'autorité de son mari, la femme avait toujours joui, dans les sociétés civihsées romaine et grecque, et même dans les sociétés barbares de la Gaule ou de la Germanie, d'une très grande autorité morale. A Rome et en Grèce, la femme légitime avait sa place dans les cérémonies religieuses du foyer. Au point de vue civil, le principe était qu'elle devait être « libre et avoir une situation de fortune et de famille analogue à celle de son mari' ». C'est ce qui la distinguait de la concubine.
Les idées que le christianisme apporta dans les sociétés aryennes de l'Occident étaient très différentes. Au respect que l'on avait, dans ces sociétés, pour la mère de famille (mater JamUias) la nouvelle religion substitue les dédains de la religion hébraïque. Comme les prophètes de Jérusalem, le christianisme naissant a peur de la femme ; il la hait, il la supprimerait s'il le pouvait. Dans son impuissance à aller aussi loin, il fait tout ce qu'il peut pour l'isoler de la société, soit en lui faisant conserver sa virginité, soit en perpétuant sa viduité, soit en condamnant les relations que l'homme doit naturellement avoir avec elle.
I. P'Arbois DE Jlbainville, La civUisalion des Celles et celle de Vêuouêe homérique, p. 396.
Lanessan. Religions. a-
Il commence parla courber non seulement sous la dépendance légale du mari, mais aussi sous son autorité morale la plus absolue. L'auteur des épîtres à Timotbée età Tite\ qui eurent une si grande influence sur les églises du n" siècle, veut que les femmes mariées « écoutent en silence, avec une entière soumission » ; et il ajoute : (( Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni d'avoir de l'autorité sur l'bomme ; son lot c'est le silence. Adam, en effet, a été créé le premier, puis ce fut le tour d'Eve. Et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est sa femme qui, s'étant laissé séduire, commit la prévarication. » Non seulement il veut que la femme se taise, mais encore il l'écarté autant que possible des occupations intellectuelles, même religieuses ; il ne lui donne le droit « de se livrer à la vie spirituelle que quand elle n'a pas de devoirs de famille à remplir », c'est-à-dire quand elle est vierge ou veuve. C'est en vertu de cette pensée que les premiers prédicateurs de la nouvelle religion préconisaient la virginité et la perpétuité du veuvage. ïertuUien disait: (( Il faut autant que possible décourager l'amour en voilant les vierges* », et il s'en fallut de peu que l'on n'adoptât la coutume orientale qui consiste à cacher le visage de toutes les femmes.
La femme étant considérée par les chefs de la nouvelle religion comme une cause de perdition pour l'homme, on donne à celui-ci le conseil de s'en passer, même lorsqu'il est marié : « Le temps est court, écrit saint Paul aux Corinthiens, ce qui reste à faire, c'est que ceux qui ont des épouses soient comme ceux n'en ayant pas. » Cependant, Paul permettait, a titre de faiblesse excusable, le mariage et les relations qu'il comporte; TertuUien est plus absolu : « Le mariage, s'écrie-t-il, n'est qu'œuvre de chair ; et vile, méprisable est la chair ; le mariage n'est qu'une fornication que la loi autorise et que la coutume accepte. Or, il n'est point de crime pire que la fornication ; la continence est aussi nécessaire au saint que la prière \ » Sous l'in-
I. Voy. : Ernest Uknan, L'É<jUse chrétienne, p. 1)7. a. Voy.: fiuiGNEBF.KT, Teilulltni, \t. 197. 3. IbûL, p. i»85.
LA MORALE FAMILIALE DU CHRISTIANISME 4|d
fluence de ces idées, nombreuses étaient les jeunes filles clirétiennes qui préféraient la mort même au mariage, et plus nombreux encore furent les chrétiens qui, étant mariés, s'abstenaient de toutes relations sexuelles avec leurs femmes ou qui, étant céhbataires, repoussaient systématiquement toute idée de mariage. Des sectes chrétiennes entières, notamment celles des Gnostiques et des Manichéens, condamnaient le mariage d'une manière absolue. Pour en écarter les jeunes filles, on les effrayait par le tableau des douleurs que subissent les mères et par les peintures les plus réalistes des prétendues misères auxquelles seraient exposées les femmes mariées. En même temps, on leur prodiguait, dans les communautés naissantes, des honneurs et des égards fort habilement ménagés pour les amener à fuir le mariage. Il en était de même à l'égard des veuves. On en faisait des sortes de diaconesses, chargées de la surveillance' des femmes mariées et des vierges, prenant part à la gestion des affaires de l'Eglise, exerçant, en un mot, une véritable autorité. L'horreur de l'amour et de la famille était poussée si loin que l'on vit des hommes intelligents, comme Origène, et des fanatiques imbéciles, comme les membres de certaines sectes, supprimer volontairement leur virilité pour se garantir contre ses besoins. Tous ces excès ne pouvaient être que temporaires ; ils disparurent petit a petit, à mesure que le christianisme pénétra dans la société qu'il voulait conquérir. Après deux ou trois siècles d'efibrls incessants contre le mariage et la famille, il dut les accepter sous peine de succomber dans son œuvre de conquête de l'Occident ; mais il resta fidèle à ce principe de Hieron u le mariage est comme l'argent, la virgmité comme l'or», et il conserva de ses luttes contre la vie familiale une doctrine qui représente encore l'un des principaux éléments de la force du cathohcisme, celle qui place la virginité et la chasteté au premier rang des plus hautes vertus. De cette doctrine sont sortis les monastères et les couvents d'hommes et de femmes, les innombrables congrégations qui forment la milice de la papauté, et le célibat des prêtres séculiers, c'est-à-dire les instruments les
plus merveilleux d'influence el de prosélytisme qui aient jamais été imaginés par aucune religion.
Contraint d'accepter la famille à litre d'institution civile indispensable, le christianisme s'eflbrva. du moins, de lui donner un caractère assez profondément religieux pour (pi'il en put devenir le maître. Il y parvint par le sacrement du mariage, qui oblige les époux à faire la preuve de leur obéissance au dogme et au culte ; par le baptême, qui impose au père le devoir de faire entrer ses enfants, dès leur naissance, dans le giron de TKglise ; par la confession auriculaire, (|ui fait pénétrer le prêtre jusque dans les relations les pbjs intimes et les pensées les plus seerèles des époux; enfin, par le célibat des prêtres, (pii place ceux-ci dans (les condilions admirablement adaptées au nMe ipie l'Kglise désire leur voir jouer dans la famille.
l.a préoeenpàlion de l'Kglise fut. dès ses premiers pas dans la société civile, de courber l'homme sous sa dominalion pendant toule la durée de sa vie, en lui inq)Osant la pratique de sacrements qui leforcentà renouveler sans cesse des actes de foi. Dès la naissance, il revoit, sans en rien savoir, du reste, le sacrement du baptême (pii le fait chrétien. Pour que les parents ne retardent pas l'heure de ce sacrement, l'Kglise leur signifie que les enfants non baptisés seront exclus éternellement du paradis. Lorsque les enfants arrivent à la puberté, elle leur inqiose le sacrement de la sainte Communion qui impli(iue de leur part un acte de foi au dogme de l'Eucharistie et les contraint de se soumettre au sacrement de la Pénitence, c'est-à-dire a la confession. Dès ce jour, le chrétien ne pourra plus recevoir la communion sans avoir ouvert sa conscience au prêtre qui, trop souvent, abuse de sa crédulité pour pénétrer dans les secrets les plus intimes de sa vie. Après la communion, elle lui impose le sacrement de la Confirmation, qui exige de sa part une nouvelle et solennelle soumission au dogme de l'Eucharistie et au sacrement de la Pénitence. Plus tard, lorsqu'il veut contracter l'union sexuelle dont la nature lui inspire le besoin, elle l'oblige encore à réclamer le concours du prêtre et à se courber devant un nouveau sacre-
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ment, celui du Mariage, qui implique aussi un nouvel acte de foi aux dogmes et une nouvelle soumission au sacrement de la pénitence.
Pour obliger le chrétien à s'incliner devant le sacrement du mariage, l'Eglise a soin de lui imposer le choix entre le sacrement ou la virginité absolue. Toute union sexuelle contractée en dehors du mariage est, eneflet, formellement condamnée par elle ; s'il en résulte des enfants, ils restent légalement étrangers à leur père et à leur mère. Par extension du sixième commandement du Décalogue « vous ne commettrez point l'adultère », elle interdit non seulement tout acte, mais encore toute pensée et tout désir sensuels, toute satisfaction directe ou indirecte du besoin génésique, en dehors du mariage et du conjoint que donne celui-ci à l'homme ou à la femme. Le sixième commandement, dit le Catéchisme du concile de Trente ', « nous ordonne de garder la chasteté chacun selon notre état, et de nous purifier de tout ce qui souille la chair ou l'esprit. Nous devons avoir une grande horreur pour l'impureté. On n'a une véritable horrei;r pour l'impureté qu'autant qu'on en évite les occasions, telles que l'oisiveté, l'intempérance, les regards indiscrets, l'immodestie des habits, les entretiens légers, les chansons amollissantes, les lectures dangereuses, la fréquentation de personnes de sexes différents, les danses et autres réunions trop libres ». Il n'est pas nécessaire d'avoir été confesseur pour se faire une idée de l'influence que de pareilles prescriptions donnent au prêtre sur les esprits naïfs et faibles, surtout si l'on en rapproche ces menaces du Catéchisme : « On aura en grand horreur l'impureté si l'on réfléchit que ce péché rend indigne du Paradis : ni les fornicateurs, ni les adultères, ni les impudiques, dit saint Paul, ne posséderont le royaume de Dieu (I Cor., VI, 9) ^ » Le péché pouvant résulter d'un simple désir, d'une seule pensée « impudique », quelle ne sera pas la puissance du prêtre sur la vierge naïve, sur la femme sincère, croyante, qui s'age-