DES MOEURS PUBLIQUES ET PRIVÉES
S'il est une religion à laquelle les historiens et les écrivains religieux se plaisent à attribuer une action considérable et •utile sur les mœurs, c'est, à coup sûr, celle du Christ. Or, l'examen impartial de la vie sociale et individuelle en Occident, depuis dix-huit siècles, conduit à des résultats tout diflerents.
Les temps qui se sont écoulés depuis l'avènement du christianisme peuvent, en ce qui concerne l'Occident, et, en particulier, la France, être divisés en trois périodes : celle qui s'étendit jusqu'au vin* siècle, et qui correspond à la conquête des esprits aryens par le christianisme ; celle qui s'étend du vni* au xvi* siècle, pendant laquelle le christianisme, ayant converti à ses dogmes et à son culte les principaux peuples de l'Occident, règne en maître sur les populations et sur les princes, dicte les lois dans toutes les nations, dirige les mœurs et gouverne les consciences; la troisième qui s'étend de la Réforme à nos jours et dont chaque siècle fut marqué par un affaiblissement de la puissance matérielle et morale du christianisme.
Aucun homme instruit ne contestera que celle de ces trois périodes où les mœurs individuelles furent le plus dépravées, où les luttes politiques et sociales atteignirent le plus de violence et d'immoralité, est celle qui s'étend du vin* au xvi* siècle, c'est-à-dire, celle qui répond à l'apogée de l'influence chrétienne dans le monde occidental.
Né au temps de la tyrannie de Néron et de ses suc-
LA MORALE DU CHRISTL\NISME
cesseurs immédiats, princes débauchés, cupides, flatteurs et exploiteurs des plus basses passions d'une plèbe ignorante, paresseuse, jouisseuse autant que misérable, le christianisme avait été contraint, dans la première phase de son évolution, de tenir la conduite vertueuse qui s'impose a toutes les minorités opprimées et persécutées. Plus tard, lorsque les empereurs philosophes eurent pris la direction des affaires et des mœurs, les chrétiens ne purent que persévérer dans la conduite qu'ils avaient eue sous les princes persécuteurs. Comme toutes les associations que . le pouvoir tient en défiance ou poursuit parce qu'elles sont organisées en violation des lois — ce qui était le cas des chrétiens — la primitive Église se sentait obligée à une extrême réserve ; chacun de ses membres surveillait, en' quelque sorte, tous les autres, afin de prévenir dçs fautes qui auraient rejailli sur la totahté de l'association.
Les réunions fréquentes et où les fidèles devaient se montrer assidus, les excitations incessantes des anciens à la vertu, le contrôle sévère que les évoques et les prêtres exerçaient sur tous les membres de la communauté, la surveillance dont les jeunes filles et les femmes mariées étaient l'objet de la part des veuves et diaconesses, l'organisation de chaque église en une sorte de monarchie soumise à l'autorité absolue de l'évêque, toutes ces conditions sagement combinées entretenaient les chrétiens dans un état de moralité aussi parfait que le comporte la faiblesse de la nature humaine. Certes, les fautes individuelles étaient nombreuses et les erreurs morales de certaines sectes n'étaient pas rares, mais la disciphne qui régnait partout et l'habitude que les évêques avaient contractée de blâmer publiquement toutes les infractions à la morale individuelle ou collective, empêchaient que les fautes commises prissent une très grande extension. En dépit des critiques malveillantes ou haineuses dont les chrétiens étaient l'obiet, en dépit des accusations d'immorahté dirigées contre eux à cause du contact incessant des deux sexes, dans leurs réunions, des baisers échangés, de l'agenouillement au pied des prêtres dans lequel certains affectaient de voir
des actes lubriques, du baptême qui mettait à nu le corps des néophytes devant les fidèles des deux sexes, etc., la morale des chrétiens fut, d'une façon générale, pendant les deux premiers siècles, digne de tout éloge.
Le seul reproche qu'on leur pût adresser, au point de vue moral, — mais il étaitfort grave, —était leur hostilité systématique pour tout ce qui crée la richesse et la grandeur des nations et les efforts de toutes sortes qu'ils faisaient pour détruire la société romaine, sans même se soucier de lui substituer une organisation sociale quelconque. Ils étaient encore au temps où leurs docteurs annonçaient la ruine de l'empire et la fin prochaine du monde, comme si le triomphe de la cité de Dieu ne pouvait être assuré que par l'effondrement de l'humanité.
Pendant les m" et iv'' siècles, sous les règnes de Dèce, de Dioclétien, de Commode, etc., à mesure que la philosophie perd l'influence qu'elle avait exercée sur les empereurs et sur rarislocratie romaine, tandis que l'autorité impériale s'affaibUt dans des guerres incessantes contre les Barbares, qui forcent de tous côtés les frontières de l'empire, les communautés chrétiennes perdent de leur nioralilé primitive. Tour à tour persécutées et tolérées, favorisées même par certains empereurs, elles se mêlent davantage à la société païenne et tentent de faire pénétrer leurs missionnaires parmi les barbares. Au contact de ces éléments divers, la morale des chrétiens devient moins sévère, leur conduite se relâche, ils se montrent assez disposés à faire des sacrifices de toutes sortes pour conquérir des adeptes dans les couches sociales dirigeantes.
A mesure, en un mot, que les chrétiens cessent d'être une minorité persécutée, ils se laissent gagner par la corruption qui les entoure. De même qu'on les avait vu pénétrer, par des intermédiaires louches, jusque dans l'entourage immédiat de Néron, leur antéchrist, on les vit se pousser dans les cours dissolues des souverains que la Syrie fournissait maintenant à l'Empire et qui apportaient dans Rome tous les vices asiatiques avec l'indifférence pour les vieilles institutions romaines et même pour la religion de l'Etat.
Au conlacl de ce milieu dissolu, les chrétiens ne pouvaient que se corrompre ; ils en subirent d'autant plus vite les effets que leurs ambitions politiques augmentaient dans la même proportion que leur nombre.
Plus tard encore, lorsque Constantin eut consacré la puissance du christianisme en se faisant baptiser, les chrétiens se distinguèrent à peine par leurs mœurs des membres des sociétés romaine, grecque, gauloise, etc., qui étaient encore païennes. Les prêtres abusaient quotidiennement du droit de recevoir des héritages que Constantin leur avait concédé, pour extorquer le bien des vieillards, des veuves, des infirmes et des imbéciles. La conduite des évêques ne différait, en général, que fort peu de celle de la classe où ils commençaient d'être recrutés : la morale chrétienne, en un~ mot, se confondait, dans la pratique, avec celle des sociétés diverses dans lesquelles les chrétiens se recrutaient.
Cependant, en raison même des ambitions qui les animaient et de la classe dans laquelle ils étaient choisis, les évêques furent, du iv* au vr siècle, généralement dignes de la situation où ils étaient parvenus. La correction de leur conduite ne pouvait qu'exercer une influence salutaire sur les mœurs de leurs fidèles. Evêques et prêtres étaient, d'ailleurs, fort occupés, ce qui est une garantie contre les grands vices. Partagés entre les devoirs de leur famille — car ils étaient presque tous mariés et entourés d'enfants — et les charges de leur ministère qui étaient fort lourdes, car elles comprenaient la prédication de l'Evangile, la délivrance des sacrements, l'assistance aux pauvres et aux infirmes, les soins aux malades, l'instruction des enfants, la gestion des biens de l'Eghsç etc. , ils n'avaient que peu de temps à donner aux plaisirs d'où naît si facilement la perversion des mœurs.
Il en fut de même pour les moines, après la réforme de saint Benoît et la création des grands monastères agricoles. Pendant les deux siècles qui suivirent l'établissement des règles monastiques, on vit disparaître ou se raréfier les moines vagabonds et vicieux qui avaient fait la honte du christianisme pendant les premiers siècles.
A mesure qu'on avance dans le moyen âge, on voit les
mœurs des évêques, des prêtres, des moines et celles de toute la masse des populations chrétiennes se corrompre en même temps que le pouvoir civil s'affaibht. Dès qu'il n'y a plus ni empire, ni royauté, ni administration romaine, dès que la féodaUté, avec son anarchie, s'établit en Occident, le christianisme perd sa moralité, comme la société dans laquelle il s'est répandu. Les évêques rivahsent de barbarie, de violence et de débauche avec les seigneurs féodaux. Ils avaient excusé, sinon glorifié, les crimes de Clovis et de ses successeurs, en raison de l'intérêt qu'ils trouvaient à cette indulgence coupable : ils devinrent ensuite aussi barbares que les Barbares. Un historien qu'on ne saurait accuser d'hostiUté envers la religion, qui même exagère volontiers les services rendus au monde par le christianisme, écrit à propos du x' siècle '. « L'Éghse perd toute sa force morale ; elle devient, comme la société civile, matérielle, violente, sanguinaire. Plus de constitution générale, plus de conciles, plus d'instruction religieuse, plus d'ascendant sur les esprit-s... Les prêtres ont l'épée à la main, ils pillent sur les routes, tiennent auberge dans les églises, s'entourent de femmes perdues... Il n'y a plus a la tête des évêchés et des abbayes que des barons avides et belliqueux ; plusieurs sont mariés et transmettent leurs dignités et leurs domaines ecclésiastiques à leurs enfants, même en bas âge, ou bien les donnent en dot à leurs filles ou en douaires à leurs femmes... La papauté est elle-même dégoûtante de sang et de débauches. . . Marozia et Théodora, deux sœurs influentes par leurs richesses, leur beauté et leurs crimes, font éhre leurs amants Sergius III et Jean X » au souverain pontificat. Jean \ est assassiné par Marozia, qui fait éhre pape son fils aldutérin sous le nom de Jean XII. C'est l'époque où Damien écrivait: ((Le mal déborde partout ; le monde n'est plus qu'un abîme de méchanceté et d'impudicité'. » Un autre contemporain raconte qu'en Bretagne (( certains prêtres avaient jusqu'à dix femmes et
I. LwALLKE, Hist. des Français, I, p. 337. 3. Ibid., I, p. a55.
même davantage' ». Lorsque Grégoire Vil interdit aux prêtres de se marier, il provoqua parmi eux une véritable rébellion: ((Qu'il chercbe des anges, disaient-ils, pour gouverner les églises ; car nous aimons mieux abandonner la prêtrise que le mariage ^ » En réalité, pour beaucoup de prêtres, le prétendu mariage auquel ils tenaient n'était qu'un concubinage si élionté qu'ils en dormaient le spectacle jusqu'au pied des autels.
Ces mœurs n'étaient, à coup sûr, possibles que grâce à la faible moralité familiale qui existait dans l'ensemble de la société. C'est seulement ainsi qu'on peut expliquer la désinvolture avec laquelle le pape Clément V promenait sa maîtresse à travers les évêcbés de France. (( il parcourait l'Aquitaine et la Bourgogne au milieu du cortège le plus' pompeux, traînant après lui l'épouse du comte de la Marche, dont il avait fait sa maîtresse, épuisant les églises pour subvenir à son faste et aux dépenses prodigieuses de la femme adultère, effrayant la chrétienté par le scandale de sa marche triomphale'. » Plus tard encore, au wf siècle, le pape Alexandre VI étale ses amours incestueuses avec sa fille, Léon X vit au milieu d'une véritable cour où les femmes rivalisent de coquetterie et où lui-même se plaît à railler la légende du Christ chaste et pauvre, tandis qu'il remplit, avec la vente des indulgences, le Irosor où il puise sans compter pour payer ses débauches.
Certes, il serait injuste d'accuser l'Kglise d'avoir ellemême démoralisé la famille et d'y avoir introduit l'adultère ou l'inceste. A côté de la masse des évêques et des prêtres débauchés, parmi les papes qui ne respectaient même pas les plus vulgaires convenances, il y avait de 1res dignes prélats, des prêtres honnêtes et des pontifes austères; mais la religion était, comme dans les temps anciens, incapable de diriger les mœurs ; elle suivait la moralité du milieu social et subissait davantage son influence qu'elle ne lui imprimait la sienne. On voit, il est vrai, quelques papes condamner