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I. Esprit des Lois, livre III, cliap. ix

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ignorants d'une société déterminée sont aussi, d'une façon générale, les moins moraux, les peuples où la culture intellectuelle est peu avancée sont ceux où la moralité privée atteint le moindre développement. Un musulman qui, cinq fois par jour, passe cinq ou dix minutes à faire des génuflexions et à réciter des oraisons ; qui, pendant un mois chaque année, se soumet au jeûne du Ramadan et aux excès qui accompagnent nécessairement ce jeûne ; qui contracte, dès l'enfance, l'habilude de ne lire qu'un seul livre où, d'ailleurs, les absurdités abondent ; à qui on inculque l'idée que ce livre contient la vérité tout entière et que la science est fort inulile pour gagner les joies toutes matérielles du paradis ; ce musulman, dis-je, s'il croit à sa religion et s'il la praticjue avec zèle, est fatalement condamné à ne faire travailler son esprit que le moins possible. Chez lui, la morale individuelle se développera d'autant moins que l'inlelligence restera davantage stationnaire ou rétrogradera. Or, il n'y a pas de peuples chez lesquels la religion tienne autant de place et soit mieux observée que ceux parmi lesquels l'islamisme s'est développé. Ce fait est dû, sans doute, à ce que le fidèle peut exécuter tous les actes de son culte sans le secours d'aucun prêtre : chaque musulman étant en quelque sorte prêtre de sa religion, chacun met à la pratiquer un véritable orgueil, comme s'il en tirait une respectabilité plus grande aux yeux de ses coréhgionnaires et des étrangers. L'islamisme, en effet, est de toutes les religions, non seulement la mieux pratiquée mais aussi celle que l'on pratique avec le'plus d'ostentation. Étant donnés, d'une part, le zèle religieux des musulmans et, d'autre part, la puérilité en même temps que la fréquence des prières auxquelles ils se livrent, on ne saurait être étonné de l'ignorance dans laquelle la masse des peuples soumis à l'islamisme est plongée et où elle semble se complaire.

Actuellement, cette ignorance existe même dans les classes supérieures des sociétés musulmanes ; mais il n'en a pas toujours été ainsi. A l'époque de leurs premiers contacts avec la civilisation de l'Orient grec, les Arabes furent séduits par la philosophie et la science. D'abord, ils firent

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LA MORALE DE LISLAMISME ET LES MŒURS

traduire les livres grecs et latins par les Juifs et les Syriens schismatiques qui avaient pris une grande place auprès des Califes ; puis ils s'adonnèrent eux-mêmes à l'étude des sciences philosophiques, mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, naturelles. Ils furent les premiers restaurateurs de la philosophie et de la science antiques, et fournirent même des éléments à la théologie des chrétiens de l'Occident '. En même temps, ils faisaient faire aux mathématiques des progrès considérahles. Albatégni (877-929) est l'un des fondateurs de la trigonométrie moderne ; en 820, Alkhovarizenni, hibliothécaire d'Al-Mamoun, formula les premiers éléments de l'algèbre. Ilassanben-Haïthem ou Alhazcn, mort au Caire vers io38,~ écrit sur la géométrie, et fait paraître, un Traité d'optique qui devait plus tard inspirer Kepler ; Al-Sindjar publie une foule de traités sur des questions géométriques, etc. Les écoles arabes de Bagdad et du Caire font réaliser des progrès considérables à l'astronomie ; vers 1079, les astronomes du

1. « C'est à l'époque ties Abbassides, vers -jbo, que la médecine et la philosophie grecque pénétrèrent chez les Arabes. Aristote et ses commentateurs avaient été mis en Syriaque par David l'Arménien et par les maîtres qui se succédèrent dans les écoles monophysites de Hesaina et de Kinnesrin ou dans celles de Nislhe et de Gandisapora. Sous Al-Manioun (8i3-833), les écrits d'Aristote sont traduits de Syriaque en Arabe... Au temps de Al-Motawackel le médecin nestorien llonaîn Ibn Isliak, mort vers 87G, qui connaît le ijrec le syrien et l'arabe, est à Ha{|da<l, à la tète d'un collège de traducteurs... Au x« siècle, de nouvelles traducti«ms sont laites ou les anciennes sont corrii'écs par les nestoriens Abou Bischr et Matta, par Yahya ben Adi et Isa ben /araa. Malgré les travaux récents, nous sommes loin d'avoir des indications suffisantes sur l'éducation scientifique et philosophique que les Arabes recurent dcsCirecs par les Syriens. On a dit que la métaphysique d'Aristote, avec sa doctrine de l'unité personnelle de Dieu, sa physique qui pouvait servir »le base i'i la médecine, sa logique capable de Fournir une mé(ho<le aux sciences et h la théolotric avaient contribué à en Faire pour les Arabes le philosophe par excellence. Kn Fait, ils ont utilisé surtout les ouvrages qui avaient «léjà été employés par les Syriens et ils n'ont jamais cessé, en Orient, d'être leurs disciples. Ainsi AlFarabi et Avicenne ont pour maîtres des médecins chrétiens et syriens. » (F. Picave r, Esquissr d'une hisl. (jén. et coin[t. ihs /j/j/7o.so/>/i<Vs médiévales, p. i55.) Après avoir montré que les Arabes eurent à leur disposition un beaucoup plus grand nombre d'ouvrages grecs que les Occidentaux, M. IMcavet écrit : « Lorsqu'on rapproche les œuvres lues par les chrétiens occidentaux de celles que les Arabes ont eues îi leur disposition, on comprend que ceux-ci durent être plus originaux, ayant plus d'éléments à leur disposition pour en Faire la synthèse • partant, qu'ils devinrent, au xiw siècle, les maîtres des premiers et contribuèrent ainsi, parce qu'ils transmirent de l'antiquité et par ce qu'ils pensèrent eux-mêmes, à la Formation de la théologie et -de la philosophie catholiques. »

sultan Gebal-Eddin étabhssent, cinq ans avant la réforme grégorienne, un calendrier qui divise l'année en 365 jours, 5 heures, 48 minutes, 49 secondes. Au vm« siècle, le chimiste Gerber, que Uoger Bacon devait appeler le « maître des maîtres », pose les règles principales de l'observation et de Texpérience et proclame, contre les alchimistes de son temps, qu'il est « aussi impossible de transformer les métaux les uns dans les autres que de changer un bœuf en chèvre ». L'école de médecine de Bagdad s'adonne avec ardeur à l'élude des sciences naturelles : l'un de ses maîtres principaux Abd-Allatif publie une flore de l'Egypte avec des plantes qu'il avait recueillies sur place et c'est par l'intermédiaire de cette école principalement que les Occidentaux acquièrent la connaissance des anciens ouvrages de la Grèce relatifs aux sciences naturelles. A Djouzdjan, dans le Korassan, au xu« siècle, Avicenne ou Ibn-Sina enseigne la médecine. Au Maroc, Averroïs ou Ibn-Uoschd, également au xn" siècle, devient célèbre par ses commentaires d'Aristote, qui lui valurent le nom dV/me iVÀristole. 11 enseignait la philosophie, la médecine, la physique, mais il fut la première victime peut-être de l'esprit de réaction qui, fatalement, devait s'introduire dans la théocratie islamique. Attiré de Cordoue au Maroc par le sultan Mansour, il est bientôt dénoncé à ce dernier comme hérétique, mis en prison, condamné à faire amende honorable, contraint de s'enfuir à Cordoue oii il vit misérable, sans même qu'on veuille lui rendre ses Uvres. Cependant, il rentre en grâce, plus tard, auprès du sultan du Maroc, et meurt dans la paix, ayant cette sinc'ulière fortune que ses œuvres furent attaquées avec acharnement par les chrétiens, après avoir été interdites par les musulmans. En iïî/|0 d'abord, l'Université de Paris les proscrit; puis, en i5i3, Léon X les condamne de

nouveau.

Le despotisme devait ensuile porter tous ses fruits naturels. A mesure qu'il corrompît les mœurs des sultans, il les éloigna de la philosophie et des sciences et il n'y eut plus, bientôt, dans les sociétés musulmanes, que des juifs ou des chrétiens à cultiver les matières que les premiers souverains de

Tempire islamique avaient protégées avec tant de zèle éclairé. L'Islam s'endormit dans ses harems ; il n'a pu encore être réveillé ni par le contact de l'Europe qu'il avait précédé dans la voie des sciences, ni par les conquêtes qui ont morcelé son ancien empire. Probablement ne se réveillera-t-il que le jour où sa religion aura cessé d'être fidèlenient observée et permettra, par son alTaiblissement ou sa disparition, la substitution d'un régime de liberté à la théocratie absolue fondée par le Koran.

La philosophie, les lettres et les sciences ne sont pas les seuls éléments de l'activité intellectuelle d'où les sociétés musulmanes aient été détournées par leur religion et par l'organisation politique, familiale ou socialequi en découle. Il en a été de même pour les arts, l'industrie et le commerce.

En interdisant la reproduction de la figure et du corps humain et celle des êtres vivants, l'islamisme a créé un obstacle infranchissable au développement de certains arts. Or, en agissant de la sorte, son but était purement religieux : il se proposait d'empêcher ses adeptes de retourner au culte des idoles que les populations de l'Arabie pratiquaient au moment où Mahomet commença de prêcher la religion du Koran. On voit le prophète détruire lui-même, à coups de bâton, les images auxquelles le peuple avait coutume de rendre hommage dans le temple d'Abraham, à La Mecque. Ce fut, en quelque sorte, son premier acte de souveraineté reHgieuse. Le souci qu'il eut, ensuite, de rendre impossible la reconstitution de ces images, détermina la hmitation de la sculpture à de simples lignes géométriques et la suppression presque complète de la peinture. C'est une partie considérable de l'inteUigence humaine qui se trouve frappée de stérihté par la religion dont il est le fondateur trop fidèlement obéi.

D'un autre côté, l'interdiction du prêt a intérêt, formulée par le Koran et trop docilement observée jusqu'à ces derniers temps par la grande majorité des musulmans, devait fatalement détourner ces derniers de la pratique du commerce, de l'industrie, des affaires financières, etc. Il fut

LA MORALE DE L ISLAMISME ET LES MOEURS

même un temps où les États soumis à l'Islam ne pouvaient emprunter qu'à des peuples étrangers ou à des individus professant une autre religion que celle du Koran. Parmi ces derniers, ce sont les juifs qui, dès les premiers temps de l'islamisme, ont accaparé presque tout le commerce et les affaires d'argent des pays musulmans. Aujourd'hui même, les seules populations musulmanes qui s'enrichissent par le commerce sont celles qui ont renoncé à l'appUcation des préceptes du Koran relatifs au prêt à intérêt. C'est le cas des Mozabiles en Algérie, des Djerbiles en Tunisie, etc. Petit à petit, sans aucun doute, l'exemple de ces peuples sera imité par d'autres, et les musulmans renonceront à exécuter les prescriptions du Koran, en ce qui concerne le prêt à intérêt. Déjà, il s'en trouve pour acheter des titres d'emprunts d'État, en vue de l'intérêt qu'ils rapportent; il en sera de même pour les placements entre particuliers et le Koran sera négligé au profil des avantages individuels ; car la nature est toujours plus forte que la religion. Il n'en restera pas moins acquis que cette dernière a mis, pendant des siècles, un obstacle presque infranchissable au développement du commerce et de l'industrie dans tous les pays

musulmans.

La moralité privée ou publique en a-telle profité.^ Le musulman est-il devenu plus moral, dans sa conduite privée et dans ses rapports avec les autres hommes, que ne le sont les juifs ou les chrétiens, parce que sa religion le détournait des occupations lucratives.^ Ces dernières sont-elles un élément de démoralisation des peuples, comme le prétendent certains théoriciens ? La réponse à ces questions saute aux yeux dans les sociétés soumises à l'islamisme. Il est facile de constater que moins le commerce et l'industrie y sont développés et plus les individus sont entraînés vers des vices de toutes sortes. Les uns, les plus actifs et les plus audacieux, tournent leur esprit vers la guerre et ne rêvent que de batailles, ainsi que le firent leurs ancêtres pendant les premiers siècles de l'épanouissement de l'islamisme dans le monde. Or, il serait difficile de soutenir que la guerre soit un élément de moralisation des peuples envisagés dans

leur ensemble ou des individus considérés isolément. Les musulmans eux-mêmes se chargent de faire la preuve du contraire, par le spectacle qu'ils nous donnent de groupes sociaux entiers qui, ne pouvant plus se livrer à la guerre proprement dite, pratiquent la piraterie sur terre ou sur mer avec la même ardeur que mettaient leurs ancêtres à conquérir le monde. Ne pouvant plus être soldats, ils se sont faits pirates. Quant aux sociétés musulmanes qui ne se livrent ni à la guerre ni à la piraterie, elles sont tombées dans un état de mollesse et de corruption que ne connaissent aucun des peuples dont l'activité s'exerce dans le commerce ou l'industrie. Sur ce point encore, le Koran, pour satisfaire des préoccupations purement religieuses, a semé parmi les peuples qui en suivent les lois, des germes d'immoralité qui se sont développés au cours des siècles, et forment aujourd'hui une végétation de vices tellement intense qu'il sera fort difficile de l'arracher. Il en est, en effet, des occupations lucratives comme du travail scientifique, artistique ou littéraire : en dépit des moralistes moroses et misanthropes, elles constituent des éléments indispensables du progrès de la moralité publique et privée.

En résumé, l'étude de la vie familiale et sociale et celle de l'organisation politique des sociétés musulmanes nous conduisent à celte conclusion, déjà formulée à propos d'autres groupes sociaux, que la morale religieuse, ou bien ne joue aucun rolo dans l'évolution de la moralité, ou bien contribue plutôt à la faire rétrograder qu'à déterminer sa progression. L'histoire de l'islamisme montre d'une manière indéniable que s'il contribua d'abord au progrès moral des populations de l'Arabie parmi lesquelles il naquit, que s'il favorisa dans une certaine mesure, ensuite, la moralisation des peuples de l'Asie occidentale et de l'Afrique septentrionale, en y étabhssant dos gouvernements réguliers et actifs sur les ruines des provinces romaines, en y facihtant les relations entre les divers peuples, en y provoquant un mouvement intellectuel considérable, en y ranimant, enfin, la

LA MORALE DE L'ISLAMISME ET LES MŒURS

vie presque disparue ; il produisit ensuite, partout où il s'est étendu, l'apparition des vices que la polygamie, l'esclavage, le despotisme du maître, le servilisme des sujets, la corruption des prêtres ou de ceux qui en tiennent la place, déterminent nécessairement dans toutes les sociétés où ils

existent.

Il faudra que la morale religieuse de l'islamisme cède la place à la morale naturelle, pour que l'évolution ascendante des peuples musulmans reprenne son cours interrompu depuis près de dix siècles.

CONCLUSIONS

Dans la morale de toutes les religions il est facile de constater l'existence de deux sortes très distinctes de règles: les unes sont communes à toutes les religions comme elles se retrouvent dans toutes les pliilosophies, et découlent évidemment d'idées, de sentiments antérieurs à l'apparition des religions et des pliilosophies; les autres sont propres aux religions et diffèrent habituellement de l'une

à l'autre.

Parmi les premières se trouvent : le respect dû aux parents, aux vieillards, aux frères aînés, aux maîtres envisagés comme chefs de famille ; l'obligation pour les parents de nourrir et de soigner leurs enfants ; pour les maîtres, l'obligation des mômes soins k l'égard de leurs esclaves ou de leurs serviteurs envisagés comme membres de la famille ; l'affection réciproque due par le mari à sa femme et par la femme à son mari ; la fidélité à la parole donnée ; la véracité dans les témoignages ; le respect de la propriété d'autrui, de sa femme, de ses enfants, de ses serviteurs, de son bétail, de son champ, de ses moissons, etc. ; le respect de la vie des autres hommes et des animaux domestiques qui leur appartiennent, etc.

Toutes ces prescriptions, envisagées comme autant de devoirs moraux, découlent naturellement des relations que les divers membres des sociétés humaines entretiennent les uns avec les autres : elles ne font que sanctionner des sentiments ou des idées qui se sont développés dans l'espèce humaine par le seul fait de son évolution intellectuelle,

^"^ CONCLUSIONS

avant même qu'il y eut dans le monde des religions On les trouve, sous des formes variables, avec des caractères plus ou moins nets, chez tous les peuples primitifs, chez tous ceux aussi dont l'organisation familiale et sociale est restée assez simple pour quil n'y ait ni classes ni pouvoirs publics. *^

Lorsque les sociétés s'étendent, lorsque les fonctions s\ dillerencient, lorsque les égoïsmes individuels ou familiaux trouvent occasion d'entrer en lutte pour la conquête de telles ou telles situations prépondérantes, les choses se compliquent : les idées relatives aux devoirs moraux perdent de leur simplicité; les mots, s'il en existait pour les traduire prennent des significations plus complexes; on éprouve le besoin de mieux régler les actions, de mieux préciser celles que l'on considère comme bonnes ou que 1 on envisage comme mauvaises. Ces définitions de mots ces règles et ces classifications étant établies par une partie réduite de la société, se ressentent nécessairement des intérêts particuliers de leurs auteurs. Les fondateurs de religions, les législateurs et les philosophes jouent alors tour a tour, au point de vue moral, sans parler des autres points

de vue, un rôle prépondérant dans toutes les sociétés humaines.

Les premiers furent, pendant de nombreux siècles les mieux écoutés, en raison de ce qu'ils parlaient au nom de divinités devant lesquelles l'ignorance courbait tout le nionde.

En raison même de leur origine prétendue divine, les lois morales religieuses sont nécessairement absolues et immuables; mais, elles n'en portent pas moins la trace inellaçable de la nature du milieu social où elles sont nées du caractère des peuples en vue desquels on les conçut et des conditions cosmiques dans lesquelles leur promulgation se produisit. Par là se trahissent toujours les hommes qui les imaginèrent, les rédigèrent et les imposèrent aux croyants au nom de la Divinité soi-disant révélatrice.

La morale familiale religieuse, par exemple, est nécessairement formée par un mélange de règles où se inanifes-

•^L^fci

CONCLUSIONS

tenl, d'une part, l'égoïsme naturel à l'homme, d'autre part, l'altruisme qui s'est développé en lui par les relations qu'il entretient avec sa femme et ses enfants. La religion lui prescrira de les nourrir et de les soigner; elle leur imposera, à eux, l'obligation non seulement de le respecter, de lui obéir, de le servir, de l'aimer, de l'assister dans sa vieillesse, mais encore de le considérer jusqu'à sa mort comme le maître absolu de la famille, le prêtre de son foyer, le propriétaire de tous ses biens. Toutes ces obligations seront, d'ailleurs, absolues, comme la religion elle-même, et toutes les sanctions que l'homme aura j)u imaginer pour les faire respecter seront inscrites dans la loi religieuse. L'homme fait, en un mot, consacrer par la religion, d'une part, les droits qu'il s'arrogeait dans la famille primitive au nom de sa supériorité, de sa force, et, d'autre part, les devoirs que son altruisme lui révèle. Et l'on verra, grâce à la religion, les devoirs ou les droits qu'il lui a plu d'instituer se perpétuer nominalement, en un temps où la femme et les enfants se seront déjà émancipés, en fait, dans une mesure plus ou moins large, de l'autorité du chef de famille.

Indépendamment de ces caractères communs, qui découlent de la nature même de l'esprit humain, les lois morales relatives à la famille olTrent toujours un certain nombre de traits qui varient d'une religion à l'autre et qui résultent des conditions particulières dans les([uelles chaque religion se développa. La polygamie ou la monogamie, l'indissolubihté du mariage ou sa dissolution par le divorce, notamment, ne sont pas nées du caprice des législateurs religieux : elles leur ont été dictées par les conditions particulières de chacun des peuples en vue desquels ils ont légiféré. La polygamie existait dans les groupes sociaux qui vivent à l'état nomade, ne cultivent pas le sol, ne se nourrissent que des produits de troupeaux errants et, chez lesquels, en raison de leur mode d'existence, les hommes prennent l'habitude de la paresse parce qu'ils n'ont à peu près rien à faire. Leur esprit naturel de domination les porte à se décharger sur les femmes de tous les travaux de

CONCLUSIONS

la maison et chacun en prend autant que ses moyens le lui permettent. C'est, sans aucun doute, pour consacrer ces pratiques, nées de conditions sociales particulières, que les législateurs religieux des Hébreux furent conduits à autoriser la polygamie et à prendre des mesures contre l'esclavage des hommes ou des femmes de la race hébraïque. A quoi bon avoir des esclaves que l'on serait obligé d'acheter, adors que les femmes étaient en nombre suffisant pour fournir à tout homme riche les bras dont il avait besoin ?

Plus tard, lorsque le peuple nomade se fixe, lorsqu'il a besoin de bras plus robustes que ceux des femmes pour travailler le sol, il pourrait revenir à la monogamie, il y revient habituellement, dans la pratique, car il serait ruineux de nourrir à la fois des femmes et des esclaves; mais la loi religieuse n'en persiste pas moins, en vertu de son immutabilité, à autoriser la polygamie. Il semble bien, en effet, que chez les Hébreux nomades la pluralité des femmes était plus fréquente que chez les Hébreux fixés au sol de la Palestine.

Les conditions d'existence des peuples agriculteurs étant différentes, la religion y consacre, d'ordinaire, une autre forme de mariage. Les Aryas de l'Inde, les Grecs, les Romains, les Celtes, les Germains qui travaillent le sol, ont une conception du rôle de l'homme très différente de celle qui a cours chez les peuples tout à fait nomades. Le travail de la terre étant indispensable pour faire vivre l'homme et sa famille, on ne le considère pas, en général, comme avilissant. Nous savons par tous les témoignages anciens que dans l'Inde, en Grèce, à Home, etc., l'agriculture fut en grand honneur pendant de nombreux siècles. Non seulement l'homme libre ne rougissait pas de travailler le sol, mais encore il s'en montrait fier. Les femmes et les fdles étaient alors, en raison de leur faiblesse relative, réservées pour les travaux les moins pénibles de l'agriculture. Chez les Aryas de l'Indoustan, la jeune fdle est appelée duhitri, celle qui trait les vaches. Pour s'aider dans les travaux pénibles de la culture, le chef de famille avait ses fds et les esclaves pris à la guerre ou achetés parmi les populations

CONCLUSIONS

encore barbares. La mère de famille suffisait pour tous les travaux du ménage ; il ne venait même pas à l'idée de son mari de lui donner des compagnes en titre, et la loi religieuse finit par consacrer la monogamie, tout en autorisant l'homme à prendre quelques plaisirs avec les esclaves femelles par lesquelles la mère de famille se faisait assister dans ses travaux particuliers ou dans ceux réservés à ses filles.

Cependant, les deux sortes de lois rehgieuses, celles qui autorisaient la polygamie et celles qui prescrivaient la monogamie avaient un trait commun, dû à l'uniformité des sentiments égoïstes des législateurs sacrés : elles accordaient au mari les mêmes droits. Sous l'un et l'autre régime, de l'esprit de domination de l'homme était sorti le droit que la loi religieuse lui accordait de répudier sa femme ou ses femmes, tandis que la même loi refusait à la femme le droit de se séparer de son mari et maître. Celui-ci, sous l'une et l'autre loi, pouvait impunément chercher du plaisir en dehors de son ménage, tandis que l'adultère de la femme était puni de mort. La diversité des conditions d'existence avait déterminé la diversité des unions religieuses ; la communauté des sentiments humains avait créé l'identité des droits accordés au mari et des obligations imposées aux femmes.

Quant aux effets produits par ces lois morales sur l'évolution de la moralité familiale, nous avons vu qu'ils furent généralement plus nuisibles qu'utiles. La polygamie, par exemple, entraîna fatalement à sa suite une déchéance plus ou moins grande de la femme, par suite de la surveillance qu'elle exige delà part du mari, et qui, pour être efficace, autant que pareille mesure le peut être, dut aller jusqu'à la relégation de la femme en dehors de la société et même de la rehgion. La monogamie tendait, au contraire, à doter la femme d'une certaine autorité dans la famille, à lui faire une place dans la société et dans la religion, et, par conséquent, à émanciper son esprit en même temps que son corps : mais cette émancipation relative ne pouvait que lui rendre plus pénibles les différences profondes établies par la loi religieuse entre elle et son mari. Comment n'aurait-elle

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CONCLUSIONS

CONCLUSIONS

pas été douloureusement affectée par le droit accordé à ce dernier de lui donner des rivales sous ce même toit d'où il la pouvait chasser au gré de sa fantaisie ? Toutes les femmes romaines se sentaient évidemment exposées à s'entendre dire quelque jour ce mot implacable de Paul Emile à la belle Papyria: « Mes souliers sont neufs, ils sont bien faits, et, pourtant, je suis obligé d'en changer ; nul ne sait que moi où ils me blessent'. » Et toutes devaient avoir le souci de se soustraire à un pareil sort, toutes devaient se donner pour but de conquérir les droits que la religion leur refusait. Usant, en effet, de la puissance donnée à leur sexe par la beauté, profitant de l'irrésistible attrait que leurs charmes exercent sur l'homme, saisissant avec habileté l'heure où la dissolution des mœurs attirait les hommes en dehors du domicile conjugal, elles nous ont apparu cherchant dans l'adultère la voie qui devait les conduire à la conquête du droit de réclamer le divorce que les hommes s'étaient jusqu'alors réservé. Aussi Martial pouvait-il dire, non sans raison, que la loi avait créé l'adultère.

Après cette période passagère de désordres nés des règles artificielles imposées à la morale famihale par la religion, l'antique mariage du foyer sacré se dissout, l'homme et la femme prétendent ne s'unir désormais que librement et se séparer quand il leur plaira ; la nature reprend ses droits ; par le jeu normal de la lutte des intérêts individuels, une famille nouvelle est en train de se constituer : au régime de la domination despotique du mari se substitue un régime nouveau, dans lequel chaque membre de la famille semble ne devoir plus être lié aux autres que par son affection ou son intérêt, où l'égoïsmc et l'altruisme de chacun se feront contrepoids au grand profit de tous. C'est au moment où cette évolution commençait à se produire que le christianisme intervint.

Avec lui reparut la soumission de la femme et des enfants à l'homme, autant que l'état des mœurs du temps le permettait, l'inégalité du traitement appliqué à l'adultère du

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