I. Plutarque, Vie de Paul Emile
mari et à celui de l'épouse, l'infériorité imposée à la femme dans tout ce qui fait partie du domaine intellectuel. A tous ces traits anciens du mariage religieux des Romains ou des Hébreux, le christianisme en ajouta un nouveau: l'indissolubihté absolue des liens conjugaux. Il croyait moraliser la famille d'autant plus qu'il ferait du mariage un acte plus sacré ; c'est le contraire qui s'est produit. L'indissolubilité du mariage fit refleurir l'adultère et s'étendre la prostitution avec, en plus, l'hypocrisie consacrée par la faculté qu'ont les coupables de se faire pardonner leur faute par un confesseur indulgent, autant de fois qu'il leur plaît de la commettre et sans jamais être exposés à la réparer, s'ils savent éviter le scandale public. Encore une fois, la morale religieuse échouait dans sa réforme de la famille, parce qu'elle prétendait réglementer la nature au nom de l'absolu. Chez les Hébreux, elle n'avait abouti qu'à la polygamie avec tous ses vices. Chez les Romains et les Grecs, elle avait vu la monogamie religieuse verser dans le libertinage du mari avec les esclaves de sa femme. Chez les chrétiens, elle aboutissait à la prostitution officielle et aux ménages irréguliers où les maris vont demander les distractions physiques ou intellectuelles que la « femme éternelle » dont parle Montesquieu est si souvent incapable de leur procurer. Les prescriptions par lesquelles les diverses religions ont prétendu régler la morale sociale prêtent à des considérations analogues. Elles présentent, d'une part, des caractères communs, produits par l'identité de certains sentiments qui existent chez tous les hommes et, d'autre part, les caractères particuliers qui résultent des conditions sociales et cosmiques dans lesquelles se trouvaient les divers législateurs qui les ont conçues. Dans l'Inde, par exemple, les lois religieuses de Manou ne font que consacrer la division de la société en castes qui existaient avant le législateur sacré et qui résultaient de la juxtaposition sur un même territoire de populations appartenant à des races ou variétés humaines distinctes. Si le rôle du législateur sacré n'était point intervenu, ces populations se seraient peu à peu fusionnées ; les haines ou les rivalités qui les tenaient
CONCLUSIONS
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séparées se seraient apaisées avec le temps et, du mélange des races, aurait résulté un progrès social considérable. En les figeant dans la situation où elle les trouva, la loi religieuse a mis obstacle à ce progrès ; elle a maintenu les rivalités et les haines : elle a contrarié beaucoup plus qu'elle n'a aidé l'évolution de la moralité privée et sociale.
On se rend encore mieux compte de la nocivité de Taclion produite, à cet égard, par les lois de Manou sur la société indienne, quand on compare à cette dernière les sociétés de la Grèce et de Home où nulle loi religieuse ne fut jamais promulguée et où la raison humaine put déployer ses ailes sans avoir à redouter d'autre empêchement que ceux provenant de l'état intellectuel de la masse sociale. Les philosophes qui se permettaient de ne point penser comme la plèbe ignorante pouvaient être exilés de leur patrie comme Anaxagore ou condamnés à boire la ciguë comme Socrate, mais leur influence n'était détruite ni par l'exil, ni par la mort; elle continuait de se faire sentir après leur disparition. De l'évolution qu'ils avaient déterminée, que nulle morale rehgieuse n'arrêtait, finit par sortir la transformation sociale qui a servi de point de départ au progrès des sociétés modernes. N'est-ce point dans les Uvres de Socrate, de Platon, d'Aristote, d'Épicure et d'Epictèle, de Sénèque ou de Lucrèce que nous avons puisé les premiers éléments de notre morale sociale .^
Chez les Hébreux où la loi religieuse était toute-puissante, le progrès social fut aussi nul que chez les Aryas de l'Inde courbés sous les lois de Manou. Chez les Celtes où le Livre sacré fait défaut, la civilisation se développe, au contact de la Grèce et de Rome . avec une rapidité telle que deux siècles à peine après la pénétration des Romains dans la Gaule, la civilisation des Celtes rivalisait, sous tous les rapports, avec celle des peuples d'où leur était venue la lumière.
Par contre, à peine la loi religieuse des Hébreux eut-elle été introduite par le christianisme dans les sociétés grecque, romaine et celtique, on vit le progrès social s'y arrêter. A la douce et humaine philosophie des Antonins succède la
ses
pieuse barbarie de Clovis, le prosélytisme sanglant de Charlemagne, le dogmatisme puéril et méchant des Pères de l'Eglise qui damne l'enfant avant même qu'il ne soit né, la théorie désolante de la résignation qui confine l'esclave dans sa servitude, le pauvre dans sa misère, chaque artisan dans son métier, chaque serf sur son sillon, chaque homme dans la posture où il naquit, et la veuve dans sa viduilé, la vierge dans sa virginité, sous le prétexte dérisoire qu'ils seront tous égaux après la mort dans le sein de Dieu, tous glorieux dans la gloire de son Fils et tous géniaux dans le génie du Saint-Esprit.
La morale sociale du christianisme parvient-elle, du moins à faire progresser la morahté publique ou privée des peuples dont elle prétend régir l'organisation et la conduite? Non, hélas! Pas plus que sa morale familiale n'a pu moraliser sa famille. Jamais il n^y eut autant de crimes contre la vie, les biens, la pudeur, que dans cette période moyennageuse où la rehgion dicte ses lois, les impose par la force, est la maîtresse des princes, des rois, des empereurs, fait rendre la justice par ses évêques et réunit sur la tête de ses pontifes la double couronne de Pierre et de César. Et il en fut ainsi nécessairement parce que, si puissante quelle soit, la religion ne le sera jamais assez pour vaincre la nature, parce qu'elle sera toujours incapable de mettre fin aux sentiments naturels qui poussent chaque homme à tenter d'améHorer son sort, de s'élever sans cesse sur l'échelle sociale, de poursuivre le bonheur dont il voit que d'autres jouissent autour de lui. La compression de ces sentiments ne pouvait aboutir qu'à leur explosion : et l'on a vu se dérouler dans les sociétés chrétiennes, depuis vingt siècles, plus de troubles, de rébellions, de révolutions politiques ou sociales qu'il ne s'en était produit chez aucun peuple de l'antiquité.
N'est-il point encore de toute évidence que le christianisme est allé à l'encontre du progrès social en semant à travers le monde ses haines religieuses ? Dira-t-on qu'il a fait progresser la moralité privée ou publique en faisant massacrer les disciples d'Arius par ceux de Pierre et les or-
CONCLUSIONS
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thodoxes romains par les schismatiques ariens? Conlribuait-il au progrès moral lorsqu'il lançait les papistes du Nord de la France contre les Albigeois antipapistes de la Provence et du Languedoc, les catholiques contre les protestants, les réformés contre les non-réformés? Pensait-il faire progresser la moralité sociale lorsqu'il provoquait la Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la révocation de l'Edit de Nantes, les Dragonnades, lorsqu'il dressait les bûchers de l'inquisition en Espagne et les échafauds ou les gibets d'Henri VIII en Angleterre ? Etait-il nécessaire à l'évolution de la morahté que les nations de l'Europe, animées par les passions que la rehgion y avait fait naître, se jetassent pendant trois siècles les unes contre les autres, pour savoir qui l'emporterait des puissances catholiques ou des puissances protestantes ? Et tous ces massacres, toutes ces guerres, tout ces corps brûlés, pendus, dépecés, tout ce sang versé sur les places publiques et les champs de bataille, toute cette immorahté odieuse, néfaste à l'humanité, ne provenaient-elles pas encore de ce que la loi religieuse avait été mise en contradiction par le législateur chrétien avec les grandes lois sociales de la nature, de même que la morale familiale de la religion avait été dressée contre la morale naturelle de la famille ?
En présence de ces faits, si contraires aux résultats que les législateurs religieux attendaient, sans doute, de leur morale familiale ou de leur morale sociale, combien impuissantes sont les sanctions données à ces mêmes morales par les diverses religions ! Combien puériles aussi apparaissent-elles à tous les esprits raisonnables, après avoir fait trembler ou exulter les enfants, les vieillards, les faibles d'esprit, tous ceux qui sont assez ignorants pour faire incliner la raison devant la foi ! Ne suffit-il pas de comparer les unes avec les autres les sanctions morales des diverses religions et les fautes ou les vertus qu'elles sont destinées à punir ou à récompenser pour en montrer la vanité? Pour le chrétien, manger de la viande le vendredi, ne point assister à la messe le dimanche, ne pas jeûner en carême, sont des péchés punis d'un enfer éternel, tout comme voler son pro-
chain ou calomnier sa vertu, tandis qu'il ne commet aucune faute en séduisant une vierge et ne lui doit aucune réparalion, même s'il n'a obtenu ses faveurs qu'en lui promettant de l'épouser. Pour le juif, séduire une vierge est un péché que la mort seule est susceptible de punir assez sévèrement, mais il peut sans faute manger tous les jours de la viande pourvu qu'il s'abstienne de celle du porc et de quelques autres animaux réputés impurs. Le disciple de Zoroastre qui frappe un chien commet un péché puni par l'enfer ; le musulman qui tue un chrétien va tout droit au paradis où il risquerait de rencontrer le chrétien qui a tué un Albigeois, si son paradis n'était point situé à l'écart de celui de sa victime.
Il est de toute évidence qu'une pareille conception du bien et du mal, de la récompense et du châtiment, de pareilles menaces visant des actions si différentes les unes des autres et dont beaucoup sont d'une absolue insignifiance, ne pouvaient être acceptées, même par les esprits les plus dociles, que si l'on y ajoutait des correctifs susceptibles d'en diminuer l'horreur ou le ridicule. Aussi, dans toutes les religions, l'homme qui a fait le mal peut-il obtenir de la divinité ou, pour être plus exact, de ses représentants terrestres, une purification qui fait disparaître toutes les fautes commises, si graves soient-elles et rend le plus criminel semblable au plus vertueux. Gela fit, de tout temps, la fortune des prêtres de toutes les religions ; mais tandis qu'ils s'enrichissaient par les donations, les sacrifices, les pénitences de leurs fidèles, ils semblaient ne pas s'apercevoir qu'ils compromettaient par leurs purifications intéressées toute la portée de leurs morales. Que deviennent le bien, le mal, le crime, la vertu, la raison et la morale elle-même, si quelques libations faites devant un autel, quelque animal égorgé puis mangé par des prêtres, des ablutions dans un fleuve ou des gouttes d'eau sur la tête, des aumônes aux pauvres ou des donations à une église, à un temple, à une pagode, à une synagogue, à un marabout, quelques prières adressées k une divinité quelconque, une confession publique ou privée, suffisent pour effacer toutes les mauvaises actions, et si cette
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purification peut être renouvelée dix fois, cent fois, mille fois dans le cours de la vie d'un même homme, si le prêtre peut d'un geste ou d'un mot sacramentels, transformer un coquin en honnête homme?
Tant que l'humanité fut dans fenfance, les morales religieuses et leurs sanctions ont pu être considérées, de honne foi, par les ignorants et célébrées par ceux qui en tiraient profit, comme indispensables au progrès de la moralité des peuples et des individus. On ne saurait s'élonner même que ceux qui s inscrivirent en faux contre ces assertions aient été insultés, exilés, punis de mort par les peuples ([u'ils tentaient d'éclairer sur la véracité des faits et sur leurs propres intérêts. Mais, ces temps sont passés:- le cri ([ue l'orateur chrétien adressait au monde, à la science, à la nature « vanité, vanité, tout n'est que vanité » peut maintenant être retourné par les peuples mieux instruits de leurs devoirs et de leurs droits, contre les morales aussi impuissantes qu'artificielles des religions. Ils savent aujourd'hui, grâce aux progrès énormes réalisés par la science, enfin émancipée, qu'il n'y a pas de loi, pas de philosophie, pas de religion capable de vaincre la nature.