‹ La Morale du bonheurChapitre 5 sur 106 · I. Banq., 2o4''-2o · texte numérisé non relu

I. Banq., 2o4''-2o

Vf ^ LA MORALE DU BONHEUR.

C'est ainsi que Platon posait le problème moral, il y a déjà plus de deux mille ans. Et son idée demeure ; bien plus, elle ne fait que s'affermir à la lumière de l'analyse.

Etre heureux : voilà le terme vers lequel gravitent sans cesse tous les modes de l'énergie humaine : il n'est I aucune de nos pensées, aucun de nos désirs, aucune de ■: nos démarches qui ne trouve là son mobile et sa fin. Prenez l'acte de dévouement le plus désintéressé qui puisse être, celui d'un Régulus, par exemple.f II faut encore que, de près ou de loin, il tende de quelque manière soit à calmer une souffrance, soit à produire de la joie : autrement, il n'aurait plus de sens pour celui qui le fait; il n'en aurait plus pour personne.) Quand le vent souffle, la voile se gonfle, s'agite et frémit. Dès qu'il s'apaise, elle retombe inerte le long de sa vergue. Ainsi de notre âme elle-même / si multiples et multiformes que soient ses opérations, elle-n'a toujours qu'un levier, qui est le désir d'une vie plus harmonieuse et par là même plus heureuse. 7

/ C'est au bonheur que nous rapportons toutes choses

: comme à leur fin suprême, celle au delà de laquelle

nous ne souhaitons plus rien : le bonheur est la rive où

vient mourir tout le tumulte de nos appétits .| Par suite,

1 il est le seul bien qui ait à nos yeux une excellence in-

j terne et directe, le seul bien qui donne à notre é^s-

lence son prix. Le reste ne vaut que dans la mesure où il

1 en devient la source ou concourt de quelque manière h

son éclosionlV C'est ce qu'Aristote a magnifiquement

compris. A ses yeux, le bonheur est éminemment divin;

DU PRIX DE LA VIE. j

il l'est plus encore que la vertu. Car celle-ci ne peut être que la route qui mène à celui-là; et la route vaut par le terme où elle conduit.

La vie ne nous intéresse que clans la mesure où le bonheur en jaillit, comme la fleur de sa tige : voilà le cri de la nature ; et ce cri est si profond, il est tellement impérieux qu'il faudrait nous changer tout entiers pour qu'il cessât de se faire entendrelSupprimez la perspective du bonheur : et la vie « ne se représente plus », elle ne « se conçoit plus » ; elle perd à nos yeux toute espèce de signification. J

C'est ce qui se révèle sous un autre jour, et peut-être encore plus frappant, lorsqu'on analyse les idées du bien et du mal, au lieu d'en parler d'une façon toute routinière et comme à la mahométane.

« Il est vrai, dit Malebranche dans son Traite de morale, qu'une bête est plus estimable qu'une pierre, et moins estimable qu'un homme, parce qu'il y a un plus grand rapport de perfection de la bête à la pierre que de la pierre à la béte, et qu'il y a un moindre rapport de perfection entre la bête comparée à l'homme, qu'entre l'homme comparé à la bête.lEt celui qui voit ces rapports de perfection, voit des vérités qui doivent régler son estime, et par conséquent cette espèce d'amour que l'estime détermine.) 3Iais celui qui estime plus son cheval que son cocher, ou qui croit qu'une pierre en elle-même est plus estimable qu'une mouche ou que le plus petit des corps organisés, ne voit point ce que peut-être il pense voir. Ce n'est point la Raison universelle, mais sa raison particulière qui le porte à juger

comme il fait. Ce n'est point l'amour de l'Ordre, mais Tamour-propre qui le porte à aimer comme il aime'. » Ces paroles sont justes, nous l'accordons volontiers; et pourtant, elles ne contiennent pas encore une réponse suffisante. Sans doute, l'ordre naturel des êtres est digne à la fois de respect et d'amour. Mais pourquoi ? c'est la question qui reste à résoudre; et voici la réponse qu'elle donne, quand on prend la peine d'y regarder de près.

i La perfection n'est pas chose absolue, comme une substance; elle implique l'idée d'adaptation à un terme qui n'est déjà plus elle, elle enveloppe l'idée de fin ./Nous disons d'une montre qu'elle est parfaite, lorsqu'elle marque exactement les heures; d'un cheval de course qu'il est parfait, lorsqu'il est capable d'atteindre le maximum de vitesse qui convient à sa race et de le conserver le plus longtemps possible. Nous reconnaissons aussi la perfection d'un viscère, comme les poumons, le cœur ou le foie, à ce seul caractère qu'il est à même de répondre entièrement aux exigences de la vie organique. V. Il en va de même pour l'ordre de perfections dont * parle si bien Malebranche. S'il vaut, ce n'est point de 'l soi, mais comme moyen; s'il vaut, c'est parce qu'il est ' Aapte à porter la vie humaine au plus haut degré de développement harmonieux dont elle soit susceptiblej Et d'oii vient le prix de ce développement lui-même ? de ce qu'il en résulte la plus grapde somme de joies à laquelle^ l'homme puisse aspirei/. L'idéal du bien n'a d'ex-

i. P. 6, éd. H. Joly, Erii. Thoriii, Paris, i88a.

I cellence qu'autant qu'il représente une coordination de j^ nos actes en vue du bonheur J/

Ce rapport de l'ordre et de la sensibilité peut être rendu plus visible encore par une sorte d'expérimentation logique, analogue à celles que l'on emploie dans les laboratoires pour saisir avec plus de précision la vraie cause d'un phénomène.

Imaginez que quelqu'un possède toute la vertu que l'on peut avoir; mais qu'il n'en ressente aucun plaisir d'aucune sorte, et que personne autour de lui ne gagne la plus petite parcelle de joie ou de soulagement au magnifique spectacle qu'il donne. On pourrait encore admirer la gvmnastique de la volonté qui l'a conduit à ce point. Mais son état d'âme ne présenterait encore aucune valeur morale ; il n'en aurait pas plus que la loi physique d'après laquelle l'eau entre en ébullition à cent degrés. C'est ce que Platon affirme en d'autres termes dans son Pliilèbe : et son assertion me semble indiscutable.

Imaginez maintenant que la vertu ne se traduise que par la douleur, et en nous et autour de nous : personne n'en voudrait, personne ne la tiendrait pour bonne; on la fuirait, au contraire, comme le plus gi-and des maux. Imaginez, par contre, que le vice se traduise sans cesse et jusqu'au bout par un surplus de joie : on cesserait alors d'en blâmer la pratique, il serait encouragé à l'envi et l'on finirait par lui donner le nom de son éternelle rivale. Que la souffrance pénètre dans le ciel à la suite de la vertu; et il devient un autre enfer. Que la joie descende dans l'enfer à la suite du vice ; et il devient un autre ciel.

Ecoutez comment parle H. Spencer sur cette question fondamentale. Si sa morale a des points faibles, ce n'est pas du moins par ce côté-là. « Supposons qu'une blessure ou un coup produise une sensation agréable et entraîne à sa suite un accroissement de nos facultés d'agir ou de jouir : nous ferions-nous d'une attaque l'idée que nous nous en faisons maintenant? Ou bien supposez qu'une mutilation volontaire, comme une amputation de la main, soit à la fois agréable en elle-même et favorable au progrès par lequel on assure son propre bien-être et celui des siens : estimerions-nous, comme à présent, qu'il faut condamner ce dommage qu'un homme peut se faire subir à luimême? Supposez encore qu'en vidant la poche d'un homme on lui procure de douces émotions et qu'on aille au-devant de ses désirs : le vol serait-il au nombre des crimes, comme le veulent les lois et le code moral ? Dans ces cas extrêmes, personne ne peut nier que nous appelons certaines actions tnau\>aises uniquement parce ([u'elles sont des causes de peine, immédiate ou éloignée, et qu'elles ne seraient pas ainsi qualifiées si elles procuraient du plaisir.

En examinant nos conceptions sous un aspect opposé, ce fait général force lui-même l'attention avec une égale clarté. Imaginez qu'en soignant un malade on ne fasse qu'augmenter ses souffrances, que l'adoption d'un orphelin soit nécessairement pour lui une source de misères, que l'assistance donnée dans un embarras d'argent à un homme qui s'adresse à vous tourne à son désavantage, que ce soit enfin le moyen d'empêcher quelqu'un de faire son chemin dans le monde que de lui

inspirer un noble caractère : que dirions-nous de ces actes classés maintenant parmi les actes dignes d'éloge? Ne devrions-nous pas au contraire les ranger parmi ceux qu'il faut blâmer?

...Nos idées de la bonté et de la méchanceté des actes viennent [donc] de la certitude ou de la probabilité avec laquelle nous les jugeons capables de produire, ici ou là, des plaisirs ou des peines ' . »

Soit que l'on regarde aux tendances essentielles de notre nature, soit qu'on examine ce qu'enferment en leur fond les notions de bien et de mal, on arrive toujours à la même conclusion : le bonheur est la seule clïose qui vaille par elle-même; le bonheur est ce qui fait le prix de la vie.

D'aucuns, sans doute, se récrieront contre ce primalde la sensibilité. Pourquoi, diront certains philosophes, le but suprême de l'univers serait-il extérieur à la volonté humaine? Pourquoi le but suprême de l'univers ne serait-il pas le triomphe de la moralité? Pourquoi les soleils, les étoiles et leurs satellites ne rouleraient-ils pas à l'indéfini dans l'espace pour qu'un jour, une heure, quelque acte de désintéressement se produise, « pour qu'un verre d'eau soit donné dans une intention vraiment bonne à quelqu'un qui a soif w? Pascal a dit que '( tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ». Ces paroles, si fortement venues, ne seraient-elles pas aussi l'expression de l'ordre des choses?

I. Les bases de la morale e'vol., p. 26, F. Alcaii, Paris, 1893.

A coup sûr, rien n'est beau comme cette théorie. Elle procède cependant d'une illusion, et qu'il est assez facile de dissiper.

Nous ne délibérons pas sur le bonheur, suivant l'expression d'Aristote. Ce qui nous préoccupe et nous coiîte, [c'est le moyen de l'atteindre : ce qui captive notre attention, c'est la moralité, dont la conquête demande un effort perpétuel et souvent mêlé de douleur. De là vient que nous finissons par la considérer, non plus comme un but prochain, mais comme le but auquel tout se rapporte. Il en est du sage comme de l'avare, qui, à force d'adorer son trésor, oublie que l'or n'est qu'un moyen et parvient à l'aimer pour lui-même. Qu'on prenne à partie le moraliste le plus austère du monde, qu'on le pousse dans ses derniers retranchements : et il sera bien obligé de convenir que sa phobie du bonheur n'a qu'une valeur de surface et qu'au fond c'est cela qu'il poursuit à chaque instant, sinon pour lui-même, au moins pour les autres. La moralité est sainte, la moralité s'impose, la moralité tient de l'absolu... — oui, assurément; mais comme le moyen de cueillir le fruit d'or sans lequel on ne la comprend plus. Apôtres du bien.

Dites-nous qu'aux vivants le bonheur est permis.

Aussi ne trouve-t-on qu'un sentiment sur ce point capital, dans le clan des philosophes. Si ingénieux qu'ils soient à se distinguer les uns des autres, ils demeurent pourtant unanimes, quand il s'agit de savoir ce qui constitue en fin de compte le prix de la vie humaine. C'est

ce qu'Aristote observait déjà de son temps. « Tous les hommes, dit-il, désirent une vie belle et heureuse. C'est un fait manifeste. » Et cette parole n'a point cessé d'être vraie; les siècles, en se déroulant, ont montré sa justesse d'une manière toujours plus ample et plus imposante.

Les stoïciens proclament que la douleur n'est pas; ils tiennent la passion pour un manque d'énergie rationnelle que le sage, dans son effort continu vers le meilleur, sait toujours éviter. D'après leur dogmatique superbe,

Le prix de bien agir n'est que d'ag-ir en homme.

La vertu se suffit à elle-même. Mais pourquoi? c'est qu'elle se traduit dans notre être par un contentement plein et durable, le seul qui ne dépend que de nous, le seul que personne au monde ne peut nous arracher, le seul qui soit véritable. Les stoïciens ne suppriment point le bonheur; ils le soustraient à la tyrannie des conditions ambiantes, le purifient de tout ce qui n'est pas lui et l'élèvent, comme une statue divine, au sommet de leur pensée. Voyez-les d'ailleurs à l'œuvre et remarquez le cas qu'ils en font. Ils s'ouvrent les veines ou prennent de l'arsenic, quand la douleur et la tristesse tendent à l'emporter pour de bon. Sur les pas du bonheur qui s'en va, se

lisse dans leur âme le dessein d'en finir avec la vie. La tragédie, pour eux, ne vaut plus d'être jouée, lorsque l'étoile de la joie n'y projette plus ses rayons.

Rant est l'ennemi du bonheur aussi bien que celui de la raison. Il lui fait une chasse en règle, il le traque par degrés et l'expulse du domaine de la morale avec plus

lO LA MORALE DU BO-\HEUR.

d'entrain encore que Platon n'en met à bannir le poète de sa République. Le bonlieur est, à ses yeux, le rival inconciliable du bien : c'est lui qui s'en prend à la virginité de notre vouloir et souille à leur racine toutes nos actions; c'est le grand profanateur. Mais attendez. Cette guerre sans merci ne durera pas toujours ; il faudra bien à la longue que la sensibilité rentre par quelque porte dans son antique demeure. Kant finira par dire, dans les Postulats de sa morale, que la sagesse a droit au bonbeur, et que c'est là le terme oîi s'achève la sainteté. L'auteur de la Haison pratique arrive, au bout de ses méandres, à penser comme tout le monde. f Le chrislianisme lui-même n'est qu'un eudémonisme ; supérieur, un eudémonisme transpose du temps dans l'éternité. « Bienheureux ceux qui sont pauvres d'intenjtion V ; « bienheureux ceux qui ont le cœur pur » ; kc bienheureux ceux qui souffrent pour la Justice »... Il l'y a que des béatitudes à conquérir, d'après la docrine du Sauveur. Et, sans doute, ces conquêtes sont dificiles; mais elles n'en demeurent pas moins comme la Hn dernière de notre activité. Non, non, pas d'anéantissement, comme dans le système de Bouddha; pas de diminution de la nature non plus. La grâce développe dans l'harmonie; elle ne supprime rien. Quand les horreurs de l'hiver auront disparu, quand leprintemps se sera montré, ce printemps éternel dont Dieu lui-même est le soleil, il ne restera plus ni mort, ni douleur, ni larmes, ni gémissements. Une joie éternelle sera sur la tête des élus, « comme les eaux sont sur la tête d'un homme abîmé au fond de la mer ». Dieu lui-même fera couler dans leurs

âmes « un fleuve de paix », « un torrent de félicité ». Il les enivrera du vin de son calice et les plongera dans une extase dont il faudra l'éternité pour revenir. « Joie, paix », disait Pascal. C'est là de fait ce qui se produit dès ici-bas dans l'àme du chrétien, même au milieu des plus cruels supplices. Et celte joie dans la paix n'est que Tavant-goût d'un bonheur qui ne doit plus avoir de déclin.

K Tout le monde veut le bonheur et d'un vouloir fondamental, incompressible. Tout le monde reconnaît du même coup que la vie humaine n'a de valeur que par , tI^ là. Mais en quoi consiste ce bien des biens? C'est une question qu'il convient de préciser dès maintenant, au moins dans une certaine mesure, afin qu'il ne reste aucun point d'ombre dans l'idée dont nous croyons devoir partir. )

Le bonheur ne se confond pas avec le plaisir; il en est toujours le frein et souvent la négation. « Saisis l'occasion, s'écriait Aristippe; cueille sur la route les fleurs qui se présentent, sans avoir souci du lendemain; car le lendemain n'est pas à toi. » Cette doctrine, si c'en est une, a quelque chose de trop simpliste et de trop brutal pour qu'on s'arrête à la réfuter; d'autant qu'on l'a fait si souvent déjà et presque toujours d'une façon victorieuse. ^^ ( Le bonheur est une œuvre à la fois délicate et com-7 plexe. Il procède de l'art, non du hasard. 11 ne s'épa-' nouit qu'à la faveur d'une sorte de « métrique » quij porte sur le passé et l'avenir aussi bien que sur le pré-| sent : c'est une synthèse harmonieuse de plaisirs où l'en-l^

semble de la vie trouve son maximum de jouissances. Or que suppose une telle définition ? Une raison toujours maîtresse d'elle-même et des instincts qui sont à son service; une discipline de l'être entier, où chaque fonction s'exerce quand il le faut, comme il le faut, dans la mesure où il le fautl Le bonheur n'existe que par un développement eurythmique de la personnalité : c'est de là qu'il jaillit; c'est là qu'il prend sa source./

D'autre part, l'homme n'est pas fait pour vivre seul : sa condition normale, et même forcée, est l'état social. Et de là découle une conséquence qui élève et modifie le débat. L'intérêt du tout l'emporte en valeur sur (''intérêt de la partie; et, par suite, le bonheur personnel passe au second rangj. C'est le bonheurde la communauté qui devient le but principal, et, par delà la communauté, celui de l'humanité : le bien de l'individu se trouve conditionné par celui de l'ensemble. IC'est ainsi que pense Aug. Comte, je crois ; et sa pensée-rrenui appartient qu'à demi. Les stoïciens la formulaient déjà d'une manière expresse et le christianisme en a fait dès l'origine comme la devise de sa vivifiante action. « Plus de juifs ni de grecs, disait saint Paul en traduisant l'idée du Sauveur; il n'existe qu'un Dieu, libéral à tous ceux qui l'invoquentV )\

Le prix de la vie et la science.

La vie humaine n'a de prix que par le bonheur^ Mais

Page 1