I. Ep. Rom., X, la
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le donne-t-elle, en réalité? Les partisans du Nirwana n'auraieut-ils pas raison? Et s'ils ont tort, quel est le moyen de les en convaincre ?
Envisagée du point de vue naturaliste, la vie est radicalement insuffisante; elle l'est jusqu'à l'ironie. Et, si quelqu'un ne sent pas cela, c'est qu'il a toujours vécu tout entier eu dehors de lui-même, c'est qu'il n'a jamais réfléchi à rien.
La plupart des hommes passent leur vie à peiner sur un instrument de travail : on les voit chaque jour, et du matin au soir, fouiller la terre comme des bêtes, s'étioler au fond d'une usine, ou gratter tristement du papier dans un cabinet noir. C'est une loi qui s'impose au nom des conditions les plus essentielles de l'existence. Pour ces gens « qui ont une âme qui est esprit », la vie se ramène à une lutte continuelle dont le but unique est de se défendre contre la faim. Encore ne parviennent-ils pas toujours à garder le dessus dans ce combat humiliant. Ce sont les préférés de la bronchite, de la tuberculose et du typhus ' . Vient un jour une maladie qui les couche sur un grabat et les livre au désespoir. Puis, ils meurent, ces convives de l'infortune, laissant après eux des enfants qui reproduiront la douloureuse insignifiance de leur destinée et dont les enfants eux-mêmes la reproduiront à leur tour. La souffrance, pour les neuf dixièmes de l'humanité, se transmet d'âge en âge, toujours également acharnée à sa proie, augmentant sans trêve la liste de ses victimes : elle reprend son œu-
I. V. Em. Duci-aux, V Hygiène sociale, p. 117-118, 172, F. Alcan, Paris, iqo2.
i4 I^A MOBALE DU BONHEUR.
vre à chaque génération et se multiplie ainsi comme les vagues de la nier.
Les grands d'ordinaire n'ont pas plus de joie que les petits, bien que les apparences témoignent dans le sens contraire. Xénophile possède un château superbe, semblable au palais d'un Dieu; mais il ne l'habite pas : l'ennui l'en a chassé. Il voyage, voyage encore, comme s'il était poursuivi par quelque remords inexorable. On le rencontre sur toutes les plages, toujours à l'affût d'une distraction nouvelle et toujours également inassouvi. Ce grand désœuvré, dont tout le monde envie le bonheur, est le plus malheureux des hommes. Floridor, lui, sait occuper ses loisirs : il s'est fait un régime et qui a, par certains côtés, toute l'austérité de la vie monacale. Il se lève à onze heures, déjeune, flirte quelques instants au salon et monte dans son automobile qu'il conduit luimême à quatre-vingts kilomètres à l'heure. Où se rend-il donc de ce train, au risque d'écraser les passants ? Nulle part ; il se donne l'illusion de l'activité, il se grise de mouvement. A son retour, il fait sa toilette, se met à dîner et court ensuite passer la soirée au théâtre oii les spectatrices l'intéressent beaucoup plus que le spectacle. Ne va-t-il donc pas rentrer au logis, après cette journée d'agitation fébrile ? Ce serait contraire aux règles de l'élégance mondaine. Il se dirige vers la salle du baccara; et là, il taille à banque ouverte, au milieu des pontes, jusqu'à trois heures du matin, un cigare au coin de la bouche, un bouquet à la boutonnière de son frac. Il ira peutêtre encore, avant de regagner son chez soi, à quelque rendez-vous coupable, dont l'effet sera probablement de
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jeter la discorde et la honte daus le foyer du voisin, Floridor ruine sa santé à ruiner sa fortune, son honneur et celui des autres : c'est l'ascète du plaisir.
D'autres s'amusent des scandales que produit tout naturellement un pareil genre de vie. C'est la matière favorite des papotages quotidiens où ils dissipent la plus grande partie de leur existence.
« Vous savez la nouvelle?... Non?... Hé bien! Marie de Guéneville se sépare. Pauvre petite femme ! si jolie ! si fine!... Et avec cela irréprochable... Il paraît que cette brute de mari la trompait depuis le commencement de son mariage... Vous en seriez-vous jamais douté?...
Vous savez la nouvelle ?. . . Guéneville lâche sa femme. . . Il aurait découvert un paquet. Oui, oui!... On parle du petit Barnac. Vous savez bien, Melchior de Barnac, le blond... Mais il paraît qu'ils étaient à deux de jeu et que Guéneville courait de son coté. Marie est tellement armée qu'il va être obligé de filer doux...
Vous savez la nouvelle?. . . Les Guéneville se séparent, ça ne pouvait pas finir autrement. Une Caudale n'épouse pas un Fortier... ' »
« Je me jette et me réfugie dans la médiocrité », s'écrie La Bruyère, en face d'un spectacle analogue, celui qu'offrait déjà le Paris du xvri° siècle. Et, sans nul doute, ce parti semble le plus sage ./Mais l'homme, quoi qu'il fasse, ne saurait se soustraire aux conditions naturelles de son milieu ni s'échapper de lui-même ; et c'est
I. P. BouRGET, Les détours du rœur^ p. 5-6, Pion, Paris, 1908.
l6 LA MORALK DU BONHEUR.
là, c'est dans ces deux causes que réside le principal obstacle à notre bonheur^ /
La nature ne connaît à notre égard ni pitié ni justice. Elle empale les hommes, les livre en pâture aux bêtes féroces, les lapide, les fait mourir de faim et geler de froid. Ses noyades sont plus fatales que celles des Carrier, et ses poisons plus savants que ceux des Borgia. Elle entretient comme à plaisir des myriades d'insectes et de germes invisibles qui travaillent sans cesse contre nous, et dont un seul suffit à nous donner la mort, voire même à ravager une contrée tout entière. Mais le premier ennemi de l'homme, c'est l'homme lui-même. Il existe un fauve en chacun de nous, suivant le mot de Platon. Chacun de nous a des passions intraitables auxquelles il est prêt d'ordinaire, et sans le bien savoir, à sacrifier le monde entier. De là viennent, comme d'une source féconde, la haine, la vengeance, les discordes acharnées et les horreurs de la guerre. Ne vivons-nous pas, à l'heure actuelle, au milieu de monceaux de poudre que la moindre étincelle suffirait à faire sauter? Nos passions d'ailleurs n'atteignent pas seulement l'objet de leur convoitise ou de leur répulsion ; elles ricochent sur nous-mêmes et du dehors introduisent la lutte au dedans. Les passions entraînent à leur suite un triste cortège : celui de l'inquiétude, de la crainte, de la maladie et de la mort. Elles tuent à la longue, après l'avoir suppliciée, la mère qui les enfante et les nourrit.
Le poète n'a-t-il donc pas raison, lorsqu'il dit que l'être humain est comme « un vase étrange », que l'on a dû pétrir.
Avec de la chair âpre et des pleurs d'agonie?
Il n'a pas seulement « la double horreur de naître et de mourir, mais encore et surtout l'angoisse de vivre. Icibas, le désordre et la souffrauce se mettent en vue de toutes parts et sous toutes les formes : ce sont les vrais maîtres de la terre.
... Seul, un lis, élu pour les miséricordes, Prie dans la lumière, et sur l'enfer des hordes Verse son âme triste et noble en parfum blanc.
Quelques-uns aussi, que l'on regarde comme une élite et dont tous les autres, pour être ce qu'il faut être, devraient égaler la grandeur, quelques-uns s'élèvent audessus des banalités si souvent tragiques de la vie. Ceuxlà se recueillent, au lieu de s'étourdir, et cherchent au dedans d'eux-mêmes le contentement que leur refuse le monde extérieur. Mais que trouvent-ils, aussi longtemps que leur intelligence ne dépasse pas la limite des faits et de leurs lois? Sans doute, ils apprennent d'ordinaire à rentrer dans le calme, à vivre de résignation. Et comment feraient-ils autrement, vu qu'à leur sens la nature ne peut pas plus pour nous que pour ce « beau platane » dont parle H. Taine dans Les déracines et qui, lui aussi, s'est conformé doucement à sa loi ' 1 mais, en même temps, il se passe dans ces hommes un phénomène plus intime et plus profond : l'insuffisance des choses leur apparaît avec d'autant plus de force qu'ils ont une pensée plus vigoureuse et le cœur mieux placé; ils éprouvent une tristesse sourde, glaciale, sans issue et qui ne
i.P. 199-200, Paris. 1897.
l8 LA MORALE DU BO^XHEUR.
fait que croître avec les ans. Pour ces esprits trop rares et de si haute marque, le dernier mot du naturalisme, c'est le pessimisme.
Il faut tenir compte du progrès, répliquent les évolutionnistes. L'humanité va de mieux en mieux; elle finira par s'adapter à son ambiance physique et morale ; à la longue, le paradis se réalisera sur la terre. « Cette espérance, disait déjà Alexandre Dumas fils, est la seule raison d'être et de durer des milliards d'hommes qui naissent, errent, souffrent et meurent sur cette planète Le jour où l'homme n'aurait plus au fond de l'âme cette secrète ambition, il ne lui resterait plus qu'à utiliser en une fois tout ce que sa science, reconnue stnpide alors, lui aurait révélé, à percer la terre jusqu'au centre, à emplir le trou de dynamite, à en frapp • le bord de son talon de fer, et à faire voler notre g' éclats, sans attendre
la dernière incarnation de qui, sous la forme
d'un cheval, doit d'un , seul ^ pied mettre notre
jujonde en miettes ' . )U--^
^.^JParoles vigoureuses et hères, mais qui montrent beaucoup mieux la nécessité où nous sommes de placer dans le bonheurie-,prix de la vie que la possibilité de le trouver ici-bas.
Où a-t-on vu que Thumanité est en progrès ?
Il est vrai que nous l'emportons sur les anciens, au moins sur les Grecs et les Romains, par le développement qu'ont pris chez nous les sciences mathématiques et les sciences expérimentales. Mais nous ne
I. Thrâtre complet, t. \ [, p. 4fi. Calinann-Levy, Paris, 1895.
leur sommes certainement pas supérieurs par la force de notre pensée spéculative. Si nous avons poussé un peu plus avant que les anciens, l'étude des problèmes philosophiques et religieux, c'est surtout grâce à l'élan que nous en avons reçu. « Nous voyons plus loin qu'eux, disait déjà l'écolâtre Bernard au xii^ siècle ; mais la cause n'en est pas dans la puissance de notre vue. Le fait vient de ce que nous sommes élevés par eux et portés à une hauteur prodigieuse. Nous sommes des nains montés sur les épaules des géants'. » Et ce jugement ne sera pas contesté par ceux qui connaissent la littérature gréco-romaine ; il ne peut l'être que par des primaires, par ces gens qui croient ([ue le monde est né d'hier, qu'ils sont nés avec lui, et pourvus de la mission de l'expliquer aux autres.
D'autre part, nous sommes loin, très loin de la finesse esthétique et peut-être aussi, sous certains rapports, de la délicatesse morale que l'on trouve dans les chefsd'œuvre de l'antiquité. Supposez qu'un Sophocle ou bien un Phidias reparût parmi nous ; il serait tenté de nous regarder aussi comme des barbares et ne pourrait s'abstenir de laisser voir son désenchantement : tant l'infériorité de notre culture éclaterait à ses yeux!
Le bilan de l'humanité n'est pas facile à faire. Sans doute, toute chose est allée du chaos à l'ordre jusqu'au moment où l'homme a paru. ^Nlais qui nous dit que depuis lors cette marche en avant se soit continuée? Ce que l'on constate dans la vie de toutes les espèces, et par-
I. E. MvLE, L'art religieux du treizième sirclc en France, p. io4, Arm. Colin, Paris. 1902.
ticulièrement dans la nôtre, c'est une alternative perpétuelle de progression et de régression . Le fait est déjà démontré'; et il va s'enricliissant toujours de preuves nouvelles, à mesure que notre expérience devient plus vaste et plus précise. Oui : certaines parties de l'humanité grandissent, à certaines heures, en harmonie. Favorisées par la richesse de leur naturel et le bonheur de leurs conditions physiques, poussées en même temps par le désir du meilleur, elles tendent à former des sociétés, à diminuer ainsi la somme de leurs souffrances. Mais, si haut que s'élèvent ces organisations, elles demeurent toujours très imparfaites, surtout au point de vue du bonheur. De plus, elles ne conservent qu'un certain temps leur maximum de force et d'adaptation. A peine ont-elles atteint leur point de maturité, qu'elles s'inclinent déjà, comme une belle plante qu'a touchée le doigt de la mort. I.a question est donc de savoir si, à travers les hausses et les baisses que traverse la famille humaine, il y a comme une ligne centrale qui va montant toujours. Or rien n'est moins clair, rien n'est moins démontrable que ce point pourtant essentiel à la thèse évolutionniste. Les générations qui vivent ne s'assimilent pas tout le passé des générations qui sont mortes. Elles n'en prennent toujours que ce qui convient à leur caractère, elles n'en prennent aussi que ce que supporte leur capacité de développement ; et par là même, tandis qu'elles arrivent à les dépasser sur certains points, elles leur restent inférieures sur d'autres. Les Romains, par exemple, n'ont pas même égalé les
I. A. Weismatjn, Essais sur l'Iiércdité, p. 881-409, C. Reinwald, Paris, 1892.
Grecs soit clans la littérature, soit dans les arts; leur tempérament s'opposait à ce suprême triomphe. Et l'on aura bien de la peine à faire que les habitants de la Terre de Feu s'élèvent au niveau de culture que supposent des génies comme Newton, Racine ou Molière.
Pour qu'il y eût progrès, il faudrait qu'il se produisît une suite de peuples assez bien doués, assez favorisés par les circonstances, pour que chacun d'eux capitalisât tout le passé en y ajoutant le fruit de son effort : ces conditions ne se réalisent pas; elles ne sont qu'un schème logique.
Supposez d'ailleurs que l'on vienne à constater du progrès dans la vie humaine, qu'en pourra-t-on déduire ? rien pour l'ensemble? 11 s'est écoulé des milliers de siècles avant nous, que nous ignorons complètement ; il s'en écoulera probablement un plus grand encore après nous, dont la marche ne nous est pas moins impénétrable. Notre expérience n'est qu'un éclair dans la profondeur d'une nuit éternelle. Vouloir inférer de là le chemin que suit l'humanité dans son voyage à travers l'infini, ne constitue qu'un trait d'audacieuse naïveté. On n'y a pas plus de droit qu'un voyageur à décrire la forme et la grandeur d'un continent, pour l'avoir touché du pied en descendant d'un bateau.
/ Supposez même que le rêve des évolutionnistes se réalise un jour. Imaginez qu'à un moment donné, après une série incalculable de douloureux efforts, la justice et la bonté prennent décidément le dessus ; que ce triomphe définitif de l'ordre moral assure à chacun, avec sa liberté personnelle, la possibilité de jouir des plai-
11 LA MORALE DU BOlNHEUll.
sirs de la vie; et que d'autre part le progrès scientifique bannisse du globe jusqu'aux derniers vestiges de la souffrance corporelle. L'homme va-t-il s'en tenir à cette félicité toute terrestre? Pas encore, et parce qu'il a Tinfini en perspective. Non, non, rien ne sera gagné par tant de labeurs, comme l'observe Stuart Mill lui-même; bien plus, on n'aura fait qu'aiguiser en nous le tourment de l'au-delà. Plus l'homme se perfectionne, plus il a de réflexion; et plus il a de réflexion, mieux il sent le vide et la caducité des biens sublunaires, moins la terre lui suffit. Le ciel des positivistes, cet Eden où l'Eternel ne descend plus, ne peut être que la patrie de l'immortelle désespérance. En voulez- vous d'ailleurs la preuve expérimentale : regardez à l'état d'angoisse et d'abattement qu'a produit dans l'Europe entière la diffusion des doctrines naturalistes. C'est le renoncement à la joie de vivre, c'est la tristesse du bouddhiste qui nous envahit de partout * .
M. Louis Mercier^ que son Lazare le ressuscité. suffit à classer parmi les plus grands de nos poètes, a dans cette œuvre une vision puissante et sombre où se résume ma pensée. La nuit qui suivit sa résurrection, Lazare
Eut un songe.
Il se vit sur un haut promontoire Dominant une mer dont le couchant pâli Ne laissait qu'entrevoir les solitudes noires. Sur cette mer était le signe de la Mort :
I. V., sur ce point, notre Destinée de l'homme^ p. lôa-igS, F. Alcan, Paris, 1898.
Elle n'avait ni vent, ni vagues, ni voilures; Pas un bruit ne venait du large ni du bord, Et rien ne remuait cette étendue obscure.
L'homme qui s'était cru seul d'abord en ce lieu, Découvrit sur le cap une assemblée immense Et confuse.
Nul œil autre que l'œil de Dieu, N'aurait su dénombrer le chaos d'existences Que cette multitude énorme enchevêtrait.
C'était, à l'infini, des corps et des visages. Et pas plus qu'en voyant la lointaine forêt On ne peut discerner la forme des feuillages, On ne pouvait en cette accumulation Démêler les contours ni les traits des visages, Mais des yeux et des yeux, des yeux par millions Luisaient sur cet amas de sombres créatures.
Tout à coup, il se fit un vaste cri. Béantes, Les bouches qui, depuis des siècles, avaient tu L'angoisse qui vivait sur les faces, crièrent. Les yeux grandis brillaient d'un espoir éperdu. Les mains tremblaient d'impatience et de prière, Car un vivant était apparu sur la mer... Puis Lazare entrevit la pâle humanité Se pencher pour ouïr le revenant farouche ; Les lèvres s'entrouvraient dans leur avidité A boire le message attendu de sa bouche ; Et l'on entendait battre, en un seul battement. Les innombrables cœurs de l'immense assemblée. Et voici que, debout sur le goulTre dormant, L'homme tendit au ciel ses paumes désolées, Et, frémissant d'horreur, Lazare découvrit Que l'on avait cousu la bouche de cet être '.
Cet être aux lèvres closes, c'est la science. Elle n'a rien à nous apprendre touchant la possibilité d'arriver
I, P. 77-80, H. Lardanchet, Lyon, 1908 (illustré de dessins et de gravures à l'eau-forte par Marcel Houx).
^4 T-^ 3I0r.ALE DU BONHEUR.
au bonheur. Elle reste muette sur la réalité du prix de la vie. Ce problème des problèmes n'est point de son ressort.
Pœ'ponse de la religion.
Il faut passer de la science à la métaphysique, si l'on veut s'éclairer sur la signification de la vie.
Mais comment aiguiller sur ce nouveau domaine? Les bifurcations s'y multiplient à tel point que la raison en a comme une sorte de vertige.
La lumière ne se fait pas, si l'on suppose que la cause première est totalement soumise à la loi du destin. Car alors cette cause, si puissante qu'on l'imagine, donne à chaque instant toute la somme d'énergie qu'elle peut donner; d'autre part, inconsciente comme un atome ou consciente comme une idée, elle ne possède aucun moyen d'employer cette énergie dans un sens plutôt que dans un autre : l'intensité et la direction de son efficace sont toujours également prédéterminées.
Par suite, il y a perpétuellement une sorte d'équation mathématique entre son pouvoir actuel de faire et ce qu'elle fait; par suite aussi, les phénomènes de la nature en sont inévitablement la traduction exhaustive et fidèle. Dès lors, la question se ramène, comme auparavant, à savoir ce fjue valent ces phénomènes, envisagés
du point de vue positif; nous retombons sur la science : elle est encore le seul oracle à consulter. Or, on vient de voir qu'elle demeure frappée de mutisme en présence d'un pareil problème. Il appartient à la science de pénétrer, au moins dans une certaine mesure, les secrets de la terre et ceux du grain de sable; il lui appartient aussi de dénombrer les astres qui brillent dans l'azur et de découvrir « la route assignée aux étoiles » ; de dompter Béhémoth et de faire que « Léviathan soit docile à ses rênes ». jNIais elle est réduite au silence, lorsqu'il s'agit de discerner ce que vaut le monde au point de vue du bonheur et par là même de la moralité ? Cela n'est écrit ni sur la terre, ni sur l'océan, ni même au grand livre que déroule le firmament.
Si la cause première obéit tout entière à la nécessité, elle ne projette encore aucun rayon de lumière sur le prix de notre existence. On peut ajouter que, dans cette hypothèse, la nature demeure à jamais incapable de réaliser aucun progrès vers l'ordre. Le déterminisme qui va jusqu'à la racine de l'être, c'est la négation de toute espèce d'évolutionnisme.
Du fait que la cause première est éternelle, elle a toujours la même raison d'être. Conséquemment, elle fournit toujours la môme somme d'action et dans le même sens, par le côté de son essence que domine la nécessité. Or, d'après le système oîx nous raisonnons, elle ne contient que du nécessaire : elle se développe, d'un bout à l'autre, avec la rigueur d'un théorème ; il n'y reste aucune place, aucune retraite profonde d'où elle puisse se maîtriser, régler son énergie, en modifier soit l'intensité
26 LA MORALE DU BONHEUll.
soil la direction. C'est donc que ses effets sont éternellement les mcmes; c'est que la nature, considérée dans son ensemble, contient toujours le même total de mouvement, d'ordre et de désordre. D'après Aristote, le monde n'avancepas ; il ne fait que réparer d'uncôté les pertes qu'il éprouve de l'autre. C'est le sentiment auquel il faut revenir, si la liberté ne se montre nulle part dans le principe auquel sont suspendus le ciel et la terre. En ce cas, la nature n'a jamais été meilleure qu'elle n'est; elle ne sera jamais meilleure non plus : pour nous, tout se déroule éternellement dans l'insignifiance. Le déterminisme est un autre enfer au seuil duquel il faut aussi « renoncer à l'espoir ».
« On a répété souvent, dit M. Guyau, que rien n'est en vain. » Cela est vrai dans le détail. Un crain de blé est fait pour produire d'autres grains de blé. Mais la nature en son ensemble n'est pas forcée d'être féconde... L'océan ne travaille pas, ne produit pas, il s'agite; il ne donne pas la vie, il la contient; ou plutôt il la donne et la retire avec la même indifférence : il est le grand roulis éternel qui berce les êtres. Quand on regarde dans ses profondeurs, on y voit le fourmillement de la vie; il n'est pas une de ses gouttes d'eau qui n'ait ses habitants, et tous se font la guerre les uns aux autres, se poursuivent, s'évitent, se dévorent. Qu'importent au profond océan ces peuples que promènent au hasard ses flots amers? Lui-même nous donne le spectacle d'une guerre, d'une lutte sans trêve : ses lames qui se brisent et dont la plus forte entraîne la plus faible, nous représentent en raccourci l'histoire des mondes, l'histoire de
la terre et de l'humanité. C'est pour ainsi dire l'univers devenu transparent aux yeux ' . »
Nous admettons ces paroles, aussi longtemps que, pour connaître notre destinée, on se borne aux conclusions de la science; nous les accordons encore, aussi longtemps que, pour pénétrer la même énigme, on ne fait appel qu'à la philosophie de la nécessité. De ce second point de vue, comme du premier, on aperçoit surtout dans la nature un tourbillon perpétuel et qui ne va nulle part, on y remarque surtout la neutralité d'un mécanisme infini.
D'où peut donc venir l'éclair libérateur? comment sortir des ténèbres profondes où nous sommes plongés? En recourant à l'idée des idées que l'on a l'insolence de bannir de la philosophie et de l'éducation.
Je crois avoir démontré, dans un ouvrage précédent -, que la théodicée n'est pas en détresse, comme on se plaît à le dire. Je crois avoir établi que, pour rassurer le présent sur l'existence de Dieu, il suffit de tirer du passé ce qu'il contient à l'état virtuel. La réalité des choses, le mouvement qui les entraîne, l'ordre qui s'y manifeste, le contenu même de notre pensée : autant de faits naturels qui concourent à prouver et d'une manière invincible qu'il existe derrière les lois de l'univers un esprit qui le crée et le gouverne, que cet esprit est souverainement
1. Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, p. 5i-52. F. Alcan, Paris, 1890; — cf. Sur ce point Levy-Bruhl, La morale et la science des mœurs^ p. 219-220, F. Alcan. Paris, igo-î.