I. V. plusliaut, p
porte que sur une partie de nos actions, et de cette partie elle-même elle saisit à peine les neuf dixièmes. En outre, il y a mille manières d'adoucir ses coups et même de s'y soustraire complètement. Les grands criminels sont ceux qui d'ordinaire en souffrent le moins. Ils ont si bien pris racine dans le monde, ils ont tant d'influences à faire valoir et les intérêts qui se groupent autour de leur personne prennent une telle importance, qu'au lieu de les poursuivre, on s'étudie à les couvrir jusqu'au bout.
Supposez, par conséquent, que l'bomme n'ait pas d'autre contrainte en perspective, la loi morale n'est plus suffisamment armée pour obtenir que le bien continue à l'emporter sur le mal. Le vice, dans ce cas, ne peut que devenir de plus en plus audacieux, se multiplier, s'organiser, s'emparer de tout et faire à la fin que tout périsse dans le désordre. Otez les peines futures; et l'on aboutit par une autre voie au terme dont je viens de parler : la vie devient pratiquement impossible. C'est ce que Platon a merveilleusement compris, malgré son sentiment tout apoUinien de la nature. L'essence de l'âme n'est pas la seule raison pour laquelle il défend avec tant de force la croyance en l'immortalité; il y voit comme la clef de voûte de tout édifice social. A ses yeux, la police du monde n'est possible que s'il existe un tartare *.
Les faits s'accordent avec notre raisonnement etl'éclairent d'une lumière de plus en plus sinistre. La diffusion des théories positivistes a produit dans notre civilisation,
I. V. notre Platon [Collection des Gr. Philos.)^ p. 242, F. Alcan, Paris, 1906.
et particulièrement chez nous, la plus rapide et la plus effroyable des décadences morales. J'apporte, pour le démontrer, quelques témoignages choisis entre mille. Car, sur ce sujet, c'est un cri d'épouvante qui s'élève de tous côtés.
Voici ce que constatait G. Tarde lui-même, au mois de mars 1897. En 5o années, de i83o à i88o, la criminalité des adultes a triplé ; celle des garçons mineurs de 16 à 21 ans a quadruplé, et celle des filles mineure^ a plus que doublé. Depuis lors, l'accroissement de la criminalité n'a fait que s'accentuer, s'élevant pour les jeunes garçons de 20.480, en 1880, à 28.701 en 1894 et, pour les jeunes filles, de 2.839 à 3.6 16 dans le même intervalle de temps. L'auteur ajoutait ensuite cette remarque significative ; « il n'est rien de plus redoutable pour une société qu'un changement de credo, et il faut admirer même que cela soit possible. Il faut plaindre aussi un malheureux instituteur chargé de faire un cours de morale dans des temps pareils. Quelle morale voulezvous qu'il enseigne?... On ne sait plus sur quoi appuyer le devoir ' . »
C'est dans le même sens que parle M. G. Le Bon, au livre second de sa Psychologie des foules. « Plusieurs philosophes éminents, Herbert Spencer entre autres, n'ont pas eu de peine à montrer que l'instruction ne rend l'homme ni plus moral ni plus heureux, qu'elle ne change pas ses instincts et ses passions héréditaires, qu'elle est parfois — pour peu ([u'elle soit mal dirigée —