Ibid.^ p
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commises par ceux qui supposent le bon sens capable de distinguer la perversité morale de la perversité morbide ' . » II est donc bon, généralement, de faire subir aux coupables une expertise médico-légale. Il est utile aussi que les étudiants en droit suivent un cours sur les maladies mentales, « afin que tout au moins ils se gardent d'erreurs grossières et sachent connaître lescasoiiil faut provoquer l'examen de l'accusé par le médecin aliéniste w. Ces deux idées sont passées en pratique depuis un certain nombre d'années; et l'on ne peut que s'en applaudir : elles marquent un véritable progrès.
La troisième et dernière règle à respecter, c'est que la société se défende en faisant aux coupables le moins de mal possible.
Au point de vue physique, l'idéal est d'obtenir le maximum de défense socialeavec le minimum de souffrance individuelle; tout ce qui dépasse cette mesure contient encore, et peut-être sans qu'on s'en doute, quelque reste de vengeance. Il faut donc qu'il y ait une série de peines humainement graduées; et voici celle que l'on pourrait proposer, en s'inspirantdu D*" Le Bon". La société, pour se protéger elle-même, emploierait d'abord l'amende, puis un travail obligatoire, industriel ou agricole, puis un service militaire forcé sous une discipline sévère, enfin la déportation et parfois la suppression personnelle. Car, si
2. Hevue philosophique, P. SSj 538, mai i88i. — Cf. sur ce point, G. L. DuPHAT, La criminalité f/ans l'adolescence^ p. 172-283, F. Alcan, Paris, J909.
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grave que soit ce dernier châtiment, il peut devenir nécessaire en certains cas. C'est celui dont la perspective agit le plus fortement sur l'âme des criminels; et l'idée qui s'y rattache est salutaire à tout le monde : elle rehausse la majesté des lois civiles et devient dans la conscience publique comme une semence de respect. La Minerve qui domine le fronton septentrional du Parthénon reflète la grandeur et la sérénité d'une âme qui se maîtrise ellemême : c'est la Sagesse. Mais elle ne s'en appuie pas moins sur un glaive : c'est aussi la Justice. Cette alliance qui surprend au premier abord, a sa raison d'être dans la nature des choses. Elle fait ressortir le prix incomparable de l'ordre, en montrant qu'il a le droit de se défendre jusqu'à l'effusion du sang humain.
Au point de vue moral, la grande tâche qui s'impose à la société, c'est de ne pas pervertir ceux qu'elle condamne. A l'heure actuelle encore, les prisons sont des écoles d'immoralité; ce sont des « clubs antisociaux ». Et ce caractère leur vient surtout de la « promiscuité ». « On est condamné à vivre avec d'autres malfaiteurs ou plus coupables, ou plus flétris, ou plus dégradés, que l'on rencontrera, que l'on reconnaîtra, par qui l'on sera reconnu, et au contact desquels tout ce qu'on avait de germes malsains se sera multiplié * . » De là résultent une sorte d'éducation à rebours et d'entraînement au crime. « C'est ce qu'en 1873 pensait la Cour de Bourges. « La récidive a bien plus sa cause dans la prison qu'au dehors » ; vérité que la Cour de Paris confirmait plus explicitement
I. H. JoLY, La France criminelle, p. 177, LéopoldCerf, Paris. 1889.
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dans la même enquête : « Les condamnés de la catégorie des courtes peines sont les plus nombreux. Ils étaient, en 1869, dans la proportion de 89.663 sur 124.206 prévenus ou accusés. C'est parmi eux, c'est grâce au régime actuel de nos prisons, que se recrute la population des maisons de réclusion et des bagnes, ainsi que le plus grand nombre des récidivistes ' . »
Il faut moraliser la prison; et le meilleur moyen d'y réussir, c'est sans doute de la supprimer, en la remplaçant par des maisons de travail où les novices seraient séparés des vétérans et qui donneraient libre entrée à l'influence religieuse. Car c'est un fait qui se fonde sur une expérience trop longue pour qu'on puisse sérieusement le mettre en doute : la religion est la muse qui agit avec le plus d'efficacité sur le cœur des criminels. En les initiant aux mystères de l'au-delà, en leur parlant de foi, d'espérance, de miséricorde et de repentir, elle fait à leur âme comme une atmosphère divine qui finit d'ordinaire par les humaniser. J'ai vu la chose de mes yeux, et ceux qui vivent avec les criminels sont d'accord sur ce point".
Je sais bien que les événements ne vont pas dans ce sens. Les passions sont plus excitées que jamais, et de part et d'autre. Mais l'on ne se bat pas sans fin. Il arrive toujours un moment où l'on sent le besoin de s'entendre et de boire à la même gourde. Un jour viendra où le bon sens reprendra son autorité ; et la religion pourra travailler encore au relèvement moral des criminels. Purifiée
I. Ibid., P. 177-178; cf. G. Lu. Bon, Revue philosophique, 534-537, mai 1881.
•X. H. JoLY, Le crime, p. 9. 17-9. 19, Léopold Cerf, Paris, 1888.
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par une longue épreuve, mieux adaptée à son milieu et toujours également vivace dans son dévouement, elle ne fera qu'exercer avec plus de force son rôle de rédemptrice.
Ze dernier mot de la ive.
Les sanctions de la loi morale ne s'arrêtent pas à la ligne sombre qui termine cette vie ; l'œuvre de justice qu'elles commencent ici-bas s'achève au delà du tombeau. La dernière pelletée de terre ne recouvre ni nos bonnes ni nos mauvaises actions : elles subsistent de l'autre côté, et parce que telles sont les exigences de l'ordre.
Supposons d'abord que tout finisse avec notre dernier soupir; et regardons aux conséquences qu'entraîne une pareille hypothèse : représentons-nous ce que peut devenir un monde où la mort est le dernier mot de la vie.
Dans ce cas, le juste est frustré ; il l'est d'une manière irrémédiable. Il ne lui reste que la terre pour trouver le bonheur auquel il a droit ; et la terre le lui refuse, elle le lui refusera toujours.
I^a conduite du juste est sans doute un principe de santé. Mais elle ne suffît à le défendre ni contre la brutalité des lois du monde physique, ni contre les conséquences de l'hérédité, ni contre ces coups inattendus de la fortune qui parfois nous atteignent si cruellement soit en
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nous-mêmes soit dans les nôtres. Le malheur s'abat sur la tête de l'honnête homme aussi bien que sur celle du méchant; sa vertu ne lui confère aucune inviolabilité à l'égard des conditions extérieures de la vie.
La société elle-même n'est guère plus favorable à son sort. « J'ai vu, dit l'Ecclésiaste, un désordre étrange sous le soleil. J'ai vu que l'on ne commet pas ordinairement, ni la course aux plus vites, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux plus courageux ; mais que c'est le hasard et l'occasion qui donne tous les emplois, qui règle tous les prétendants... J'ai vu que toutes choses arrivent également à l'homme de bien et au méchant, à celui qui sacrifie et à celui qui blasphème. » Ces paroles sont la traduction vive de la réalité; et c'est ce qu'a bien senti Bossuet lui-même, malgré l'optimisme qui l'anime d'ordinaire : dans son sermon Sur la Providence, il cite le passage que l'on vient de voir et le fait sien. Le monde honore la vertu en passant, il lui donne quelques louanges pour la forme; mais il ne la favorise pas, et parce qu'il n'en a pas besoin. De plus, dès qu'il y a quelque avantage social à conquérir, les convoitises s'allument; il se produit un écheveau d'influences contraires où les juges se corrompent ou qu'ils n'ont nul souci de démêler ; et c'est en général l'imbécillité du sort qui décide de tout, comme dans les élections Athéniennes. Emplois, honneurs, récompenses : autant de loteries la plupart du temps.
Le coquin, surtout quand il est habile, a autant decliances de succès que l'homme vertueux ; il en a même plus, à cause du peu de scrupule qu'il apporte au choix de ses
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moyens. « L'injuste peut entrer dans tous les desseins, trouver tous les expédients, ménager tous les intérêts. A quel usage peut-on mettre cet homme si droit qui ne parle que de son devoir? il n'y a rien de si sec, ni de moms souple, ni de moins flexible. » Trompons-le, se disent les autres hommes, trompons le juste; « il n'est pas propre à notre commerce, il est trop attaché à son chemin pour entrer dans nos négoces. « v Ainsi, étant inutile, on se résout facilement à le mépriser, ensuite à le laisser périr sans en faire bruit, et même à le sacrifier à l'intérêt du plus fort et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours qui ne ménage rien, ni le saint ni le profane, pour nous servir ' . » Le juste, on le tient pour un maladroit, on l'abandonne sur la route comme un importun; puis, quand il est aux prises avec ses ennemis, on le leur livre soit par indifférence soit par intérêt.
Le Qirist abreuvé d'ironie et cloué sur un gibet ; Socrate condamné à boire la cigu(" ; Jeanne d'Arc « jalousée par le roi, calomniée par les nobles, abandonnée par le peuple, briilée par les prêtres w : Symptômes éloquents de la destinée que le monde fait à l'homme de bien ! Ces actes d'incroyable iniquité sont plus que des faits ; ils symboUsentuneloi : généralement, le juste souffre de sa justice, et d'autant plus qu'il en élève plus haut l'inflexible dignité. Que reste-t-ildonc à l'homme vertueux, dans ce désordre des choses? le sentiment de bien faire et quand même. C'est là son lot unique. Or, il ne peut pas non plus le mel-
X. BossuET, Fragment sur l'ambition, l. V. p. lag-iSo, éd. Le Bani, Desclée, Paris, 1892 ; cf. Ibid., sermon sur la Justice^t. \, p. 173-174; Ibid., Sur l' honneur du monde ^ t. Ill, p. 346-347.
tre à son actif, vu la somme de sacrifices qu'il dépense soit à l'acquérir soit à s'y maintenir. La joie de l'ordre coûte cher à sa nature, si noble qu'elle puisse être. Tandis qu'il la goûte comme à la pointe supérieure de son esprit, tandis que son vouloir y triomphe, il souffre dans sa sensibilité qui, elle, obéit à d'autres lois : son amour-propre est refoulé, ses passions crient et prolestent ; il se peut même que le devoir l'atteigne dans ses affections les plus profondes et lui demande jusqu'à sa propre vie. Le plaisir du bien, qui s'épanouit dans sa raison, produit la douleur dans ses penchants, et de telle sorte qu'il n'arrive, de ce côté-là, qu'à réaliser un pénible équilibre. Encore peutil douter de ce résultat tout négatif et se demander si ce n'est pas Grillus qui a raison. Car que devient le sentiment de bien faire, quand il ne se couronne plus d'espérance ? à quoi se ramène la conscience de l'ordre librement accompli, lorsqu'on a fermé le ciel sur son âme ? Est-ce que les joies de la vie habilement coordonnées ne sont pas supérieures à la paix glaciale et violente d'un stoïque? Calme du sage! Réplique d'une âme superbe en face de l'injustice, silence où se préparent logiquement le doute moral, la révolte et le désespoir. Le dernier argument des disciples de Zenon n'était-il pas la mort? « Tu te plains d'être esclave, disait Sénèque. Vois cet arbre : la liberté pend à ses branches. »
On nous dit, il est vrai, que les choses prendront avec le temps une marche mieux ordonnée ; on nous parle d'une adaptation finale de l'homme avec son milieu. Illusion naïve et dont la critique a déjà fait justice, rêve de pygmée qui veut devenir un géant!
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Est-ce que notre planète ne sera pas toujours, et peutêtre déplus en plus,
Cette terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément.
Où les vivants pensifs travaillent tristement.
Et qui donne à regret à cette race humaine
Un peu de pain pour tant de labeur et de peine '.
Où a-t-on vu par ailleurs que l'humanité doit décrire, danssa course à travers les âges, une ligne toujours montante? Le seul fait qui résulte de l'histoire, c'est que toute progression n'atteint qu'un degré fort relatif d'harmonie au delà duquel se produit une régression. Supposé même que noire monde s'achemine dans la souffrance vers une sorte d'Eden futur, la question ne s'éclaire pas par là. L'énigme reparaît encore, et avec la même force, bien que sous un autre jour. L'homme a des fonctions essentielles qui portent sur l'au-delà. Sa pensée se meut dans l'éternel, elle en est remplie. Par là même, son cœur se sent tourmenté d'aspirations invincibles que les joies de la terre ne sauraient apaiser. Et plus il se développe, plus il approche de son idéal, plus ce tourment de fond s'accroît et s'aiguise. Ce sont surtout les grandes âmes qui l'éprouvent, celles où se réalise le mieux la perfection de notre espèce. Par suite, « fermer la porte de l'immensité », c'est nous condamner à l'éternel inassouvissement de ce qu'il y a de plus profond dans notre nature. Une impression croissante de l'insuffisance radicale des choses, une tristesse irrémédiable, un chagrin morne et sans issue, le
I. V. Hugo, Les Contemplations, I p. 172, A. Lemerre, Paris, 1875.
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pessimisme en un mot : Voilà le fruit que peut donner à l'homme la terre promise des évolutionnistes*.
Que l'on s'ingénie autant qu'on voudra, il faut toujours revenir au même point : l'homme vertueux est dupe de sa vertu, si le drame de son existence se dénoue par la mort, si la justice ne s'achève pour lui dans un monde meilleur que le nôtre. Et de là dérivent d'autres conséquences qui ne sont pas moins étranges.
Dans ce cas, la loi morale est inique, elle l'est essentiellement.
Par suite, elle perd toute espèce de valeur et n'a plus le droit de commander. Justice, charité, patriotisme : autant de mots solennels qui n'ont de sens que pour les spontanés.
Du même coup, la vie humaine doit devenir pratiquement impossible. Car la suppression de la loi morale, c'est le retour à l'individualisme ; c'est le débridement total des appétits, c'est la guerre de chacun contre tous.
La vie se déséquilibre d'un bout à l'autre, du fait que l'on supprime la récompense future.
Le résultat n'est pas moins funeste, quand on supprime les châtiments de même ordre.
La justice des choses est fort imparfaite. Le méchant la tourne soit par la ruse, soit en émoussant l'aiguillon du remords. A la longue, il s'enhardit, s'entraîne et va de l'avant comme s'il n'en était rien. La justice humaine ne