I. P. 8i-8a, F. Alcan, Paris
D'après l'éminent économiste, il faut en chercher la cause, « du moins la cause de beaucoup principale », dans notre conception démocratique et laïque de la vie. « La civilisation démocratique, surtout quand elle coïncide avec un affaiblissement des anciennes croyances, de l'antique conception de la destinée de l'homme, mène à la stérilité. La civilisation démocratique, sans le secours des vieilles traditions et des vieilles croyances, dépeuple : il faut avoir le courage de le dire, car il n'y a aucun doute à ce sujet. >»
« La France est la première nation parvenue à la conception démocratique de la vie nationale, de la vie sociale et de la vie individuelle; c'est celle qui s'est le plus détachée des croyances anciennes ; celle qui a le plus tôt réalisé l'aisance, sinon le bien-être universel et qui se passionne chaque jour davantage pour cette aisance et ce bien-être. Delà vient qu'elle ne fait plus qu'un nombre limité, intentionnellement limité d'enfants. » Et, pour que l'on ne doute point du bien -fondé de sa réponse, l'auteur établit la statistique suivante qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mais qui a sa portée.
« IjC département qui conserve la plus haute natalité est le Finistère : lia 287 naissances par 10.000 habitants... Le Morbihan, les C6tes-du-Nord, dans une moindre mesure, rille-et- Vilaine, la Vendée, la Lozère, départements réputés primitifs, ont encore une natalité beaucoup plus élevée que le reste de la France. »
Au contraire, « les départements qui ont le moins de natalité sont ceux où la population est le plus imprégnée de l'esprit moderne, do l'esprit arriviste : voici, par
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exemple, le Lot-et-Garonne. Ce département, d'ailleurs petit, qui a fourni de beaucoup le plus de ministres et d'hommes occupant les plus hautes situations sous la troisième république, vient l'avant-dernier sous le rapport de la natalité. Son voisin, le Gers, le précédant légèrement, n'a que i32 naissances par 10.000 habitants... »
« Nous avons calculé que si. depuis 1871,... la France entière avait eu la natalité et la mortalité du Lotet-Garonne, elle aurait perdu 7 à 8 millions d'àmes et n'en compterait que 3i à 32, au lieu de Sq... »
« La direction donnée à l'enseignement public, le mépris grossier que toutes les autorités manifestent pour les croyances et les mœurs traditionnelles constituent pour la France un véritable suicide ^ »
Voilà le mal dont nous souffrons; et ce mal ne fait que s'accroître de jour en jour, il s'accroît sous toutes les formes. Le sens de l'universel a si profondément disparu, il y a tant d'égoîsme chez ceux qui commandent et chez ceux qui obéissent un esprit d'insubordination si savamment cultivé, que les conflits éclatent à chaque instant, et toujours plus nombreux, toujours plus violents, toujours moins localisés. N'est-ce pas une autre Commune, et d'une implacable férocité, qui se prépare à travers cette série de convulsions privées ou sociales ? Plusieurs écrivains de haute marque l'ont déjà dit; et
I. Journal des Débats^ 29 août 1908; cf. sur ce point un article très judicieux de M. A. de Foyille [Revue hebdomadaire^ p. i-3i, i^'mai 1909).
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chacun sent qu'il n'y a pas d'autre issue à tant de désordre : chacun sent que le tlot révolutionnaire nous envahit. Aussi conimence-t-on à réclamer, et pour de bon, le retour aux croyances abandonnées et si ardemment combattues. En voici une preuve entre beaucoup d'autres. L'Académie des Sciences morales et politiques avait mis au concours le sujet suivant : « Des causes et des remèdes de la criminalité croissante dans l'adolescence. » Vingt-six mémoires, dont plusieurs sont remarquables, ont été déposés. On a constaté que la plupart des concurrents reconnaissent la profondeur de la crise morale dont nous sommes atteints ' et que, parmi les remèdes, un bon nombre d'entre eux placent au premier rang la restauration des principes religieux.
Ainsi doit aller notre monde, dans l'hypothèse oîi la justice terrestre ne s'accomplit pas dans une justice ultérieure. La loi morale devient inique à l'égard du juste, et parce qu'elle lui refuse le bonheur auquel il a droit et qui constitue sa destinée ; la loi morale devient impuissante à l'égard du méchant, et parce qu'elle n'a plus de quoi se défendre contre ses entreprises de plus en plus audacieuses. Par suite, le désordre ne peut ([u'augmenter avec le temps, gagner en étendue et fortifier son empire, jusqu'à ce que les conditions de l'existence se trouvent entièrement compromises. Otez les
I. V. G. L. DuPBAT (qui a obtenu le prix du concours), loc. cit., p. 17-41.
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sanctions futures; et la vie humaine subit une peiturbalion analogue à celle qui se produirait dans notre système planétaire, si le soleil disparaissait de son centre.
Une désharmonie si profonde est-elle concevable ? S'accorde-t-elle avec les lois qui président au déroulement des phénomènes naturels? Oui, à la rigueur, si ces lois n'ont d'autre principe que celui de la nécessité. 11 se peut, dans ce cas, ([ue l'homme soit éclos par hasard sur cette île d'herbe flottante; il se peut que, suffisamment adapté à son milieu par ses fonctions organiques, il ne le soit pas du côté de ses facultés supérieures et que, par suite, ses aspirations rationnelles portent à jamais dans le vide. Un philosophe de notre temps me disait un jour : Pourquoi la vie, dans son suprême effort vers l'idéal qui la tourmente, u'aurait-elle pas manqué son coup? Pourquoi l'homme ne serait-il pas un cf être raté » ? .l'avoue que cette infortune originelle est possible, si la nature se ramène à l'exercice aveugle des causes efficientes. D'après cette conception, elle n'est qu'un immense mécanisme; elle produit l'ordre et le désordre avec une égale indifférence : il n'est pas de monstruosité qui n'en puisse sortir.
Mais la position déterministe est absolument intenable. Il faudra bien qu'on l'abandonne, si fortement qu'on y soit acoquiné. Car rien ne s'explique par là, ni l'existence du mouvement, ni ses marques de contingence, ni le contenu de notre pensée, ni les valeurs morales, ni la notion du devoir. Le monde, de quelque biais qu'on l'envisage, nous jette toujours en face de la même conclusion : il existe au fond des choses un esprit
^3l LA MORALE DU BONHEUR.
libre et qui suit la loi du meilleur. Le théisme : voilà l'unique solution qui puisse répandre quelques clartés sur l'énigme de la nature '. Or, dès que l'on se met à cet autre point de vue, le problème de la justice se débrouille ; et l'on découvre une œuvre de sagesse où l'on n'apercevait tout d'abord que la plus désespérante des confusions.
« J'ai ouvert à ta pensée la perspective de l'éternel ; j'ai allumé dans ton cœur un amour irrésistible qui dépasse les frontières de la vie ; ma main toute-puissante a formé ton âme pour un bonheur que la terre ne donne pas. Mais cette destinée, qui fait tout le prix de ton existence, tu ne l'atteindras jamais. Prie, pleure, dévoue-toi au bien, le ciel t'est fermé pour toujours; ou plutôt, il n'existe pas : le ciel pour toi ne peut être qu'une illusion. Fait pour l'immortalité comme l'œil pour la lumière, tu n'es né que pour souffrir et mourir.
La douleur du sacrifice est stérile; elle ne mène à rien. Et le crime, de son côté, demeure à jamais impuni. Par delà cette vie, le juste et le coquin sont égaux dans la mort. L'enfer est illusoire, comme le ciel, et pour la même raison : c'est que la nature des choses ne se prête point à l'accomplissement de cette harmonie suprême qui s'appelle l'équité. Un profond univers roulant, muet, insondable; un ciel morne et sourd; un couvercle d'airain à cet océan de phénomènes oii tout s'écoule, lutte
I. V. plus haut, p. U7; — cf. mon ouvrage sur La croyance en Dieu^ p. 3i-97,2'^ ëdit., F. Alcan, Paris, 1909; mon livre sur Vinsuffisancc des philosophics de l'intuition, p. 160-224, Pion, Paris, 1908; mon article intitulé fnsitjjisance des morales positivistes {Correspondant^ 10 sept. 1908).
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et s'entre-délruit : voilà ce que je t'ai donné en partage, après avoir fait ton intelligence pour l'infinité et ton cœur pour l'ivresse d'un éternel amour.
Garde-toi d'ailleurs de dissiper les rêves sur l'au-delà que j'ai moi-même fixés dans le fond de ton être. Répands autour de toi ces iniques duperies ; sois-en l'apôtre. Car, à partir du jour où elles seront découvertes, ton infortune ne pourra que s'accroître et sans fin. La justice alors et le dévouement disparaîtront de la planète où je t'ai placé; et le crime prendra une telle audace que tout finira par tomber dans un désordre irrémédiable. Nourris-toi de mensonges, ou sois à jamais malheureux. »
Ce langage peut être celui du « destin » ; ce serait une contradiction que de le prêter à un Dieu qui crée en vue du meilleur et qui, avant de créer, calcule toutes les conséquences de ses actes. Si la cause première est un esprit libre et bon, il faut de rigueur que la vie présente se dénoue dans l'éternité et par des sanctions où la justice ait enfin le dernier mot.
Mais, si Dieu peut et veut réaliser la justice, pourquoi ne s'y prend-il pas plus lot? D'où vient que le vice triomphe si souvent sur cette terre, et avec tant d'insolence, tandis que la vertu est méprisée, abandonnée sur la route et même opprinjée ? Est-ce que le monde ne serait pas meilleur, si pareil désordre ne se mettait partout en vue et sous toutes les formes ? — « ô mon fils, tu te jettes dans l'impiété » pour n'avoir encore qu'une idée inadéquate des choses, « Dieu est bon ; et du bien ne peut sortir que le bien » : « Dieu n'est la cause d'aucun mal. »
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Le propre du devenir est d'affaiblir et de détraquer insensiblement tout ce que domine sa loi. La nature tend par elle-même a perdre de sa vigueur et de son harmonie ; l'homme, de son côté, tend de plus en plus à transgresser la loi morale. Cette marche régressive, qui tient à l'indigence essentielle de toute créature. Dieu la tolèie aussi longtemps que le bien l'emporte sur le mal. Mais, quand ce surplus cesse d'être fourni, sa sagesse intervient pour suppléer à l'insuffisance des choses : Il transforme son œuvre afin d'y faire dominer à nouveau la justice et la bonté. La vie morale, dans ce monde, subit des hausses et des baisses; mais à celles-ci comme à celles-là préside toujours la même loi, qui est l'idée du meilleur.
Si la justice de Dieu nous semble imparfaite, c'est que nous allons le nsz dans l'ornière, c'est que nous ne tenons pas compte des arabesques immenses par lesquelles il conduit l'humanité ' .
De l'idée chrétienne de sanction.
La sanction future a revêtu, dans la morale chrétienne, une forme spéciale et plus précise. De là des critiques d'un autre genre qu'il convient aussi de réduire à leur juste mesure.
L'attaque a porté principalement sur deux points : le