DEUXIÈME PARTIE. — Les faits sociaux
Nous allons soumettre à un procédé identique les faits sociaux, et nous commencerons par le résumé succinct des événements pour en dégager ensuite la loi.
§ 1". Les faits internationaux.
En suivant l'ordre chronologique, nous rencontrons au premier plan les faits internationaux, comme si la Révélation tenait à réclamer en faveur de la morale le brevet d'universalité
(I) Voy. PMn««s et ProTerles, pëtfim. «pW h^» et D^n». (i) TalM«4, AWo4a Zwa, 10.
INTnODUCTION CÉNÉItALE. 155
qoi la met en dehors cl au-dessus des vicissitudes humaines Sodome. — La catastrophe de Sodome vient tout d'abord nous apprendre que nul peuple ne saurait se soustraire au devoir de la fraternité, au principe de la sociabilité, sans être rayé du livre de Thistoire.
La Sortie d'Egypte. — La grande épopée de TExode est une protestation éloquente contre toute servitude que ne justifie le droit de la guerre ou bien la supériorité de race et d'intelligence. La liberté humaine, sauf les cas précités, est imprescriptible et inaliénable; il n'est donc pas permis à Pharaon de confisquer celle d'Israël à son proflt. Mais l'oppression n'est qoe plus monstrueuse lorsqu'elle s'exerce d'égal à égal ou bien d'inférieur à supérieur : « La terre tremble, dit le Sage, sous t l'esclave qui régne, sous la servante qui supplante sa mai- ( tresse(1]. » Cettepensée contient l'explication des grands châtiments inOigés à ce peuple dont l'oppression fut relativement beaucoup plus douce que celles qui devaient peser ultérieurement sur Israël- Si la servitude égyptienne est l'objet toutparticalier de la vindicte divine, c'est à cause de l'iniquité de son origine.
Amalek et la cause de son extermination. — L'agression amalécite, qui par elle-même parait si insignifiante, tire sa gra< vite de la violation du grand principe du droit des gens, dont elle fol le premier exemple. On s'est étonné de cette grande colère de Dieu contre Amalek, de celte vengeance qui le poursuit comme une malédiction par delà les générations et les siècles (2), et les détracteurs de la Bible n'ont pas hésité à en ^^rerpartl pourlesbesoinsde leur cause. Elle est pourtant claif^menl motivée par le récit du fait. C'était une véritable at- ^ne de brigand de grand chemin, sans foi ni loi, une de ces '"•quilés radicales contre lesquelles protestent éternellement 'NroiteCla justice. La déchéance qui frappe Saùl, comme in- '■'ï^le exécuteur testamentaire de cette prescription de Moïse, ■^^xplique par le même motif. De son propre mouvement, ce
I ProT., xxx, ai-?ô.
< Eiodf, XVir, 16; Dealdr, XXV, 17-10; I Samuel, XV.
186 PREMlÈr.E PARTIE.
roi venait convenir une guerre de principe en guerre de conquête, la dénaturer en la dépouillant de sa principale raison d'ôtre. N'était-ce pas faillir au premier devoir de la royauté, faire lléchir les obligations du justicier, du vengeur du droit méconnu, devant des convenances personnelles?
Autres faits relatifs au droit des gens. — Toutes les guerres conduites par Moïse et par Josué se distinguent par le respect professé pour le droit des gens. Il est d abord à remarquer que de toutes celles qui sont dirigées et menées à bon terme par le premier, il n'y en eut qu'une seule qui fut offensive, mais provoquée par des causes essentiellement morales. C'est la guerre contre les Madianites, dont les machinations cl l'appel public aux plus honteuses passions avaient amené au' sein d'Israël une grande sédition, suivie d'une terrible mortalité. En ce qui concerne la conquête de la Terre sainte, Israël ne faisait que reprendre possession d*un bien patrimonial, en sa qualité d'héritier des droits de la race sémitique, et dont les litres furent remis à Abraham par une solennelle promesse de Dieu (1). Cette guerre, du reste, ne fut pas faite par surprise, ses débuts ayant eu un relenlissement général, grâce au passage miraculeux du Jourdain ('2) et à une proclamation formelle lancée par Josué, si nous en croyons la Tradition (3). On sait aussi que, dès le commencement de la guerre, Josué et les chefs du peuple donnèrent une preuve éclatante de leur respect pour la parole donnée en laissant les Gabaonites jouir du bénélice de la supercherie par laquelle ils avaient surpris leur religion (i). Il est vrai que le droit de guerre et de conquête fut exercé par Josué avec la dernière rigueur. Fidèle aux instructions de Moïse, il fait passer les- vaincus au fil de l'épée. Mais cettesévérité, celte cruaulé, si l'on veut, outre qu'elle ne dépassait pas les limites du droit des gens de cette époque, découlait de cerlaincs causes morales que nous avons eu plus d'une fois l'occasion de signaler (5). H sagissait d'extirper le
(I) Genève, XV, i8-2I; cf. nn?cbi cl : r>) Talmud Yëru*chaIml,SchebUlh, ch.C.
le» comment, da 1'"' Tcrscl de Beréschilh. (i) Josui^, 9.
cil Josué, V, I. ij,) Voy. notre Hérèlation^ p. Oft-IOI.
INTRODUCTION GÉNÉRALE. d57
viras de Tidolâlrie, de préserver le peuple de Dieu du contact empoisonné d'une race pourrie et gangrenée ; et Thislorien sacré a soin de nous inroroier que ce fut Tinexécution de cette ordonnance sévère, mais nécessaire, qui devint la cause de tous les maux d'Israël pendant la triste période des Juges (i). Mais nous ne sachions pas que Texemple de la violation du droit des gens on du mépris de la foi des traités ait été donné une seule fois par les chefs du peuple de Dieu. Ce sont les Philistins qui agissent en hordes pillardes, qui violent le territoire de la Judée en pleine paix; c'estunroi d'Àmmon qui, à l'offre delasoumission d'une ville assiégée, répond par la terrible menace d'éborgner tous les habitants de Yabesch Guilead (2) ; c'est un autre roi d'Ammon qui fait une insulte inouïe aux envoyés de David (3); ce sont les souverains de la haute Asie qui inventent, à l'endroit de leurs prisonniers de guerre, ces raffinements de torture qui seront encore dépassés par les généraux romains. Mais rien de pareil ne s'offre à nous dans la lutte, généralement défensive, engagée par Israël avec les peuples d'alentour. La dévastation et le carnage, ces cruelles nécessités de la guerre, sont les moyens employés par Josué, par les Juges, par Saiil, par David et par ses successeurs, non moins que par leurs adversaicies ; mais ils dépassent rarement les bornes du droit de guerre, tel qu'il fut pratiqué par l'antiquité, ou les limites du champ de bataille.
Nous ne parlerons pas ici des autres rapports internationaux, politiques et commerciaux, entre le judaïsme et le paganisme, eu égard au peu de place qu'ils occupent dans l'histoire sainte. Le règne de Salomon excepté, ces rapports ne portaient profit ni à la moralité ni à l'autonomie de Jacob. L'antagonisme de principes entre le monothéisme et le polythéisme était un trop puissant obstacle à toute alliance sérieuse et durable entre leurs adhérents respectifs.
En définitive, le droit naturel et des gens biblique se présente à nous avec la double consécration de la preuve directe
(i) Jages, H, 2, 3, 33 el 33; l\\, 1-6. (3) II Saoïael, X, 4.
U) I Samaei, XI, S.
et de la preuve indirecte : de la première^ dans la conduite permanente des gouvernants dlsraël ; de la dernière, dans Téternelle réprobation infligée à Âmalek pour Tavoir foulé aux pieds.
§ i. Les faits nationaux.
Nous passons maintenant aux faits nationaux, en nous arrêtant à ceux seulement qui portent Tempreinte du cachet historique, c'est-à-dire ayant un certain caractère de régularité et de périodicité. À cet égard, nous remarquons trois séries successives, savoir : la série mosaïque, la série démocratique et la série monarchique. Une première question, c'est celle de savoir si ces diverses séries ont chacune sa physionomie propre, distincte, ou bien un lien commun, un degré de parenté qui nous autorise à les ranger sous une même loi. A bien considérer les choses, c'est la seconde hypothèse qui nous parait être dans le vrai. Le caractère uniforme que nous supposons à cette variété de faits n'est pas une chimère; il est réel, il a même un nom. Il sappelle loi d'action et de réaction, dont importance à la fois historique et philosophique est imrontestable. Examinons tour à tour ces trois séries et dégageons-en la leçon; commençons par la première, par l'histoire d'Israël dans le désert. Est- elle autre chose qu'une alternative de rébellions et d'amendements, de défections et de repentirs se traduisant en soumission à Dieu et à iMoîse? Quels en sont les événements saillants? La sédition du veau d'or suivie d'une sincère pénitence, celle de l'exploration de la Terre sainte aboutissant au vif désir de marcher contre les Cananéens; celle de Korah ayant pour dénoûment la reconnaissance pleine cl entière de la mission de Moïse; les protestations contre la manne; l'insurrection du tombeau de la Concupiscence; la séduction de Baal Péor, le scandale de Zimri, invariablement suivis du châtiment et d'un retour à la loi religieuse et morale, c'est-à-dire le spectacle de grandes défaillances, mais inler-
INTRODUCTION GÉNÉRALE:. d59
miUentes, séparées par des intervalles d'apaisement et de régénération.
Ce n*est pas avec nn caractère différent que s'offre ensuite à noos la période trois fois séculaire des Juges. On a soin de ooos en prévenir dans le sommaire, dans le préambule du livre qui nous en raconte les annales: « Quand Dieu leur sust citait (à Israël) des juges, qu'il était avec le juge et redeve- ( nait le protecteur d Israël durant le gouvernement de ce
< juge à peine ce chef était-il mort qu'ils (les Israélites)
a retombaient dans les coupables errements de leurs pères, ( imitant scrupuleusement leurs vices et leur mauvaise con- « duite(l). » Or le livre tout entier n'est pas autre chose que rédatante confirmation de ce jugement préliminaire. De Barak à Yérubaal, de Yérubaal à Jephlé, de Jephlé à Samson, il y a constamment des périodes néfastes, portées au débit, si Ton peut dire ainsi, du peuple de Dieu. En lisant les textes qui les résument, on dirait une sorte de marée, au flux et reflux régulier comme celui de TOcéan, entre le vice et la vertu.
Finalement, n'en est-il pas de même de l'époque monarchique, à partir du schisme, de la division du royaume? Il suf- Ûi de nommer les rois qui jalonnent cette période pour élre édifié sur la réalité des oscillations de ce thermomètre moral qai monte ou descend, suivant l'influence spirituelle qui prévaut. Voilà donc un fait qui se renouvelle, qui se répète trois fois pendant les trois époques formant le cycle biblique, et qui, par conséquent, doit avoir sa loi comme sa raison d'être.
S 3. La donnée de Vhisloire sainte comparée à celle de
^histoire profane.
Déprime abord, ces vicissitudes périodiques^ ces fluctua lions incessantes, ce mouvement oscillatoire, passeront peutélre pour un démenti infligé à la stabilité morale. On dira qu'ils
(1) Jo^s, II, 18 et 10;
font peu d'honneur à la consistance du peuple de Dieu, dont les crises et les convulsions semblent être Tétai normal. Des esprits mal disposés auront hâte d'en conclure à Tinfériorité d'une loi morale qui subit de telles variations dans la grande épreuve de la pratique. Nous espérons cependant amener les esprits non prévenus à une conclusion tout opposée. Pour y arriver, rendons-nous d'abord exactement compte de la thèse de Tantiquité sur les destinées des nationalités et des empires. A Ton croire, les sociétés politiques subissent le sort des individus : comme lui, elles grandissent, se développent, arrivent peu à peu à la plénitude de leur floraison ; puis elles vieillissent, s'affaisent, pour tomber ilnalement dans le gouffre du néant. Ninive,Babylone, Memphis, Tyr, Carthage, en sont les témoins successifs, et, par leurs ruines, déposent en faveur d'une opinion qui a été grandement soutenue par la philosophie de l'histoire jusqu'au seuil môme de notre siècle (1). Evidemment on ne saurait la traiter de fausse et d'erronée, puisqu'elle s'appuie sur des faits irrécusables. Notons d'ailleurs qu'elle est professée par la Bible elle-même, et qu'elle constitue l'un des enseignements de ce que nous avons appelé la prophétie politique (2). Mais hâtons-nous d'ajouter que l'Écriture ne l'admet qu'avec restriction. Au moment même où elle en constate les effets vis-à-vis les nations païennes, privées du souffle pur et vivifiant du spiritualisme, elle en repousse les funestes conséquenceç pour Israël, qui, grâce à sa mission et à ses principes immortels, possède la rosée de la résurrection (3). Athènes et Rome, malgré leur dégénérescence et les crises mortelles qu'elles subirent, ont joui déjà, dans une mesure relative, du bénéfice de cette théorie conservatrice. Si elles n'ont pas péri tout entières, à l'instar des autres capitales de la société antique, c'est que les éléments intellectuels qui faisaient partie intégrante de leuç existence leur assurèrent une certaine survivance. Eh bien, les nations qui se sont formées sous les auspices du christianisme semblent participer de plus en plus de
(0 Voy. les Ruines de Volney. (3) IsiTc, XXV!, 19.
(3) Voy. noire Révélation, p. 88-91.
INTnODUCTlON GÉNÉRALE. {61
eelte facaité... d'immortalité? ce serait trop dire, mais de longévité. En observant avec quelque attention les péripéties et les phases dramatiques des plus grandes d'entre elles, on serait tenté de croire que cette longévité est en raison directe de leur influence idéale et morale. Après tout, ce ne sont pas les plantes cultivées en serre chaude qui offrent le plus de gages de durée ; ce sont, au contraire, celles que nous voyons exposées au soleil, à la pluie, aux intempéries, aux ouragans, à toute la gamme des impressions météorologiques, à la seule condition de porter en elles le bon germe, de plonger leurs racines dans un sol de qualité supérieure.
La troisième et dernière période du Judaïsme historique et national, nous offre un exemple frappant des avantages, des moyens de salut contenus dans celte alternance des bonnes et des mauvaises générations. Pourquoi le royaume d'Israël disparait-il de la scène un siècle et demi environ ayant celui de Juda? Parce qu'il offre beaucoup moins de ces retours de conduite, de ces haltes dans la décadence dont la vitesse est en raison inverse des points d*arrôt qu'elle rencontre dans sa course vertigineuse. L'historien sacré nous le dit dans un langage des plus clairs. Voici, en effet, le jugement qu'il porte sur Tôpoque monarchique : « Dieu fut très-irrité contre Israël; il le « rejeta hors de sa présence, en ne laissant subsister que la (T tribu de Juda. Mais Juda lui-même, entraîné pur le mauvais •X exemple de son rival, cessa d'obbcrvcr lidèlement les com- « mandements de l'Ëternel (i). » Voilà bien un arrêt aussi nettement formulé que rigoureusement motivé, et dont la pensée remonte jusqu'à Moïse, jusqu'au Décalogue, enseignant que Dieu épuise le châtiment sur la quatrième génération, si elle persiste dans le mal (2). Donnant à cette leçon le tour de la parabole, la Tradition dit ceci : a Figurez-vous une maison » de plusieurs étages, dont le premier renfermerait une pro- ' vision d'huile, le second, une provision d'eau, le troisième, <t encore une provision d'huile, le quatrième, enfin, une nou-
(1) H Roii, XVII, 18 el 19. (i) Ewde, XX, 5j Dettlér.,V, 9, «^SOirb
162 PREMIÈRE PARHE.
c Telle provision d*eaa. Imaginez-Ycas ensuite que le fea c Tient prendre an premier étage; il s'éteindra dès qu'il ton- <K chera le second. S*il reprend an troisième étage, il sera a étouffé par Tean da quatrième, et ainsi la maison sera
< sauvée. Hais songez à ce qui arriverait si les quatre étages c contenaient également de Thuile : le feu du premier ne <K trouvera-t-il pas un nouvel aliment dans Thuile du second,
< lequel s*accroilra de Thuile du troisième, dont le brasiersera « activé par celle du quatrième, de façon à créer un foyer inc candescent (1)? » Profond apologue, qui nous présente dans un langage imagé, la puissance de la continuité, progressive plutôt que proportionnelle, dans le mal comme dans le bien!
§ 4. Le principe (Taction et de réaction considéré comme
la loi de la morale historique.
Nous estimons que la loi d'action et de réaction, telle qu'elle ressort de riiistoire sainte, avec son caractère de domination et de permanence, loin d'ôlrc pour la morale révélée un signe d'infériorité, en maintient la supériorité. C'est par elle et par la salutaire agitation qui en est la conséquence, qu'elle accuse sa vitalité. Ceux qui protestent au nom de la stabilité parlent d'or. Ils feraient bien cependant de ne pas oublier la mobilité inhérente à la nature humaine, et qui réclame sa part dans les directions sociales. Ce n'est pas sans raison apparemment que, depuis Abraham jusqu'à Daniel, Israël est comparé aux étoiles du ciel (2). Les corps célestes ne restent pas immobiles; leurs rotations ne sont pas autre chose qu'un éternel mouvement d'action et de réaction. La différence, tout à l'avantage de l'humanité, c'est que les mouvements des sphères sont calculés, réglés, imprimés par une force motrice qui les gou-
(1) Midruch, Yalkoai, Nombres, secl. (9) Genèse, XV, 5; XXII, 17; Dantol,
ScheU'b, qO 744. X[I, 3.
inTROOUCTlON GÉNÉRALE. 163
Yerne, tandis qae ceux des peuples comme des individus sont essentiellement libres, spontanés, puisant leur force d impulsion dans la volonté personnelle ou collective.
Il importe, du reste, de ne pas prendre le change sur la vraie nature de cette loi d*action et de réaction. Dans son principe et dans sa substance, la morale n*a rien à redouter des éclipses partielles qui viennent en troubler le cours régulier. Jamais sa voix, c'est encore Thistoire sainte qui nous rapprend, ne se laisse étouffer par les clameurs du siècle. N'entendez-vous pas celle des prophètes choisir les pires moments, les situations les plus désespérées, pour protester au nom de la vraie doctrine, revendiquer éuergiquement les droits de la justice, de la charité et des bonnes mœurs? Ni rimminence de Tinvasion étrangère, ni Tinvestissement de la cité sainte, ni la brèche pratiquée dans les murs, ni le sac de la capitale, ni les flammes réduisant en cendres le sanctuaire du vrai Dieu, ne peuvent imposer silence aux organes de la parole révélée. Ils persistent dans leur noble mission sur les ruines de Jérusalem comme sous les saules des fleuves de Babylone. A ce propos, ou ne peut se défendre d'une comparaison entre Thistoire sainte et Thisloire profane. Ici c'est rhistoire qui domine la morale et la force à subir toutes les conséquences de ses variations, la civilisation se montrant impuissante à réagir contre les entraînements d'une maîtresse aussi capricieuse qu'impérieuse. Là, au sein du judaïsme, c'est le spirituel qui fait vivre le temporel ; il sait toujours reprendre le dessus. Au besoin, il brise le moule qui l'enferme, avec une force de projection telle que les débris en sont lancés dans toutes les directions, témoin la seconde catastrophe nationale, suivie de la dispersion d'Israël aux quatre coins du monde. L'historien philosophe y découvre un spectacle des plus curieux, bien propre à faire réfléchir. Voyez et admirez le contraste entre la civilisation et la religion ; cellelà, minée par un ver rongeur, porte en elle le germe d'une décomposition qui, l'entamant en pleine prospérité, la fait mourir de consomption, maladie lente, mais infaillible ; celle-
ci semble emporter dans sa tombe officielle la recelle miracaleusc de la renaissance.
Et ce n'est pas la seule leçon qui découle de la loi d*actiOD et de réaction morales, elle en contient deux autres qui méritent d'être signalées. D'abord, en nous montrant ses chutes suivies de glorieuses résurrections, elle nous livre le secret de la vitalité d'Israël. Tantôt il tombe jusqu'au dernier degré de la dégradation, tantôt il remonte jusqu'au sommet de la montagne sainte. Il possède cette souplesse et cette élasticité que l'on retrouve, dans une certaine mesure, chez la plupart des grandes nations anciennes et modernes. Hais comme ce point rentre dans la catégorie des faits ethnologiques auxquels nous nous proposons de consacrer une étude spéciale, nous n'y insisterons pas pour le moment.
Le dernier enseignement que nous croyions pouvoir en tirer, c'est la grandeur des difficultés qui marquent la lutte entre les aspirations immatérielles et les instincts corporels. A la vue de si nombreuses rechutes, de si fréquentes défaillances, de si accablantes défaites essuyées par le principe du bien, on est suffisamment averti, ce nous semble, pour se mettre en garde contre les illusions. Il est permis d'en conclure qu'aucun effort n'est de trop pour affronter un ennemi d'une force aussi redoutable. 11 faut être armé de toutes pièces pour résister à ses attaques, pour déjouer ses surprises; il faut moins compter sur un triomphe facile que sur une victoire vivement disputée et chèrement achetée. Le succès même, si éclatant qu'il soit, ne doit jamais nous inspirer une sécurité complète. Il importe de n'y voir que des moments de répit pendant lesquels on serait mal venu de s'endormir, sous peine d'élrc pris à l'improviste par des moyens stratégiques qui ne cessent de se renouveler sous l'impulsion du génie du mal. Envisagée à ce point de vue, la grande loi morale qui gouverne l'Histoire sainte d'un bout à l'autre ne laisse pas que d'être rigoureusement conforme à la théorie du Vetzer Hàrâa^ telle que nous l'avons développée d'après la Tradition (1). A
(1) Voy. phu haat, p. 104-1 If.
INTRODUCTION f.ËNÉRALE. 165
cet égard, comme à beaucoup d*antres, la société se modèle sur rindivida et en reproduit les antagonismes et les phases militantes.
Puisque la connaissance du passé est la lumière de Tavenir, puisque Thistoire consiste bien moins dans la nomenclature des faits que dans les lois qui s'en dégagent et dont il convient de faire notre profit, n'est-il pas de notre devoir de nous assimiler les faits les mieux constatés pour y lire la condilion du présent et la préparation du futur ? Pourquoi ne chercherionsnous pas dans Tétude du passé, dans Texacte observation des faits accomplis, des remèdes contre les incertitudes d aujourd'hui, de même qu'à rencontre des éventualités de demain ? La crise qui nous travaille n'est pas la première sut generis : la bataille engagée depuis le commencement du siècle entre la science et la foi, entre la raison et la révélation, n'est certes pas sans précédent. Sous une forme nouvelle, originale, en rapport avec les tendances sociales, elle n'est au fond que la latte constante entre le spirituel et le temporel. On aurait donc grandement tort de se décourager ou de se déclarer vaincu. Le découragement serait une faute, un crime, en présence de ce grand enseignement de l'histoire, à savoir que chaque génération est tenue d'accepter les charges avec les bénéfices de la succession humanitaire. La vie serait par trop belle si elle s'écoulait sans épreuve et sans pli, le sybarilisme ne vaut pas plus au moral qu'au physique. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire, a-t-on dit : profonde vérité, en ce sens qae ce qu'il nous importe de savoir, ce n'est pas le luxe, la splendeur, la civilisation raffinée de tel ou tel groupe humain, mais les progrès qu'il a su réaliser dans le domaine du vrai et du bien, les conquêtes qu'il a pu faire et conserver par rapport à la dignité et à la sainteté de l'existence, les péripéties qai ont marqué son développement moral, les moyens enfin qu'il a mis en œuvre pour vaincre les obstacles. Eh bien, le spectacle des vicissitudes d'Israël, des fluctuations de sa morale publique, est éminemment propre à jeter sur cette histoire interne une lumière dont les reflets pourront éclairer le
tracé de la roule à frayer dans le désert (1). Ce sera la lumière de la maison de Jacob, dont Téclat, selon le prophète de la palingénésie, rejaillira sur toutes les nations (S).