CHAPITRE TH. — Du progrès moral
Nous ne saurions terminer cette étude sommaire de^; principaux éléments de la morale révélée, sans fixer quelque peu noire attention sur le progrès envisagé au point de vue de la loi morale : le progrès, grand mo^ qui est dans la bouche de tout le monde, mais si diversement et, par conséquent, si peu compris! C'est le chibolelh de la société moderne, qui devient sibolelh (2) en passant par tant de lèvres.
Ce grand problème, qui occupe une place si considérable dans les spéculations et les théories de la science sociale, doit élre étudié encore dans ses rapports avec la loi d^action et de réaction que nous avons dégagée de l'histoire de la morale (3) , mais qui, de prime abord, semblerait plus contraire que favorable à la thèse du progrès. Il y aura donc quelque profit à consulter la Révélation sur une question de cette importance, sujet de tant de controverses.
§ 1 *^ Le progrès selon Vétat actuel de la science sociale.
Nous n'hésitons pas à reconnaître que le progrès considéré comme une propriété, comme une des forces directrices de I humanité, est une conception relativement nouvelle. Ni la littérature ni les religions de ranliquité ne paraissent s'en être inspirées. Pour bien établir ce fait, nous citerons à ce sujet Topinion de l'un de ces vulgarisateurs qui représentent avec
(1) IiaTe, XL, 8. (3) Voj. ploibaol, p. 163-16».
(i) JagM, Xll, 6.
INTRODUCTION GÉNÉRALB. 197
une ceriaine aolorilé les idées courantes en matière de civilisation. Devant on public nombreux et choisi, il a revendiqué pour la science moderne cette notion élevée, reprochant au vieux monde de Tavoir méconnue, d*avoir adopté la Action mythologique des quatre âges : c Age d'or, âge d^argent, âge d*airain, âge de fer », se succédant dans le sens inverse du progrès, suivant la loi fatale de la décadence (1). Ce qui est plus grave, c^est que cette critique s'adresse non-seulement à la philosophie, mais à la religion elle-même. Ne semble- t-elle pas abonder dans le sens de la fable par sa première légende, par celle du péché originel, qui affirme la dégénérescence radicale de Tespèce humaine? £t le Kouveau Testament ne Tient-il pas confirmer TAncien, gi&ce à la proclamation du 'principe de la Rédemption, qui est la négation du progrès purement rationnel î Et si nous consultons Thistoire au point de vue de l'antiquité, elle nous conduit au même résultat; c'est lonjours l'humanité tournant dans un cercle battu, des nations qui naissent et grandissent, puis déclinent et meurent, sabissant les conséquences fatales d'une loi ou, pour mieux dire, de l'inexorable destin. A cette thèse désolante sous le ^apport moral, décourageante pour l'initiative des peuples Comme des gouvernements, la raison moderne n'est pas peu fière d^opposer sa découverte, aussi brillante que précieuse, du progrès social, si riche en conséquences pratiques, si conforme à nos plus chères espérances, en harmonie avec le sentiment vrai de la dignité humaine. Aussi met-elle une certaine complaisance à nous en détailler les mérites, toute disposée à en assimiler les opérations à l'infusion d'un sang nouveau <lans le corps social desséché par le souffle pernicieux de la doctrine de la dégénérescence constante et régulière. A l'idée HouTclle l'honneur de tant d'innovations bienfaisantes, et le notable adoucissement des caractères et des mœurs, et les grandes améliorations introduites dans le droit international, et la consolidation de l'assiette des empires, bien autrement stable que celle des peuples de l'antiquité et du moyen âge,
(i) Voy. L«ko«Uye. Rteueil iet eanfirewcêM littéraires t Ifçon tm le Vmgrhf,
sans parler de rimmense accroissement da bien-être matériel, conslituant à lui seul an monde. nouveau. En se laissant aller sur celte pente, on touche à Tapothéose, on ne recule pas devant ridol&trie cfu progrès, devenu pour beaucoup le seul Dieu. du présent et de Tavenir.
Il y a cependant plus d'une ombre à ce tableau séduisant : il y a tout d'abord le désaccord parmi les théoriciens du progrès. Ici ce sont les pessimistes, les Schopenhauer, confondant dans une négation radicale la perfectibililé et le bonheur; là ce sont les philosophes anglais qui, faisant sa large part au progrès dans le domaine scientîQque, dans Taccroissement continu du bien-être matériel, dans Télucidation des idées et des croyances, ne le reconnaissent plus dans les opérations qui s'accomplissent au sein du monde moral. Voici, à ce sujet/ les paroles textuelles de Tun des derniers interprètes de cette opinion : « Les vérités de Tordre moral sont invariables. A « quoi se réduit, en effet, le fonds de morale sur lequel vit V le genre humain depuis des milliers d'années ? A quelques « préceptes toujours les mêmes : — Faire du bien aux autres, « — sacriQer nos désirs pour obliger autrui, — aimer notre « prochain comme nous-mêmes, — pardonner à nos ennemis» « ^ réprimer nos passions, — honorer nos parents, — res- « pecter nos supérieurs. — Or, cette théorie a été connue de « temps immémorial; pas un iota n'y a été ajouté par les tt moralistes ni par les théologiens. La doctrine est station- (( naire (i).» Eaûn, dans un résumé remarquable de l'état actuel de la question, M. Caro (2), qui combat cette opinion et plaide la cause du progrès moral avec chaleur et conviction, se voit obligé d'avouer que ce progrès échappe à toute détermination rigoureuse. Il ajoute que, malgré ce défaut d'appréciation exacte, l'absence du progrès n'est pas démontrée : à quoi on pourrait répondre que le contraire ne l'est pas davantage.
(I) Opinion de M. Backle; toj. Cêro, L$ (S) Voj. Caro, LePro§rèiS0aël, Rent Progrèi ioeiûl, Rine ée$ Ùeux-M^uéety des Deux^Uimim , iHi, nnnéro de noTenbre 1 875.
INTRODUCTION GÉNÉUALE. 199
D*aatre8 encore croient poavoir établir le progrès sur la
décroissance des crimes, sur le niveau plus élevé de la mora-
Utë publique. Mais c*est encore là une asserlion plus facile à
avancer qu'à prouver. Est-ce que le vice et le crime ont perdu
un seul de leurs auxiliaires? Est-ce que Thomicide, le rapi,
la fraude, la spoliation, la violation des bonnes mœurs ont
disparu dans un seul coin du monde? Est-ce que les stalis-
Uqaes les plus récentes de la criminalité ne signalent pas, dans
certains cas, une recrudescence de méfaits et diniquilés, dans
le rècidivisme notamment? Quant au niveau de la moralité
publique, n'a-t-il pas baissé sur plus d*un point, grdce aux
excès d'une littérature énervante qui, par les mille canaux du
théftire et du roman, ces deux grands ressorts de Téducation
populaire, s'infiltre dans toutes les couches sociales? Voilà de
Quoi jeter de Teau froide sur ce lyrisme et rabattre quelque
peu les prétentions orgueilleuses de celte faculté progressive.
Faul-il en conclure que le progrès n'existe pas, le traiter
de cbifflère i l'exemple des pessimistes et des hommes blasés ?
^ Dieu ne plaise ! 11 existe, il n'a même jamais cessé d*exister
'ans certaines conditions qu'il importe de déterminer, et dont
Aoqs allons chercher, peut-être découvrir les traces dans les
frands monuments du Judaïsme.
§ 2. Du progrès selon la Bible.
Kons disions tout à Theure'que la science rationnelle dénie ^ la religion la notion du progrès. Ajoutons qu'elle la dénie ^Ut particulièrement au Judaïsme, et non sans quelque appa- ''^tice de raison. On lui reproche, c'est-à-dire que Ton repro- ^k^e à la Bible, son principal organe, une tendance manifeste ^^rs la glorillcation du passé, laudator iemporis adi. Quels ^Ont les modèles qu'elle nous propose? Ce sont les patriarches, ^^9 hommes des premiers temps. Et quel est le but qu elle fait ^r*iller à nos jeux? C'est le retour vers ce bienheureux état Patriarcal, sous le rapport moral; à la monarchie davidique.
900 Pkkniêhb partie.
sous le rapport politique (1). Quoi I dira-t-on, c*est donc sur le passé qu*il nous faudra éternellement fixer les yeux! Quoi ! au lieu de nous engager à regarder devant nous, à sonder le secret de Tavenir, à pénétrer le mystère de nos destinées futures, afin d'en préparer la réalisation, on ne cesse de nous ramener en arrière, on ne craint pas de nous faire encourir le châtiment de la femme de Lot, changée en statue pour avoir trop regardé derrière elle ! Ou*on laisse donc ces vieux portraits d*Âbraham, dlsaac et de Jacob dans le musée des antiques ; évoluons de Tarrière à Pavant, et marchons enfin résolument à la conquête du futur !
Mais, en adressant celte vive interpellation aux tendances de la révélation biblique, on n'oublie qu'une chose, c'est de nous montrer les jalons posés sur la route de l'avenir. Que signifie le mot progrès ? Marcher en avant. Mais est-ce réellement avancer que de marcher à tâtons vers un but totalement inconnu, sans phare pour nous éclairer la route, sans étoile polaire pour diriger notre course, sans lumière ni lueur pour nous signaler les écueils et les précipices du chemin? Il semblerait plutôt que le vrai progrès doit avoir pour point de départ un plan tracé, et tracé d'avance, propre à embrasser l'individu et la société tout entière dans le cours successif de ses évolutions. Voilà déjà une première considération de nature à nous faire mieux comprendre l'importance du livre de la Genèse, dépositaire des vérités fondamentales de l'organisation comme du développement social. C'est bien dans ce sens qu'il convient d'interpréter la légende de l'Adam primitif, à double face, voyant devant et derrière lui, c'est-à-dire contemplant tour à tour le passé et l'avenir (â). C'est la connaissance des lois morales, dont la formule est gravée, pour ainsi dire, sur le berceau du genre humain, qui nous présentera le fil d'Ariane propre à nous conduire à travers le labyrinthe de la vie. La justification de la place occupée par les incidents
(i) llaltehie,III,«, &*^dl&D1 tkXP *^S*^D tect. S; Talmad, Beraeholh, 60; Eroobia,
ni*^isnp. 108; Pmumi, cxxxix, s.
(t) ')''B')2C*)& 1*7. BerétohiUi R«bba,
de lliistoire patriarcale repose sur les mêmes motifs : il s*agit moins d*ane glorification personnelle que d'une enseigne, faite en lettres majuscules, pour servir de fronton à Thistoire. QoV>n le sache bien, passé et avenir, commencement et fin, premier et dernier, sont des termes corrélatifs en fait comme en principe.' L'Ecriture Tentend bien ainsi, elle qui ne les sépare pas même en Dieu, si souvent invoqué comme le premier et le dernier (1). Ainsi la large part que la Bible fait au pass6, soit par la fréquente mention du souvenir des patriar- <bes, soit par les promesses mosaïques et prophétiques concernant le retour vers ce même passé, a sa raison d'être dans la nécessité de fixer solidement le premier bout du câble humanitaire pour en mieux opérer le déroulement indéfini. Or cette solidarité morale, qui doit fortement unir les points extrêmes, ne se fait pas moins sentir dans le monde physique. "Voyez ces fleuves, dont les derniers flots, allant se jeter dans VOcéan, subissent la pression de ceux qui ont jailli, les premiers, de la source commune (2). Observez ces courants électriques, dont Taffinilé instantanée relie le point de départ au point d*arrivée, de telle sorte que la moindre déviation du premier exerce son influence jusqu^au bout du fil conducteur. El Ton prétend se passer de ces attaches dans Tordre moral « qui, plus flottant, plus indéterminé, en a un plus urgent besoin !
Un fait historique des plus considérables, le plus grand des temps modernes, peut être invoqué, ce nous semble, en faveur de cette alliance du passé avec l'avenir en matière de progrès. Ce fait, qai a ébranlé le vieux monde jusque dans ses fondements, et dont les secousses se font encore sentir de temps en temps, c'est la Révolution française. Elle dure encore, en ce sens que Tordre nouveau est loin d'avoir acquis la stabilité, première condition d'une situation normale et définitive. Périodiquement nous ressentons les effets de cette insé- CQritë qui caractérise les situations vagues, incertaines,
(I) Iule, XLI «; XLIV, 6; XLVIII, 12. (t) Piaamet, XLII, 8.
inachevées ; aucun de nous n'échappe à Tinfluence de cette boule qui, tantôt soulève la barque, lanlût menace de la briser contre les rochers. Mais pourquoi celte révolution se distingue-trelle de toutes celles qui Font précédée, pourquoi s'épuise-t-elle en vaines tentatives en vue de gagner le port, de conquérir son assiette finale ? Ne serait-ce pas la conséquence de cette prétention hautaine de rompre entièrement avec le passé, de briser la chaîne de la Tradition, de tourner dédaigneusement le dos aux âges écoulés, de s'arroger le pou* voir créateur, de songer à élever un monde nouveau sur les ruines de Tancien régime? Qui sait? La crise qui nous travaille depuis près d'un siècle, et qui a été marquée par tant de convulsions, aura sa fin peut-être le jour où s'opérera un retour sincère vers les origines de la société, quand on se sera bien pénétré de la nécessité de faire la soudure des générations, et que Ton se décidera à étudier le progrès, non pas avec ce regard inquiet, d'un œil devenu hagard à force d*étre tendu en avant vers l'inconnu, mais au moyen de ce que nous appellerons le coup d'œil circulaire, ne laissant en dehors de son rayon visuel aucun des points de l'espace ni de la durée. Le vrai progrès ne consiste-t-il pas dans lu perfectibilité? Or la perfectibilité n'est pas autre chose que l'amélioration de ce qui est et qui a toujours existé, c'est-à-dire puisée dans la nature même de l'être, individu ou espèce, et dans les conditions primordiales de son développement.
C'est dans ce sens apparemment que la perfectibilité a été qualifiée par l'Ecriture, comme par lu Tradition, du nom signiticalif de retour à Dieu, celte célèbre Teschouba (mnon), qui occupe une place si considérable dans la bouche des prophètes et dans l'enseignement des sages (1). Que veut dire ce retour à Dieu ? Le retour à la vérité éternelle, le retour à la révélation antë-historique, le retour à la loi divine promulguée sur le Sinaï et consignée dans le Deutéronome. Mais est-ce
4(1) Dent^., IV, 30; XXX, S-fO; Iiale, tl, 93, S7, t8, 30 et SI; Otéo, X, I; VI, 10; LV, 7; LIX, il; iérétuït, 111, U XI Y, 9; Joel« II, 19; JoMf, III, S-iO; et 99 ; IV, 1 ; XXV, 8 ; Êiécbiel, XVllI , Zachtfie, I, 3 «t 14. Talna^» fu*i»-
bieR QQ retour intégral, une rëpëlilion servile d^un état de choses entiëremeot écoulé? Non, et le grand législatear ne semble pas ravoir entendu ainsi. Mais si ce n'est ni le calque de la société patriarcale ni la reproduction des temps de Noé, que sera-ce donc? Un édifice nouveau s'élevant sur des fondeffleats aussi anciens que le monde, c'est-à-dire immuables ; car le progrès n*est réel qu'en tant qu'il repose sur le sempiternel, 9Qi est comme le tuf de l'humanité.
Mais, nous objectera-t-on, le terme même de rénovation sociale n'existe pas dans la langue biblique. Qu'importe, pourrions-nous répondre, si la chose y est, si une mention claire en est taite dans les prophéties messianiques. Mais ce n'est là qu'une assertion erronée à ajouter à tant d'autres. Le nom ^*y trouve aussi bien que la chose, et le terme nouveau (onn), &I>pliqné à la régénération morale et religieuse s'y renconlre plus souvent qu'on ne croit. Voici quelques textes propres à uvaincreles esprits les plus prévenus : « Isaïe annonce de la part de Dieu des événements nouveaux (1). — Eu retour de la restauration nationale, il réclame d'Israël des actions de grftces nout>elles (2). — Le peuple de Dieu recevra alors, comme nne récompense divine, un nom nouveau (3). — C'est encore au même prophète qu'est due la célèbre comparaison de la palingénésie avec la création d'une terre nou- ' telle et d'un ciel nouveau (4). — Chose plus remarquable ^ encore, Jérémie ose prédire une alliance nouvelle^ conlrac- > tée par le Seigneur avec Juda retrempé et régénéré, alliance, " dit-il formellement, qui ne sera pas la reproduction servile ^ de celle qui suivit la sortie d'Egypte, mais qui reposera ^ sur des bases plus solides (5). — C'est enfin Ëzëchiel, qni ^ parle d*un esprit et d'un cœur nouveaux^ comme des élé- % ments de la transformation de la maison de Jacob (6). — ^ Les psalmistes, à leur tour, ne sont pas moins affirmatifs :
(I) lMI«,XLII,7;XUI1,tf;er.TAlmwI. (4) haie, LXV, 17 et 18; LXVI, ii.
^racbMh, It. (5) Jérémie, XXXI, 31-34.
(t) Ikd., XLII, 18. (6) Êiéchiel, XVUI, St; XVI, tS. (S) /M.,LXII.I.
^04 PnEMlÉRB PARTIE.
«c ils réclament des hymnes, des psaumes, des cantiqaes twu^ < veaux... pour le jour où la rëgénëralion de Thumanitè sera <r devenue une vërilë (1). »
En présence d& celle expression multiple, de cet hommage aussi fréquent qu^cclatant, adressé au renouveau^ on serait mal fondé, ce nous semble, de reprocher à la langae de la Révélation un penchant trop prononcé pour Timmobilisation de Tindividu ou de la société.
De ces témoignages nombreux en faveur de la renaissance, nous voudrions tirer une première conclusion, à savoir qne la notion moderne du progrès, réduite à ses vraies proportions, et la donnée biblique du retour à Dieu, c'est-à-dire da passé se reflétant dans lavenir, ne sont pas aussi antipathiques Tune à l'autre qu'on le prétend. Nous estimons qu'ils ont plus à gagner qu'à perdre dans un rapprochement mutuel. Le progrès y puisera peut-être une consistance et une fixité qui lui font encore défaut. En éclairant ses inspirations propres à la lueur de cette lampe sacrée qui brûle depuis que le Créateur a dit : Fiat lux, il errera moins à l'aventure ; sa marche sera. plus assurée, grâce au sillon lumineux tracé par la Genèse» Cela n'arrangerait guère,, nous le savons bien, les réforma — leurs radicaux qui, en morale comme en politique, dëclaren la guerre au passé, ne rêvant que ruines et démolitions, l'immense majorité des esprils sages et réfléchis, ennemis d cetle rage subversive, dont elle apprécie d'autant mieux 1 danger qu'elle voit clair dans ses conséquences, applaadi sans doute à une alliance offrant des gages solides à l'aTenî grâce à la nature indissoluble du fil qui rattache tout à sagesse créatrice, première acquisilion de Dieu, antérieure la cosmogonie (^).
(1) Psaumes, XCVI, 1; XCVIII, 1; (9) ProT., VIII, &1, TKSn
CXLIX, l; XXXllI, 3.
S 3. Le progrès selon la Tradition.
En sa qualité de confidente, de dépositaire fidèle de la pensée de rËcriture, la Tradition vient solliciter notre attention en ce grave sujet. Il importe de savoir si la doctrine orale, en matière de progrès, est conforme à celle que nous' venons d'extraire des textes bibliques, ou si elle en diffère sur certains points. Ce n'est qu'à la suite de cette contre-épreuve que nous pourrons espérer arriver à une conception plus ou moins exacte, à une théorie plus ou moins complète du progrès, selon les principes du Judaïsme. En abordant cette étude, nous nous heurtons contre la môme objection qu'on a soulevée contre la tendance biblique. En effet, à prendre à la lettre certaines propositions éparses dans le Talmud, il semblerait qu'elles dénotent la négation de tout progrès. Quelle autre interprétation donner h des affirmations telles que voici : a Si nos a aïeux furent des anges, nous sommes de simples mortels ; « mais s'ils furent des hommes, nous ne sommes plus que des a ânes, des ânos incapables de soutenir la comparaison avec « celui de R. Pinchas ben Yaïr (1). — Les hommes des pre- « miers temps avaient Tesprit large comme les dimensions du « Oulam (niix, chœur du premier temple) ; ceux des temps « postérieurs ne Tavaient plus que rétréci de moitié, de la « largeur du Hé'hal (bavr, chœur du second temple) ; quant à « nous, à peine nous en reste-t il gros comme le trou d'une « aiguille (2). — Si vous tenez à savoir si nos pères valaient « mieux que nous, vous n'avez qu'à jeter un regard sur l'em- « placement vide du temple de Jérusalem, delà reconstrucc lion duquel nous avons été jugés moins dignes qu'eux (3). »
Ne voilà-t-il pas, se hâteront de dire les détracteurs du Judaïsme, une doctrine funeste, détestable, préchant l'abaissement continu, érigeant en principe la fatalité de la dégra-
(1) Talmod, Eroublo, 53; Yéraichalemi, (i) Talmad, Eronbin, «. «.
Chekalim, chap. V. (3) Talnod, Yôna, 9.
dation ! Mais déjà les commentateurs les plus autorisés (1) ont fait justice de ces exagérations, de cette gloriflcation du passé poussée à Textréme ! Ils disent et ils prouvent que ces propositions ne sauraient être prises à la lettre, qu^elles ne sont pas le dernier mot de la Tradition, qu'il est facile de leur en opposer d'autres, imprégnées d'un esprit tout différent, abondant dans le sens du progrès. Voici d'abord un aphorisme bien connu : « Le mérite patriarcal n'est pas inépuisable ; ce qui l'est, c'est Talliance patriarcale (2).» Qu'est-ce à dire? Que ce serait une profonde erreur de prendre dans le sens le plus étroit les assurances ayant pour objet une sorte de rédemption rétrospective, de croire que la mémoire bénie des pères d'Israël suffit à elle seule pour protéger leurs derniers neveux jusque dans leurs défections. Non, ce qui est inépuisable, c'est l'alliance patriarcale, c'est la volonté hautement exprimée par la Révélation, organe de Dieu, de ne cesser de reconnaître en eux de dignes serviteurs, de les proposer comme modèles aux générations futures, qui trouveront ainsi, nivelée et tracée devant elles, la voie du salut. Le voyageur prudent ose-t-il s'aventurer en plein désert sans se munir de provisions et de moyens de locomotion, en vue du parcours des steppes arides et des sables mouvants? Et le navigateur avisé, au moment de braver les périls de l'Océan, n'a-t-il pas soin de se guider sur la boussole et sur l'étoile polaire? Eh bien, ce voyageur, ce nautonier, c'est Thomme en général. Comment éviterait-il les nombreux obstacles dont sa roule est parsemée s'il n'était pourvu d'un fanal toujours allumé et propre à lui signaler les passages difficiles? Or, le souvenir des premiers hommes, la connaissance de la vie et des vertus des élus de Dieu, qui apparaissent au seuil de Thumanité, remplissent pour nous cet office au point de vue de Titinéraire moral, et voilà ce que c'est que Valliance patriarcale. Dans toutes les situations possibles, heureuses ou précaires, brillantes ou désolées, jonchées de fleurs ou semées d'épines, leurs exemples nous offrent non
(l) Voy. ETn Yacob, /. c.
\i) Talmud, Schabbalb, 55, rrCM «i m3X H'^nS ÎTCH mSK niDt.
niTRODUCTlON GÉNÉRALE. 207
pas une protection, une sauvegarde pouvant se substituer à notre responsabilité personnelle; mais un conseil, une direc- Uon salutaire qui est Tune des plus précieuses portions de notre patrimoine.
Le sens des susdites propositions antiprogressives est donc considérablement atténué. Hais la Tradition ne s'arrête pas dans Tœnvre de la réhabilitation du progrès. Sa vraie pensée, elle nous la révèle dans une de ces antiques légendes dont la forme saisissante a de quoi frapper tous les esprits. Cette lègende/la voici :
c Quand Dieu eut créé ce globe terrestre par le souffle de « sa bouche, il lui plut d'abandonner les sept deux, siège de sa résidence première, pour fixer sa demeure au milieu des hommes. Hais la méchanceté de ces derniers ne tarda pas i troubler la cohabitation divine. La corruption, qui allait toujours croissante, força la Divinité, non-seulement à quitter la terre, mais encore à se retirer successivement d'un ciel à Tantre, de façon que l'ascension providentielle s'opéra en sens inverse de la dégradation humaine. Finalement la majesté infinie était remontée au septième ciel le jour même où Thërah et ses contemporains avaient descendu le septième degré de la dépravation. Heureusement ce mouvement séparatiste vint s'arrêter alors et, grâce à un changement de direction, l'Esprit-Saint souffla de nouveau du côté de la régénération. Gloire au Père des croyants, promoteur de ce mouvement ascensionnel ! Luttant énergiquement contre le courant qui entraînait ses contemporains vers l'abime, il les fit remonter avec lui d'un degré, et à cette première tentative de relèvement vint correspondre un mouvement céleste, au moyen duquel Dieu opéra sa descente du septième au sixième ciel. Ce rapprochement mutuel, cette descente divine, répondant à l'ascension humaine, que l'on serait tenté de qualifier de magnétisme spirituel, se continue par en haut comme par en bas jusqu'à l'avénement de Moïse, qui, en face du Sinaï, fait franchir à Israël la dernière marche de cet escalier sacré, le met en présence
c de Dieu, qui, de son côlé, s'empresse de quitter le ciel pour « faire résider sa majesté sur les ailes des chérubins (1). »
Essayons maintenant de dégager les enseignements conlenus dans cette tradition légendaire, Tune des plus remarquables de VAgada. Un premier point qui nous semble acquis* c*est la dirQculté, nous allions dire Timpossibilité de s'arrêter sur la route du bien et du mal, du vice et de la vertu. Le stationnement n'est guère de mise sur une pente aussi roide, et ce n'est pas trop de la réunion de tous les efforts humains pour la gravir, sous peine de rétrograder, d'en redescendre, par notre incurie, plus d'un degré. Ainsi donc, pas d'arrêt sur celte échelle, qui, à l'instar de celle de Jacob, est l'objet d'une ascension et d'une descente perpétuelles (2); point d'autre alternative que d'avancer ou de reculer. Que l'on ne se berce donc pas de l'espoir chimérique d'un repos absolu, qui n'existe pas plus au moral que dans les conditions physiologiques. II en est du mouvement des forces incorporelles comme de la circulation du sang, l'un et l'autre ne cessant qu'avec la vie.
Une autre leçon, des plus consolantes, que nous y puisons, c'est que la cause de l'humanité n'est jamais perdue. Si avilie, si bas tombée qu'elle soit, dût-elle être poussée jusqu'au fond de l'abîme de la démoralisation, sa force de vitalité est si prodigieuse qu'elle la rend, sinon invulnérable, du moins capable de résister aux secousses les plus violentes. Au moindi^e effort qu'elle fait pour se relever, elle est debout, reprend son essor vers les plus hauts sommets. Quel exemple plus éclatant que celui d'Abraham donnant le signal de la réaction morale et religieuse le lendemain de la catastrophe de Sodome ! L'bistoire prorane, Thisloire universelle, loin de donner un démenti à notre assertion, la conûrme par de nombreux exemples. La corruption babylonienne ne s'évanoiiit-clle pas à rapproche de la jeune et pure monarchie persane? Celle-ci, à son tour, ne vide-t-elle pas les lieux devant le génie transcendant de la civilisation grecque ? Puis le monde romain, aux abois, ne
(l) BnmidbwRabbA.feel. 13; of. Akéda, (i) Gcnèie, 18, 13 D^Tirtl a^b*9.
ditscrl. f .%.
remet-il pas le sceptre des nalions au monde chrétien, qui, lui aussi, a déjà passe par bien des vicissitudes, par tant de péripéties dramatiques qui s'appellent l'invasion des barbares, la féodalité, la chute du Bas-Empire, la Renaissance, la Réformation et la Révolution française? Eh bien, ce mouvement oscillatoire, qui est la loi même du progrès, THistoire sainte nous en offre l'intéressant spectacle dès le début des temps historiques. A la vue du genre humain s'embourbant dans ridol&trie avec la génération de Thérah pour remonter ensuite si haut avec les patriarches et Moïse, on a un premier spécimen de la marche et de la réalité du progrés.
Un dernier point à noter, le plus important peut-être, le plus digne, en tout cas, de nos méditations les plus profondes, c'est cette marche en partie double du vrai progrès, cette réciprocité du mouvement divin correspondant au mouvement humain, cette force d'attraction opérant par les deux bouts, agissant par le haut comme par le bas, confondant, pour ainsi dire, le ciel et la terre. C'est là la conception originale de notre légende; elle mérite donc bien quelques développements. Que l'on se pénètre de la haute signification de celle double tendance des patriarches à monter, de la majesté divine (Schéhina) à descendre tout autant de degrés, pour effectuer leur rencontre dans le Saint des saints érigé en Thonneur de l'Éternel Zébapth! Qu'est-ce à dire au point de vue de la théorie du progrès? Apparemment ceci : Que le progrès ne doit pas procéder h l'aventure, s'élancer vers l'inconnu, mais savoir où il se porte. Non, le progrès ne saurait être une avenue, se prolongeant indétiniment, pour aboutir on ne sait ou, privée de toute lumière conductrice. Sa première condition, c'est de nous mener droit à Dieu, c'est-à-dire à la vérité, à la vertu, à la perfectibilité spirituelle. A cet égard, on nous donne la formelle et encourageante assurance que nous n aurons à fournir que la moitié de la course, que Dieu veut bien se charger de l'autre moitié, faire autant de pas vers nous que nous en faisons vers lui.
Nous commençons donc à voir un peu clair dans la loi du
progrès. Celle loi, c'esl Teffort continu pour s'élever vers le vrai et le bien, c'est la làciic d'opérer graduellement l'exteûsion du domaine de Timmatériel, c'est le travail d'amélioration enlrepris pour fortifier et pour éclairer la conscience, soit de notre dignité, soit de notre responsabilité, inhérente au titre de « image et ressemblance de Dieu ». Est-il possible dès lors que le progrès consiste uniquement dans les raffinements de la civilisation, dans les merveilles de la production industrielle, dans les découvertes ayant pour but principal d'activer nos sensations organiques? Toutes ces belles et bonnes choses, sous le rapport matériel, ne sont pas de nature à solliciter les aspirations divines, à fixer sa résidencfe au milieu de nous. Non pas, hâlons-nous de le dire, qu'il y ait incompatibilité radicale enlre ces améliorations et le progrès selon la parole révélée. Celle-ci esl loin de les dédaigner, de les rejeter à titre d'auxiliaires; elles sont les bienvenues, appelées à devenir les fidèles agents du progrès, à la seule condition d'avoir Tintelligence de leur rôle, ayant pour objet la délivrance progressive de l'esprit des grossiers soucis de la matière. Mais dès qu'elles aspirent à intervertir les rôles, de servantes se faisant maîtresses, elles se transforment en pièges, en pierres d'achoppement sur le chemin du progrès intellectuel et moral.
Ainsi, d'après notre légende, on pourrait définir le progrès: « une ascension humaine qui provoque et attire une inclinaison divine, » ou bien une attraction réciproque de l'homme vers l'idéal et de l'idéal vers l'homme. Mais cette double manifestation n'est pas abandonnée au hasard, à l'aventure; elle se règle, au contraire, sur un plan primordial, préconçu, et dont les grandes lignes ont été tracées par les enseignements de la Genèse et de la Loi. De cette façon, les sept descentes successives de Dieu vers l'humanité, mentionnées dans notre légende, ne sont pas autre chose que les émanations progressives de la vérité, nous dévoilant peu à peu les conditions multiples d'une vie sainte, c'est-à-dire pure et digne, mises en harmonie avec nos meilleures facultés. Si une comparaison de ce genre était permise, nous dirions que, pareil aux globes qui
roulent dans Tespace, le progrès est soumis à la loi d'un double mouvement: d'un mouvement en avant poussant fatalement rbumanitë dans la voie qu'elle doit parcourir, et d'un mouvement de rotation qui la ramène vers la source de toute lumière. G*est dans un sens analop;ue que le prophète compare le principe de la stabilité d'Israël aux lois qui régissent les mouvements du ciel et de la terre (1). Pourquoi? Parce que la stabilité repose, non sur la séparation, non sur la rupture, mais sur l'enchaînement de ce qui a été avec ce qui sera.
Comme, dans un sujet de cette importance, on ne saurait jamais être trop clair, nous citerons encore au nombre des déilnitions de la notion du progrès un texte du livre d'Abolh, de ce puissant interprète des traditions primitives. Il s'agit du passage final de la Michna qui fait l'cnumération des faits miraculeux dont Dieu aurait préparé la réalisation future au dernier moment du Maassé Ihreschiih : « Ce qui a été fait en dernier lieu, nous dit-on, c'est le moule de la pince servant de forme à toutes les pinces subséquentes (2). » Quelle est celle énigme? Qu'est-ce que celte pince première, génératrice de toutes les autres? Nous sommes tenté d'y découvrir le moule du progrès, en ce sens que la vérité qui nous a été apportée par la révélation de la Genèse peut et doit servir de modèle à toutes les formes sociales, comme à toutes les expérimentations morales. Ou l'appelle pince ou tenailles, à cause de l'effort et du labeur dont cet enfantement est toujours accompagné, aucune transformation sérieuse ne se réalisant dans le monde des idées sans crise plus ou moins violente. On peut perfectionner, modiûer dans ses attitudes, dans ses contours, dans ses linéaments la forme éternelle, prototype de l'humanité; mais on ne saurait lui en substituer une autre. El c'est cette identité substantielle qui nous fait un devoir de l'étudier consciencieusement, religieusement, dans son expression originelle, pour n'ôlre jamais privés de notre point d'appui.
Pour terminer ces considérations sur la doctrine tradition-
(I) Jérénie, XXXI, S9-57.
nelle en malière de progrès, il ne nous reste qu'à citer son interprétation relative au terme nouveau (»nn), dont nous avons vu TÈcriture faire un fréquent usage. Voici ce qu'elle nous dit au sujet des actions de grâce qu*lsraël devra chanter à Dieu lors de sa délivrance finale. Se fondant sur une distinction grammaticale entre le chant masculin (i-^c) et le chant féminin (m-^r), la Tradition s'exprime ainsi : « Les victoires et les « triomphes du monde profane ne peuvent donner lieu qu'à « des chants féminins. Pourquoi? Parcô«que, participant en « quelque sorte du lahcur de l'enfantement, ils sont créés a dans la douleur, ils trahissent un état provisoire qui ne « tarde pas à être remplacé par un aulre également lempou raire; ils constituent une longue série de naissances et de « renaissances. Ce n'est donc qu'à la fin des temps, au jour « marqué pour la réalisation pleine et entière des promesses « divines, que retentira le chant nouveau (îj-îh ^■•»), le chant « masculin, digne de servir d'expression à un état parfait, « idéal de l'humanité (1). » Est-ce clair? N'est-ce pas l'affirmation nelle et précise d'une suite d'évolutions morales et sociales, nous apportant successivement leurs résultats partiels et ahoulissant à un état suprême, qui sera comme la synthèse ou, pour parler comme la Bihle, la ceinture messianique (â).
§ 4. Des rapports du progrès individuel avec le progrès collectif.
Avant de passer à l'élude des éléments constitutifs du progrès, nous avons encore à nous occuper d'une question préjudicielle, de celle des rapports qui unissent le progrès individuel et le progrès collectif. Les penseurs qui l'ont traitée ne sont guère d'accord sur ce point. Il en est qui, en morale surtout, n'admettent pas le progrès collectif. La vertu, par exemple, n'est
(l) Midrasch Yalkut; Schemoth Rabba, (i) IsaTe, Xf, fi.
lection â3.
inTRODUGTION GÉNÉRALE. SI 3
pas susceplible de progrès, sa tâche étant essentiellement individuelle : rhomme vertueux produit seul son œuvre, et il remporte tout entière avec lui. Quelles que soient donc les facilités qu'y apporte la civilisation, son égalité reste permanente, immuable. On la fait dériver du principe de la justice providentielle : que deviendrait, dit-on, Hdée de la justice distribotive si les dernières générations avaient le privilège de l'excellence morale, par cela seul qu'elles sont les dernières? D'autres estiment que la vertu ne reste pas stationnaire, quelle gagne en qualité, sinon en quantité. On ne saurait soutenir, prétendent-ils, que le christianisme, par ses éclatants exemples d'héroïsme, de martyr et de renoncement, n'a pas élevé le niveau de la moralité générale. Ce progrès ne serait pas moins sensible dans la morale scientifique, allant toujours en s'épurant, du paganisme au judaïsme, de l'Ancien an Nouveau Testament, selon l'auteur (1). Mais, faut-il le dire, cet exposé des systèmes contradictoires est plus remarquable par la discussion que par la démonstration. On oppose assertion contre assertion, hypothèse contre hypothèse, déduction contre déduction, mais sans aboutir à une théorie nette, précise, faisant à chacun sa part exacte, ou bien déterminant les rapports du progrès individuel avec le progrès collectif.
Nous allons donc étudier ce problème ardu dans les deux grands organes du judaïsme, dans l'Écriture et dans la Tradition. Avant tout, il importe, ce nous semble, de bien déterminer la valeur des deux facteurs, de savoir au juste quelle place y est faite à l'individu et à la société. Commençons par constater un semblant de contradiction et de lutte entre les deux facteurs. D'un côté l'Écriture ne semble préoccupée que d'Israël en masse, considéré comme peuple de Dieu, envisagé comme un corps compact dont les différents rouages doivent concourir à un but commun. Cette tendance s'accuse notamment dans l'expression des lois et dans les assurances relatives à la rémunération. Faut-il en conclure à l'absorption de l'individu parla collectivité, telle que la pratiquaient les républiques anciennes,
(f ) Voy. Caro, da Progril lodalf Revue des Deux-Mondes^ n9 de noTembre 1873.
telle que la poursuit, non sans danger, la démocratie moderne ? Non certes: des faits aussi nombreux que saillants viennent protester contre cette assertion. Noé échappant seul avec sa famille au cataclysme universel, Noé ne fait- il pas équilibre au genre humain tout entier? Abraham ne vient-il pas, à son tour, crier halte! à ses contemporains, faire enrayer la sociélé sur la pente de Tidolàtrie, régénérer le monde, qui allait s'abîmer dans ce gouffre? Citons à ce propos le remarquable jugement historique porté par la Tradition : a II y eut dix « générations de Noé à Abraham, et la leçon qui découle de co « fait, c'est que le genre humain allait s'enfonçant de plus en « plus dans le sentier de la perdition jusqu'à Tavénement du « Père des croyants, appelé à recevoir la récompense due à « dix générations (1). » Qu'est-ce à dire? Que, grâce à ses efforts, à son énergique réaction contre l'aberration religieuse et morale qui désolait le monde, Abraham parvint non-seulement à arrêter ce mouvement de décadence, mais à corriger cette déviation, en forçant ses contemporains à remonter avec lui vers les sommets de la pureté et de la vérité. En sa qualité d'agent principal, de promoteur de cette révolution spirituelle, le patriarche est censé la personnifier en lui. Et c'est là sa récompense : elle consiste dans ce renom glorieux eléterneldedix générations. Dans son langage lapidaire, la Tradition affirme à son point de vue la théorie des héros, telle que l'a développée rundespluséloquenisinterprétesdelaphilosophiemoderne(2), c'est-à-dire la concentration du mouvement social dans une personnalité hors ligne, habile à lui imprimer cette impulsion vigoureuse qui ébranle les masses inconscientes pour les entraîner sur ses pas. Il y a cependaiit une différence dans cette appréciation du héros. Les traits de cette figure sont plus nettement dessinés par la Tradition dans cet autre passage du même traité : a Moïse, nous dit-on, grâce à son double mérite <( de faire son propre salut en môme temps que celui des masses, « est appelé, à juste titre, un bienfaiteur social ; Jéroboam, aa
(1) Abolb, V, r., a^D *i2r 'PSp*!. («) Voy. Cooiin, Introduction §énérëlê
à rhUttoire de U phUoiophie,
INTRODUCTION GÉNÉUALE. 215
ce contraire, roi corrompu et corrupteur, assume la responsabia lilé, non-seulement de ses propres fautes, mais de celles de « tout Israël (1). » Voilà qui est bien entendu : Thomme supérieur, le grand homme, c'est celui qui fait avancer Thumanité avec lui dans la voie de la perfectibilité, qui sait dérouler pour les autres, comme pour lui-même, le fil d'Ariane à travers le labyrinthe de la vie, tenant d'une main sûre le flambeau de la vérité et de la justice. A l'égard d'un homme de celte trempe, les peuples ne se trompent guère dans leur jugement; ils lui accordent la plus haute récompense que puisse ambitionner le génie humain ; ils lui décernent le litre de bienfaiteur de l'humanité; ils inscrivent son nom sur le livre d'or de l'histoire, d'où rien au monde ne peut l'effacer. Mais cette durée, nous dit-on, n'est pas moins promise à toutes les personnalités saillantes, à tous ceux qui percent la foule pour s'élever au sommet : conquérants, capitaines, fondateurs de dynastie, destructeurs, oppresseurs, vendangeurs des nations! Oui, mais au même titre qu'à Jéroboam. Ils assument devant Thisloire la responsabilité de tout le mal dont ils onl été la cause directe et même indirecte, comme de tout le bien qu'ils auraient pu faire et qu'ils n'ont pas fait; ce sont des fléaux, des messagers de mort qui restent chargés des iniquités de générations tout entières.
Quelle conclusion tirerons-nous de ce texte et des considérations développées à l'appui? C'est qu'on ne saurait séparer le particulier du général, l'individu de l'espèce. Si la société n'était pas autre chose qu'un assemblage fortuit d'êtres sans lien de communauté, privé du ciment de la solidarité, on serait peut-être en droit de nier le progrès en présence de la servitude du vice qui pèse encore sur tant d'existences. Mais, Dieu merci ! il n'en estpas ainsi : sans perdre son caractère propre, son cachet d'individualité, chaque homme devient un membre, un rouage actif de la machine sociale. Grâce à ce concours qui, tantôt isolé, tantôt concerté, porte sa pierre à l'édifice com-
mun, la société avance dans la voie qui lui est tracée, aplanit le terrain, surmonte les obstacles, se rapproche de l'idéal, et le progrès est réalisé malgré les traînards et les inévitables impedimenta.
Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'il y a échange et réciprocité de services dans ce travail de perfectionnement. L'individu ne fait ni tout le chemin ni toute la besogne, et la société lui rend avec usure le fruit de son labeur. Après chaque degré gravi par la majorité, et même par la minorité, sur la montagne sainte, le génie de Thumanilé se construit un monument avec des matériaux plus durables que le marbre et l'airain. Ce monument, c'est une page ajoutée au livre de souvenir mentionné par le prophète (1), où sont retracées en caractères lumineux les victoires remportées sur l'instinct bestial, les conquêtes réalisées dans l'immense domaine du bien, les récoltes amassées dans le champ sacré de la culture intellectuelle et morale. Constatons bien que ces trophées appartiennent à tous; il n'est pas un seul membre du genre humain qui n'en profite directement ou indirectement. Ceux mêmes qui les dédaignent ne laissent pas d'en ressentir l'influence bienfaisante, en dépit de leur abrutissement. Comme les rayons du soleil, qui pénètrent dans les réduits les plus obscurs, ces agents de la perfectibilité ne s'arrêtent ni devant les portes d'airain ni devant les verrous de bronze. Mais, nous ne saurions trop le répéter, la possession assurée de ces acquisitions spirituelles repose sur la bonne entente des deux éléments, individuel et collectif. Ne séparons pas ce qu'il a plu à la Providence d'unir; cessons de tracer une ligne de démarcation entre le progrès singulier et le progrès social, au risque d'en affaiblir l'action réciproque.
Cette solidarité, qui unit ensemble les deux grandes manifestations du progrès, s'appuie sur de nombreux exemples de rhisloire et de la doctrine révélée. Noé, à la vérité, n'a pu sauver ses contemporains du déluge ; mais Abraham a sauvé les siens en apportant avec lui la lumière de l'Orient (2). Sodome
(1) Malachio, III, i6, )^^1 ^fib. (*) Iiaïc, XLI, «.
elle-même eût été graciée s'il s'y fût trouvé dix justes capables d'exercer une réactiou salutaire sur celle race déchue. Le royaume de Juda survécut plus d'un siècle à celui d'Israël, bien qu'il fût l'objet des mômes attaques, par la seule force d'un état moral plus élevé (l). En ce qui concerne la doctrine, l'Ecclèsiaste dit formellement : « Le progrès d'un pays réside « dans Vagénéralilé de ses membres (2). » La Tradition pose, d'un côté, le principe de la prépondérance de la majorité et de la subordination des minorités (3), comme condition inhérente à la vie sociale, qui, sans elle, ressemblerait moins à un corps organisé qu'à un assemblage d'atomes désagrégés ; mais, de Tautre, elle enseigne que l'humanité ne compte qu'un petit nombre de justes répartis par la Providence entre les générations successives, dont ils sont comme les génies protecteurs (4), ce qui signifie clairement que le développement social dépend de la perfectibilité individuelle; que, sans les justes qui se transmettent de génération en génération le mot d'ordre mystérieux de la propagation du vrai et du bien, l'humanité resterait sans guide et sans lumière, marchant à l'aveugle dans la voie de ses destinées.
Nous terminerons ces considérations par une dernière citation en rapport avec notre sujet, mettant en relief toute l'importance de la solidarité morale. Nos maîtres enseignent ceci : «r 11 est de notre devoir de ne cesser de nous considérer nous- « mêmes comme des hommes moyens, c'est-à-dire tenant le « juste milieu entre l'innocence et la culpabilité. Gloire à nous « si^ grâce à cette pensée, nous augmentons notre bilan d'un « acte méritoire, de façon à faire pencher notre balance du côté < du salut. Mais malheur à nous si, ajoutant une faute à notre « débit, nous inclinons vers le plateau de la perdition, car il « est écrit : Un pécheur (x-j'n), lisez un péché (ï^an), peut faire « perdre beaucoup de bien. R. Éléazar Ben Schiméon donne <c à ce texte une interprétation plus large encore : La société,
(I) II Roii, XVII, 18. (r>) lb=3 irn Talmud et Code reli-
ra) Eccléf., V, 8. gieax, passim.
(4) Talmod, Ydma, ôT.
« (iil-il, est jugôe diaprés la conduite de la majorilé de ses « membres, de même que Tindividu Test suivant la majorité « de ses actes propres. Il s'ensuit qu'au moyen d'une seule « bonne œuvre ajoutée à son crédit, l'homme peut acquérir « le salul pour lui et pour toute l'humanité, comme aussi par « une seule action coupable, venant charger notre débit, il « peut entraîner tout le monde avec lui du côté de la perdit tion, car il est écrit : Un pécheur et un péché (lisez tout à « la fois xan et xijn) peuvent détruire beaucoup de bien (i). » On ne saurait définir avec plus de précision la solidarité qui unit l'individu et la société, et, par suite, le progrès particulier et le progrès collectif. Admirons surtout la place faite à chacun des deux facteurs, la conciliation de l'intérêt privé avec l'intérêt public, la solution du difficile problème de ralliaoce du particulier avec le général. Or c'est précisément le but que se propose R. Schiméon Ben Ëléazar. Dans son opinion comme dans celle de ses interlocuteurs, l'homme doit d'abord songer à sa perfectibilité propre, à son développement personnel, à raccomplissement de sa tâche individuelle, à son progrès particulier. Mais il lui suffira de se pénétrer de celte pensée que le salut privé est solidaire du salut public, que par le seul fait de se perfectionner soi-même, on contribue à Tamélioration de tous, pour se faire la plus juste et la plus noble idée des rapports de l'homme avec l'humanité. Constatons en dernier lieu l'immense extension donnée à ce principe : ce qui était d'abord le propre des grands hommes, des Abraham, des Moïse, des hommes d'élite de chaque génération chargés de donner le branle à la société, devient la mission de tous envers tous, chacun étant appelé à travailler pour lui-môme et pour les autres, c'est-à-dire à rendre meilleurs les autres en se rendant meilleur lui-même. Voilà, ce nous semble, une thèse originale puisée aux sources de la Révélation, plus satisfaisante que les objections, les contradictions, les doutes accumulés comme à plaisir par les philosophes qui traitent de cette matière. Le progrès social, nous le savons maintenant, est en raison directe
(i) Talmod, Kidooschin, 40; Ecclés., IX, 18; cf. nolr« Protiience et Béwélëiin.
INTRODUCTION GÉNÉIIALE. 219
(le la diffasion et de la mise en pratique de cette vérité, à savoir quHI faut substituer à la seatence étroite « chacun pour soi B la salutaire et féconde maxime « chacun pour soi et pour tous, A si énergiquement formulée par Hillel l'ancien : « Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi? mais si je ne songe qn^àmoi, qui suis-je (1) ? »