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CHAPITRE YlII.— Des éléments constitutifs du progrés

Deux points nous paraissent acquis : le premier, c'est la liaison indissoluble du passé et de l'avenir en matière de progrès. Que cette chaîne soit rompue ; que, dédaignant les leçons des siècles écoulés, les enseignements des temps d'autrefois, les divulgations de la parole révélée, le progrès leur tourne le dos pourne plus regarder que devantsoi, et son œuvre est gravement compromise. Moïse et David nous l'affirment également (2). Le second point, c'est la liaison non moins intime de l'effort individuel et de l'effort social dans cette marche ascendante vers les sommets de la perfectibilité.

Maintenant il nous reste à étudier un troisième et dernier point, non moins important que les deux précédents. Il s'agit de la flxation des éléments qui doivent entrer dans l'élaboration da progrès. Où les trouverons-nous, ces éléments, réunis ou épars, dans la Révélation biblique? A notre avis, il ne faut pas les chercher ailleurs que dans les prophéties messianiques. Considérée parle judaïsme comme le dernier mol de la progression humaine, la théorie du messianisme doit nous livrer le secret des éléments de la perfectibilité. Nous consulterons donc les textes qui s'y rapportent et nous en dégagerons la substance. Commençons par celui d'Isaïe, le plus complet sur la matière. Voici comment il s'exprime :

(I) Aboih, I, 14, "lO "i "^ax -px nx (1) Deatér., XXXII, 7; Ps., LXXVIII,

320 PHEMIÈRE PARTIE.

« Une lige sortira du tronc de Jessé, et un jeune plant s'é-

« lancera de ses racines. Sur lui reposera l'esprit de Dieu, es-

« prit de sagesse et de discernement, esprit de prudence et de

« vaillance, esprit de connaissance et de crainte de Dieu. Cette

a crainte de Dieu deviendra pour lui comme un /lair, de sorte

<( qu'il ne jugera d'après les apparences, pas plus qu'il ne pro-

« noncerasurun simple ouï-dire. C'est avec équité qu'il jugera

« les pauvres, avec droiture qu'il gouvernera les humbles de

<K la terre. Il châtiera tout un pays par la seule menace sortie

a de sa bouche, et par le souffle de ses lèvres il tuera le mé-

a chant. L*équité sera la ceinture de ses reins, la foi sera la

« ceinture de ses flancs. Le loup s'accotera avec l'agneau, le

« tigre s'accroupira près du chevreau; veau, lionceau et bélier

« feront bon ménage ensemble, conduits par un petit garçon.

« La vache et Tours brouteront ensemble ; ensemble se prélas-

« seront leurs petits, et le lion, comme le bœuf, mangera du

« foin. Le nourrisson s'ébattra sur le trou de la vipère, et Ten-

i< faut à peine sevré passera sa main sur le nid du basilic. Plus

a de ravages, plus de dégâts sur toute ma sainte montagne, car

c la terre sera remplie de la connaissance de Dieu comme la

a mer est couverte d'eau (1). »

Quelques autres citations, puisées également dans la prophétie messianique, viendront compléter la thèse révélée de la palingénésie : «Tous ceux qui seront restés à Zion et qui auront sur-

« vécu à Jérusalem seront proclamés saints; — tout ce qui sera

« inscrit dans le livre de la vie à Jérusalem: — Un double

<( souffle, souffle de justice et souffle de destruction, émané du

« Seigneur, fera disparaître la souillure de la fllle de Zion et

(( toute trace de sang dans Jérusalem [i). — Toi qui fus un

tt objet d'abandon et de haine, mis au ban de la société, tu

« seras l'orgueil du monde; les délices du genre humain

« Je remplacerai l'airain par l'or, le fer par l'argent, le bois

« par le bronze, les pierres par le métal; à la place du châli-

a ment je mettrai la paix, et la coercition sera remplacée par

a la charité. Il ne sera plus question de violence dans ton

(I) Isaïc, Xr, 1-n. (i) haïe, IV, 3 el 4.

« pays, ni de ravage oa de flëaa dans ton domaine; le salut « (de Dieu) te protégera comme un rempart, et sa gloire sera « ton égide (1). »

Pour éviter les redites, nous bornerons là nos extraits et nous procéderons au travail analytique qui doit aboutira la tîxalion des éléments constitutifs du progrès. L^ensemble des prophéties messianiques repose, si nous ne nous trompons, sur trois faits annoncés avec une affirmation et avec une précision égales. Quels sont ces trois faits? 1° La plénitude de bien-ôlre matériel, au moyen de la possession de tous les produits terrestres; 2** celle du bien-être moral, par la prédominance de la justice, de réquité et des bonnes mœurs; et 3*» celle du bien-être intellectuel, par la connaissance de Dieu ou bien, en d'autres termes, par Tinstruction et le savoir, pris dans leur acception la plus élevée. Or, le progrès social ne repose pas sur des bases différentes; il n'est réel, il ne mérite son nom qu'à la conditipn de donner satisfaction à ces trois éléments unis dans un concert harmonieux, tendant vers un but commun, le perfectionnement de l'homme et de l'humanité. Nous allons les passer en revue tour à tour, en commençant par le plus élevé dans la hiérarchie spirituelle, c'est-à-dire par le progrès intellectuel.

§ 1". Le progrès intellectuel, ou la connaissance de Dieu.

Commençons par nous rendre exactement compte de ce que la Bible entend par la connaissance de Dieu , et gardonsnous bien de la confondre avec la théologie didactique et scolaslique. Cette dernière n'est qu'une branche de cette science qn\ embrasse l'universalité des connaissances humaines. La connaissance de Dieu n'est pas autre chose, en définitive, que Tinstruction sanctiliée, épurée, dégagée de l'alliage qui la corrompt ou l'altère, ramenée à son principe divin, l'idéal, l'immatériel. On sait de reste que c'est là le plus sérieux argu-

(I) Isiiïe, LX, 15-18.

ment des adversaires de la propagande en faveur de Tinslraction universelle : ils lui reprochent, non sansquelque raison, de servir d'aliment aux émanations subtiles de Torgueil, de Tambilion, du nivellement social, de développer le germe des aspirations malsaines, d'infecter les classes laborieuses de ces miasmes qui semblent en sortir subtiles et délétères, comme d'un sol resté longtemps en friche. Eh bien, c'est à ce grave inconvénient que vient remédier la connaissance de Dieu. Plongeant ses racines jusque dans le tuf de la Révélation, reposant sur les bases solides d'une tradition primitive, sur la notion d'un Dieu créateur, bienfaiteur de l'humanité, juge intègre, qui sait allier la sagesse infinie à la bonté infinie, providence qui met son savoir au service de sa sollicitude universelle, habile à faire concourir ensemble les mobiles les plus divers, les passions les plus opposées, à tirer l'unité du sein de la variété, l'instruction est la noble et fidèle messagère de la divinité, qui, partout sur son passage, laisse une trace lumineuse. C'est pour ce motif que le poëte sacré assimile la Thora au soleil (1); elle en aies fécondes propriétés, le rayonnement et la chaleur bienfaisante. L'ardeur de la société moderne à généraliser l'instruction, les efforts continus qu'elle met en œuvre pour en rendre le bienfait accessible à tous, n'ont donc rien que de louable et ils sont conformes à la volonté d'en haut. Gloire aux amis de l'enseignement populaire; honneur aux promoteurs de la propagation des lumières! Ils sont dans la voie du vrai progrès, à la seule condition de ne pas prendre l'ombre pour la réalité, soit en perdant de vue l'objectif vrai, le perfectionnement constant de l'image divine, soit en détournant les yeux de la source de toute clarté, adorant comme des idoles la raison ou la nature. L'accomplissement de cette condition est-il compatible avec les tendances de nos jours, avec ce que l'on appelle l'enseignement laïque, la sécularisation de l'instruction? Question fort délicate et sujette à bien des controverses.

Que la raison, de plus en plus émancipée, ait sa part, une large part, dans la direction scientifique et littéraire, ce n'est

(i) Piaumei» XIX, 5-8.

pas rÉcritare qui le contestera, elle qui, par Torgane de ses meilleurs interprèles, rend un éclatant hommage à la connaissance,ausaYoirengénéral. Voici les propres expressions de la Tradition à ce sujet : « Si grande est la connaissance qu'elle a « été jugée digne de figurer enire les deux noms principaux « de Dieu ; car il est écrit : Dieu est TÉternel des connais- « sances(l). Si nécessaire est la connaissance, dit un autre, 9 que celui qui en est privé ne mérite ni commisération ni pia tié. Si précieuse est la connaissance, ajoute un troisième, que « celai qui en est doué peut être considéré à bon droit comme « éditicatenr du temple saint, grâce à l'analogie qu'il y a <r entre le sanctuaire et la connaissance, également placés « entre les deux noms de Dieu (2). » On ne saurait, ce nous semble, élever plus haut le rôle du savoir au sein de l'action des facultés humaines. Oui, c'est la plus belle des prérogatives dont il a plu au Créateur de douer sa créature de prédilection. Mais elle doit être placée entre les deux noms de Dieu, c'est-àdire qu'à son point de départ comme à son point d'arrivée, elle doit s'appuyer sur TAuteur de la sagesse inHnic, source de toute connaissance, se pénétrer de cette idée que toute connaissance émane de lui et retourne vers lui, voir, reconnaître en toute notion des corps et des esprits une émanation de Tintelligence suprême, l'empreinte du cachet divin, le signe manifeste de notre destinée spirituelle, le souffle immédiat du Dispensateur universel. Loin de déchoir, la science ne peut que gagner en cette compagnie : ces deux noms sacrés, au milieu desquels elle viendra se placer, seront ses deux anges gardiens que chacun de nous, selon la légende, peut sentir à sa droite et à sa gauche (3) .

Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre parole. A Dieu ne plaise que, sous l'inlluence de l'esprit de parti, nous venions ici, élever drapeau contre drapeau, opposer l'éducation cléricale à l'éducation laïque, revendiquer pour une corporation religieuse

(l) I Samoel, II, 3; Talmnd, B«racholb, (:s) Talmnd, Taanilh, 10, *^32<^» "^^O

le monopole de renseignement. Qu'on le sache bien, le Judaïsme n'a jamais fait un privilège du ite et docete. Il en remet le soin d'abord aux parents (1), puis aux chefs du peuple (2), et en dernier lieu seulement aux Lévites (3). Le législateur voulait donc confier celte sainte mission à tous indistinctement, hommes, femmes, anciens, chefs et représentants de la nation (4) : il pensait sans doute qu'en matière de religion et de morale, la délégation est bien moins efficace que l'enseignement de la famille et l'exemple du foyer domestique. Le prophète de la palingénésie dit dans le même sens : « Que tous tes fils soient initiés dans la connaissance du Seigneur (5), » c'est-à-dire initiés par la pratique comme par l'instruction paternelles. C'est lui encore qui donne de la connaissance une double définition qui mérite d'être citée et profondément méditée : il l'appelle a un phare allumé par Dieu lui-môme sur le mont Sion (6) «, un phare et non pas une lorche incendiaire, brandie par des démons infernaux, comme elle le devient souvent, trop souvent, hélas ! au service de la passion, de l'envie et de tous les sentiments haineux. Voilà une pierre de touche infaillible: la connaissance est bonne, tant qu'elle éclaire et purifie l'atmosphère humaine; elle cesse de l'être dès qu'elle brûle et, comme Saturne, dévore ses propres enfants. En second lieu, il la compare aux eaux de la mer (7). Pourquoi? Apparemment pour nous dire que, de même que les eaux de la mer ne franchissent pas les limites qui leur furent tracées par la volonté éternelle, venant briser leur orgueil, leur fureur envahissante, contre le sable du rivage, de même hi connaissance humaine ne doit sortir de son lit creusé dès l'élcrnilé, respecter le divin, s'incliner devant le surnaturel, se garder de toute iiruplion violente dans le domaine de la vérité révélée, contre laquelle ses attaques et ses assauts n'auraient pas plus de succès que n'en ont les vagues contre les

(l) Dealer., Vr, 7; Xf, 0. (5) Isaïe, XXXIV, 17.

(3) Ibid., XXXI, Ii-13. (G) Isaïe, IV, S.

(5) Ibid , xxxiir, 10. (7) Isaïe, II, d^'&s'a c^? Q^^aa.

(4) Ibid., XXIX, Uel 10.

IXTROUUCTION GÉNÉRALE. 225

brisants. Ces textes suffisent amplement à la dëterminalion des frontières du progrès intellectuel.

§ 2. Le progrès moral.

Quel est le second élément fondamental du progrès? C'est le bien-être moral, en d'autres termes la perfectibilité des agissements humains, individuels ou sociaux, ces derniers contenant la justice, Téquité, la loi substituée à Tarbitraire, le droit à la force brutale, enfih la charité dans ses manifestations innombrables. A première vue déjà, en embrassant d*un coup d'œil d'ensemble le fonctionnement du mécanisme humanitaire, on se sent disposé à rendre hommage aux belles conquêtes obtenues dans cette voie. Le progrès moral semble incontestable. Pareille à Thuile d'onction qui de la léle d'Aharon descendait sur sa barbe, et de sa barbe sur la partie înférienre de son corps (1), un notable adoucissement des mœurs s'est répandu depuis le sommet jusqu'aux couches infimes de Tédiflce social. De quelque côlé que Ton jette les yeux, sur les penchants individuels, sur les relations publiques, sur les rapports internationaux, sur les applications de la pénalité, ou est frappé des symptômes d'une amélioration progressive. L'individu est de moins en moins cette bêle fauve qu'ont connue les temps anciens. Sans doute il y a encore des monstres dans le monde moral; mais l'étonnement qu'ils causent, l'émotion qu'ils excitent, la curiosité qu'ils éveillent, le frémissement avec lequel leur nom est prononcé d'une extrémité de la terre à l'autre, comme naguère celui de Troppmann, sont autant de preuves de leur raréfaction. Généralement parlant, la modération gagne tous les jours du terrain, et la douce persuasion et la céleste mansuétude l'emportent davantage sur les emportements de la violence. Dans le monde païen, les faits appartenant à cette catégorie étaient considérés, célébrés comme des prodiges. Pourquoi? Parce qu'ils étaient l'excep-

^t'} Pfaamet, CXXX, 9.

tion, contraire au cours naturel des choses. Si Thisloire moderne a cessé d'entonner des hosanna en leur honneur, c'est parce qu'ils ont cessé d'appartenir à l'extraordinaire, et qu'ils se présentent trop nombreux pour être enregistrés.

En ce qui concerne les relations publiques et sociales, elles ne marquent pas moins le progrès de la sohdarité, notamment en matière de philanthropie. L'assistance et la charité, qui jadis ne sortaient guère du cercle étroit de la famille et de la corporation, sont douées de nos jours d'une bien autre puissance d'expansion, franchissant les dislances comme avec la rapidité de la vapeur, portant leur message de paix et de salut à tous les coins d'un pays, embrassant, dans une étreinte maternelle, tous les enfants de la patrie. S'arrôtent-elles à l'extrême frontière? Non pas : avec plus de raison que ne le ût Louis XIV, elles sont en droit de dire : (c II n'y a plus de Pyrénées. » Ni les hautes montagnes, ni les larges océans ne leur opposent d'obstacle insurmontable. Qu'un malheur provenant d'une cause physique ou morale, qu'une catastrophe due aux écarts de la nature ou à la violence des hommes vienne désoler une région, et aussitôt la voix retentissante de la charité, pareille à la trompette prophétique, se fait entendre dans tous les parages du monde civilisé. Le baume de Galaad coule, les secours, les moyens de soulagement affluent de toutes parts vers le point ravagé, pour lutter avec le fléau et réparer les ruines qu'il a laissées. Les nations rivales se prêtent un concours des plus empressés ; l'Europe et l'Amérique se tendent une main amie ; les appels fraternels se multiplient, se font écho, tendent vers le même but, l'amoindrissement des souffrances humaines, la régénération du monde par la charité, annoncée il y a plus de trois mille ans par le prophète de la palingénésie (1).

Si de la charité nous passons à la justice, nous la voyons entrer à son tour dans cette voie de l'apaisement, substituant peu à peu la répression à la prévention, se dépouillant, pour ainsi dire, du vêtement de la vengeance, de ses instruments

(l) Isaïe, LIV, 14.

de lorlure qui occupent une si large place dans le code pénal de Tantiquité el du moyen âge, pour les remplacer par le principe ratiorfnel de Tamendement et de la réhabilitation. La philosophie du droit est venue introduire dans les lois des modifications sensibles, toutes dans le sens d une répression à la fois moins cruelle et plus efficace. Naguère doublée de la prévention qui pesait sur l'innocent comme sur le coupable, la justice moderne, comprenant de mieux en mieux le danger et Tiniquilé de celle confusion, cherche à réduire le domaine de celle-ci, à le réduire au strict nécessaire, D autre part, les garanties assurées au prévenu contre Terreur ou la passion des interprètes de la loi sont accrues dans de très-fortes proportions. Il en est cependant qui prétendent que cette tendance vers Tattënualion pénale n'est pas sans péril, parce qu'elle diminue les forces défensives de la société contre des attaques rendues plus audacieuses et plus fréquentes par celle mollesse. Mais ceci n'est qu'une conséquence inévitable de Timperfeclion des institutions humaines et de cette mobilité qui leur est inhérente. Ce que I on ne saurait nier, c'est que de grands efforts ont été faits et se font tous les jours pour arriver à une plus équitable direction de la justice, à Taméliorallon continuelle de l'un des éléments les plus essentiels de l'ordre social.

Finalement la guerre elle-même, ce terrible fléau qui les résume tons, qui à elle seule contre-balance tous les maux réunis en faisceau, qui vomit par ses naseaux de feu la destraction et la mort, multipliant, perfectionnant à son usage les engins du carnage, la guerre elle-même n'étouffe plus sous les roulements de son tonnerre la voix claire et distincte de l'humanité, cette voix qui s'est traduite en fait dans la convention de Genève, qui proclame la neutralisation des ambulances et de leur personnel. Dans la dernière guerre déjà, celle convention, sans avoir produittous ses effets, n'est certes pas resiée un vain mot; elle a exercé son action salutaire sur plus d'un champ de bataille.

A ce propos, nous devons faire remarquer que la Tradition révélée et la tradition profane, si divergentes sur tant de

228 PREMIÈHE PARTIE.

points, sont d'accord sur cette vérité que refficacité du bien peat sortir des entrailles du mal. La preniiëre nous montre en Dieu la main qui frappe et qui guérit (i); la dernière nous offre la lance d'Achille qui guérit les blessures qu'elle a faites. Eh bien, celte assertion n\i jamais eu une plus éclatante confirmation que dans celle effroyable collision d'où la France est sortie sanglante et mutilée. Si les autres nations ont assisté à ce duel comme à un spectacle, si les pompeuses promesses faites par les ligues et les congrès de la paix ont reçu les plus cruels démentis, la solidarité humaine s'est montrée cependant sous un jour meilleur. Nourriture, vêtements, médicaments^ secours de toute nature, soins matériels et sollicitude morale ont été prodigués aux victimes de la guerre avec une touchante unanimité. On a vu se renouveler, nous sommes heureux de le reconnaître, Tun des plus remarquables épisodes de rhistoirc sainte : « C'était le lendemain d'une grande victoire remportée « par Israël sur Juda. Deux cent mille prisonniers et un «c butin en rapport avec cette capture furent triomphalement <c amenés dans la ville de Samarie; mais alors un homme de « Dieu, un de ces tribuns sacrés, défenseurs de la Loi et du « droit, se lève et proteste en termes éloquents contre l'inten- (i lion manifestée par les vainqueurs de réduire les vaincus « en esclavage : « Ne faites pas cela, s'écria-t-il ; ne vous « rendez pas coupables du crime de lèse-fraternité; remettez « vos prisonniers en liberté, si vous ne voulez attirer sur « vous le courroux du Seigneur... » Conlirmées par l'assenli- (( ment des chefs de l'armée, ces remontrances sont accueillies « par des applaudissements. Aussitôt on entoure les captifs, « on les habille, on les chausse, on leur donne à manger et à K boire; on panse les blessés, on les transporte sur des ânes, tt on les escorte jusqu'à Jéricho, la ville des Palmiers (2). » La grandeur morale de ce fait historique n'a pas échappé à l'esprit sagace des organes de la Tradition, qui nous le signalent comme un modèle du droit des gens, et, pour en éterniser le souvenir, ont décrété que le héraut d'armée devait le rappeler

( i; Dculdr., XXXIÏ, sa; Oiée, VI, I. fi) II Chrou , XXVIfl, 8-15.

publiquemenl au moment solennel de la rencontre sur le champ de bataille (1). On ne nous taxera pas d'exagération si nous affirmons que ni la convention de Genève, ni les autres mesures prises ou proposées pour latténuation des maux de la guerre, n'ont fait mieux. El il nous sera permis d'en tirer cette conclusion qu'en fait comme en principe, la Révélation biblique peut en remontrer aux plus ardents promoteurs du progrès moral ; elle le double, pour ainsi dire, de la stabilité qui le rend solide et régulier; elle le fait marcher d'un pas plus rapide et plus assuré vers la conquête de l'avenir.

§ 3. Suite des éléments du progrès moral. Les bonnes mœurs.

Il nous reste encore à rendre compte de l'élément le plus essentiel du progrès moral, gage de la perfectibilité individuelle, condition du bien-être social : il s'agit des mœurs, de ce que l'on appelle vulgairement les bonnes mœurs. La place qu'elles occupent dans l'histoire comme dans la doctrine du Judaïsme exige qu'on leur assigne le premier rang. Depuis la catastrophe de Sodome jusqu'au terme du cycle biblique, Tétai des mœurs est en quelque sorte le thermomètre de la grandeur et de la décadence du peuple de Dieu. Oui, THisloirc sainte nous dira si le progrès a jamais pu s'incarner dans une race corrompue; si le déclin de la prospérité publique n'a pas toujours suivi de près celui de la moralité privée. C'est donc avec une divine prévoyance que le législateur sacré déploie tant de sévérité contre la gangrène, morale, et que les prophètes ne cessent de flétrir, de stigmaliser cette funeste contagion. Que si la pureté des mœurs n'a pas son expression claire et précise dans le code messianique, c'est qu'elle est le précurseur nécessaire de la régénération, et que le salut de l'humanité reste une conception avortée tant que cette épuration n'est pas un

(1) SMê, ekap. VIII, Miiehna 1.

fait accompli. D'ailleurs, les organes inspirés de la palingënésie la subordonnent formellement à la refonte des mœurs : c'est Isaïe qui nous prédit que les survivants de Sion seront appelés saints, que le Libérateur fera son apparition, accompagné de tous ses saints (1). Or, qu'est-ce que la sainteté? Dans la langue sacrée, c'est, avant tout, la chasteté, la retenue, le frein imposé aux instincts brutaux et charnels (2). Il y a plus encore : plus d'un prophète fonde son système de rëédilication sur la base unique des bonnes mœurs recouvrées. Nous citerons notamment Osée, Ammos et Ëzéchiel, ces censeurs du libertinage, ces champions de la virginité et de la virilité, les qualifiant de ncble et vraie liberté, réprouvant les mauvaises mœurs comme la plus honteuse servitude. C'est de la restitution de ta sainte pudeur et de l'angélique chasteté qu'ils font , la rançon de la restauration nationale. La Tradition va plus loin encore dans celte revendication de la sainteté des mœurs. Ici elle en fait figurer la violation au nombre des crimes capitaux, à côté de l'homicide et de l'idolâtrie (3); là elle lui impute la destruction du second temple et la perte de la suprématie religieuse (4). En ce qui concerne la doctrine de la Kabbale et la Tradition mystique, nous verrons plus loin quelle importance elle attache à cette sauvegarde morale, de quelles exhortations pressantes elle en accompagne la théorie. Voilà des témoignages nombreux et éclatants de l'importance des bonnes mœurs au point de vue du judaïsme.

Reste à savoir si cette importance est la môme aux yeux de la doctrine profane de la société moderne. Lui a-1-elIe assigné sa place véritable dans le mécanisme de la perfectibilité? En tient-elle suffisamment compte dans la direction des forces morales? S'est-elle attachée à en augmenter l'influence salutaire, à fortifier la clef de voûte de tout l'édifice social, la liaison des deux sexes? Nous voudrions pouvoir l'affirmer, répéter l'hommage que nous avons rendu au progrès de la

(I) haïe, IV, 3. (5) Talmad, Synhédrin, 71; ScluikVatk,

{i) Vaïkra Rabba, sect. 34. 35.

[i) Talmad, GallUo, tS; Ydma, 9.

I?ITRODUCTION GÉNÉIULE. 231

justice, de la charité, des rapports internationaux. Mais le pouTons-Dous, à moins de dénaturer la vérité? Avouons-le donc; confessons Vinfériorité de la direction mondaine en cette matière délicate. Par une coupable indulgence, autant qae par une répression dérisoire, la loi moderne semble se faire la complice du vice, couvrant de son pardon les plus grands écarts de la chair. La luxure, suivie de son hideux cortège, ne trône-t-elle pas dans les Babylones de nos jours avec tout autant d'impudence que dans les capitales de Tantiqn'ité? Prétendrait-on faire figurera l'actif du progrès certains raffinements, mélange de sensualisme et d'idéalisme, triste compromis entre les tendances bestiales des premières générations et les aspirations spirituelles de notre temps? Ce que nous constatons ici avec douleur, c'est que la nation si richement doaée des qualités de Tesprit et du cœur, c'est que notre chère et malheureuse France semble exercer sous ce rapport une hégémonie plus digne de mépris que d'envie.

N'est-ce pas elle qui, depuis le XVIIP siècle, a ouvert et frayé celte voie du libertinage et du dévergondage? N'est-ce pas elle qui, par sa littérature légère, par la dangereuse propagande de son théâtre et de ses romans, bien plus encore que par ses actes, s'est faite comme la grande prêtresse de la démoralisation? Il se peut, et nous en sommes bien convaincu, que les autres peuples, malgré des semblants d'austérité et de puritanisme, ne vaillent pas mieux qu'elle pour la pureté ni pour rintégrité des mœurs. Mais ce qui malheureusement ne saurait être contesté, c'est qu'elle est généralement considérée comme une école publique de relâchement, de dissolution morale. Comme organe de la doctrine révélée, nous nous croyons autorisé à y reconnaître l'une des causes, sinon la seule cause des effroyables maux qui sont venus fondre sur notre patrie bien-aimée. L'Histoire sainte, en effet, ne manque pas d'exemples propres à confirmer cette assertion. Les prophètes n'ont-ils pas condamné Israël pour le même genre d'avilissement? Èzéchiel n'a-t-il pas prononcé son fatal arrêt contre les deux grandes courtisanes de Samarie et de Jérusa-

lem, désignées sous les noms d'Ohola et O'holiba (1)? N'est-ce pas par le fer et le feu qu'il faut opérer la guérison d'une plaie qui s'attaque aux forces vives de l'existence morale ? N'était-il pas grand temps de balayer celte putréfaction, dont les miasmes pestilentiels pouvaient engendrer la pire des morts, l'épuisement de la sève virile, la prédominance de l'élément efféminé? La France ne devrait-elle pas des actions de grâces à la Providence, qui lui a témoigné la grandeur de son amour par la grandeur du châtiment (2) ? Ne serait-elle pas tenue de répéter avec le poêle sacré : « Je le remercie, ô Seigneur, des marques de ta colère ; la colère passera, et tu me consoleras (3)? » Oui, nous avons le ferme espoir que de si terribles avertissements ne resteront pas sans profit pour ce noble peuple, supérieur à beaucoup d'aulres, égal à tous. Oui, cet espoir est d'autant plus fondé que les auteurs de cetle pourriture ont disparu dans la tourmente, emportant avec eux leurs éléments de corruption. A un pouvoir dégradant et démoralisateur tend à se substituer une direction plus saine et plus pure, pleine d'énergie et d'initiative, travaillant avec ardeur au renouvellement de la sève vitale du pays. Si l'on persévère dans cet appel au stirsum corda ^ si le gouvernement poursuit avec une égale vigueur sa double tâche de réparation matérielle cl morale, le miracle d'Ézéchiel peut se réaliser de nouveau, rendant le souffle et l'animation aux ossements desséchés, les recouvrant de chair, de nerfs et de sang nouveaux, en faisant une créature plus belle que jamais (4). Ne désespérons donc de l'avenir de la France, pas plus que de l'avenir d'Israël. La mission civilisatrice de celle-là n'est pas plus finie que la mission religieuse de celui-ci. Par une ressemblance de caractère des plus frappantes, il leur arrive à tous deux, dans le cours de leur pèlerinage, de faiblir, de chanceler, de Se blesser aux pierres du chemin, de tomber dans des fondrières, de côtoyer les bords de l'abîme, de courir risque de s'y engloutir, faute de se guider sur la lumière du phare allumé sur les hauteurs

(i) ÉxëchittI, chap. XVI et XXIII. (3) IiaTe, XII, 1.

(â) Dentér., VIII, 5; ProT., III, 13. (4) Éxéchiel, chap. XXXVII.

INTnODUCTlON GÉNÉHALE. 233

de Sion (1); mais comme ils savent, tous les deux aussi, se relever de leurs chutes, réparer leurs brèches, se purifier dans les eaux lustrales du malheur, reconquérir le terrain perdu et courir à de nouveaux succès ! Il en sera de même encore cette fois-ci, et les épreuves supportées par la France avec un courage et une résolution qui font Tadmiration de tous, seront couronnées d'une de ces glorieuses renaissances tracées par la main immortelle de Tartiste qui s'appelle Isaïe.

Hais nous ne saurions trop le répéter : cette renaissance est subordonnée à une condition sine qua non ; c'est que les regards des gouvernants, des fonctionnaires, des moralistes, de tous ceux qui ont qualité pour diriger l'esprit public, ne se détournent jamais de ce point noir qui n'a pas encore disparu de l'horizon. Pour reprendre possession de cette virilité qui est le palladium des civilisations stables, il est bien nécessaire de rallumer la lampe perpétuelle (2} de la sainteté, telle que nous l'avons définie et commentée d'après la Bible. Or le Judaïsme, en ayant à la fois la tradition et le dépôt, ainsi que nous croyons l'avoir démontré dans notre examen ethnologique, manquerait à l'une de ses obligations de race s'il ne les faisait servir au progrès moral, en échange des bienfaits dont il est redevable, depuis tantôt un siècle, à la société, à la société française en particulier. Mais comment s'acquitterait-il de cette dette sacrée, s'il ne savait conserver, pures et sans tache, les mœurs patriarcales, mosaïques, prophétiques et rabbiniques? Malheur à lui, s'il allait troquer la tunique du chaste Joseph contre la chemise de Nessus, inoculant le virus des passions violentes et brutales !

§ 4. Le progrès matériel. Le bien-être physique.

Le dernier élément constitutif du progrès est sans contredit le bien-être matériel, considéré non pas isolément, mais dans ses rapports avec le progrès intellectuel et moral. Cette liaison,

(I) iMle, IV, 5. (9) L6tU., VI, G.

234 PIŒMIÊKE PARTIE.

nous avons en déjà Toccasion de la mettre en évidence dans notre exposé dogmatique (1). L'un des points les plus originaux de la doctrine biblique consiste dans le solide établissement de Talliance des biens du corps avec les biens de Pâme, alliance que Tantiquilé païenne affirme à son tour dans Tadage bien connu : Mens sana in corpore sano^ mais que le monachisme d'abord, le positivisme ensuite, se sont efforcés de scinder pour en faire deux puissances rivales. La Révélation déclare donc bien haut que le bien-être temporel, la large satisfaction des besoins du corps, Tabondance et Texceltence des produits de la nature, servent de supports à nos facultés intellectuelles et morales. Nous ne reviendrons pas sur les textes nombreux et précis qui proclament la nécessité de cette alliance. Les promesses messianiques en sont pleines et comme imprégnées (2). Le bon sens et la raison universelle nous disent, de leur côté, que, la Providence ayantjugé à propos de faire de Thomme une intelligence servie par des organes, ilest juste, conforme à la volonté d'en haut, de prendre soin de ces derniers, de les entretenir en bon état, de leur donner tout ce qu'ils sont en droit d'exiger, non-seulement pour leur conservation propre, mais encore, mais surtout en vue de servir d'étais à Tédifice psychologique. D'accord avec le sens commun, le Judaïsme se garde donc bien de venir se mettre en travers des efforts déployés par les peuples comme par les gouvernements pour l'amélioration progressive de la condition matérielle. La multiplication des biens de la terre, Télévation graduelle du niveau du bien-être physique, l'émancipation du prolétariat des servitudes de la misère, sont annoncées, prévues par Moïse et les prophètes. Pour nous servir d'une expression familière du Talmud, nous dirons qu'il ne déplaît pas au Judaïsme de posséder les deux mondes, de jouir du présent sans préjudice de la béatitude éternelle (3). Celte tendance de la Révélation se manifeste dès le début : elle est

(l) Voy. notre Providence et Rémunéra- LIV, 1-4 et H -15; LX, 1-6 ei 131-17; lion, p. «58-27i. LXI, 3-7; LXIl, 8 et 9; LXV, §0-«.

(â) liAÏe, XLV, U; XLIX, §3; LU, 1; (s) Talmud, HoraToth, 10.

très-apparente déjà dans Thistoire des palriarclies, qui ne témoignent nulle répugnance pour le bien-être de leur famille, ni pour la considération que donne la fortune noblement acquise et dépensée. Si Jacob y met tant d'ardeur, s'il applique h ce bat toute la puissance de ses facultés, c'est qu'il veut gagner Tindépendance si nécessaire à l'accomplissement de la tâche complexe de la perfectibilité humaine.

Grâce à ces prémisses, il nous sera facile maintenant de tracer les limites du progrès matériel. Soutenir Télan des facultés pensantes, en activer les ressorts, pousser toujours en avant dans la voie de notre affranchissement des servitudes corporelles, aider à la réalisation du pontilicat spirituel dévolu non plus à une caste, mais à tous les serviteurs du vrai Dieu, voilà la part qui lui revient dans le grand œuvre de la régénération universelle. Belle part, noble mission ! mais plus facile à formuler qu'à mettre en pratique. L'homme peut-il commander à la matière, lui dire, comme Dieu à la mer : «Tu iras jusque-là, ici tu briseras l'orgueil de tes flots (1) ! » Peut-il toujours résister au charme de ses puissantes attractions, au mirage de ses splendeurs modernes, au regard fascinateur d'une déesse si pleine de grâces et de volupté? Cependant, malgré ces difficultés, l'union du progrès matériel avec le progrès moral n'est plus une simple utopie. Elle commence à devenir une réalité, un fait de plus en plus perceptible, grâce à un mouvement qui s'opère en double sens et qui doit se résoudre finalement dans un point de rencontre. D'un côté, l'instinct des masses les porte à gravir résolument les échelons du bien-être; de l'autre, les classes déjà émancipées tendent une main amie à la vile multitude pour l'aider dans celle ascension. Par cette conduite elles ne font qu'imiter Celui qui réside dans les hauteurs suprêmes et qui se plaît à résider auprès des esprits humbles et écrasés pour les raviver et les réconforter (2) . N'exagérons donc pas outre mesure les difficultés du problème social. Est-il d'ailleurs une seule grande question, un seul fait humanitaire dont l'enfantement n'ait pas été

:i) Jok, XXXVllI, 11. (s) iMTe, LVII, 1».

236 PHENIÉRE PARTIE.

plus OU moins laborieux, accompagné de cris et de gémissements? Ne nous berçons pas du vain espoir de nous débarrasser de celle sueur que Dieu infligea comme cbâtiment à Adam et, par lui, à tout le genre humain. Â chaque époque son labeur ; à chaque génération sa besogne ; à la nôtre la conciliation du progrès matériel avec le progrès moral, la tâche de les faire concourir dans une juste mesure à Taccomplissement de ce desideratum.

Tels sont, si nous ne nous abusons, les trois éléments primordiaux qui entrent dans le mécanisme du progrès : progrès intellecluel par Tinstruction, progrès moral par l'équité sociale et par la pureié des mœurs, progrès matériel par le double effet de la diminution de la misère et de Taugmentation du bien-élre. Voilà trois colonnes qui ne sont pas sans analogie avec celles que la Tradition nous a désignées sous les trois noms de « vérité, justice et paix (i) ». En effet, la vérité jaillit de instruction, la justice est la base de la morale, comme le bien-élre est le fondement de la paix sociale. La raison humaine ne laisse pas de leur rendre hommage ; elle est aussi digne que capable de les comprendre; elle en poursuit la réalisation avec une ardeur toujours croissante. Si à ses ressources propres elle voulait joindre le précieux concours que lui offre la Révélation, elle éviterait plus d'un écueil, elle serait moins exposée à verser dans les mauvaises ornières, ou bien à revenir sur ses pas, ou enfin à céder au découragement, conséquence fréquente de Tinanité de ses efforts isolés.

RÉSUMÉ DE LA TUl^ORIE DU PROGRÉS SELO^ LE JUDAISIIE.

Il nous parait opportun de résumer dans ses points principaux Tétude à laquelle nous venons de nous livrer sur les caractères essentiels du progrès.

1" Définition du progrès. — Sur ce premier point, on ne

(I) Aboth, I, Miichna finale.

pourrait, ce nous semble, conlester roriginalilé de la conception biblique et traditionnelle, si différente de la thèse émise et développée par la spéculation rationnelle. Tandis que celleci se figure et nous représente le progrès comme une marche en arant, devenue le mot d'ordre, on le sait, de la plus jeune des nations modernes, se souciant fort peu du passé, lui tournant le dos pour fixer d'un œil ardent une étoile imperceptible, une lumière qui ne perce que bien faiblement Tépais et sombre Yoile de Vayenir, la Révélation nous offre son flambeau allumé à la lumière du premier jour, éclairant notre route sur tout son parcours. Ce phare, aussi ancien que le monde, est doué d'une propriété double : il est tout à la fois fixe et mobile ; flxe parles incomparables qualités de sa lumière, par la transparence de sa nature comme par la puissance infinie de son rayonnement; mobile par la diversité de ses mouvements, par la position successive de ses feux, par les jets variés de sa clarté, par la série de ses croissances et de ses dégradations. C'est comme une lampe perpétuelle, guide infaillible de l'homme au milieu de ses tâtonnements; grâce à elle, nous sommes toujours sûrs de retrouver notre chemin, en dépit des obstacles que nous y amoncelons comme à plaisir. Nous y trouvons une allusion dans cette belle prophétie d'Isaïe : « Alors la lumière de la lune sera semblable à celle du soleil, cl la lumière du soleil atteindra sa septième puissance, pareille à celle des sept jours de la création (1). » Qu'est-ce à dire? Que la propriété de la lumière, invariable dans son essence, n'exclut pas la variété des formes, les conditions modifiables de la dimension et delà progression. Et la Tradition nous dit dans un sens analogue : « La lumière du premier jour, trop vive pour notre faible organe visuel, fut mise en réserve par Dieu et destinée à éclairer les justes dans le monde futur [i). » N'est-ce pas clairement désigner le progrès, la marche ascendante de la perfectibilité, qui se développe en raison directe de l'irradiation du foyer de la révélation primitive ?

2* Marche du progrès. — Quant à la marche du progrès,

I) iMlf, XXX. 9G. (3) Deréichilh Rabba, lect. 3.

238 PREMIÉIŒ PARTIE.

c'est moins dans la doctrine que dans Thistoire qu'il importe de réludier. Or les faits nous démontrent avec évidence que cette marche n'est pas une marche toujours droit en avant, à laquelle les nombreuses évolutions et révolutions sociales viennent de temps en temps infliger d'éclatants démentis. Non, le progrès ne procède pas par étapes régulières et suivies; il a des bonds capricieux ou, pour mieux dire, il se meut avec cette liberté qui caractérise les forces morales. De là des défaillances plus ou moins profondes, suivies de réveils subits, ou bien des périodes de prospérité venant échouer brusquement contre des écueils inaperçus. Faut-il en conclure que ce vaet-vient de l'histoire, que ce flux et reflux des événements sont le produit inconscient du hasard ? Non, certes, ils sont soumis à rinfluence d'une loi supérieure qui domine au moral comme au physique : c'est la loi d'action et de réaction dont il est impossible de nier la présence au milieu des péripéties de l'histoire sainte, bien que, nous ne faisons aucune difflcuUé de le confesser, nous soyons loin encore d'en saisir le mécanisme secret. Nous savons seulement que ces mouvements de la matière historique ne sauraient ôlre réglés comme ceux du pendule, par cette raison majeure que ce sont les pulsations du libre arbitre. A cet égard, il y aura toujours divergence entre le domaine de la sensation et celui de la volonté. Ce qui est certain, c'est que la loi d'action et de réaction peut seule nous expliquer les nombreuses vicissitudes du peuple de Dieu, ses grandeurs et ses décadences, ses éclipses et ses aurores, ses défections et ses repentirs, ses écarts et ses retours. Ces retours, nous l'avons vu, ne sont pas autre chose que la rentrée sincère et décidée dans la voie du progrès, et c'est pour ce motif qu'ils sont l'objet d'exhortations si pressantes et si fréquentes de Moïse à Malachie, depuis Malachie jusqu'à la fin du cycle de la Tradition (1). Ce mouvement d'action et de réaction, aboutissant flnalement au retour à Dieu, c'est-à-dire au retour à la vérité révélée et à la lumière originelle, n'est-ce pas au figuré la marche circulaire, le mouvement de rotation

(l) Voy. plai liant, p. 149-1 S4.

qui est celui de tous les corps célestes? n'est-ce pas un trait d'union entre les globes que Dieu a créés pour sa gloire et Thumanité qu'il a façonnée pour raconter ses louanges (i) ?

3** Alliance du progrès individuel avec le progrès social. — Eorisageant ensuite le progrès sous ses deux aspects généraux, individuel et collectif, nous avons été amené ù constater leur liaison intime et, par suite, le danger de les séparer en fait. La société vit de solidarité et de mutualité : que l'individu doive poursuivre avant tout son amélioration personnelle^ c'est ce que tout le monde reconnaît, et le Judaïsme l'aftirme hautement; mais il ne faut jamais perdre de vue le bien-être général, la prospérité commune, sauf à la société à restituer à ses membres, travaillés et achevés, les matériaux du progrès quMIslui ont fournis; à leur rendre, si Ton peut se servir de cet exemple, à l'état net ce qu'ils lui ont livré à l'état brut. C'est ainsi encore que les vapeurs de la terre montent vers le ciel, se résolvent là-haut en pluie bienfaisante, redescendent ensuite pour imprégner le sol de leurs vertus fécondantes, en dispensant partout la nourriture <et la vie. Il n'en est pas autrement dans le monde moral : les qualités isolées, les vertus particulières concourent ensemble à la fécondation spirituelle, dont la force d'expansion s'insinue par tous les pores dans le corps social. C'est pour ce motif, sans doute^ que le voyant inspiré compare la parole divine à la pluie et à la neige, participant aux enfantements de la nature (2). Plus on médite sur les analogies de la vie physique et de la vie morale, plus on est frappé de la multiplicité de leurs rapports : c'est qu'en (in de compte il n'y a qu'une création unique, le ciel et la terre, c'est-à-dire l'esprit et la matière étant appelés à la coexistence (3).

Croire à la métamorphose de l'homme en ange ou en archange, c'est se repaître d'une chimère. Non, la boîte de Pandore n'est pas près de se fermer ; tant qu'il y aura des sens et des organes matériels, il y aura des passions, des convoitises,

(l) iMTe, XLIII, SI. (3) l8«Te, XLVIII, 13; of. Talmnd, Ha-

(i) Isaîe, LV, 10 et II. gviga, 15.

2iO PREMIÉUE PARTIE.

des excès de la chair. La légende du Yetser Harâa n'est pas un mythe, elle est une constante réalité. Mais cela ne saurait nous interdire l'ascension des sept degrés de cette échelle morale (1) que tant de générations ont tour à tour montée ou descendue. Dressée, dès les âges primitifs pour Tusage d'Adam, de Noé, d'Abraham et de Moïse, elle n'est pas moins apparente, pour l'historien philosophe, dans le monde profane, en rapport avec les grands événements qui ont pétri et transformé l'humanité, avec ces époques célèbres qui s'appellent : domination asiatique, civilisation grecque, centralisation romaine, rénovation opérée par le christianisme, incubation du monde moderne par l'invasion des barbares, réformation et renaissance inaugurant l'ère de la raison émancipée, affranchissement des peuples entrepris et à peu près réalisé par la Révolution française. Sur cette échelle, comme sur celle de Jacob, le mouvement est permanent : les uns montent, les autres descendent (2) ; mais elle n'offre aucun point d'arrêt. Quant au mouvement oscillatoire du progrès, nous croyons l'avoir suffisamment mis en lumière par la loi d'action et de réaction morale, substituée à la thèse antique et fatale de la grandeur suivie de la décadence. Autant celle-ci est un engin de destruction, autant celle-là contient la rosée de la résurrection ; avec elle, les éclipses morales ne sont pas des extinctions, et les défaillances de l'esprit et du cœur n'anéantissent pas toute énergie virile. Consolante perspective pour Israël, notre héritage, comme pour la France, notre patrie !

4° Organisme du progrès. — Après avoir étudié le progrès dans sa marche comme dans ses aspects extérieurs, il importait de l'observer dans son mécanisme interne, de nous rendre compte de ses organes. Interprète de la morale révélée, nous devions en chercher les éléments dans cette partie de l'Écriture qui pouvait le mieux nous en fournir l'indication, c'està-dire dans les prophéties messianiques. Les textes qui en

(l) Voy. plu haat« p. 307.

(3) Genèse, XXVIII, 19, 13 tS'^'ini'i'î Û'^bir.

IIVTRODUCTION GÉNÉRALE. 211

sont la lamineose expression nous ont désigné les trois colonnes da progrès sons la triple forme de la perfeclibilitë spiritaelle, morale et matérielle. La première a pour base la connaissance de Dieu, prise dans le sens le plus large, la connaissance de Dieu se dégageant de toutes les branches du savoir humain, s*appuyant sur Tétude de la matière non moins que sur celle de Tesprit, s'élendant aux sciences naturelles, physiques, chimiques, astronomiques, aussi bien qu*à la spéculation métaphysique, aux produits de Timagination, à la culture du beau comme à la conception du vrai. Nous en ayons conclu que rinstrnction, dans son acception générale, est la clef de voûte du progrès. Ceci nous a conduit à rendre hommage aux généreux efforts, tentés de nos jours en vue de Textension indéfinie de rinstrnction populaire : tout en faisant nos réserves contre Tesprit trop utilitaire qui semble présider à cet enseignement , sans épouser les passions de Tesprit clérical, revendiquant à son profit exclusif le monopole de l'éducation, afin de la maintenir dans la tradition et dans les tendances de sacristie, nous ne saurions approuver davantage les prétentions de la direction laïque, non moins exclusive que sa rivale. Pas plus que celle-ci, elle n'échappe aux conséquences de la partialité, d*un penchant trop prononcé pour le positivisme, d'une aversion nullement cachée pour tout ce qui n'est pas du domaine de la vie pratique ou de la raison. De là certains résultats fâcheux, funestes pour la moralisation des masses, invoqués, non sans raison, par les adversaires de l'éducation laïque telle qu'elle est organisée. La solution du problème n'est pas des plus faciles, nous en convenons d'autant plus volontiers que la Bible semble l'ajourner à l'époque messianique. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'alliance de l'instruction sacrée avec l'instruction profane, des idées thëologiques avec les idées rationnelles, n'est pas étrangère à cette solution.

Rappelons ici qu'au point de vue de la Révélation, l'instruction renferme deux facteurs qu'on ne saurait séparer, pas plus que le progrès individuel du progrès collectif. Dans la langue biblique, ces deux facteurs s'appellent a apprendre et ensei-

gner (i) {'^^ekh^ nrobb) », c'esl-à-dire travailler simultanément à sa propre perfectibilité et à celle d'aulrui, faire en sorte qu'elles se servent réciproquement de levier. Cette mutualité est une des lois dominantes du monde moral, et nous en retrouvons les traces dans toutes les évolutions humanitaires.

Le progrès moral proprement dit est venu, à son tour, nous montrer les rouages et les éléments qui le composent. D'un côté, la justice, la paix, la charilé, la fraternité universelles; de l'autre, les bonnes mœurs, base fondamentale de l'amélioration individuelle. Nous avons rendu justice aux nobles conquêtes réalisées dans la première de ces deux voies : la philanthropie s'exerçant sur la plus vaste échelle, la charité renversant toutes les anciennes barrières, pénétrant dans les réduits les plus obscurs, franchissant les continents et les mers, opérant la fusion des nationalités les plus diverses, s'avançant jusqu'au milieu des champs de bataille, arrachant à Tange de la mort les victimes du combat, répandant sa douce influence comme une manne céleste en plein désert, se faisant toute à tous et ne prononçant jamais le mot assez (3). Mais, tout en nous empressant de signaler ces beaux résultats, miracles de l'amour de l'humanité, nous n'avons pu ne pas constater la distance qui les sépare encore du desideratum messianique. Loin de transformer l'épée et la lance en faucille et en contre (3), on s'ingénie à forger de nouveaux engins de destraction, doués de la terrible faculté de centupler la dévastation et la ruine. On se vantait d'en avoir fini avec le dieu Mars, et la guerre est venue sévir avec une nouvelle fureur, et la force brutale a regagné en un jour toutes les positions si péniblement conquises sur elle, et les nations se sont livrées avec an redoublement de violence à toutes les horreurs de l'inrasion et du carnage. Frappée de stupeur, passant de l'outrecuidance au désespoir, la raison publique a plus d'une fois fléchi sous le poids des événements, toute prête à s'écrier avec Brutus : a 0 progrès, ô perfectibilité, tu n'es qu'un mot! » Nous ne la

(I) Abolh, IV, 6; Rituel. Ahaba Rabba. (s) Ii^ïe, U, 4; MIchéf, IV, 5.

(i) Màlachie, Ifl, 10, in ibi ^7,

INTRODUCTION GÉNÉIULE. 243

sniTrons pas dans ses défaillances ; offrons-lui le secours de la Révélation qu^elle a accablée de ses dédains dans ses moments de prospérité; tendons-lui cette ancre de salut qui nous a tant de fois sauvés nous-mêmes du naufrage. Accepter de confiance cet appui solide, renoncer à la folle prétention de se substituer à la Providence, reprendre sous l'inspiration révélée la tâche civilisatrice qu'elle s*étail vainement flattée de remplir à elle seule, renoncer au rôle ambitieux de créateur pour se contenter du titre plus modeste, mais mieux approprié h sa nalure, de collaborateur de Dieu dans le Maassé Beréschith (i), voilà les conseils et les enseignements qu'y puisera à pleines mains la raison dévoyée.

Nous espérons aussi avoir suffisamment mis en lumière l'importance du dernier élément du progrès moral. La sainteté des mœurs est à la dignité personnelle ce que sont Tamour et la charité au progrès humanitaire, un véritable ange gardien. N'est-ce pas le sentiment.de la pudeur qui différencie Thomme charnel de la hôte ? N'est-ce pas la chasteté qui sert d'auréole à ce limon de la terre fait à l'image de Dieu? N'estce pas la conscience de cette vertu préservatrice qui se réveilla la première dans le cœur d'Adam et d'Eve déchus (2) ? La civilisation pourra-t-elle obéir à la voix de ses aspirations, exécuter son ascension vers les hauteurs de l'idéal, si elle tratne après elle la lourde chaîne des mauvaises mœurs, retenue ici-bas par les perfides attaches de la corruption? Est-il possible de prendre l'essor avec des ailes brisées ou clouées à la porte de Tétable? L'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire moderne, ne renferment-elles pas le triple témoignage des conséquences fatales de la dissolution des mœurs? Un mile, mais terrible avertissement n'a-t-il pas été donné naguère à la société? La virilité dans la guerre n'est-elle pas solidaire de la virilité dans la paix, dans la vie de la famille et de la dlé? Lorsque celle-ci n'est plus ce qu'elle doit être, quand elle est atteinte dans sa sève vitale, celle-là n'est-elle pas à son

j; Talmad, Schabbalb ; cf. Raschi; (j) Genèsr, III, 7.

Eiode,vni, 14.

tour amoindrie, frappée de paralysie? 0 pudeur, 6 chasteté, saintes vertus bibliques, aiguillons de la vertu, flambeaux de la dignité humaine, rallumez votre foyer éteint par les courants d*un sensualisme effréné, chassez le souffle impur qui a fait tant de ravages, faites disparaître cette gangrène morale qui s'attaque aux sources mêmes de la procréation, éloignez de nos générations ce calice d'amertume vidé jusqu'à la lie, ressaisissez hardiment le sceptre du gouvernement, ranimez, restaurez le culte non pas de la vestale antique, qui ne put rien sauver, mais de cette vestale biblique qui ne demande ni autel ni sacrifice, se contentant de la pureté des cœurs et de la virginité des âmes (1). Dépositaire de ces saintes traditions, écrites dans ses livres et gravées en caractères ineffaçables sur son arbre généalogique (3), le Judaïsme a le double devoir de les propager par son exemple comme par ses enseignements, de servir de guide aux peuples dans cette ascension vers la montagne du Seigneur.

Enfin, le troisième élément constitutif du progrès, le développement du bien-être matériel, qui est au premier rang dans les préoccupations de la société actuelle, n'a pas moins sa place et son expression dans la théorie du messianisme. Le comfort et les jouissances temporelles réservés aux justes de cette époque idéale y sont dépeints dans des tableaux splendides, mais avec cette restriction que le bien-être physique reste subordonné aux besoins intellectuels et moraux. Les satisfactions corporelles sont le moyen ; mais le but, c'est l'affranchissement graduel de l'homme des servitudes de la matière. Si ce but est poursuivi par les masses comme par les classes dirigeantes, si la société marche, enseignes déployées, dans cette voie de l'émancipation corporelle, tout est pour le mieux. Mais il en est tout autrement si l'on abuse de ces biens terrestres, si on les jette en proie aux appétits brutaux, à la convoitise bestiale; il y a non-seulement déviation, mais përil social. C'est alors que vient se poser la question sociale, cette redoutable inconnue, ce terrible sphinx de nos jours, mena-

(1) Psaumes, Ll, 13. (3) Voir plu haut.

çant, lui aussi, de dévorer tous ceux qui ne savent pas répondre à ses énigmes. Il suftit cependant de la poser dans les termes dont se sert rËcriture, de reconnaître deux faits connexes dans le double travail d'amélioration et de moralisation, de ne jamais séparer le corps du cœur et de Tâme dans Télévalion de la condition populaire, pour que le problème perde beaucoup de son aspect effrayant. Non, cetle âpreté de jouir, de posséder, de passer le niveau sur toute supériorité, n'aura plus les mêmes dangers le jour où les classes élevées donneront Texemple de Talliance du progrès matériel avec le progrès moral. Peut-être sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les cruels avertissements contenus dans nos désastres ne passeront-ils pas inaperçus. Ne nous ont-ils pas montré à nu Finanité des trésors, des richesses, des produits magiques d'une civilisation raffinée? Que de splendeurs réduites à néant, disparaissant dans l'incendie allumé par une main ennemie!

Ce qu'il faut encore remarquer, c'est qu'ici non plus le progrès collectif ne sépare jamais sa cause de celle du progrès individuel, faisant jaillir le bien du concours des efforts généraux et particuliers. Il faut, d'un côlé, que la défiance des masses soit remplacée par la confiance; de l'autre, que l'égoisme, l'esprit de conservation des classes émancipées s'allie à un surcroît de sollicitude pour les intérêts du plus grand nombre. Oui, à mesure que les heureux de la terre s'inspireront davantage des procédés de la Providence, les déshérités se dépouilleront de plus en plus de leurs sentiments de haine et d'envie, arboreront le drapeau de la réconciliation, de la gratitude et de la paix. La paix seule peut guérir les plaies sociales, faire tarir les sources empoisonnées des haines qui arment les plébéiens contre les patriciens. Paix ! paix ! s'écrie le Seigneur, à ceux qui viennent de près ou de loin (i).

En sommes-nous là? Qui oserait le prétendre? L'exposé auquel nous venons de nous livrer nous éclairera sur les difficultés d'une tâche aussi complexe ; il servira à nous mettre en garde contre les dangers de l'illusion, et aussi contre les

(1) iMie, LVir, 19.

346 PREMIÉRB PARTIE.

conséquences du découragement. Il combattra celui-ci par rénumération des conquêtes obtenues dans la sphère du progrès ; il nous préservera de celle-là par Tindicalion du chemin qu'il nous reste encore à parcourir dans celte marche ascensionnelle.

Nous croyons ne pouvoir mieux résumer Tesprit de celle étude comparative entre le progrès moderne et le progrès selon la Révélation, que par Tapologue suivant : « Rabbi Yeho- « schoua Ben Hanania, Tun des plus illustres Pères de la « Synagogue, voyageant un jour dans un pays inconnu, se il vit arrêté tout à coup par une bifurcation. Apercevant un « enfant, il lui demande son chemin. — Le^deux routes, lui « répondit Tenfant, conduisent également à la cité; mais Tune « est proche et éloignée ; Tautre, éloignée et proche. Sur la « foi de cette indication, le rabbin prit le premier chemin, tt qui le conduisit effectivement, et en peu de temps, aux « abords de la ville. Mais, arrivé là, il rencontre tant d'ob- « stades, de clôtures, de barrières, desentiers qui se croisent « et se mêlent, qu'il se voit forcé de revenir sur ses pas. — « Pourquoi, dit-il à Tcnfant, m'as-tu trompé en me désignant « ce chemin comme le plus court? — 0 Rabbi, réplique le « malicieux adolescent, je vous ai bien prévenu qu'il est pro- « che et éloigné. Prenez l'autre, moins facile, moins praticable « en apparence, cl vous arriverez plus sûrement, voire même « plus rapidement à voire destination (1). »

Oui, la Révélation et la raison ont toutes deux la prétention de nous guider dans cette voie mystérieuse. Mais, tandis que la dernière prend par le chemin court et hng^ la première choisit l'avenue qui est longue et courte. Qu'arrive-t-il ? Ceux qui se fient aux inspirations de la raison se sentent bien des fois arrêtés par des obslacles imprévus, se voient forcés de revenir sur leurs pas, perdant tout le bénéfice d'une course trop rapide. Leur aveugle confiance dans un itinéraire errooé devient leur châtiment : ils se heurtent contre des difficultés dont rien ne leur avait donné l'idée ; ils éprouvent une dé*

(l] Talmnd, Eronbin, &~.

ceplion si amère qu'ils renoncent à la partie. Combien son t mieux inspirés ceux qui ne s'en rapportent pas aux indications données à la légère, qui ne se bercent pas du chimérique espoir de parcourir un chemin semé de fleurs! Éclairés par rexpérience, nous voulons dire par la Révélation, qui est la meilleure des expériences, puisqu'elle a fourni la plus longue carrière, ils se munissent des instruments "propres à leur faire surmonter les périls d'une traversée pleine d'incidents orageux. S'ils sont arrêtés de temps en temps, tantôt par leurs passions personnelles, tantôt par celles de leurs semblables, ici par des événements imprévus, là par des tendances générales, qui envahissent le domaine de l'humanité avec une furie égale à celle des vagues de l'Océan, ils n'en sont ni étonnés ni découragés. Reconnaissant dans ces épreuves les agissements du Yeizer Harâa^ non moins que l'influence inévitable de la mobilité humaine, ils tournent les écueils qu'ils ne parviennent pas à supprimer, ils se résignent aux longueurs et aux détours du chemin, convaincus qu'une fois arrivés au bout du plateau, ils pourront substituer au regard toujours tendu et fixé en avant ce coup d'œil circulaire qui embrasse tout à la fois les coins opposés de l'horizon, l'avant et l'arrière, le passé* et l'avenir. Et cette hauteur, c'est la sainte montagne entrevue par Isaïe, désignée par Michée, appelée à devenir le rendez-vous général des nations disant : « Montons vers la montagne du Seigneur, vers le temple du Dieu de Jacob (1). »

CONCLUSION. — Division de la morale en dedx parties,

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