‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 21 sur 71 · RÉSUMÉ DE LA THÉORIE MORALE DE LA PAROLE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE LA THÉORIE MORALE DE LA PAROLE

La boone parole est ce qu'il y a de plus désirable ; la mauvaise parole, ce qu'il y a de plus détestable.

(Valkra Rabba, sect. 33.)

Après avoir envisagé sous ses différents aspects, beaux et laids, gais et tristes, attrayants et repoussants, le puissant organe de la parole, il importe de résumer, en les condensant, les enseignements qui découlent de notre exposé contradictoire, et qui Tout été dans l'admirable sentence proverbiale : a La mort et la vie sont au pouvoir de la langue (2). » Oui^ tant qu'elle reste fidèle à sa céleste origine, messagère de la Providence à l'instar des anges et des archanges, esprit qui parle (3), elle est la vie. Auxiliaire de la parole révélée, aussi habile à en répandre la semence qu'à en distribuer les fruits, elle est une bénédiction. Quelle puissance peut être comparée à celle de la noble parole remuant les cœurs, faisant vibrer les cordes intimes, nous pétrissant comme une pâte molle entre les mains de l'artiste inspiré, nous faisant passer par les sensations les plus diverses, par les émotions les plus opposées, de la haine à l'amour, delà colère à la pitié, de l'indignation à la bienveillance, de l'horreur à l'admiration, de l'apathie à l'enthousiasme! Fille de la parole de Dieu, elle est créatrice à son tour, opère des miracles, miracles de charité, de piété, de vertu et de bienfaisance. Pareille aux envoyés de Dieu, elle sait à son gré enfler ou abaisser les flots, calmer ou exciter

(1) Osëe, U, 10. (5) Geoèse, II, 7; Ookelos, ibid.,

(«) Proverbe», XVJ, 31. vSAtQT^ n^b.

970 BtcxttMm rAms.

hn fHffutn popfilaîn»s, en précipiter les BoaremeiiU Ters k ImiI ^o>He ie propose. Ce professeur qoi, d« ham de sa chaire, Y«l(^ariMs les mystères des scieoces pbysiqaes on mélaphyslqaes, les expose dans n langage dair, liapide, accessible à tontes les intelligences, n*esl-it pas nn organe de la parole de Dieu? Ce d6fensear da bon droit, ce cbampion de la TcoTe et de Torphelin, cet avocat qui plaide la cause de la faiblesse contre la force, de la vérité contre le mensonge et la perfidie, ce t^ir honuê dicendi peritus que le paganisme a connu, n'est-il pas Téloquent interprète de la parole de Diea? Et ce tribun, cet orateur politique, pérorant snr un plus vaste théâtre, parlant au nom de la patrie, de la prospérité nationale, de Taméliornlion de la condition des masses, de la revendication des droits de Thomme, n'esl-il pas un écho de la voix sacrée? Knftn ce prédicateur, organe des intérêts moraux et religieux, s*ndressant & nos aspirations les plus élevées, nons prodiguant les enseignements de la théodicée et les leçons de la morale révélée, nous détachant doucement ou violemment des pass4'ens mondaines, des affections sensuelles, guérissant nos blessures avec un instrument non moins efficace que la lance d*Aclillle, nous transportant subitement dans les régions immaculées du spirituel, de TinAnl, n'est-il pas une de ces langues do feu (1) semblable & celles des séraphins et des saintes HdYoth (9). Et si, descendant de ces hauteurs, arrêtant nos regards sur dos scènes plus modestes et plus humbles, nous les portons sur cot instituteur qui inculque aux enfants les premières nations du vrai , du bien et du beau moral , en leur fhlsanl épelor ces mots de religion, de vertu, de devoir, qui fbrmont lo mot d'ordre de la vie, ou sur cet homme du peuple, pt^n» do ftimillê, qui endoctrine les siens, ou sur cet ami du pnuvnp qui fait appel & la chanté de tous, ou sur ce promoteur do la paix préchant partout l'union ou la concorde, ou enfin snr ce citoyen loyal qui met son expérience et son jugement à Di disposition de tous ceux qui viennent y recourir, ne reconnai$$oi-vous pas on eux de vrais serviteurs de la parole « des

(0 IS«liM«, 0.1V« 4« {i) ÈikUtIv Hl, tt m 13.

LA MORALE INDIVfBUELLB. 371

anges, comme les qaalifie le Psalmisle, forts, vaillants, exë^ entant avec intelligence les ordres de la divinité (1) » ?

Mais voici maintenant le revers de la médaille. En face de celte statue de la sage Minerve vient se dresser la tête de la Méduse; à cété du cordial se distille le venin subtil de la parole malfaisante, brandon de discorde, engin de perdition, mine toujours prête à faire explosion, Saturne dévorant ses propres enfants, machine infernale vomissant la malédiction et la mort, rinjure et la haine, la calomnie et la médisance, se mettant au service de toutes les mauvaises passions, provoquant Tagitation et la tempête, se trahissant par ses allures étranges, ici se creusant une voie souterraine comme la taupe, là procédant par bonds, par soubresauts de bête féroce, plus terrible que les roulements du tonnerre, que les grandes voix de la mer en fureur. Cet immense contraste n*a pas échappé an génie sagace de nos sages, qui ont su en tirer la moralité dans la parabole que voici : ce Rabbi ordonna un jour à son dômesa tique de lui apporter le meilleur morceau de la boucherie, a et celui-ci lui rapporta une langue. Le lendemain il lui dit « de chercher le pire morceau de viande, et il rapporta encore « une langue. Comment se fait-il, lui demanda Rabbi, que la « langue soit tout à la fois ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il a y a de pire? C'est que la bonne parole, répliqua le valet, est « ce qu'il y a de plus désirable, de même que la mauvaise paa rôle est ce qu'il y a de plus détestable (2). » Profonde vérité, applicable à la parole comme à tous les dons qui nous sont directement octroyés par Dieu ; ils ne sauraient être ni bons ni mauvais à demi : conformes à leur principe et à leur destination, ils tendent et nous conduisent à la perfection. Détournés de leur but et conservant dans leurs déviations mêmes une étincelle de cette flamme incandescente qui est comme l'essence des prérogatives divines, ils ne peuvent que dégénérer en fléaux^ pareils à ces météores dont l'influence bénigne ou maligne laisse des traces profondes sur son passage.

Mais s'il en est ainsi , nons arriverons à un résultat , à nne

(1) PuMinei, cm, iO. . (i) VftXkn lUbba, mm. U.

conclusion qui ne sera pas du goûl de ces moralistes timorés pour qui le but de Téllnque, c'est Téquilibre des facultés et des passions. Que Ton n*espère donc pas une juste et sage pondération entre les avantages et les inconvénients de la parole, telle que la désirent les esprits méticuleux, les partisans d'une neutralité qui n'est souvent qu'une paralysie déguisée, en désaccord sur ce point avec la Révélation non moins qu'avec la réalité des choses. Sous le rapport dogmatique comme sous le rapport moral, la Révélation ne se contente pas de ce que Ton appelle la médiocrité dorée. Nous Tavons vue naguère protester contre le système des compensations en matière de rémunération future, et préférer à l'élimination réciproque du mérite et du démérite la récompense du premier opposée au châtiment du dernier (1). Elle est donc conséquente avec ellemême en définissant la parole a instrument de vie ou de mort, » ou bien « le meilleur et le pire des aliments », suivant la Tradition. Il faut en prendre son parti : le dernier mot de la mission humaine n'est pas cette pondération si chère aux ëquilibristes moraux, plus ou moins entachés d'épicuréisme, mais le triomphe du bien sur le mal, fruit d'une lutte soutenue avec autant de courage que de persévérance. Or, pour que cette lutte soit sérieuse, digne du libre arbitre, il faut que le mal puisse produire tous ses effets, non moins que le bien ; il faut qu'ils parcourent l'un et l'autre toute la carrière du possible, sans quoi la lutte et, après elle, la victoire, resteraient incomplètes. On comprend dès lors ce double pouvoir de la parole, condition essentielle du duel qui doit aboutir à un succès glorieux ou à une défaite honteuse.

Eu ce qui concerne la réalité contemporaine, que nous apprend-elle à ce sujet? Elle nous donne son opinion dans le fait le plus saillant de la société moderne, dans cette ultima ratio qui se nomme la presse. La presse n'est-elle pas l'expression la plus éclatante de ce double pouvoir de la parole? N'est-il pas vrai que, suivant le point de vue sous lequel on l'envisage, nous montrant l'une ou l'autre de ses deux faces de Janus,

(l) Voyei notre Proviienee et HémunéraHim, p. 297-198.

nous voyons en elle ou un ange du paradis , ou un démon de l'enfer? D'un côlé, toutes les qualités, toutes les vertus, toutes les perfections : noble défense des bons principes, ardent plai^ doyer en faveur de Thumanité souffrante, diffusion de lumières intellectuelles qui poursuivent dans leurs derniers réduits les ténèbres de l'ignorance, de la superstition, du fanatisme. De l'autre, tous les vices, tous les crimes, toutes les furies : excitation à la discorde et à la haine, appel à l'esprit de révolte, provocation au désordre et à la destruction, torche incendiaire lançant les matières inflammables aux quatre points cardinaux. Que devient donc le principe d'équilibre au sein de ce double et violent courant? La meilleure preuve de son impuissance n'est-elle pas dans les difficultés insurmontables qui s'opposent à la réglementation de cet instrument de propagande, dans cette législation de la presse que Ion fait, que l'on défait et que l'on refait comme la toile de Pénélope, sans espoir de l'amener jamais à bonne fin? On aura beau faire : dans le choix des moyens propres à combattre l'excès du mal, le meilleur sera toujours de lui opposer l'excès du bien. La vie et lu mort con-* slituant deux attributs du langage, on ne saurait échapper à l'influence délétère qu'en Tétouffant sous la multiplication de ses actes bienfaisants. Là est la stabilité; là est le salut. C'est le libre arbitre qui le veut ainsi, le libre arbitre qui ne s'accommode de chaînes ni d'entraves d'aucune nature, qui n'approuve que les victoires remportées par la raison s'inspirant des données de la parole révélée. Moïse nous l'a dit le premier : a Regarde, je place aujourd'hui devant toi la bénédiction et la malédiction. j> La malédiction , c'est la mauvaise parole, déviant de la route du vrai et du bien, tombant de chute en chute, allant se corrompant et se dénaturant jusqu'à perdre tout souvenir de sa noblesse originelle, pour devenir ce rugissement de la béte qui n'a plus d'humain que le son. La bénédiction , c'est la parole servant d'expression aux idées , aux pensées et aux sentiments élevés, à la glorification divine, à l'instruction morale et religieuse, à l'enseignement littéraire et scientifique, à la défense du droit et de la loi, à l'invocation

de la charité publique et privée, et finalement à la sanction de nos actes externes et internes en les soumettant au jugement de la parole suprême, qui n'a cessé et qui ne cessera de reten* tir, pas plus que cette voix du Sinaï dont la sonorité est sans fin (1), répercutée par les innombrables voix de toutes les générations virtuellement présentes à cette manifestation universelle du verbe divin (S).

(1) Denidronone, V, I9, pjD'i vb^ -, o. (1) Deatéronone, XXIX, 13 et 14. Ruchi, md.

Page 1