CHAPITRE II. — Du rôle du sentiment dans la
morale.
Dans Tordre hiérarchique qui régit les facultés de l'âme, le sentiment vient immédiatement après Tintelligence et la complète. A-t-il un nom dans l'Ëcriture, sa place y est-elle bien marquée? Oui, puisque c'est le mot cœur qui lui sert de dénomination.
§ 1". Le cœur; sa signification dans la langtie biblique.
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C'est le cœur que Diea désire. (Talmud, Synhédrin, fol. 107.)
Avant tout, il importe de constater que dans la Bible le terme cceur emporte souvent un sens générique, embrassant, non-seulement les opérations multiples du sentiment, mais tout
(1) Aboth, II, 4. (i) IsaTr, LVII, iO.
LA MORALE iriDiVIDUËLLE. i83
Tensemble des facultés inlellectnelles. Nous en avons on premier lémoignage dans l'expression si souvent répétée a parler dans son cœur. » C'est par cette locution que Ton nous an- DODce la résolution de Dieu de ne plus submerger la terre par les eaux du déluge (1). Abraham (3), Ësaû(3), Jéroboam (4), Haman(3), parlent dans leur cœur. Il est donc considéré comme le promoteur des bonnes et des mauvaises inspirations. Nous remarquons en outre que lorsque le cœur y figure en compagnie de rflme, c'est lui qui a la priorité. Notamment en ce qui concerne Tamour de Dieu, il est toujours dit : « Aime Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme (6). » Faudra-t-il en induire à la supériorité du sentiment sur la pensée? Ce serait aller trop loin, et il vaut mieux y voir un simple hommage rendu à son influence prépondérante sur l'activité humaine, sur les manifestations multiples des faits internes et externes de la personnalité. C'est à ce point de vue limité qu'il faut se placer pour apprécier le rôle assigné au cœur dans les principaux monuments de la littérature sacrée, notamment dans les Psaumes et dans les Proverbes, où on lui attribue la plupart des actes qui s'accomplissent dans le for intérieur — délibération, détermination, résolution, attraction et répulsion. — Au surplus, sMl en est qui s'étonnent de cette extension indéfinie donnée aux mouvements du cœur, on leur répondra que c'est la tendance, le génie de la langue sainte, de rendre sensibles à tous les opérations les moins perceptibles se passant dans les profondeurs de la conscience. Bien qu'il ne soit qu'un organe physique, on a choisi le cœur comme le représentant de l'âme, parce qu'il est le centre des phénomènes vitaux, parce qu'il préside àla distribution des forces et des mouvemen ts corporels , parce qu'il est tout à la fois le point de départ et le point d'arrivée des fonctions physiologiques. On ne pouvait donc localiser d'une façon plus apparente la direction des mouvements intellectuels et
(1) G^ÉèM, Vlir, 91 . (5) Etther, VI, 6.
(i) ihid., XVII, i7. (6) Dealer., VI, 5; X, 1S; XI, ir; XXX.
(3) IHi., XXyiI, 41. 6 et 9.
(4) IRoif,XII, 16.
moraux, qu'en la plaçant là où s'élaborent déjà les mystères de la vie animale. Â cet égard, le cœur doit élre considéré comme Tintermédiaire entre l'esprit et la matière. Ce que nous en disons a été proclamé, nous sommes heureux de le constater, dans une circonstance des plus solennelles, par Tune de nos plus hautes illustrations scientifiques (1). Personne n'ignore que le rapport de l'âmeavec le corps est l'un des problèmes les plus ardus de la psychologie, transmis comme un mot d'ordre d'un siècle à l'autre, d'une école à l'autre. En désignant le cœur comme médiateur entre ces deux puissances adyerses, la Bible a su atteindre un résultat que la science est encore à rechercher, nous voulons dire la conception populaire de cette liaison indéfinissable.
Les attributions plus spéciales du cœur n'ont d'ailleurs été ni négligées ni méconnues par l'Ëcriture. Non, le sentiment et la sensation s'y trouvent rattachés dans des textes aussi nombreux que variés. Avant toutes choses, le cœur est la résidence de la passion , de ce fameux Yetzer dont nous avons fourni la légende (2) ; puis de l'orgueil, de la hauteur, de la fierté, de la yanilé (3), du courage (4), de l'obstination (5), de la peur et de la lâcheté (6), du contentement (7), de la joie (8), de la douleur (9), de l'envie et du ressentiment (10), du désir brutal et de la sensualité (il), de la dureté (13), de l'humilité, de la contrition (13), etc.
On voit bien, par ces exemples, que la Bible ne s'est pas trompée sur les vraies propriétés du cœur considéré comme
(1 ) Glande Beraard, Diteourt de réception à V Académie française, (i) Genèie, VII r, 91.
(3) Dealer., VIII, 14; ProT., XVI, 4.
(4) Dentér., Il, 30; Pt., XXVIl, 14.
(5) Exode, IV, 91; VIU, 11.
^6) LéYit., XXVI, 36; Dealer., XX, 8; iMie, VI, 10.
(7) ProT., XXVI, 90; I Roif, VIII, 66; EiUier, I, 10; V, ».
(8) 1 Chron., XVI, 10; Piftomes, XIX, 9; ProT., XIV, 30; XVII, 99.
(9) PrOT., XIV, 13; XV, 13; Iwiïe, LXV, 14.
(10) Deotér., XV, 10; I Samael, I, 8 ; XVII, 98.
(11) Nombres, XV, 39; Devt^.,X,l6; JérîSmIe, IX, 95.
(19) Êtéchiel, XI, 19; XXXII, 9; ISamael, XXV, 97.
(13) Ptaamei, LI, 19; UtU., XXVI, 41; Piaomefl, CXLVII, 3; Itale, LIX, 15; Psaomet, CIX, 99.
la résidence de la sensibilité; pas la moindre des nuances de cette faculté qui ait échappé à sa clairvoyance, qui ne s*y trcave clairement désignée. A cet égard, nous sommes heureux de constater que la langue de la Révélation est d'accord avec Tesprit des langues en général, tant anciennes que modernes. Tontes elles reconnaissent les fonctions multiples de cet agent organique du sentiment, saluent en lui l'inspirateur immédiat des affections et des répugnances, de Tamour et de la haine, de la sympathie et de Tantipathie, de la vaillance et de la poltronnerie, de rbumilité et de Torgueil. Le cœur n'a pas encore été détrôné que nous sachions ; il n'a perdu, jusqu'à ce jour, aucune des prérogatives que TËcriiure lui attribue dans son langage lapidaire.
Et ce rôle considérable assigné au cœur dans la conduite de la vie n*a certes pas été amoindri par la Tradition. Si l'on veut savoir ce qu'elle en pense, on n'a qu'à jeter les yeux sur Tun de ses pins antiques monuments, sur le traité d'Âboth, qui fixe la doctrine en cette matière : c'est l'illustre Rabbi Yo'hanan Ben Zakaï, qui pose à ses disciples la double question de savoir quelle est la meilleure voie qu'il convient de choisir, et quelle est la pire qu'il importe d'éviter. Parmi les différentes réponses qui lui sont faites, il adopte celle de son disciple Ëléazar Ben Âra'cb, qui place la double solution dans an bon et dans un mauvais cœur (1) ; il l'adopte comme la plus compréhensive, comme celle qui voit dans le cœur la source de tous les bons et de tous les mauvais penchants, le bon cœur triomphant de tous les obstacles, le mauvais cœur confisquant, an profit de ses convoitises, jusqu'aux meilleures qualités morales. A cet enseignement doctrinal, qui nous donne une idée si joste et si élevée de l'étendue des fonctions du principe sentimental, il c-onvient d'ajouter un autre passage, remettant le cœur à sa véritable place par rapport à l'esprit. Il s'agit de l'expression « parler en son cœur ^ susvisée. Relevant à ce sujet une variante dans le texte biblique, la double énonciatioo de « parler à son cœur» et u parler en son cœur », la
fl) Abolh, ]r, 15 et 14.
Tradition applique la première à Dieu et aux justes, la dernière aux méchants. Maîtres de leur sensibilité, Dieu dit à son cœur (i), Hanna parle sur son cœur (2). Asservis à leurs sensations, esclaves de leurs appétits, Ësaû, Jéroboam, Hanna, etc., parlent dans leurs cœurs, c'est-à-dire qu'ils cèdent à ses suggestions et à ses caprices (3). Dominer son cœur, le soumettre à Tautorité de Tintelligence et de la foi, voilà le lot des justes; s'en laisser dominer, lui remettre le sceptre du gouvernement, voilà la règle des méchants et des impies. C'est dans le même sens que la sagesse gnomique nous dit : a Dieu veut le cœur (4), » c'est-à-dire il veut que nous fassions tourner au profit de la sainteté et de la foi la puissance qu'il a déposée dans cet organe directeur des mobiles humains. On ne saurait rendre un plus éclatant hommage à l'ascendant du cœur sur le domaine du bien et du mal moral.
§ 3. Les passions^ définies d'après la légende de Caïn.
Envisagées comme instruments mis à la disposition du cœur, c'est à-dire de la sensibilité, pour remplir le rôle qui lui est assigné dans le mécanisme anthropologique, les passions sollicitent tout d abord notre attention. Si le cœur est le médiateur entre l'esprit et la matière, les passions sont les canaux conduisant tour à tour de la pensée à l'action, de l'action à la pensée ; et s'il est nécessaire de concevoir pour pouvoir agir, il est indispensable de sentir pour vouloir agir. Une première conséquence de ce principe, de cette tâche intermédiaire confiée au sentiment, c'est qu'il ne saurait y avoir de passion foncièrement mauvaise, pas plus qu'il n y a de pensée radicalement fausse. Pour nous servir d'une comparaison sensible, nous dirons que les passions sont aux idées ce que sont les nerfs et les muscles au corps, de vigoureux agents de transmission, faisant passer celles-ci de la sphère de la spéculation
(t) Geniie, VIII, fi. (3) Hidrasch Either, VI, 6.
(S) I Safflud, I, IS. (4) Cf., p. S8â.
dans celle de la réalité extérieure. Nous ne voulons ni ne pouvons contester qu'en dehors des passions la vie serait exempte de bien des causes de trouble et de danger; mais, d'autre part, il faut avouer qu'elle serait sans charme, sans attrait, froide, décolorée, se traînant languissante à la remorque d'une incurable monotonie. Sans les passions, Texistence 'échapperait peutrétre à ces redoutables soufiles qui bouleversent notre, intérieur comme des vagues poussées par les ouragans, mais elle serait privée de tout excitant et de tout stimulant, qui sont comme le sel de la vie. Est-ce que la nature peut se passer d'orages? est-ce que la mer peut se passer de tempêtes? est-ce que Tatmosphëre se purifie autrement que par un déplacement violent des courants? Les passions ne sont pas autre chose que les courants du monde moral. Ce n'est pas la seule analogie à noter entre la physique et l'éthique : de même que les perturbations météorologiques sont de puissance inégale, de même les passions varient avec les dispositions et le tempérament individuels. Cette vérité, la Tradition Ta proclamée dans Tadage déjà cité: «Les passions sont en raison directe des aptitudes personnelles (i). »
Qu'est-ce donc alors, nous demandera-t-on, que celte pernicieuse et funeste influence des passions, affirmée par l'Ëcriture, confirmée et amplifiée par la Tradition dans la fameuse légende du Yetzer Barâa, signalée par tous les moralistes et prédicateurs, tant anciens que modernes? Cette influence, nous avons hâie de le constater, est purement externe. Elle vient du non-moi^ des circonstances qui nous entourent, des milieux où nous respirons, des conditions sociales qui nous sont faites, des tendances locales ou temporaires qui prévalent. L'ensemble de ces causes a été ébauché par le compas divin dans la légende de Caîn, si souvent invoquée et à laquelle nous aurons encore plus d'un emprunt à faire. Qu'on ne nous en veuille pas de recourir si souvent aux mêmes textes, aux textes primitifs de la Genèse. N'est-ce pas pour nous une sorte de devoir de puiser à cette source inépuisable de la Révéla-
(I) Taland, Sqcm, 81 j Toy. noict Introduction générale , p. 106-107.
tioD, d'en recaeillir les enseignements aussi profonds que permanents? Commentons donc les paroles adressées par Dieu à Gain avant la perpétration du fratricide, lorsqu'il pouvait être retenu encore sur les bords de Tabime. Il débute ainsi : « Si tu te conduis bien, tu pourras marcher la tête haute ; mais si tu ne suis pas la bonne voie, le péché te guette à la porte. . Qu'est-ce à dire? Que le péché n'est pas en nous, mais en dehors de nous, dans tous ces objets qui flattent les sens, charment les yeux, réjouissent le palais, excitent le désir, provoquent la chair et séduisent l'imagination . Le péché est à la porte, c'est-à-dire encore qu'il se rencontre jusque dans les obstacles qui nous barrent le chemin, qui nous arrêtent dans l'ardente poursuite de la convoitise, et partant soulèvent en nous l'impatience, Tirritation, la fureur et tous les sentiments violents qui leur font cortège. Tant que la perversité n'a pas pénétré en pleine intelligence, tant qu'elle ne lui a pas arrachr le sceptre du gouvernement, le péché garde son caractère d'agent externe, et ses faits et gestes restent marqués du signe de l'importation étrangère. Voilà donc une première vérité qui n'est pas sans importance : on tient à nous avertir que le danger moral est moins dans les passions elles-mêmes que dans les aliments qui leur viennent du monde matériel, pour les exciter plus encore que pour les apaiser. Est-ce un motil de les repousser, de leur fermer hermétiquement celte porte par laquelle ils s'introduisent en ennemis? Faut-il, en un mot. refuser toute nourriture aux passions, les comprimer, les étouffer par les privations et la faim ? Nous l'avons dit déjà : certains théologiens et plus d'un moraliste ne reculent pas devant cette suppression, se prononçant sans détour pour l'abstinence, pour le renoncement absolu. Eh bien, hâtonsnous de reconnaître que TËcriture ne veut pas de cet anéantissement, a Tu peux maîtriser le péché, » est-il dit finalement à Caïn : or, maîtriser n'est pas étouffer, mais gouverner et diriger, soit en les maintenant dans la bonne voie, soit en les y ramenant à la suite de leurs déviations (1).
(I) Geoète, IV. 7, «ïs Vjan nnxT.
A la vérité nous remarquons ici ane lacune. Dieu dit à Gain qu'il peut maîtriser le péché, mais sans lui indiquer les moyens et la façon de s'y prendre. Pourquoi n'achève-l-il pas la leçon» pourquoi nous laisser dans l'ignorance des procédés et des mesures à mettre en œuvre quant à la direction des passions? A cette question nous répondrons par une autre : Est-il bien sûr que cette lacune soit réelle, qu'il y ait omission sur ce point capital? Il suffit, ce nous semble, de jeter un coup d'œil sur l'antagonisme légendaire de Gain et d^Abel pour se convaincre qu'il n'en est pas ainsi. Il est généralement admis aujourd'hui que les personnages de la cosmogonie biblique doivent être considérés moins comme des particuliers que comme des types généraux. Cette vérité, dont la philosophie radicale de nos jours s'attribue la découverte (i), a été depuis longtemps reconnue par nos exégètes (2). Dans le sens étymologique. Gain c'est l'acquisition, la possession : « J'ai acheté^ j'ai acquis un homme de parla volonté de Dieu », dit sa mère en lui donnant ce nom (3). Abel, dans le même sens, signifie « souffle, vapeur, fumée B, ce qu'il y a de moins matériel dans la nature (^sn). Or, cet antagonisme de principe vient se traduire en une différence de vocation pour les deux frères. Gaïn se fait laboureur, Abel devient pasteur. Le premier est le serviteur de la terre (4), concentrant ses facultés sur la matière brute, n'estimant que la réalité palpable, la prenant pour l'alpha et l'oméga de la destinée humaine, la faisant passer jusque dans le culte qu'il offre à Dieu au moyen des fruits de la terre. Mais Abel a une notion plus élevée du but de la vie ; il comprend que l'homme n'est pas fait pour s'absorber corps et âme dans ce labeur grossier, et qu'il doit être le directeur bien plus que l'esclave de la terre. Aussi consacre-t-il ses soins à l'élève du bétail, à ce métier de berger dans lequel l'Écriture se plaît à nous présenter le symbole du gouvernement spirituel, en honorant de cette
(I) Voy. le lirre de Pierre Leroax, De (3) Genèse, IV, i, 'n HX ttJ^'X •^n^'ïp rBumûuUé. (4) Ibid.^ IV, i.
(t) Voy. Menorath Hunaor, p. 116.
qualiQcalion Moïse, David et les chefs d'Israël en général (1). Quelle offrande fait-il à Dien? les prémices de son bétail, les plus gras de ses béliers, c'est-à-dire des produits dus à sa sollicitude pastorale, à ses soins moraux bien plus qu'à ses efforts corporels. Et Dieu agrée l'offrande d'Abel, fruit de la combinaison du travail matériel avec l'action intellectuelle, il Tagrée comme la vraie manifestation de la personnalité humaine, «c poussière terrestre vivifiée par un souffle céleste »; celle de Gain est rejetée parce qu'elle était privée, dépouillée de cet élément supérieur. Alors Gain se fâche; il s'irrite de cette préférence témoignée pour l'immatériel ; il ne comprend pas cette infériorité de la matière, quand c'est elle qui peine, qui souffre, qui sue sang et eau dans l'accomplissement de la tâche imposée au fils de la terre, quand c'est elle en outre qui nous sollicite de tous côtés, nous excitant tour à tour par l'instinct, le besoin, les penchants, les convoitises externes et internes. 5a face tombe, dit le texte, c'est-à-dire qu'elle ne regarde qu'en bas, ce qui est au-dessous d'elle, le terre à terre, l'ensemble des biens et des jouissances à la portée de son regard. Pourquoi cette colère contre ton sort, contre ta vraie destinée, lui dit la sagesse infinie ? Pourquoi surtout cette altération de ta face, cette chute de l'intelligence que trahissent les traits crispés de ton visage ? Sache (lonc que pour relever ta face^ pour porter la tête haute, il faut faire le bien^ c'est-à-dire poursuivre un but plus noble que la simple satisfaction des sens et le développement du bien-être animal. Si à cette réalisation du bien, à cette culture des facultés morales, tu préfères les soins du corps et les suggestions du désir brutal, tu en es le maître; je ne te lefuserai ni les moyens, ni les occasions d'y pourvoir. Tu les trouveras à ta porte, tout près de toi, je te préviens même que leurs aspirations sont toutes vers toi, c'est-à-dire qu'elles sont douées d'un attrait, d'un charme, d'une puissance magnétique à laguelle il n'est pas facile de résister. Mais alors, m'objecteras-lu, comment faire pour ne pas y succomber? En usant
(t) Nombref, XXVII, il; Jérémie, XXin,U; Êtéchiel, XXXIV, I; Ps., LXXVilI, 70-7i. Cf. Schcniolh Rabba, lACt. 2.
énergiqaement de celle force de résistance que j'ai placée aa plus profond de ion être, en déployant dans cette lutte autant de courage que de persévérance, en te pénétrant de celle vérité que taiy c'est-à-dire la vraie personne, Tétre intelligent, pensant et voulant, tu es le maître, capable de repousser les attaques du monde extérieur, habile à calmer, à gouverner les tempêtes qui grondent dans ton propre cœur. Il peut arriver, il n'arrive que trop souvent malheureusement que Caïu tue Abel, c'est-à-dire la matière asservissant Tesprii, s'arrogeant l'omnipotence, usurpant le trône. Mais nous sommes bien avertis, nous savons du moins à quoi nous nous exposons, nous connaissons le châtiment qui est au bout de cette révolte. Et quel est ce châtiment? Celui-là môme qui fut infligé à Gain après la consommation du fratricide ; c'est le vagabondage, c'est l'agitation perpétuelle, c'est le trouble incessant, l'inquiétude d'esprit et de cœur à l'état permanent, le désir sans limite, la passion sans frein nous entraînant comme un cheval fougueux dans sa course virligineuse et que la main du cavalier est impuissante à réprimer : a Tu seras mouvant et errant sur la terre (i) »; c'est-à-dire lu seras le jouet de ces passions que tu n'a pas su gouverner, tu seras ballotté de sensation en sensation, de convoitise en convoitise, comme le naufragé est lancé d'une vague à l'autre. Finalement on peut dire de cette légende que la mise en scène est en harmonie avec la grandeur du sujet, que jamais on n'a défini avec plus de précision le rapport des passions avec le moi pensant et dirigeant.
§3. De la nécessité morale des passions.
La théorie des passions serait incomplète cependant, si à côté de cet exposé du mode de gouvernement à faire prévaloir ne venait se placer celui de leur nécessité morale. Il faudra même que celle nécessité soit bien démontrée pour triompher
(1) Genèse, IV, 1 1.
des objections qu'elles soulèvent et que nous avons déjà signalées. La religion et la philosophie s'en sont à Tenvi faites les interprètes, de même que prédicateurs et tribuns sont unanimes à leur crier anathème. Pour le moins, serait-on en droit de leur appliquer le dicton de nos sages : « Ni de ton miel ni de ton fiel (1). » Eh bien, cette nécessité, nous espérons la faire découler de la nature morale de Thomme et de Thistoire. Ce qui nous frappe de plus haut et de plus loin dans notre mécanisme interne, c'est le principe du libre arbitre. Chacun peut et doit se dire que ce n'est pas sans motif, et comme d'une arme de parade, que Dieu nous a doués de cette précieuse faculté. Elle est entre nos mains l'instrument de la vraie félicité, de celle qui résulte de la responsabilité bien entendue. On comprend tout d'abord qu'en dehors des passions qui nous attirent de leur côté pour nous détourner du chemin du devoir, à défaut de la bataille qu'elles nous offrent chaque jour, la tftche du libre arbitre serait, pour ainsi dire, illusoire. Nous aurions peu ou point de mérite à nous acquitter d'obligations que rien ne vient contrarier, qui ne rencontreraient nul obstacle dans les conditions normales de la vie. La révélation nous fait sentir toute l'importance du libre arbitre dans cette proposition trois fois repétée : a Regarde, je mets aujourd'hui devant vous la bénédiction et la malédiction (2). — Regarde, je viens d'exposer devant toi la vie et le bien, la mort et le mal (3). — Je prends à témoin contre vous aujourd'hui le ciel et la terre que j'ai placé devant vous la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction (4). » Il y a là certes quelque chose de plus et de mieux qu'une simple répétition. Bien que la gravité du sujet nous explique l'insistance des termes, nous croyons y voir les trois sphères dans lesquelles se développe successivement la liberté humaine. La bénédiction et la malédiction agissent dans le domaine religieux, le bien et le mal se réalisent dans le monde moral et social ; la vie et la
(I) ^:Jp1*TQXbT ^œai5» xi Midriscb (5) Ibid., XXX, 15.
Y»lkul, n» 766. (*) '*'«'•» ^^X» **•
(t) Dealer., XI, t6.
mort gouvernent la création matérielle et terrestre. Mais on voudra bien remarquer que, dans ces textes, la vie et la mort sont reliées, d'une part, au bien et au mal ; de Tautre, à la bénédiction et à la malédiction. Pourquoi? Pour nous apprendre que la vie et la mort ne régissent pas seulement la nature physique, mais se déploient avec la même réalité dans les hautes régions de Texistence morale et intellectuelle. Mais quels sont les instruments, les organes de cette vie et de cette mort métaphysiques? Ce sont précisément les passions qoi, selon leur nature et leur direction, aboutissent à Tune ou à Tautre. La doctrine se trouve résumée dans deux remarquables sentences du livre des Proverbes : « L'homme longanime l'emporte sur Thomme fort, et le maître de ses désirs sur le preneur des villes (1). — Celui qui ne sait refréner ses passions ressemble à une ville démantelée, privée de ses murailles (S). » Le rôle du libre arbitre dans le gouvernement des passions est donc parfaitement déterminé. Il en sera, non pas le destructeur, mais le modérateur, habile aies faire concourir à Tœuvre de la perfectibilité. Et si Ton compare les passions à des engins de guerre, c'est pour nous éclairer sur l'imminence de la lutte, condition inéluctable de Texislence collective et individuelle. Il y a lutte entre les nations pour Thégémonie et la prépondérance politique; il y a lutte entre les cités pour la notoriété locale ; il y a lutte entre les différentes classes pour la hiérarchie; il y a lutte entre les membres d'une même caste pour la priorité per«sonnelie; il y a lutte entre les individus isolés pour les satisfactions de l'intérêt ou de l'ambition. S 'arrête- t-elle là? Non, du monde extérieur elle passe dans le for intérieur, et le duel qui se livre dans notre propre sein, et le drame qui se joue entre la passion et le devoir dans les profondeurs de la conscience, drame dont les jeux scéniques ne sont qu'un pftle reflet, contiennent dans leurs flancs tous les éléments de la lutte universelle. Guerre ou rivalité, voilà la loi de la terre, la paix, la paix absolue résidant au ciel, où tout est concorde
(«) ProT., XVI, 32. («) PrOT., XXV, S8.
i94t DEUXIÈME PARTIE.
et harmonie (1). C'est donc la première obligation du fils de la terre de se soumettre aux conditions de Texistence terrestre, de se préparer à ce combat, comme c'est son plus beau triomphe d'y remporter la victoire. Celte assimilation du monde organique et du monde moral, cette comparaison entre les convulsions de la nature et les orages du cœur humain nous fait comprendre la fréquente qualification donnée à Dieu de dompteur des flots et pacificateur des vagues : a Je suis TËternel, ton Dieu, dit Isaie, qui agite la mer et fait mugir ses vagues; Ëternel Zébaoth est son nom (2). » Jérémie ne dit pas avec moins de poésie : <f A sa voix s'ébranlent les réservoirs d'eau dans le ciel ; il fait monter les nuages des extrémités de la terre, l^nce la pluie à la lueur de ses foudres, tire le vent de ses trésors (3). » Et le Psalmiste : « Il apaise le bruit des océans, l'orgueil de ses flots, aussi bien que le bruissement des nations; les habitants des pôles ont peur de tes météores; c'est toi qui fait éclater en cris d'allégresse les enfants du levant et du couchant (4). » Oui, les faits météorologiques, les ouragans, les tempêtes, les trombes, les cataclysmes ont un fidèle écho dans nos agitations internes, et c'est pour ce motif que « les méchants ressemblent à une mer houleuse, ne se calmant jamais, et dont les eaux charrient du sable et de la boue (5) ». Ce qui démontre, à un autre point de vue, la nécessité des passions, c'est la constante application que l'Ecriture en fait à Dieu, les lui attribuant toutes ou presque toutes, y compris les sentiments haineux, nous le montrant tour à tour affecté par l'amour el par la pitié, par la colère et par la vengeance. Oserait-on les taxer de divines si elles étaient foncièrement mauvaises? Ce qui les rend malsaines et pernicieuses, c'est la fausse direction qu'on leur fait prendre, ce sont les déviations qu'elles suivent toutes les fois que, livrées à elles-mêmes, elles échappent au contrôle de l'intelligence. Les sentiments irritants n'ont pas moins que les autres et leur raison d'être et leurs
(I) Job, XXV, s. (4) Psaumes, LXV, 8 et 9.
(S) Isale, LI, 15. (5) Isale, LVII, SO.
(S) Jërénie, X, 1?(.
effets salutaires. Ils sont, nous Tavons démontré déjà (1), les outils da principe fondamental de Textirpation du mal; et, s'il y a des affections coupables comme la faiblesse, il y a des haines justes comme le châtiment. Telles sont la colère et Tindignation contre les méchants et leurs œuvres, se manifestant au profit du droit et de Téquité sociale.
Si enfin nous consultons Thistoire, si nous lui demandons son secret, le secret des profondes impressions et des vives émotions qu*elle nous laisse, elle n'hésitera pas à nous dire qu'il est tout entier dans l'action dramatique dont elle développe le tissu, c'est-à-dire dans les passions. Rarement, pour ne pas dire jamais, les grandes missions individuelles ou collectives, morales ou politiques, religieuses ou laïques, s'accomplissent sans lenr concours. Ce sont elles qui les marquent à leur cachet, qui les font vivre dans le présent et dans l'avenir. Â la moindre attention que Ton prête aux annales des nations, on est frappé de la différence qui sépare les actes réalisés sans ardeur, sans vivacité, sans intervention du démon de l'histoire, de ceux qui s'effectuent sous la chaleureuse instigation du sentiment éclairé par l'intelligence. On reconnaît aussitôt les derniers à leur allure martiale, à leurs proportions grandioses, à l'étincelle sacrée qui se fait jour môme dans le plus simple récit, à la traînée lumineuse qu'ils laissent sur leur passage. Ne sommes-nous pas remués, transportés, à la lecture d'un de ces beaux traits de dévouement, d'abnégation, d'héroïsme, de piété ou de vertu? ne font-ils pas vibrer en nous toutes les cordes sensibles? Mais pourquoi? Parce qu'ils rencontrent un puissant écho dans notre propre cœur, parce qu'ils correspondent à nos sensations les plus intimes. Dévouement et sacrifice, courage et sympathie, amour de Dieu, amour du devoir, amour de la patrie, haine du crime et mépris du vice, que deviendriez-vous si vous n'étiez jetés dans cette fournaise où s'élaborent les grandes et nobles passions, d'où la légende a tiré la vocation d'Abraham? Les passions sont les arches du pont qui conduit du sûr entendement à une généreuse activité,
(fl) Voy. notre Introduction générale ^ p. 5C.
les ouvriers du grand architecte qui s'appelle Tàme, mais des ouvriers avisés, inspirés, artistes habiles à traduire ses plans en œuvres de génie. En voulez-vous des preuves, des témoignages ? Vous les aurez, éclatants et puissants, dans les récils dramatiques du sacrifice d'Isaac, de la catastrophe de Sodome, de la sédition du veau d'or, où la grâce et la justice divine s'allient dans la plus juste mesure. Vous les recueillerez dans les émouvantes narrations faisant passer devant nos yeux Tamitié de David et de Jonathan, les procédés de David envers Saiil, l'attitude des prophètes devant les rois, Élie sur le mont Garmel, Elisée en présence de Naaman. Qu'est-ce qui vaut à ces faits glorieux les honneurs de l'immortalité? Ce sont les passions qu'ils expriment, les nobles sentiments qu'ils dévoilent, réagissant sur nous comme l'aimant sur le fer (1), répondant à la notion interne du vrai, du juste et du bien.
§ 4. De la distinction des bonnes d'avec les mauvaises
passions.
En essayant de démontrer la nécessité des passions, il importe d'éviter l'exagération et l'apothéose. Ce serait retomber en pleine mythologie, dont ce fut justement l'erreur capitale de les diviniser toutes sans distinction, en érigeant des autels à Vénus, à Mars, à Mercure, non moins qu'à Minerve et à Apollon. Hfttons-nous donc d'affirmer qu'il y a de bonnes et de mauvaises passions, ou, pour mieux dire, les bonnes peuvent devenir mauvaises, s'altérer, se corrompre, soit par l'abus, soit par une fausse direction. Et s'il en est ainsi, il s'agit de savoir si nous possédons un signe propre à nous les faire discerner, à nous empêcher de les confondre. Pour nous, nous cherchons naturellement ce signe, ce moyen du discernement, dans la Révélation. Or voici ce que nous y trouvons. Il a été établi que la Bible attribue à Dieu la plupart des sentiments humains : la
(t) Pm., XXVII, 17.
bonté, rîDdnlgence, la miséricorde, la générosité, non moins que le ressentimenl, la colère, la haine et la vengeance. Et qaelle est la principale raison d'être de ces anthropomorpbismes? La théologie Ta trouvée dans la nécessité de nous offrir un modèle à imiter dans toutes les circonstances de la vie. Il s'ensuit qu'il est pour nous de la plus haute importance d'avoir les yeux constamment fixés sur cet idéal, quand nous entrons dans le sentier tortueux des passions. Un premier point à noter, sous ce rapport, c'est l'élimination de la personnalité divine de toute passion sensuelle : « Est-ce que je mange la chair des béliers, est-ce que je bois le sang des boucs (1)? » dit Dieu aux sacrificateurs hypocrites. Il ne les accepte qu*à titre d'odeur agréable (mms m'n), c'est-à-dire qu'il n'agrée que la portion la moins matérielle des offrandes faites en son honneur. Avant de monter vers le ciel, la chair grossière doit se transformer en substance aérienne. La première conséquence morale à tirer de ce principe, c'est que la passion doit être écartée leplas possible du domaine de la sensation. Ce n'est pas qu'il nous soit interdit de jouir, d'user largement des biens de la terre, de rechercher et de nous approprier les satisfactions que nous prodigue la sollicitude providentielle. C'est là une thèse fausse, morose et chagrine, cent fois démentie par les livres saints, multipliant à notre adresse les assurances de bien-être, de richesse et de fécondité. La seule condition qu'elle nous pose à cet égard, c'est d'en jouir avec modération, de ne jamais dépasser certaine limite, de nous arrêter même en deçà de la ligne où le licite est remplacé par l'illicite; et cette condition, nous lui avons donné un nom, une qualification des plus fréquentes dans la Bible : c'est la sainteté (ï). Il en est ainsi pour tout ce qui se rapporte à la possession, à la propriété, à la poursuite de la fortune, à l'acquisition et à l'accumulation des trésors, comme des agréments du confort et du luxe. Toutes ces choses n'ont par elles-mêmes aucune valeur morale; elles n'acquièrent cette valeur que par l'usage noble
(I) Pianmet, L, 37.
(s) Voy. notre Introduction générale ^ p. 35.
et bienfaisant qui les sanctifie. Autant elles sont pures et saintes dans ce cas, autant elles sont profanes et criminelles lorsqu'elles deviennent les fauteurs de Tégoïsme et de Torgueil. C'est alors que de bénédictions elles dégénèrent en malédictions, flétries, condamnées comme produits empoisonnés, fruit de passions impies. Le désir charnel, avec l'immense rôle qu'il joue dans le développement humanitaire, rentre sous cette loi; c'est à lui que, d'après la tradition, s'applique plus spécialement le précepte de la sainteté (1). Licite, recommandable, sacré, quand il a pour objet le grand œuvre de la génération humaine, la création de la famille et le renouvellement de la société, il doit être taxé de brutal lorsqu'il est son propre but à lui-même, ne recherchant que la jouissance bestiale. Il résulte clairement de ces prémisses que, dans la sphère de la sensation, la passion doit être plus souvent refrénée que cachée, retenue qu'encouragée, tempérée que fortifiée. Éliminée de la nature de Dieu, elle ne saurait constituer par ellemême un engin de perfection. Pour le devenir, il faut qu'elle cherche son but en dehors d'elle, en se mettant au service de sentiments et d'idées appartenant au domaine de la spiritualité. Nous ne valons quelque chose que par notre ressemblance avec Dieu, suprême objectif du vrai comme du bien ; or cette ressemblance peut se réaliser au sein même de la matière, mais de la matière purifiée et idéalisée.
Poursuivons cette analyse des passions, en passant du terrain de la sensation dans celui du sentiment. Nous userons de la même méthode, et nous observerons la sentimentalité divine, telle qu'elle s'offre à nous dans rËcrituro, pour en faire notre règle de conduite. Tous ces attributs peuvent être rangés sous deux chefs, les passions bienveillantes et les passions malveillantes. Si nous parvenons à nous rendre exactement compte de Tusage fait par Dieu des unes et des autres, nous serons fixés sur la manière d'en user nous-mêmes. Constatons d'abord que, d'après la théorie des attributs commentée par la Tradition, les premières sont aux dernières comme deux mille à
(0 Valkra Ribba , leot. 94.
qaatre (i), c'est-à-dire remportant infiniment dans Faction divine. Il ne faudrait pourtant pas en induire à un emploi irrationnel, inintelligent, échappant à tout contrôle spirituel. C'est pour nous détromper, pour nous édifier sur un point de cette gravité qu'on a fait figurer parmi ces qualités Tattribut de la vérité, et que Dieu y est appelé le maître de la grâce et de la vérité (2). La priorité accordée à la grâce s'explique par celle du sentiment par rapport à la pensée, dû à la spontanéité et se développant sans effort par le simple contact du moi avec le non-^oi. Mais , dans l'ordre logique , c'est la vérité qui doit précéder la grâce, ainsi que nous l'enseigne l'exégèse traditionnelle : « Dieu est appelé plein de grâce et de vérité : n'y a a-t-il pas contradiction entre ces deux termes? la grâce et la « vérité ne semblent-elles pas s'exclure? Non, c'est la vérité qui « vient S'ahordy la grâce ensuite (3) ». Qu'est-ce à dire? Apparemment que la grâce doit marcher à la lueur de la vérité, que les sentiments bienveillants et les passions bienveillantes ne sont dans la bonne voie que tout autant qu'ils suivent les inspirations de la conscience. Sous l'empire d'une direction sage, avisée, et prenant le mot d'ordre de l'âme calme et impartiale, la passion peut se lancer avec entrain sur la pente de ses impressions ardentes, retenue qu'elle est par la main puissante de ce cavalier qui monte sur les ailes des chérubins ou sur la croupe des nuages. L*histoire confirme la doctrine ; elle nous montre la clémence et l'indulgence de Dieu toujours soumises à la sagesse infinie; jamais le pardon d'Israël n'est octroyé sans motif ou sans condition. Moïse lui-môme n'ose pas le solliciter purement et simplement; il se croit, au contraire, obligé d'appuyer sa requête par des arguments nombreux et saisissants. Qu'il s'agisse de la sédition du veau d'or ou de la révolte du peuple à l'instigation des explorateurs de la Terre sainte, le chef dlsraêl plaide les circonstances atténuantes, invoquant la parole donnée aux patriarches, la force que puiserait le paganisme dans la chute de son unique adver-
(I) Exode, XX, 5 et 6; ihld,, XXXI V, (S) Exode, III, 5, naXI "TOrt S'il.
7; Rateki, iHd., Midrasch Yalkat. (3) Talmad, Rofch HMckana, 17.
saire, la nécessité du maintien d*ane race dépositaire da principe du monothéisme et des yéritables traditions religieuses. Ce n'est que grâce à la puissance de ces arguments que Dieu se laisse fléchir et, comme dit le texte, modifie Tarrét dont il menaçait son peuple (1).
Quant aux passions de la seconde catégorie, à cet ensemble des sentiments violents, haineux, qui occupent une place si considérable dans la Loi et dans les Prophètes, ils portent aussi avec eux leur enseignement, un enseignement dont nous allons faire sentir Timportance. Cette tendance à la rigueur du châtiment a été reprochée à la Bible comme une faute. Les uns en concluent à Timperfection de la Révélation en général; les autres, dans un intérêt de polémique religieuse, aiment à faire ressortir le contraste de ces sévérités avec la douceur et la mansuétude évangéliques. Ne vaut-il pas mieux y découvrir la juste appréciation des forces comme des directions morales ? Quoi! la Révélation pouvait-elle laisser passer inaperçus les actes de Tirritabilité, de cette puissante faculté qui, pour les vrais psychologues, est Tégale de Tintelligence et de la volonté, de ce mobile de Tâme qui exerce une influence si prépondérante sur la vie du dedans comme sur celle du dehors ? Quoi ! elle devait garder le silence sur les nuances infinies de l'excitation, composant cette gamme qui va du simple ressentiment jusqu'à la fureur, se mêlant à la plupart de nos pensées, de nos résolutions et de nos actions? Combien n'était-elle pas mieux inspirée en prenant soin de ménager à cette irritabilité des issues sur le monde moral ! Sachant bien que la comprimer outre mesure, c'est en provoquer la terrible explosion, elle fait sagement d'en diriger les énergies vers des points utiles, et elle le fait supérieurement, selon l'esprit de sa sainte tâche, en l'attribuant à Dieu, mais dans le seul but de combattre le mal et les complices du mal. Oui, si Dieu cède au sentiment de la colère, du courroux, de la vengeance et de la haine, c'est à l'endroit du vice, de l'injustice et de ses fauteurs criminels. L'irritation et la colère sont des réactifs,
(1) Exode, XXXU, u.
Tiolents comme la plupart de ceux qu'emploie la science médicale, dirigés conlre la corruption des mœurs et l'oblitération des consciences. Est-ce que la haine du mal et de ses artisans n'est pas la clef de voûte de la société, la sauvegarde de Thumanité, la source du droit pénal, qui occupe la première place dans toute législation? N'est-ce pas d'accord avec ce principe que le Psalmiste s'écrie : a Tes ennemis, 6 Seigneur! sont les miens; je m'irrite contre tes adversaires, je les hais d'une haine sans fin, comme s'ils étaient mes ennemis personnels (1) » ?
Quant aux conséquences à tirer de cette théorie, de ce que Ton pourrait appeler la passivité divine, elles sont claires et à la portée de tous. Toute passion qui, après avoir pris les ordres de la raison, se propose pour but un résultat religieux, moral ou social, que ce but soit positif ou négatif, tendant vers la réalisation du bien ou vers l'empêchement du mal, prenant Dieu pour guide et pour modèle, c'e^uà-dire se réglant en principe sur les treize attributs, en pratique sur l'action providentielle telle qu'elle se développe sur la scène biblique, toute passion qui se produit au jour dans ces conditions est bonne et louable. Sans doute elle peut dévier, pécher, comme cela ne lui arrive que trop souvent, hélas! par excès d'ardeur ou par défaut de clairvoyance; mais il lui sera toujours tenu compte du zèle et du labeur mis au service d'une louable intention. La Tradition l'a proclamé dans cette proposition hardie : a Une transgression, inspirée par un mobile vertueux, l'emporte sur une œuvre pie privée de ce mobile (2). » D'autre part, tout penchant qui ne vise qu'à la satisfaction des sens, d'une vaine gloriole ou d'un intérêt égoïste, désertant la voie de la Révélation, n'ayant rien de commun avec la sympathie et avec l'antipathie divines, et par cela seul qu'il est exclusivement profane, contient le germe de la perversité et il ne saurait échapper au blâme d'en haut. Avec une leçon si nette, un enseignement si précis, on serait mal venu, ce nous semble, de se dire privé de toute boussole, condamné à marcher à tâtons comme l'a-
(1) PiMmes, GXXXIX, SI et iS. (i) Tilmnd, Nuir, S4.
veugle. Ëclairés à la double lumière de rËcriture et de la conscience, ayant à notre disposition ce grand et ce petit luminaire de la Genèse, nous ne pouvons guère exciper de notre ignorance.
§ 5. Résumé de la théorie traditionnelle au sujet du gouvernement des passions.
Le long exposé auquel nous nous sommes livré par rapport h la légende du Yetzer Earàa nous dit assez l'importance attaché par le Talmud à la notion et au gouvernement des passions. Il sufQra donc, pour fixer la doctrine, de résumer les points principaux de cette thèse.
De la nature de la lutte à soutenir contre les passions. — Nous avons cilé la proposition qui contient le principe de la lutte du Yetzer Tob avec le Yetzer Harâa^ et qui engage hardiment le bon génie à en prendre l'initiative contre le génie du mal, sans se laisser effrayer par l'accumulation des armes offensives et défensives à la disposition de ce dernier (i). Mais cette lutte ne doit pas être un duel à mort, ainsi que le prétend la morale stoïque et scolastique. Non, les droits de la sensation et de la passion sont réservés; il s'agit moins de les étouffer que de les gouverner, conformément à la leçon d'une autre proposition non moins précise : a Le Yetzer est l'un des trois êtres (les deux autres sont la femme et l'enfant) qull convient d'écarter de la main gauche, mais pour les ramener aussitôt avec la main droite (2). » Pourquoi? Parce que, pas plus que la femme et l'enfant, il ne saurait se gouverner lui-même; mais, non moins que la femme et l'enfant, il est un élément nécessaire, un rouage indispensable au mécanisme de la vie morale et sociale. La fiction vient aussi se mettre de la partie, en répandant le charme de ses broderies sur la rigueur logique
(1) Talmad, Beracholb, 5. (S) Tilmad, SôU, 47; STnkédriii, t07.
de ces enseignements. Dans une légende déjà cilée ailleurs (i), on nous dit que le Grand Synode, en même temps qu'il se rendit maître du génie de Tidolâtrie, songeait à réduire à Timpuissance le Tetzer Harâa ou la sensation proprement dite. Mais il ne lui fallut guère de temps pour s'apercevoir que, sans elle, la vie matérielle deviendrait presque impossible, que la passion est à rbomme ce que la germination est au règne végétal , le désir charnel au règne animal, et alors il dut se contenter de Tamoindrir, d'en modérer les allures, d'en régler les bonds désordonnés, de lui tracer des limites qu'elle ne devra jamais dépasser (2). Nous n'ajouterons rien à ce tableau saisissant, où se trouve retracée de main de maître la lutte de l'esprit contre la matière, avec ses bornes et ses conditions.
Des passions bonnes ou mauvaises^ moins par elles-mêmes que par Vimpulsion qui leur est donnée. — Plus d'un passage du Talmud vient confirmer l'assertion émise qu'il n'y a point de passion radicalement mauvaise. C'est d'abord le texte final de la première version de la cosmogonie : « Et Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et c'était très-bien, » interprété dans les termes suivants : « Bien, c'est le Yetzer Tob; très-bien, c'est le Yeizer Barâa(d). » C'est ensuite le commandement de l'amour de Dieu, à propos duquel la Tradition enseigne qu'il faut aimer Dieu avec un cœur double (prescription fondée sur le mot Lebab^ aai, double de ni, cœur) (4). Qu'est-ce à dire? Que les passions en apparence le plus contraires à l'adoration divine ou à la pratique du bien sont de nature à y concourir. Toutes elles peuvent devenir des instruments de la perfectibilité morale et intellectuelle, pourvu qu'on sache les façonner à cet usage. Le point essentiel, c'est de leur donner pour principe directeur le plus noble, le plus saint de tous les sentiments, l'amour de Dieu. En gouvernant toutes les forces du cœur ainsi que toutes les ressources de l'esprit, il saura bien les maintenir ou les ramener dans la voie du salut. Dans cette voie, la poursuite du
(1) Voy. lai Trois Cycles du Judaïsme ^ (5) Beréiohith Rabba, gect. 9. Voy.
p. 7t-73. notre lulrodnetion générale, p. tll.
(S) Tilmad, Yôma, 69; Synhédrin, 64. (4) Tilmad, Beraekolh, 61.
rejaillit sur le juge qui accueille les affirmations mensongères, non seulement dans le cas de préméditation, mais encore par défaut d'investigation et de zèle au point de vue de la constatation de la vérité. « N'accueille pas de faux bruit, dit Moïse au juge d'Israël; tiens-toiàdistancede tout propos inexact (1). » Il va plus loin encore : il ne se borne pas à flétrir le témoin qui exprime et le juge qui accepte la fausseté, il réprouve avec la même rigueur celui qui, connaissant la vérité, la cache et en retient la manifestation, a Avoir entendu, ou vu, ou connu la vérité, et se refuser à la révéler, à la faire paraître au grand jour, c'est commettre un crime (2). » On ne saurait, ce nous semble, aller plus loin dans la voie de la prohibition du mensonge. Cependant il nous faut encore combattre une hypothèse. On soutiendra peut-être que, dans les susdites dispositions législatives, il ne s'agit que du mensonge intéressé, portant un préjudice réel aux biens, à l'honneur ou à la vie de notre prochain; mais qui nous dit que le mensonge inoffensif est frappé de la même désapprobation? Mais les qualifications de sacrilège et de profanation attachées à ce vice suffisent déjà pour détruire l'objection. Et puis , jci comme ailleurs, les livres saints viennent compléter le sens de la doctrine de Moïse et en préciser l'expression légale. Quelques citations, tirées des Psaumes et des Proverbes, de ces livres faits pour l'édification et pour l'instruction populaire, lèveront tous les doutes à cet égard : « Qu'elles soient frappées de mutisme les lèvres mensongères! — Qui est appelé à franchir les degrés de la montagne de Dieu, à prendre place dans son sanctuaire? C'est l'homme aux mains pures, au cœur sans tache, qui n'expose pas son âme à la fausseté ni sa bouche à un serment trompeur. — L'organe du mensonge ne pourra pas subsister devant moi (dit Dieu) (3). » La sagesse pratique est sinon plus expressive, elle ne saurait l'être, du moins plus pressante encore, multipliant ses avertissements et ses sentences, poursuivant la fausseté dans ses derniers retran-
(1) Exode. XXIII, 2 Cl 7. (s) Pianmci, XXXI, 19; XXIV 3 cl 4i
(2) LéTillquc,V, I. Cl, 7.
LA MORALE INDIVipUELLE. 351
chements. D'abord elle compte le mensonge au nombre des péchés capitaux, de ceux qui excitent la haine, Thorreur de Dieu (1). Puis elle nous en parle dans les termes suivants : « Les lèvres mensongères cachent la haine. — La parole véridique possède la stabilité, mais la fausseté dure à peine un instant. Le juste abhorre tout faux propos. — Le témoin sincère est un sauveur d'âmes; le propagateur du mensonge est un instrument d'imposture. — Le malfaiteur n'est attentif qu'aux paroles iniques, et le mensonge est l'arme de la périldie. — Une langue menteuse est ennemie de ses victimes, une bouche mielleuse ne produit que des ruines, etc. (S). >> Celte fréquence de recommandations revenant presque dans chaque chapitre, cetle variété de préceptes embrassant les différentes nuances et les ressources infinies du mensonge, prouvent surabondamment que la Bible le condamne sous toutes ses formes, n'en exceptant ni n'en épargnant aucune. Le voilà donc désapprouvé, flétri, condamné, indépendamment du but qu'il poursuit, comme l'un des plus redoutables engins de la démoralisation.
Il reste à savoir si la doctrine traditionnelle est en parfait accord avec celle que nous venons de développer au nom de l'Écriture. Il semble que le doute n'est pas possible à cet égard quand on la voit appliquer à la réprobation de ce vice ses différentes méthodes d'enseignement, y employant tour à tour la forme gnomique, allégorique, dogmatique et logique. Au point de vue des deux premières, elle nous dit ceci : « La vérité est .stable, le mensonge sans consistance (3). — La vérité a des bases solides (des pieds), le mensonge en est privé (4). » N'est-ce pas le condamner radicalement que de lui refuser toute garantie de durée? Sous le rapport doctrinal, elle nous offre sa célèbre théorie du parjure, en commentant le troisième commandement du Décalogue, élargissant, universalisant la solidarité morale qui est la conséquence de celle violation, la
(!) Proverbes, VI, 17. (') Talroud, Schabbalh, 104.
(i) Ibid., X, 18; Xn, 19; Xïlï, 5; (4) Olhlolh de R. Akiba.
XIV, o et il; XVII, 4; XXIV, i4; XXVI, 28.
faisant passer de la personne coupable à la famille, de la famille à la sociëlé , de la génération présente à toules les générations à venir (1)? Est-ce envers le parjure seul qu'elle déploie celte implacable sévérité? Non pas, puisqu'à l'adresse de la trailsgression d'un engagement verbal, d'un simple changement de parole, elle professe ceci : « Quiconque change de parole doii être considéré comme un idolâtre (i). — Celui qui a puni les générations du déluge et de Sodome sévira contre quiconque manque à sa parole (3). » Voilà certes des arréls qui ne pèchent ni par l'indulgence ni par le manque de précision.
Ici pourtant surgit une objection qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence. Il s'agit d'une réserve formulée par certains organes de la Tradition, de celte clause qui autorise, nous ne voulons pas dire prescrit le mensonge dans certains cas, notamment dans un intérêt de concorde et de paix (4). Faut-il accuser la morale talmudique d'avoir porté atteinte au principe de la véracité absolue? N'est-il pas à craindre qu'une fois entrée dans la voie de la fausseté, on ne sache plus s'arrêter sur une pente aussi glissante? Le mensonge n'est-il pas toujours le mensonge, c'esl-à,-dire la violation de la vérité, n'importe le mobile qui nous porte à le commettre? N'est-ce pas prêter la main à la thèse, justement tlélrie, que la un légitime les moyens? N'est-ce pas entamer la souveraineté de la loi morale, tomber dans le piège du convenu el du relatif, enfermer la vérité dans une case mobile donl chacun fera jouer les ressorts à sa guise, selon ses convenances personnelles et momentanées, el finalement lui infliger cette instabilité qui est la plaie incurable du mensonge? Et puis, les exemples mêmes que Ton invoque en faveur de cette restriction sont-ils de force à contre-balancer les titres antérieurs et supérieurs de la vérité? Qui nous prouve que les frères de Joseph ont bien fait de surprendre la bonne foi de ce dernier? Qui oserait soutenir
(l) Trflmnd, Sclicbouolh, 59. (4) Bcmidbar Rabba. sect. Il; Debarim
(3) Talmad, llallin. Rabba, f cet. 5, et pasiim; Talmnd, Yeba-
(s) Daba Mdzla, chap. ?, Mischna i. moth, OS.
LA MORALE INDITIDUELLE. 353
rioDocence de Jacob, lorsqu'il en impose à son père soos les faux dehors d'Êsaû? Le texte biblique couvre-t-il ces écarts de son approbation formelle? Indirectement, par l'acceptation du fait accompli, peut-être; directement, au moyen d'une déclaration de principe, jamais. On le voit bien, nous ne cherchons pas à atténuer la gravité de Tobjection. Le meilleur moyen de la résoudre, c'est de réduire la proposition à ses justes proportions, ai lieu de la dénaturer en Texagérant. Il faut donc, avant tout, reconnaître que cette opinion ne se produit nullement comme un principe absolu. Non, elle fait partie d'une série d'affirmations ayant pour objet de célébrer les mérites de la paix. On avance donc que c'est Tune des prérogatives de la paix de ne pas fléchir même devant la vérité, si la vérité devait aboutir à la haine, à la discorde et aux dissensions intestines. Il ne pouvait pas échapper à la clairvoyance de nos théologiens que les principes viennent parfois se heurter dans la pratique de la \ie. Oui, il doit arriver, il arrive réellement aux faits moraux, non moins qu'aux faits matériels, de s'entrechoquer dans leur rencontre, et de ce choc résulte une contrainte, une pression qui s'exerce au préjudice de l'un ou d( l'autre. Qu'y a-t-il d'étrange ou d'illogique dans cette subordination nécessitée par une cause purement locale et temporaire? Voici, par exemple, la paix et la vérité qui, par leur nature, sont également éternelles et infinies, si bien faites en outre pour se soutenir, pour se prêter un mutuel concours, pour unir leurs forces morales dans le plus grand intérêt du développement humanitaire. Et pourtant, dans telle circonstance donnée, il peut arriver que, sur cet étroit champ de bataille qui s'appelle la vie sociale, elles se trouvent en lutte de telle façon que, pour prévenir une collision, il faut que l'une ou l'autre recule en arrière. Mais laquelle des, deux cédera le terrain? Évidemment, celle dont la retraite causera le moins de dommage à la loi morale ; ce sera, par conséquent, la vérité qui, conformément à l'adage « minima de malis », 86 retirera devant la paix, eu égard aux funestes conséquences qui découlent fatalement de la paix compromise et de l'hosti-
lilé menaçante. Ce ne sera pas dans ce cas, qu'on le sache bien, la vérité fondamentale et absolue qui sera violée, mais une vérité locale, accidentelle, qui battra en retraite devant Tintérét supérieur de la paix. Ce seront les frères de Joseph qui se permettront une légère altération dans Texposé des dernières instructions paternelles pour couper court à son ressentiment. Ce sera Dieu lui-même, comme dit la légende, qui modifiera les propos de Sara par rapport à Abraham, dans un intérêt de conservation de la paix entre les époux (1). Mais que Ton se garde bien d'en induire à un compromis de principe, à une capitulation de conscience que la religion et la morale ont en égale horreur. Il ne s'agit que d'un point d'équilibre moral que l'on ne trouble pas impunément. Réduite à ces limites, l'altération ou le déguisement de la vérité n'est plus qu un expédient dont il est permis d'user dans des circonstances exceptionnelles, alors seulement que la vérité vraie, franche et nette deviendrait une source de conflits et d'inimitiés. Partout ailleurs, le mensonge est condamné et frappé de la réprobation divine et humaine.
La parole impure. — Ce n'est pas sans raison que, sur Téchelle de la culpabilité de la parole, on assigne le dernier degré, le plus élevé, à la parole impure. Les catégories qui précèdent ont du moins leur raison d'être dans la passion ou dans Tintérêt, et ne sont pas sans offrir des circonstances atténuantes au législateur moral. La parole précipitée ou inconsidérée est une faiblesse plutôt quun délit; la flatterie et le mensonge nous dominent tantôt par la crainte, tantôt par régoïsmc. Mais ce qui ne saurait être disculpé, ce qui est l'indice d'une profonde perversité, ce sont les propos licencieux, les discours orduricrs, les expressions obscènes, que nous confondons sous la dénomination commune de paroles impures. Est-il une plus criminelle profanation de ce divin présent, de ce gage inappréciable de la bonté suprême! Ne constitue-t-elle pas une chute, une dégradation pire que celle de la concupiscence, une déchéance qui nous place au-dessous de
(i) Midmeh Rabba, s. t.
Lk MOItALE INDIVIDUELLE. 355
la brute? Qu'on se figure un roi qui, se plaisant à honorer son serviteur d'une marque éclatante de son affection, lui fait présent d'un manteau royal en tout semblable au sien. Au lieu de se draper majestueusement dans ses plis et d'en prendre les soins qu'il comporte, cet indigne valet le traine dans la fange et le porte, ainsi taché et souillé, sous les yeux de son maître. Est-il une peine trop grande pour un pareil sacrilège? Eh bien, la parole impure constitue ce sacrilège, ce crime vis-à-vis duquel la souillure des objets sacrés du culte n'est qu'un délit.
Voyons maintenant, à ce propos, les enseignements de la loi écrite et orale. Il n'en est guère question dans la première, qui s'occupe beaucoup plus des actes d'impureté que de la parole impure. On s'explique cependant cette omission en songeant que la parole impure est généralement le produit d'une civilisation ralfiuée jusqu'à la corruption, mais qu'elle se rencontre peu dans les âges primitifs, au parler net et franc, parfois grossier, mais nullement obscène. Ici une distinction devient nécessaire : on aurait tort de faire consister l'obscénité dans la claire désignation soit des organes, soit des faits, soit des circonstances se rattachant à l'œuvre de la procréation. A. ce compte, la Bible serait entachée d'impuretés, elle qui ne se gène pas d'appeler les choses par leur nom, de nous les exposer de la manière la plus simple, mais aussi la moins couverte. Nous estimons donc qu'on peut lire, sans le moindre danger pour les mœurs, et l'épisode des filles de Lot, et l'histoire de Judd et de Thamar, et celle de Joseph avec la Putipbar. Dans cet exposé sobre et précis, nous ne voyons aucun aliment pour l'imagination, nulle tentative de surprise pour les sens. Nous n'en dirons pas autant, par exemple, du livre des Cantiques ou des satires d'Ezéchiel, écrites avec le burin d'unJuvènal, œuvres d'une littérature avancée, arrivée à la plénitude de son épanouissement, retraçant avec un pinceau mythologique des scènes d'amour et de passion. 11 suffit de comparer ce style flamboyant avec la simplicité de l'idiome mosaïque pour apprécier l'assertion que nous venons d'émettre, à savoir que la parole impure est en raison directe des
progrès de la civilisation. Le législatear n'avait donc pas à se préoccuper d'un vice inconnu à ses contemporains. Par contre^ c'est Isaïe, le prophète élevé à la cour des rois, respirant atl sein d'une littérature Qorissante et d'une corruption qui ne l'était pas moins, c'est Isaïe qui nous parle le premier d'un peuple aux lèvres impures (1) ; c'est lui aussi qui est le premier à imprimer le sceau de la flétrissure aux incongruités du laa^ gage (S). Habitué à chercher, en ce qui concerne la vérité ré^ vélée, la raison des choses dans les dénominations qui leur servent d'expression, nous croyons trouver la confirmation de notre dire dans le terme affecté par la Tradition à cet écart de la parole. N'est-ce pas la racine nabal (h^2Sj), qui signifie flétrir^ désignant une feuille, une fleur ou une piaule gâtée, après être arrivée à maturité? Or, c'est précisément le dernier texte susvisé qui sert de base aux considérations de FAgada sur la laideur et la pénalité de ce vice : « La parole obscène « (ne bnsis), dit-elle, est comme une source de maux ; elle est « la cause de la perte des jeunes gens enlevés à la fleur de « 1 âge ; elle engendre l'oppression et les dénis de justice dont « sont victimes la veuve et l'orphelin. — Écouler des paroles «• ordurières avec une certaine complaisance, c'est se rendre « complice de cet acte d'immoralité; leur lot à tous deux, c'est « l'enfer (3). — Tout le monde sait, lisons-nous ailleurs, à « quoi doit aboutir la cérémonie nuptiale; eh bien, celui qui « en fait le sujet de ses commentaires graveleux, perd le a bénéfice de tous les mérites portés au compte de son crédit a moral (4). » La Tradition se serait-elle exagéré les consé^ quences du cynisme de la parole? On ne saurait le soutenir quand on sait que ce cynisme, indice révélateur de la corrup-^ tion des mœurs, est l'avant-ooureur de la décadence des nations. Rome et Athènes l'ont éprouvé dans l'antiquité, et le monde moderne ne semble pas vouloir s'y soustraire. Il est des preneurs, nous ne l'ignorons pas, qui opposent avec une cer* taine complaisance les détours de la phraséologie actuelle à la
(I) IiaTe, VI, 5. (3] Talmud, Sohabb«th, 3t.
(«) nid., IX, te. (4) Talmad, K^Uioubolb, 7.
crudité du langage biblique. Me e'ef force- Uelle pas, ne possède-t-elle pas le grand art, prétendent- ils, de gazer Timpadeur, de donner une enveloppe à la licence, de cacher la nudité de la honte en lui faisant un vêtement brodé, d*étouffer les miasmes de la pestilence par Tencens de l'expression parfumée? C'est très-vrai, mais c'est précisément ce que nous lui reprochons, avec tous les vrais moralistes. Cette forme nouvelle de la parole impure, cette habileté perfide à exciter Tattenlion sur les opérations de la luxure par des réticences et par des équivoques, sont des plus dangereuses. Encore un coup, les dénominations directes offrent un bien moindre péril ; les organes et les fonctions de la nature n*ont rien d'impur par eux-mêmes : le supposer, ce serait faire injure au Créateur qui nous en a pourvus. Il n'est donc pas illicite de parler des actes et des membres de la génération avec cette simplicité et cette réserve dont TËcriture nous offre de nombreux exemples. Où le danger commence, c'est alors que le discours se traduit en invocations à Vénus et à Cupidon, en hymnes à l'adresse des passions libidineuses, en apothéQses de la femme adultère et de la courtisane éhontée, en séduisantes descriptions de ces jouissances criminelles. Ce qui augmente encore le péril, ce sont ces représentations théâtrales élevant le vice sur le pavois, lui consacrant une tribune, une chaire ou un trône du haut duquel il lance le trait empoisonné dans le cœur des assistants, de ces foules recrutées dans toutes les conditions et dans tous les ftges. On sort de ces scènes ému et charmé, n'en ressentant pas de suite les émanations délétères; on en sort répétant, commentant les mots et les gestes qui vous ont le plus frappé, enfonçant de plus en plus le dard envenimé. La voilà bien, la femme décrite par le sage, la femme sotte, irréfléchie, en proie ù des agitations stériles, assise à la porte de sa maison, sur un trône élevé, d'où elle interpelle les passants, les invitant à entrer chez elle, leur offrant les délices de l'eau volée et du pain dérobé (1), c'est-à-dire de la beauté de la forme, des charmes extérieurs cachant la pourriture du dedans. Telle est
(t) ProTerbes, IX, 13-18.
358 DEUXIÈME PAHTIE.
la parole impure de nos jours, avec ses airs modernes, ses tenlations, ses séductions, ses eulrainements, son influence sur la dissolution des mœurs, devenue, pour nous servir d'une expression lalmudique, une violation permise (1), c'est-à-dire tellement passée dans les habitudes qu'on la considère comme chose licite. On ne saurait donc, au nom des origines et des saintes obligations de la parole, on ne saurait trop réagir contre ce funeste abus, ni assez revendiquer les titres de la parole pure, chaste, claire, puisée à la source du salut, rejetant comme de viles haillons ces oripeaux du langage passionné^ produit d'un sensualisme aussi honteux en réalité qu il est rarflné en apparence.
§ 3. La parole malveillante ou leghôn haraa [^y^ V^\)*
La mort et la fie sont au pouvoir de la langue.
(ProT., XVIII, 21.)
On nous approuvera sans doute de consacrer un paragraphe spécial à la parole malveillante, eu égard à son action multiple, à sa fréquence, à son universalité, non moins quà la place qu'elle occupe dans les enseignements de la morale révélée. A vrai dire, celte branche de la parole appariienl à la morale sociale plus qu'à la morale individuelle, puisqu'elle fait du non-moi son but et son aliment. Mais ce serait scinder la théorie de la parole que de la diviser dans ses applications; il nous semble donc plus opportun de lui conserver celte unité d^exposition qui la rend plus saisissante , sauf ensuite à la morale sociale de s'en adjuger les conclusions.
De la gravité de ce }>€ché. — Ce qu'il importe de constater tout d'abord, c'est que la parole malveillante est l'objet tout particulier de la réprobation biblique, et celte réprobation est formulée par Thisloire en termes non moins vifs que par la législation sacrée. On a, non sans raison, préféré parfois lais-
LA MOnALE INDIVIDUELLE. 359
ser parler les faits dont rautorité remporte, dans la pratique, sur celle des préceptes. La Genèse nous en offre déjà un spécimen dans rhisloire de Joseph, qui prélude par ces mots : « Joseph tint à son père de mauvais propos sur la conduite de ses frères (I) », tenant en quelque sorte à justifier par ce fait les dures épreuves par lesquelles devait passer le futur dominateur de 1 Egypte. Viennent ensuite les rébellions successives d'Israël dans le désert, offrant ce trait commun qu*elles sont toujours aggravées par des excès de langage clairement désignés par cette formule : a Le peuple murmura contre Dieu et contre Moïse (2). » Celui-ci ne manque pas de relever ce délit, de le reprocher au peuple dans son exhortation finale (3). Une première leçon à dégager de ces récits, c'est que les transgressions de ce genre ne semblent pas susceptibles de plus ou de moins; on n'y remarque aucune gradation, et la simple médisance et l'extrême violence de langage y marchent de pair. Miriam et Aharon, se permettant une expression désobligeante pour Moïse, sont réprimandés et punis à l'égal de vils calomniateurs. Du reste, le poëte sacré se charge du soin de tirer la moraliié de ces fails, de prononcer contre leurs auteurs l'irrévocable arrêt. L'histoire nous raconte avec simplicité la dénonciation de Doèg et la délation des gens de Zif, dirigées contre David fuyant la haine et les persécutions de Saûl (4). Mais c'est dans les psaumes qu'il faut chercher l'appréciation de ces trahisons et l'inflexible condamnation dont elles sont frappées: « Ta langue (ô Doèg), dit le psalmiste indigné, est comme un « rasoir fraîchement aiguisé, un instrument de perfidie. Tu c préfères le mal au bien, le mensonge à la juste vérité; tu « cultives la parole destructrice et les propos trompeurs. « Aussi Dieu le brisera-t-il ; il t'anéantira, il t'arrachera à ta « tente, il le déracinera de la demeure des vivants. — 0 Sei- « gneur! s'écrie-l-il encore, détruis et confonds le langage « (de mes délateur^), car je ne vois que violence et discorde
(1) Genèse, XXXVII, 9. (?.) Deut^onome, I, il el 54.
(2) Eiodr, XVI, 8; XVII, 9; Nombreu, (4) I Samuel, XXII, 9 et iO; XXVI, f. XIV, 2; XVII, 6; XXI, 5.
360 DRUXlftMB PARTIE.
a dans la cité; Tiniquité y règne en mailresse absolue, la do*^
a plicilé el l'imposture en ont pris possession.... Il (le calom-
« niatcur) attaqae ses propres commensanx ; il viole h sainte
c alliance (de Tamitié) ; sa bouche est douce comme la crème,
c mais son cœur est un arsenal de guerre ; ses paroles coulent
« comme Thuile, en fait ce sont des engins de mort.... Je me
< trouve comme dans une fosse aux lions ; je suis entouré de
« lames tranchantes; je couche au milieu d'hommes dont les
« dents sont des lances et des flèches, dont la langue est un
c glaive acéré. — Leur colère est pareille à la colère des ser-*
« pents, à celle de la sourde vipère dont Toreille reste inac^
« cessible aux formules magiques du plus habile des sorciers.
« 0 Dieu! brise-leur les dents dans la bouche; écrase les mo->
c laires de ces léopards, 6 Seigneur! — Que le péché de leur
« bouche, que le crime de leurs lèvres deviennent leurs
a propres filets, piège de leur orgueil, de leur malfaisance et
« de leur hypocrisie! — Sauve-moi, ô Éternel, des lèvres
(f mensongères, de la langue qui distille la perfidie. — Que
« gagnes-tu donc, quel profit penses-tu acquérir, 6 langue
(C trompeuse? Ce sont des flèches acérées, lancées d'une main
a vaillante ; ce sont des charbons ardents couvapt sous la
« cendre (1). » A ceux qui seraient tentés de voir dans ces
éloquentes réprobations moins une doctrine morale que le
sentiment personnel de David surexcité contre ses ennemis,
nous citerons quelques sentences impersonnelles de la sagesse
proverbiale : « Il est des propos non moins violents que des
9 coups d'épée; mais la langue du sage possède le secret de
« les guérir. — Le vaurien est un abîme de perdition, et ses
<c lèvres un feu dévorant. — La morl et la vie sont au pouvoir
« de la langue. — Pareil à l'homme qui se fait un jeu de
« lancer des flèches mortelles est celui qui, perfide à l'égard
« de son prochain, s'excuse en disant : Je voulais m'amuser!
« — Ce qu'est la braise au charbon, le feu au bois, le querelleur
« l'est pour les disputes. — Les paroles quinleuses sont comme
(I) Pitames, V, LU, LIV, LV|, LIX, CXX.
LA MOIALI inDIYIDUILLE. 301
c des coups de couteau, elles péDëtrent au plus profond des 4K eslrailles. — Semblables aux scories eouyrant un vase de « terre, sont des lèvres brûlantes, instruments d'un mauvais <f c(Bnr(1). »
La poésie et la sagesse, Tinspiration et le bon sens, fulminent donc le même anathëme contre la parole malveillante. Or ht sévérité de la condamnation doit être en rapport avec la grandeur du crime. Avant de la motiver, nous jugeons à propos de confirmer ce jugement par le verdict de la Tradition. Rendons 4'abord justice à cette dernière en signalant le progrès qu'elle a fait faire à la théorie, grâce au nom dont elle Ta dotée, à cette qualification de Leschôn Harâa (mauvaise langue], non moins efficace pour la parole que celle de Yetzer Harâa Test à rendroit des passions. Une dénomination claire et précise fait parfois plus pour la propagation d'un principe que les considérations les plus étendues, pénétrant comme un coin dans les esprits les moins ouverts à la spéculation. Comment s'exprime la Tradition sur le Leschôn Harâa : « Le Leschôn Harâa équia vaut à la violation des cinq livres de Moïse (S). — La rançon < du Leschôn Harâa consiste dans les plaies et les ulcères (3). « «*- Le Leschôn Harâa l'emporte à lui seul sur les trois pé- « chés capitaux : idolâtrie, homicide et luxure (4). — Le « Leschôn Harâa est frappé de malédiction ; c'est à ses arti- « sans que s'applique l'anathème de Moïse : « Maudit soit c celui qui frappe son prochain secrètement : frapper en caa chetle, cesl médire (5). » Le premier crime et le premier t châtiment furent l'œuvre du Leschôn Harâa ^ personnifié « dans le serpent tentateur. — Le Leschôn Harâa est pire t que Tassassinat : on ne peut tuer que de près, tandis que la c médisance et la calomnie assassinent à d'énormes distances. « Tel est le motif de la double comparaison dont il est lobjel « dans la Bible, tantôt avec la flèche, tantôt avec le venin
(I) ProTerbe», XII, 18j XVI, 97; XVIII, (4) Tdmin», ErtcWo, 15; Talnrad Yém-
Sl; XXVI, iH^iZ. gchalemi, Péah, chap. !«'.
(i) VaTkra Rabba, uct. iê, (n) Midraach TbeUUim et Pirké R.
(3) Ibid. Éliéiér.
362 DEnXIÈIIB PARTIB.
c lancé de loin (i). — Le Leschôn Harâa esl l'une de ces init quilés monstrueuses qui bouleversent le ciel et la terre (2). — c Le Leschôn Harâa comprend et confond dans une même rè- « probalion le discoureur et Taudileur. Écouter sans protestac tion des propos malveillants, y prêter une oreille attentive c on complaisante, en jouir, s'en repaitre silencieusement, « c'est assnmer la responsabilité qui ailleurs lie le receleur an t voleur (3). »
Motifs de la sévérité déployée contre le Leschôn Harâa. — Il s'agit mainlenantde nous rendre compte des motifs de cette sévérité dont nous venons de saisir la double expression dans rËcritnre comme dans la tradition. La théologie morale s'en est occupée, et nous allons exposer après elle les principales raisons alléguées. Notons d'abord la première, qui est comme la résultante des quallflcations hyperboliques dont ce méfait est l'objet : c'est parce qu'il jouit d'un pouvoir illimité, qu'il possède à un haut degré cette Quidité que n'arrêtent ni les efforts des hommes, ni les remparts, ni les montagnes, ni les mers, que le Leschôn Haiâa est si fort à redouter. Éminemment spirituelle, la parole détle toutes les entraves de la matière. On s'étonne parfois de la puissance de diffusion et de la rapidité d'informations que la science a su mettre à la disposition de la parole : elle ne fait pourtant qu*en développer les facultés virtuelles. La parole cesserait d'être la parole si elle se laissait renfermer dans les bornes étroites de l'organisme. Or, la loi des compensations veut que dans les grandes facultés tout soit grand, le mal comme le bien. La langue ne peut rien faire à demi ; elle est un organe de salut ou de perdition, de vie ou de mort, comme dit notre texte. Constater cette influence, montrer les redoutables effets qu'entraîne fatalement sa direction pernicieuse, appeler sur elle toutes les censures, toutes les malédictions possibles, n*est'Ce pas, en définitive, rendre hommage au principe surnaturel du langage, le traiter en roi ? Remarquons en outre que cette puissance de locomotion n'est
(1) Talmod, Erachin , v. «.; VtTkrt (t) Talmod, Erachin, «.«.
Rabbi, s. 5. (?•) Ibid,, /. e.
comparable qu'à sa force de dilatation : il n'en coûte pas plus de déverser la haine et la calomnie sur une famille, une cornmnnautë, une ci lé, une race tout entière, que sur un seul individu. De nombreux exemples nous en sont fournis par rhistoire sainte. Doèg dénonce à Saul comme complice de David le chef de la confrérie sacerdotale de Nob, et la délation aboutit à Textermination de toute une cité. Haman est Tennemi personnel du seul Mardochée, mais il lui parait si facile d'envelopper dans la ruine de son adversaire tous les Israélites disséminés dans les cent vingt-sept provinces de la Perse! Gomment donc ne pas songer à prendre les plus rigoureuses précautions contre un mal aussi envahissant, aussi terrible par sa rapidité que par son expansion?
Le second motif de la sévérité déployée à Tégard de la parole malveillante provient de la nature irréparable de ses dommages. Une fois lâchée, la médisance et la calomnie ne font que grandir, passant de bouche en bouche grossies et amplifiées, finissant par prendre des proportions démesurées. CVst une flèche dont la vitesse s'accroît en raison de la dislance parcourue ; c'est un filet d eau qui recu,eille sur son passage tous les éléments humides qu'il transforme en fleuves; c'est la tache d'huile allant toujours en s'élargissant. On est épouvante dos progrès effrayants réalisés par ce fléau, môme en surveillant ses allures: que sera-ce donc quand on l'abandonne à lui môme, à ses bonds désordonnés? Que de fois le plus léger soupçon ne se change-t-il en imputation criminelle, un simple écart de conduite en faute impardonnable, une erreur d'un moment en perversité systématique, un dévouement mal compris en trahison î Et quand ces odieux travestissements sont devenus un fait accompli, quand le sacrifice est consommé, quand la victime est immolée sur l'autel du Leschôn Barâa^ idole aussi sanguinaire que Moloch ou Aslharoth, personne ne veut assumer la part de responsabilité qui lui en revient, ni l'auteur premier du mal, parce qu'il ne reconnaît plus ses propres paroles dans ces rapports défigurés; ni les organes intermédiaires, prétendant n'avoir eu là dedans qu'an
364 DEUXlfillB PARTIS.
rôle passif, celui de tube de transmission. Il ne reste pas même à la victime la triste satisfaction de maudire son bourrean, dont les traces se sont perdues parmi ks millions de lèvres qui s'en sont faites les complices. S'il suffit de deux paroles pour faire pendre celui qui les a prononcées, il n'en faut souvent qu'une seule pour consommer la ruine d'un individu, d'une famille dont il est le soutien, d'une société dont il a servi et dont on l'empêche de continuer à servir les intérêts sacrés ou profanes, matériels ou moraux. La doctrine révélée a-t-elle bien fait de nous prémunir contre de pareilles conséquences, contre ce venin subtil, contre ce poison corrosif, répandant tout autour de lui la contagion et la mort? La Tra-< dition est-elle dans le vrai en épuisant contre le Leschôn Harâa tout le vocabulaire de sa réprobation ? Comment en douter en présence des faits que nous venons de signaler et qui s'accomplissent chaque jour, chaque heure, dans les différentes sphères des relations humaines?
A ces deux motifs puisés dans la nature même de ce mal, dans son caractère propre, dans ses qualités natives, rapidité foudroyante et force progressive, vient s'en ajouter une troisième d'origine extérieure : c'est la légèreté, Tinsouciance avec laquelle on procède dans celle occurrence. Ce ne sont que des mots, dii-on vulgairement ; propos en l'air, bulles de savon, dont il ne reste nulle trace visible ou tangible, ne faisant qu'apparaître et disparaître. Nous avons vu le livre des Proverbes, de la morale prâlique, protester énergiquement contre cette appréciation indulgente : « User de paroles perfides à rencontre de son prochain par simple amusement, c'est tout comme si l'on se faisait un jeu de lancer sur autrui le fer et le feu (1). » Dans un sens analogue la Halacha nous explique une prétendue anomalie entre l'amende infligée au séducteur d'une jeune fille et celle du double prononcée contre celui qui s'en fait le calomniateur. Cette disproportion, nous enseignet-on, est conforme à la vraie nature des choses, le calomniateur étant bien plus coupable que le séducteur. Pourquoi ? Parce
(1) ProTerbes, XXVI, 18 et 19.
LA MORALE IIVDIVIOUELLE. 868
que le dernier ne s'en prend qu'au corps de sa victime, tandis que le premier en veut à sa réputation, à son honneur, à Ift {personne morate (1). Remarquons ensuite que les infractions qui 4>nt pour mobile Tintérét ou la passion charnelle portent leur atténuation en elles-mêmes; il est si difficile de ne jamais défaillir devant T&preté du gain, Tappât du plaisir, la fascinai tîon du Inte, la violence des appétits! Le Yetzer Barâa n'esirii pas \k, faisant son métier, stimulant nos sens et leur jetant la prcMe dont ils sont avides? Elles peuvent donc non pas pré^ tendre à l'impunité ^ mais invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes. En est-il de même du Leschôn Barâa ? Correspond^il à un besoin naturel, interne ou externe ? Y a-t-il grand profit à tirer de ces transgressions de la parole? Finalement n'est-on pas d'autant plus coupable qu'on a moins de motifs d'excuse à alléguer, et la pénalité ne doit- elle pas être en raison inverse des efforts à déployer pour vaincre les mauvaises inspirations? Moins on rencontre d'obstacles sur le chemin du devair, plus on est répréhensible de le fouler aux pieds. Voilà donc une loi morale qui s'impose à nous avec toute la rigueur d'un axiome, et dont nous comprenons la cause aussi bien que les effets.
Du domaine de la parole malveillante. -^ Il paraît difficile, sinon impossible, de tracer avec exactitude les contours du domaine assigné au Leschôn Harâa. Où commence-t-il, où finit-il, quelles en sont les différentes parties, en quels élé« menls se décompose-t-il ? Autant de questions qu'il est plus facile de poser que de résoudre. Les textes bibliques et traditionnels que nous avons eu lieu de citer dans le courant de cet exposé nous disent assez que Leschôn Harâa est un terme générique embrassant l'ensemble des écarts du langage hostile : a Calomnie, médisance, délation, duplicité d'expression malveillante, dénigrement, propos violents, interprétation perfide et méchante. » Vous pouvez d'ailleurs en suivre la gamme variée dans les faits recueillis par Thistoire sainte : chez Joseph, c'est un simple rapport défavorable à ses frères ;
(0 Erachin, chap. Ul, Mifchn* «.
chez Aharon et Miriam, c*est une médisance des plus bénignes à l'adresse de Moïse ; chez les explorateurs de la Terre sainte, ce sont des conséquences fausses et malveillanles tirées d*an exposé véridique ; chez Doèg, c'est la délation dans toute sa laideur ; chez les Ziphim révélant à Saûl la retraite de David, c'est une lâche dénonciation; chez David privant Thérilier de Saûl de la moitié de ses biens sur la foi de la déclaration intéressée d'un valet, c'est moins le crime lui-même qui est visé que la facilité à s'en rendre complice en lui faisant bon accueil; chez A'hithophel se faisant conseiller d'Absaion, c'est la parole mise au service de la trahison. Ces exemples suffisent pour nous donner une idée de l'étendue comme de la multiplicité des formes du Leschôn Barâa. Il importe de bien noter ce fait, à savoir que la vérité n'y est pas toujours directement lésée, mais seulement mal interprétée, tournée vers le mal quand on pourrait si facilement la maintenir dans la ligne du bien et de lappréciation indulgente. C'est comme obstacle à opposer à cette fâcheuse déviation que la Tradition va jusqu'à interdire la prodigalité dans l'éloge, parce que, ditelle, grâce à l'affinité des extrêmes, la louange côtoie la critique et le blâme (I). Voici sur quel fait on appuie cette moralité : Uu sage se vantait devant ses collègues d'avoir observé religieusement toutes les prescriptions rabbiniques. «En étesvous bien sûr? lui réplique l'un de ses camarades. N'avezvous jamais manqué à celle qui vous ordonne de tempérer l'éloge pour ne pas provoquer le blâme?» Et l'autre de confesser son ignorance sur ce point et de prendre l'engagement d'y conformer dorénavant sa conduite (2).
Cependant nous devons constater que, parmi les nombreuses catégories du Leschôn Haràa^ celle qui est l'objet tout particulier de la censure biblique et traditionnelle, c'est la médisance, et voici pourquoi. La calomnie et la délation sont rangées par les moralistes de toutes les nations au nombre des crimes capitaux. Il suftit de les nommer pour en faire ressortir
(1) TaIinttd,Er»chin,14, •JD'Oaa ^BOb K^ inSO TIH»©. Cf. Pro?., XXVU, 14. [%) nid., l. c.
Tindignité. Les Doëg el les A'hithophel ne sont pas des cri^ minels vulgaires, mais des exceptions monstrueuses, qui ne trouvent guère d'imitateurs que dans des circonstances exceptionnelles, ne s'élalanl à l'aise que sous des tyrans comme Tibère, Caïus et Néron. Mais il en est tout autrement de la médisance, qui entre si profondément dans la pratique de la vie et semble constituer une des propriétés normales de la parole. La Tradition ne s*y est pas trompée, et ne s*est pas flattée d'extirper ce vice dont elle ne se fait pas défaut de nous signaler Tinfluence puissante, nous allions dire indestructible. Elle nous dit que c'est un péché habituel, constant, auquel personne ne saurait échapper complètement (1). Pour fixer là-dessus toute notre attention, elle a inventé une nouvelle dénomination , celle de « poussière du Leschôn Ha-râa (2) », poussière fine, impalpable, s'insinuant partout en dépit des portes et des venons. Mais alors, objectera-t-on, pourquoi semontrer si sévère contre un mal inévitable? Pour nous prêter dans cette lutte, dans ce combat de chaque jour, la force de résistance que doit éveiller en nous la conscience du danger. Si nous ne savons pas réagir spontanément contre des habitudes vicieuses, du moins lutterons-nous pour notre salut et profilerons-nous de ces avertissements répétés à Peudroit de ce piège funeste. Et si nous n'arrivons qu'à diminuer la somme du mal, le nombre de ses victimes et retendue de ses ravages, ce sera un succès relatif qui n'est pas à dédaigner.
On se demande, comme on s'est demandé depuis David s'écriant : « Quel profit, quel avantage conquiers-tu, ô langue trompeuse (3)? » le secret de ce pouvoir de la médisance. Quel est, en effet, ce charme mystérieux, cet attrait magique qui ne participe ni de la passion, ni de l'intérêt, et qui l'emporte cependant sur ces deux puissants mobiles ? Il faut bien qu'il jaillisse dans la source même du moin dans les profondeurs insondables de l'existence interne, une telle vitalité ne
(l) Talmad, Baba Bathra, |(>5. (3) Piaames, CXX, 3.
pooTaoi éaaaer d*80 gerae fortmii ei pasager. n proTiest tnerUwemtni de là; il procède de règoiflM , de ce sentineat H oéeessaire à lasaoTeçuile 4e la personnalité hanuine. Cellt personoalilé te lie intineaeDl à Fanuinr dn moi, sentiment eiclasif, ombragent, jatou de toni ce qni gêne on entrare son déTf loppement. ETîdemment , toat n*est pas maoTaîs dans cet égoisme, car alors il fandrait s*en prendre à Dien qoi nons Ta implanté. Sans lai, qne deriendraient tani de nobles actions dnes i rinitiaiiye individnelle? Sans Ini, que defiendrait la saper iorité de Tétre bamain snr Tétre animal? Eh bien, Teaton savoir an jaste ce qae c*est qoe la médisance? Pas antrt chose qQ*ane excroissance de Famoar de s<n-même, one branche parasite qoi a ses racines dans le tronc vital. On aime, on savoare le dénigrement da prochain comme ane joaissance de l'orgoeil et de la vanité; on croit se faire i soi-même an piédestal de toos les maavais propos qa'on a tenas contre son prochain; on se flatte d^élever sa propre grandear sar rabaissement d*aatrai. Faoeste errear, étrange aberration qae celle qai songe à édifier sor des raines, à se constraire aae répatation gloriease sar an amas d*immondices? Et voilà pourquoi la Tradition se montre inexorable envers le crime de la médisance. Comme contre les grands maax, il faat les grands moyens, elle a classé parmi les fautes irrémissibles, au nombre de celles qai entraînent la damnation éternelle, le penchant i tirer honnenr poar soi-même de la déconsidération du prochain (1). C'est aussi pour nous soustraire à la fatale influence de ce penchant qu'elle infirme, ainsi que nous Tavons va, la louange exagérée dont elle prévoit le résultat final.
On Ta dit : indiquer la source du mal, c'est indiquer le remède. Remonter à Torigine de la médisance, la saisir dans son germe, la surprendre à Tétat embryonnaire, c'est découvrir des armes pour la combattre. Ne tuons pas l'égoîsme, puisqu'il est le principal agent de notre activité, Tinspirateur de nos résolutions les plus importantes, Theureux adversaire de cette langueur morale dans laquelle nous faillirions tomber, au
(i) Taimad, ». *.. n^sH Tibpn nasnzan.
LA MORALB INDIVIDUELLE. 369
grand préjudice de notre mission temporelle et éternelle. Mais sachons le renfermer dans ses limites naturelles, ne le laissons pas empiéter sur le terrain d'autrui, envahir le champ social, ravager le domaine public avec le glaive acéré de la parole malveillante qui, en le dénaturant et en Tempoisonnant, convertit le don de la bonté infinie en offrande de Baal (1).