CHAPITRE T. — Les organes physiques considérés comme
agents de la morale.
Après rhomme intérieur, rhomme extérieur; après les agents invisibles et impalpables, Tintelligence, la sensibilité et la volonté ; après la parole, cet organe mixte qui sert de trait d'union entre Tesprit et la matière, se présentent tout naturellement les organes physiques, que nous allons étudier sous le rapport de leur fonctionnement moral. Ce sont donc les cinq sens principaux, reconnus comme tels par la physiologie générale, la vue, Touïe, Todorat, le goût et le toucher, dont nous allons exposer Téthique pour compléter notre étude de rhomme moral envisagé dans les manifestations essentielles de sa double organisation.
Cette division, d'ailleurs, s'appuie sur deux autorités des plus respectables : sur un traité de morale qui , peu fait pour
les générations actuelles, exerça une profonde influence sur celles si fortement trempées de Tère de persécution, puis sur la Kabbale, qui, dans son système d'unification deTesprit avec le matière, assigne un rang notable k ces mômes sens (1). Nous commencerons par Torgane visuel, qu*on est habitué à voir figurer en tête des sens externes.
§ 1". La vue.
Il yeille sur lui comme sur la prunelle de son œil. (Deutér., XXXII, 10.)
Nous ne pourrions guère, sans sortir du cadre de notre sujet, nous arrêter à la description des éléments fins, délicats et parfaits qui entrent dans la composition de Torgane visuel. Elle est du ressort de la physiologie. bien plus que du domaine de la morale. Bornons-nous donc à une simple affirmation, qui ne sera contredite par personne, à savoir que c'est un chef-d'œuvre du Créateur d'avoir concentré une si grande puissance dans un mécanisme si étroit et si chétif. N'est-ce pas la plus grande des merveilles d'avoir su mettre tant de force dans tant de faiblesse? Un atome de poussière suffit pour l'arrêter, un souffle pour l'anéantir, et pourtant il est le principe comme le charme de l'existence, à tel point que ceux qui en sont privés semblent retranchés du nombre des vivants (2)! Tout le monde rend également hommage à sa supériorité sur les autres organes, à cette expression énergique, profonde et insondable qui lui vient de sa fonction spirituelle, celle de servir de miroir à l'âme.
Abordons donc immédiatement l'examen rapide de ce qu'on peut appeler les devoirs positifs et négatifs de l'organe visuel.
(l) Voy. Redichiih Ho'hma, Traité de (l) Talmnd, Aboda Zara, 7; cf. Treni,
la Sainteté t chap. VI, 7, etc.; cf. Zohar, III, 6. passim.
Nous commençons par ces derniers, parce qu'ils sont formulés dans un texte bien connu : « Ne vous laissez pas traîner à la remorque de votre cœur et de vos yeux, dont vous êtes si enclins à suivre la direction (1). » La Tradition s'appuie sur le môme texte pour qualifier le cœur et les yeux de « courtiers du vice (2) ». A cet égard, le premier devoir de Tœil est donc de s'abstenir de servir d'intermédiaire entre la convoilise intime et l'assouvissement corporel. Il refusera son concours aux excitations pernicieuses ; il ne se laissera pas trop engager au service des appétits, sentinelle de la sensation grossière ou raffinée. Il ne sera, par conséquent, ni l'œil luxurieux guettant l'obscurité pour protéger de ténébreuses orgies (3), ni l'œil de la femme impudique, véritable enseigne de la débauche (4), ni celui de l'avare couvant son trésor et n'en détournan jamais ses regards, ni celui de l'envieux s'armant de la puissance fascinatrice du serpent.
Quant aux devoirs positifs de l'œil, nous les déduirons de certaines expressions, de certains idiolismes de la langue sacrée, propres à les fixer dans notre esprit. Il s'agit*des termes « lever les yeux, baisser les yeux, regarder devant soi », dont il importe de déterminer le sens. Prenons d'abord le premier, le plus usité, le terme « lever les yeux». Il a été constaté déjà(5) que cette faculté organique constitue l'une des plus nobles prérogatives de l'homme, le différenciant de la béte et l'assimilant aux anges et aux archanges. Aussi est-il rare de voir celte locution employée dans la Bible dans un sens prohibitif. Moïse nous défend, à la vérité, de lever les yeux vers le ciel, de fixer du regard le soleil, la lune, les étoiles, tous les corps célestes. . . , mais seulement avec l'intention de les adorer comme des divinités (6). Gomme contre-poids à cette interdiction, nous avons d'ailleurs l'invitation formelle faite par les prophètes de lever les yeux vers le ciel (7), pour contempler le Créateur dans son
(l) Nombre». XV, 39. (5) Voy. le toU, p. 26Î.
(i) Talmad Yerascbaicmi, Berachoth. (6) Dealer., IV, 19.
{^) Job, XXIV, 18. (7) iMÏe, XL, S6.
(4) Isaïe, ni, 16.
œavre, deviner rordonnateur suprême dans la belle ordonnance des globes suspendus dans rimmensité, dans le spectacle grandiose de rtiarmonie universelle. Il importe de ne jamais perdre de vue une recommandation venant de si haut. Levons souvent les yeux vers le ciel ; sachons y lire les mystérieux caractères de la glorification divine ; faisons-leur franchir de temps en temps Tëtroit horizon où nous les tenons enfermés, et sancllfions-les par la contemplation de ces régions immaculées, si propice à nous arracher aux misères de la vie terrestre et de nous retremper au sein de Toptique céleste. M^is, si de temps en temps il est bon de lever les yeux, il faut savoir au§si les baisser suivant les lieux et les circonstances. Il est, en effet, plus d'un cas où cela devient un devoir rigoureux, une sainte obligation qui nous vaut la protection directe du Seigneur, se déclarant le libérateur de Thomme au regard baissé (i). Cet acte est, avant tout, l'expression de la modestie, de la modestie qui nous est commandée envers Dieu et envers notre prochain ; c'est en tenant le regard fixé vers la terre que Ton se rappelle le mieux que Ton n'est que cendre et poussière, en môme temps que l'on se délivre des sentiments d'orgueil auxquels nous nous laissons aller si facilement, de cet orgueil que la Bible qualifie d'«t yeux élevés » (2). Il ne faudrait cependant pas voir dans celte recommandation une injonction constante et absolue, puisque le sage nous conseille de regarder devant nous : « Que tes yeux regardent toujours en face de toi, que tes cils dirigent en droite ligne ton rayon visuel (3). » Résultat de la sagesse pratique, celte dernière sentence a, comme les deux précédentes, et sa raison d'être et sa sphère d'aclion. Celle-ci, tout le monde la connaît, c'est le champ social, envisagé au point de vue de la facilité et de la reciilude des rapports humains. A un point de vue plus général et plus moral encore, la droiture du regard est le symbole de la sincérité du cœur, de la franchise, de la loyauté n'ayant rien d'oblique. Qui peut, qui doit regarder de cette façon ?
(t) Job, XXn, S9. (5) PfOT., IV, 5P.
(«) PfOT., VI, 17.
ËYidemment celui qui n'a pas à craindre les reproches de son prochain. Aussi, de parlaloiderantinomie, le regard oblique n'est pas moins la résultante de la duplicité du cœur que le regard franc est la traduction d une âme juste et bienveillante. L'histoire sainte a soin de nous le dire, en attribuant le regard oblique à Saûl, ennemi caché et secret de David, avant de laisser éclater sa haine au grand jour (i).
Nous voilà donc bien fixés sur les devoirs de la vue, grâce à cette triple locution que Ton dirait avoir été imaginée pour nous éclairer sur la triple obligation de cet organe envers Dieu, envers notre prochain et envers nous-mêmes. Par rapport à Dieu , lever les yeux signifie découvrir la personnalité divine dans la magnificence de ses œuvres, dans les innombrables globes répondant à l'appel universel qu'il semble leur adresser, dans ces myriades de corps célestes se mouvant chacun dans son orbite et concourant au miracle de la gravitation universelle, S'agii-il de nous-mêmes, de notre individualité propre, alors il convient de baisser les yeux^ de devenir humbles et modestes, à la vue du peu q^ie nous sommes et de cette poussière qui sera notre dernière demeure, de nous sauver ainsi de l'orgueil, de ses fumées, de ses inspirations funestes, si fatales à notre perfectionnement. Enfin, à Tégard du prochain, notre devoir, est de regarder droit devant nous, ni trop haut ni trop bas, de le regarder en face, d'un œil animé de candeur, de franchise el de bienveillance, ne se laissant nullement troubler par les mauvaises vapeurs des passions.
Pour compléter la théorie morale de cet organe précieux de la vue, il nous reste encore à signaler l'étendue du rôle assigné par l'Écriture à Yœil de Dieu^ et de saisir le vrai sens de cet anthropomorphisme. Ainsi que cela a été démontré ailleurs, l'œil de Dieu, c'est la Providence (2), Providence générale ou spéciale, suivant la direction qu'il lui plait de suivre, tantôt embrassant dans un coup d'œil d'ensemble les masses et les événements généraux de l'humanité, tantôt faisant son point de mire du simple individu : « Du haut du ciel, il voit, il con-
(«) I Samuel, XVIII, 9. (S) Voy. notre Théoiieée, p. SSl.
temple tous les fils de l'homme. L'œil de Dieu veille sur ses adorateurs, sur ceux qui espèrent en sa grâce. — Les yeux de TÉlernel sont (tournés) vers les justes. Partout pénètrent les yeux du Seigneur; ils contemplent les bons et les méchants(l). » Or, le but des anthropomorphismes étant de nous apprendre à nous modeler sur l'action divine, il est pour nous du plus haut intérêt de nous rendre exactement compte de celui qui nous occupe. Nous enseigner que l'œil de Dieu se fait providence, c'est nous dire qu'à son tour l'œil humain doit être un organe providentiel , s'abaisser sur les faibles et les malheureux pour les soulager, observer attentivement les misères humaines pour les diminuer, chercher à discerner le juste de l'inique, le bien du mal, pour les rémunérer selon les lois de l'équité, s'efforcer de voir clair dans les ténèbres du monde moral, grâce à l'appoint du regard spirituel. Nous sommes donc autorisé à dire que les matériaux ne font pas défaut pour la constitution d'une optique sacrée et spéculative.
11 nous reste encore à envisager cet organe au point de vue de la Tradition, à signaler les tendances de cette dernière vers une certaine idéalisation de la matière. Nous donnerons le résumé de ses prescriptions prohibitives et positives sur ce point. Sous le premier rapport, nous noterons les restrictions imposées au regard ayant pour objectif la femme. Défense formelle de le (ixer avec intention sur la beauté de la femme, pas môme sur les objets de sa toilette.(2). Contempler son petit doigt, c'est comme si l'on se repaissait de l'aspect de ses charmes secrets (3). Contrevenir à cette défense, même dans ses dispositions extrêmes, est un péché sujet à expiation, ainsi que cela résulte des sacrifices expiatoires offerts par les Israélites vainqueurs de Midian, pour le seul motif d'avoir regardé leurs prisonnières avec une certaine complaisance (4). On connaît la légende de R. Mathia Ben Harasch, poussant la réserve du regard jusqu'au point de n'avoir de sa vie levé les yeux sur
(1) Pianmes, XXXIII, 13 et 18; Pro?., (3) Talmnd, Schabbatb, 64.
XV, 8. (4) md.^ L c; Nombres, XXXI, 50.
(S) Talmud, Beracbotb, 24 et 60.
une femme. Taxant d'hypocrisie cette pudeur excessive, Satan sollicite de Dieu Taulorisation de tenter ce saint personnage. Dès qu*il Ta obtenue, il prend la forme d'une jeune flUe d'une beauté ravissante qui vient se placer tout juste dans la direction du rayon visuel du rabbin. Il a beau détourner les yeux et regarder d'un autre côté, la séduisante apparition le suit partout sans relâche. Saisi de terreur à la seule pensée de succomber à la tentation, que fait-il ? Appelant l'un de ses disciples, il lui ordonne d'apporter des clous et de les chauffer à blanc, puis il les prend et se les enfonce dans les yeux. A cet acte héroïque de résistance et de sacrifice, Satan lui-môme recule épouvanté. Alors Dieu enjoint à l'ange Raphaël d'aller guérir le rabbin martyr; mais celui-ci refuse toute guérison, si elle n'est accompagnée de l'assurance formelle qu'il ne sera plus jamais exposé à une tentation pareille, et l'archange se voit forcé de la lui donner (1). » Des faits de cette nature figurent avec plus d'à-propos, nous ne faisons aucune difficulté de l'avouer, dans un martyrologe que dans un traité de morale pour tous; nous le citons comme une signe des allures parfois exagérées de l'éthique traditionnelle, imprégnée par-ci par-là du souffle stoïcien et néoplatonicien.
Vient ensuite la défense de regarder la face du méchant, afin d'éviter les effets d'une contagion mystérieuse, produit de la réciprocité d'une mauvaise contemplation (2). Il est à remarquer que cette prohibition s'étend même aux objets inanimés, notamment aux idoles, puis à tout ce qui est de nature à souiller le regard d'abord, le cœur et l'esprit ensuite (3). On estime qu'il est une pudeur des yeux comme il y a une pudeur du sentiment, et la violation de l'une n'est pas moins coupable que celle de l'autre. C'est pour ménager cette pudeur que la loi rabbinique défend de fixer d'un œil indiscret non-seulement certains actes du cuUe public, mais jusqu'à des faits de l'ordre physique. On ne doit, par exemple, fixer un œil scrutateur ni sur l'arc-en-ciel ni sur les pontifes prononçant la bénédiction
(1) Yalknt, Beréschilh, n» 161. (3) LéTlt., XIX, 3; cf.let commentaires.
(9) Talmad, MegoUla, i8.
d'Aharon, apparemment pour ne pas affaiblir Timpreâsion salutaire que ces manifestations doivent nous laisser, celle-ci de la majesté divine, celle-là de la Providence générale (1). Dans un sens analogue, la prière réclame des yeux à demi fermés, afin de fortifier en nous Tidée de la présence de la Schéhina («•o») ; prétendre la percevoir par la vue organique serait la méconnaître et la dénaturer. Oui, la présence de Dieu au milieu de nous est en raison inverse des efforts que nous faisons pour la contempler physiquement ; nous ne pouvons la saisir que par le regard interne, en faisant abstraction de toute visibilité matérielle. Ces réserves n'ont rien que de conforme à la doctrine biblique proclamant hautement comme un dogme fondamental Tinvisibilité absolue de la Divinité (2).
Ce qui paraît moins conforme aux principes de la Révélation, c'est la croyance vulgaire au mauvais œil, que la Tradition ne semble pas rejeter absolument, sans pourtant Fentourcr du prestige que lui accorde la foi populaire. Si dans la Bible il est souvent question de regarder quelqu'un de mauvais œil, c'est dans le sens figuré, synonyme de mauvais cœur. Le mauvais œil^ dans nos livres saints, c'est la dureté, l'avarice, le manque de commisération et de charité, la répudiation de la bienveillance et de la sympathie , de même que le bon œil y est l'expression des qualités opposées. La sagesse gnomique nous les présente tour à tour avec toutes ces propriétés, en appelant sur le mauvais œil la réprobation, sur le bon œil la bénédiction des hommes (3). Il semblerait donc que le pouvoir exorbitant, fascinateur, attribué au mauvais œil par certains enseignements et quelques légendes talmudiques, est un emprunt fait moins aux traditions nationales qu'à la superstition étrangère. Mais faut-il aller jusqu'au bout, dénier toute existence, toute réalité au préjugé du mauvais œil ? Nous ne nous reconnaissons pas le droit de repousser avec un dédain superbe une croyance admise de tout temps et par tout pays, remontant jusqu'aux premiers âges du monde. Il serait d'au-
(i) Talmud, Hagnlga, 16. (3) ProT., XXVI, 3; XXII, 9.
(S) Dealer., IV, 15.
tant moins raisonnable de lui contester même nne ombre d'efficacité que la science moderne ne semble pas Tinfirmer aussi radicalement, et qu'elle en admet quelque chose dans ses théories sur le fluide magnétique. Nous n'insisterons pas davantage sur un point sujet à tant de controverses ; il nous suffit d'avoir constaté le rôle important et complexe assigné par la morale individuelle à ce premier organe de la perception corporelle.
§ 2. Vouie.
(3"» '3 >icp) ûwi^ û5 TO5 'n rvk^ •py'j rr^b' ij^
Une oreille intelligente et nn œil perçant sont tout deux Tœufre de Dieu. (ProY., XX, iS.)
De notre texte ipigraphique il résulte que l'ouïe ne le cède pas à la vue en fait d importance morale. Si celleci est le grand récipient des phénomènes sensibles^ sollicitant le regard et l'acceptant comme leur juge, celle-là sert de canal à la parole, qui par lui pénètre dans les profondeurs de la conscience pour s'y traduire en notions, en sentiments, en pensées et en déterminations. L'oreille recueille la semence du langage, sert de voie de communication entre la parole et la pensée. Mais, en se faisant l'auxiliaire de la parole, elle en partage la responsabilité. Il devient facile dès lors de tracer la ligne morale de cet organe : elle se résume dans l'obligation d'accueillir avec empressement et avidité la parole de vie, la parole glorifiant Dieu, enseignant la Loi, propageant la vraie doctrine, s'appuyant sur la sanction de la rémunération divine, comme de repousser, au contraire, toute semaille de la parole malveillante, qui renie son origine. Écouter avec empressement tout ce qui est l'objet de la parole méritoire, fermer l'oreille à toutes les insinuations de la parole coupable, voilà donc le double devoir imposé au second des cinq sens. En parlant du Leschôn Harâa, nous avons déjà relevé la culpabilité de ceux qui prêtent une oreille favorable à la médisance : c'est l'histoire du receleur complice du voleur. De même qu'il
y a beaucoup moins de voleurs là où il n'y a point de receleurs, de même ces mauvais propos perdraient la meilleure part de leur influence malfaisante s'ils rencontraient bien moins d'oreilles avides à les entendre. Il s'ensuit que l'organe de l'audition est mal venu d'arguerjde sa passivité; car, sans la molle complaisance qu'il témoigne aux écarts et aux excès de la langue, celle-ci reculerait bientôt, hésitante et découragée. Mais comment se retirerait-elle lorsqu'elle rencontre un accueil si favorable, quand l'oreille semble s'efforcer d'agrandir et d'élargir son orifice pour ne rien perdre des paroles perfides qu'on y verse ? C'est donc pour nous mettre en garde contre celte funeste erreur qui nous fait considérer Toreille comme un organe passif, inerte et, par suite, irresponsable, que la Révélation a soin de nous apprendre quand il faut l'ouvrir et quand il convient de le tenir fermé. Il faut l'ouvrir toutes les fois qu'il s'agit d'entendre la voix de Dieu, ses ordonnances et ses statuts : cela se répète cent fois dans la sainte Thora. Bornons-nous à fixer Tatteniion sur les deux expressions synonymes a écouter (?td) « et «prêter l'oreille ("ptxrj) », spécialement consacrées à la désignation de l'activité et de la sponlanéité de l'ouïe. Écoute^ Israël^ est une formule qui revient souvent dans le Deutéronome (i) ; or toute prescription implique la liberté et la volonté de l'agent auquel elle s'adresse. N'oublions pas de constater le sens spirituel si souvent attaché au premier de ces deux termes. Que de fois écouter ne signifie-t-il pas entendre par le cœur et par l'âme, percevoir non pas des sons, mais des idées au profit du développement spirituel ! A son tour, la Tradition s'efforce de nous prémunir contre cette coupable indulgence pour les péchés de l'ouïe en nous prévenant que c'est par l'oreille que commencera le châtiment (2). Ceci n'est rien moins que la condamnation formelle de l'assertion relative à l'irresponsabilité de cet organe. Quoi ! il prétendrait à l'innocence, lorsqu'il est si souvent, par son attitude et ses penchants, le promoteur des désolations et des ruines causées par la parole ! Qui donc se lais-
(i) Dealer., IV, l; V, l; VI, 4; IX, 1. (t) Talmad, Kethonboth, &8.
serait aller à ce vice s'il se savait repoussé et non pas attiré ? Qui ouvrirait une bouche haineuse, distillant le venin de la calomnie, vomissant la fausseté et la malveillance, si tout accès lui était fermé ? L'oreille est donc la vraie complice du Leschôn Barâa^ en ouvrant ses portes aux perfides suggestions. Mais pourrait-elle les tenir fermées? Oui, nous dit encore la Tradition ; elle nous l'affirme sur le témoignage visible et tangible de la configuration de ce membre : « Pourquoi, demande un théologien, le tympan est-il fait d'une membrane dure, à l'exception du bout de l'oreille, fait de chaire molle et souple? C'est pour que noas puissions nous servir de cette extrémité en guise de couvercle, et préserver l'organe des choses qu'il ne doit pas entendre (1). » — a Pourquoi, demande un autre, les doigts sont-ils pointus? Pour pouvoir fermer l'oreille et la garantir contre les propos répréhensibles (2). » Il faudrait être bien difficile pour ne pas admirer la richesse des déductions d'une exégèse s'appuyant sur la physiologie non moins que sur l'élymologie raisonnée et sur la démonstration logique.
Passons au second devoir de l'ouïe, d'une importance égale, mais plus pratique encore. Quel est ce devoir? Prêter une oreille attentive, patiente et bienveillante aux cris du pauvre, aux supplications du malheureux, aux gémissements de tout ce qui souffre, victime du sort ou de la méchanceté humaine. Pour relever la sainteté de cette obligation, la Bible nous représente Dieu ne cessant d'écouter ces voix plaintives et suppliantes. L'exemple et le précepte en portent également témoignage : « Dieu entend les gémissements de son peuple criant vers lui contre une oppression intolérable (3). — J'ai entendu, dit-il dans sa première entrevue avec Moïse, le cri du peuple contre ses oppresseurs (4). — J'écouterai la voix de la veuve et de l'orphelin qui crient vers moi (5). — Se boucher l'oreille pour ne pas entendre le cri du nécessiteux, c'est s'exposer à crier un jour sans être entendu (6). »
(I) Talmvd, u. «. (4) Exode, III, 7.
(S) Talmad, u. g. (5) Exode, XXII, ii.
(3) Exode, IIÏ, M. (6) ProT., XXI, iJi.
C'est à celte catégorie que viennent se rattacher ensuite les prescriptions relatives à la musique vocale ou instrumentale. On sait que les charmes de la mélodie, ce plaisir de Toreille, remontent aux origines du monde. Le premier artiste, Youbal, était un facteur de harpe et de luth (1) ; et, dans les temps les plus reculés, la musique entrait dans le programme des fêtes et réjouissances, tant publiques que privées. Laban dit à Jacob qu'il l'aurait congédié avec accompagnement de chants et de tambourin (â). Miriam et les femmes d'Israël célébraient de cette façon le passage de la mer Rouge (3) ; la tille de Jephté ne salue pas autrement son père, revenu vainqueur des Ammonites (4). La victoire de David sur le géant Goliath est également célébrée par les femmes d'Israël au son des instruments (5). La musique est même considérée comme un sérieux élément de l'éducation et de l'inspiration prophétique (6). Ce n'est qu'au moment de la décadence religieuse et de la dégénérescence morale que les prophètes commencent à s'élever contre l'abus d'une musique exclusivement consacrée à la sensualité, criant malheur contre la harpe, le luth, le tambour et le fifre, qui président aux orgies des grands (7). Il s'ensuit que, dans son essence, la musique n'a rien de répréhensible, et qu'elle ne devient pernicieuse que par ses déviations, lorsqu'on étouffe ses aspirations poétiques, ses appels à l'enthousiasme, à l'extase, et qu'alors, cessant d'être un écho de l'harmonie divine, elle devient Taliment des passions et des sensations avilissantes. C'est aussi cette musique démoralisante qui est réprouvée par la Tradition ; elle interdit donc la formation de chœurs où les deux sexes se donnent la réplique, et, d'une manière générale, le chant de la femme en présence des hommes (8). Nous n'allons pas jusqu'à soutenir qu'une mesure de précaution aussi rigoureuse, en rapport avec une situation particulière, fondée sur la séparation habituelle des deux sexes.
(I) Genèse, |V, n. (s) i Samael, XVllI, 6 et 7.
(1) Genèse, XXXI, §7. (6) I Samael, X, 5; II Roii, III, 15.
(3) Exode, XV, 90. (7) IsaTe, III, 19.
(4) Jagei, XI, 34. (8) Talmnd, Sdla, 48.
qui est la base même de la morale orientale, soit applicable à la société moderne, dont la constitution est bien différente. Nous voulons seulement constater la haute idée que Ton se faisait de l'influence sensuelle et spirituelle de la symphonie, largement démontrée d'ailleurs par la place qu'elle occupe dans les institutions liturgiques de Samuel et de David, ainsi que dans les immortels chants de ce dernier. En principe, le judaïsme est donc des plus favorables à la culture de cet art qui fait le charme de Touïe et par lequel on fait communiquer Torgane avec les mouvements les plus intimes du cœur, en y faisant vibrer tour à tour les cordes de l'enthousiasme, des nobles ardeurs et des passions sublimes. Aussi y fut-il toujours cultivé avec amour et distinction, et la harpe de David et le luth de Zion nous ont suivis dans les pays d'exil, suspendus aux saules de Babylone, mais tout prêts à concourir aux chants nouveaux qui doivent être exécutés à l'heure mystérieuse de la palingénésie (1). Nous ne pousserons pas plus loin cette digression, se rattachant d'une manière incidente à notre exposé de la morale organique.
§ 3. L'odorat.
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Quel est lorgane qui procure une jouissance k l'âme ? C*est l'odorat. (Talmud, Beracbotb, 40.)
On ne saisit peut-être pas de prime abord la nature du rapport qui existe entre la morale et l'odorat; ce rapport cependant n'est pas imaginaire. La seule constatation du rôle qu'il jouait dans le culte officiel et pontifical suffira pour lui assigner une place élevée dans la hiérarchie des sensations. Quelle était la partie essentielle de ce culte ? Celle qui figurait sur les deux autels, celui du sacrifice et celui de Tencens, ayant pour but commun de faire monter vers le ciel cette odeur
(I) IsaIe,XII, 5.
agréable (nirrî rm), que Diea veut bien agréer de la part de ses fidèles adorateurs. Cette graisse des victimes se dissolvant en colonnes vaporeuses, ces plantes et ces parfums subtils qui entrent dans la composition de Tencens, du kethoreih (n^tsp) quotidien, dont la fumée montait tout droit vers les régions pures de Tinfini, devaient symboliser le lien mystérieux qui relie Thumanité à Dieu. Et, en effet, rien n'était plus propre à nous le figurer, à lui donner une apparence sensible, que cette ascension nuageuse, participant du matériel et de Timmatériel, ayant son point de départ dans la nature, animale ou végétale, mais allant toujours se subtilisant et finissant par se dépouiller entièrement des propriétés corporelles. C'est pour ce motif qu'on a choisi l'odorat, le moins palpable de nos sens physiques, comme l'image la moins imparfaite de l'alliance du divin avec l'humain. Notre texte épigraphique nous montre, nettement formulée par la Tradition, cette particularité caractéristique du sens de l'odorat. Or, si telle est la loi de cet organe, s'il est fait pour nous donner comme un avant-goût de l'immatériel, si, grâce à la définition qui vient d'en être donnée , nous sommes appelés à dégager le principe du supernaturel dans ces senteurs qui sont à la fois une révélation et un charme, dans celte fleur si délicate, dans cette lige si fragile, et jusque dans ce brin d'herbe que nous foulons du pied, peut-on en contester sérieusement la haute valeur morale? La première déduction à tirer de ces prémisses, c'est la supériorité des odeurs naturelles sur les parfums élaborés dans les officines humaines, le principe divin dont nous venons de parler s'en dégageant sans mélange. Ceci nous explique l'importance attachée par l'Écriture comme par la Tradition à la cérémonie du ketoreth, et même, après la suppression du culte pontifical, aux textes bibliques qui en contiennent la formule. On y a vu une sorte de moyen propre à apaiser la colère de Dieu, un préservatif contre les influences épidémiques; on a pensé que les miasmes délétères alimentant la contagion ne pouvaient être mieux combattus que par les émanations pures de l'encens sacré, corrigeant Tair méphitique et
corrompu (1). De ce que nous venons de dire au sujet de la prépondérance de Tencens sur' les exhalaisons de la chair et de la graisse consumées sur Tautel des sacrifices découle une conséquence morale qu'il n'est pas inutile de noter : il s'agit d'imprimer à l'odorat une direction conforme à son principe. Usons des parfums naturels dont la substance se trouve partout à notre portée ; comme Ruben, recueillons la violette et le jasmin pour en imprégner notre humble demeure (2) ; en les respirant, remercions la bonté infinie de nous avoir placés au sein d'une nature si belle, si parée ; rendons hommage à la religion de nous avoir fourni l'expression des actions de grâces à réciter pour cette jouissance, sorte d'intermédiaire entre les voluptés physiques et les satisfactions intellectuelles ; reconnaissons enfin que sur ce point, comme sur tant d'autres, les présents de la nature valent mieux que les combinaisons factices auxquelles nous avons recours pour refaire son œuvre. On doit donc professer une admiration et un amour très-limités pour ces produits du laboratoire que leur destination, sen* suelle et mondaine, ne rend pas plus recommandables. Ils sont d'autant moins en possession des qualités saines et fortifiantes que nous offrent la fieur des champs et les senteurs du bois qu'on y mêle des substances acres, énervantes, faites pour développer en nous les excitations des sens ou les tendances à la mollesse, ainsi que le prophète le reprochait si amèrement aux filles de Zion (3). L'odeur naturelle, émanation des innombrables éléments du règne végétal, est une compagne légitime, pleine de grâce et de suavité, donnée à l'homme pour charmer et parfumer son existence ; celle qui provient des manipulations de l'artiste, c'est la courtisane disant à ses esclaves : « J'ai parfumé ma couche; livrons-nous à tous les transports des sens (4). » Il y a donc là un écueil à éviter, consistant dans l'altération des fonctions de l'organe olfactif, dans la substitution aux herbes et aux essences naturelles de ces sen-
(f) Nombres, XVII, 11-15; cf. Zohar, (3) UaTe, IH, 16; cf. Talmud, Schab-
lection Korah. bath, 6S; Vaïkra Rabba, lect. 16.
(2) Genèse, XXX, u. (4) ProT., VII, 17 et 18.
teurs sabtiles, complices de la sensualité. Et la Thora a eu soin de nous signaler la gravité de cette contrefaçon de la nature en frappant de la peine de mort céleste celle du ketoreth : « Quiconque s'en rendrait coupable ou emploierait Tencens sacré à un usage profane devra être retranché de son peuple (1). »
Nous ne saurions quitter ce sujet sans dire un mot de la valeur physique et morale attribuée par la langue sainte au membre qui sert d'instrument à Todorat. Sous le premier rapport, nous ferons remarquer que le terme aph [t\^) s'applique an nez et au visage tout entier (d'idk), dont il est le plus bel ornement, tant par la noble ordonnance de ses lignes que par cette fière courbure qui exprime la majesté : c'est conformément à cette signification que la Tradition qualifie le chef, le principal représentant de la communauté, de a l'homme au nez (2) K. Au point de vue moral, nous avons l'idiotisme si fréquent du « nez qui brûle ou qui s'enQamme (3) », expression de la colère divine. Quelle hardiesse, dira-t-on, d'assimiler ainsi le Créateur à la créature, en lui attribuant la partie la plus saillante de la figure humaine! Quel trait de génie, répondrons-nous, de dépouiller ce sentiment violent de la colère de son caractère brutal en lui assignant pour résidence l'organe voué aux sensations les moins matérielles ! N'est-ce pas nous dire ceci : Sachez bien que, si Dieu s'irrite contre vous, s'il s'indigne de votre rébellion, de votre dégradation, ce n'est pas qu'il en éprouve directement le contre-coup. Ce qu'il ressent, c'est cette espèce de mauvaise odeur que répandent vos actes immoraux, qui sont à l'atmosphère divine ce que sont les miasmes pestilentiels à l'air ambiant. C'est dans le même sens que cet organe a l'honneur de figurer parmi les treize attributs de Dieu, comme siège de la longanimité (D-ifix Tj^) (4) , autre fonction médiate entre l'intelligence et la sensation. En fin de compte, sentir, c'est vivre, et, par conséquent, sentir bon, sentir mauvais, c'est bien ou mal vivre, au
(!) Exode, XXX, M et 38. (3) Bible, patsim. 'H t)î< M^n.
(«) Talmnd, Tâaniih, 59, DOinn >». (4) Exode, XXXIV, 6.
physique comme au moral. Nous en avons un suprême témoignage dans ce flair de la crainte de Dieu, attribué au Messie, au moyen duquel il discerne les innocents des coupables (1).
§ 4. Le goût^ spécialement envisagé au point de vue
de la morale alimentaire.
Si tu M assis à la table du gouTernement (Dieu) , fais bien attention à ce que tu as deTant toL
(ProT., XXIII. 1.)
En traitant du goût, le quatrième des cinq sens organiques, nous Tétudierons principalement comme principe de Talimentation. Que la nourriture, qui tient une si grande place dans la vie, ait aussi la sienne dans un traité de morale, c'est ce qui n'étonnera personne. Là-dessus, accord parfait entre la nature, l'expérience et la révélation : la nature a posé des bornes à la satisfaction de ce besoin yital, et elle ne permet pas qu'on les Tiole impunément; Texpérience y ajoute son enseignement en nous montrant les conséquences de la voracité et de la gloutonnerie. Enfin la Révélation nous prodigue sur ce grave sujet des leçons qu'il nous parait utile de recueillir.