CHAPITRE l". — Des principes généraux de la morale
révélée.
Nous allons entrer en maliëre par Texamen d'une question qui touche à Texistence même de la morale révélée, et qui se présente à nous avec tous les insignes de Tactualité.
§ 1*'. La morale révélée mise en face de la morale
indépendante,
N. 1/ - • TT - --t* -I
Ne te fie pas trop à ta propre sagesse; pourquoi
t*exposer à la désolation ?
(Ecclésiaste, VII, 16.)
C'est avec un sens profond que TEcclésiaste s'écrie : « Il nous arrive parfois de dire: Voyez, voilà du nouveau, quand ce nouveau a existé de toute éternité (1). » La morale indépendante, élevée à la hauteur d'un système qui a ses adeptes, ses champions, ses livres et ses journaux, aspirant à faire école, nourrissant la prétention de supplanter la morale révélée et de se substituer à elle, n'est rien moins qu'une découverte de nos jours. Sous une forme nouvelle, derrière un nom moderne, il y a un fond vieux comme le monde. Oui, elle remonte à la plus haute antiquité, et, si nous ne nous abusons, nous en trouveronsles premières traces danslalëgendeprimordiale del'arbre de la science du bien et du mal. Commentateurs et théologiens ont été frappés de la singularité du dénoûment. Comment, s'est-on demandé, la désobéissance d'Adam lui valut-elle la faculté de discerner le bien du mal, faculté qu'il ne possédait pas avant sa faute? Le péché serait donc profitable, tout béné-
(t) Ecclif., I, 10.
ir^TRODucnois générai e. 15
fîce pour le pécheur ! On connaît la réponse faite à Tobjeclion par Maïmonide, distinguant entre la notion du vrai et du faux, laquelle constitue une connaissance parfaite, et celle du bien et du mal portant sur les choses probables, relatives, et, par suile, sujettes à moditication et à infirmation (1). Ce n'est pas trop s'éloigner de Tinterprétalion du maître, c'est peut-être la rendre plus saisissante, que de l'appliquer à la morale indépendante. En se vantant de trouver en elle-même, sans le secours d'en haut, la perception du bien et du mal, du beau et du laid moral, la raison humaine croit réaliser un progrès, tandis qu'elle aboutit à une aberration. Elle se laisse séduire par l'orgueiJ, autre serpent tentateur qui fait briller devant elle le mirage d'une supériorité décevante, lui insinuant perfidement que a le jour où elle aura goûté de ce fruit, elle sera semblable à Dieu par la connaissance du bien et du mal (S) ». Elle se bercedoncde cet espoir chimérique, déclare se passer de la Révélation en matière de morale, décline tout patronage religieux, s'attribuant un domaine séparé où elle croit régner sans rivale. Qu'arrive-t-il? A peine ses yeux sont-ils dessillés, qu'elle aperçoit sa nudité (3), absolument comme nos premiers parents qui, après la consommation de leur faute, se voient réduits à remplacer l'enveloppe lumineuse qui leur faisait un vêlement angélique par des feuilles grossières qui ne les couvrent qu'imparfaitement (4). Ajoutez que cette nudité ne peut que la pousser à' de nouveaux égarements, comme il en advint d*Adam et d'Eve, qu'elle porta d'abord à se cacher de Dieu, puis à mentir à sa face (5). Une allusion aussi transparente devrait donner à réfléchir à la morale indépendante. On lui prédit son sort, on lui signale les dangers qu'elle court par sa persistance à vouloir se détacher violemment de la source de la vérité, de ce souffle divin qui anime et vivifie tout ce qui en subit le contact. C'est un premier avertissement, ce nous semble, dont elle ferait bien de tenir compte, ne fût-ce qu'en vertu du
(t) Voy. GMide des Égaré», ohap. H; (3) Genèse, III, 7.
cf. tradaction et noies de S. Munk, ibid, (4) Ibid.; cf. Dcréschith Rabba, sfct.SO.
(t) Genèse, 111, 5. (S) tbid., vers. 8-19.
16 PUEMIÈRE PARTIE.
respect et des égards qui sont dus aux enseignements de la Gent'se.
Il imporle cependant d'entrer dansle fond du sujet, d'examiner de près les arguments que la morale indépendante invoque en sa faveur. Voyons d'abord les arguments pliilosopliiques. tt Quoi! s'écrie-t-elle, aunom delà dignité humaine, Dieu aura doué IWme des plus brillantes facultés, il lui aura prodigué ses plus riches trésors, l'intelligence, la sensibilité, la volonté, l'imagination, le sentiment du vrai, du beau, du grand, et, en pleine possession de ces biens spirituels, elle ne saurait distinguer entre le bien et le mal ? Il lui faudra se laisser éternellement conduire par des lisières; il ne lui sera jamais donné d'arriver à l'émancipation, de sortir d'une tutelle qui fait échec à sa responsabilité? Et puis, ajoule-t-elle, n'avons-nous pas la conscience, lumière interne, éclairant les plus profonds replis du cœur, véritable pierre de louche de nos actes et de nos desseins? Ne suffit-il pas de la consulter, d'écouter s«'s arrêts îi peu près infaillibles, de prêter une oreille attentive à cette voix qui rend des oracles? » A Dieu ne plaise que nous contestions la valeur delà conscience! Nous l'admettons, au contraire, sans réserve; nous l'admettons, nous la saluons au nom même de la Révélation qui lui rend un si éclatant hommage. Nous estimons que les termes dans lesquels elle la définit, laissent loin, bien loin derrière eux, les qualifications les plus pompeuses du langage philosophique. Celui-ci nous offre-t-il l'équivalent de «image et ressemblance deDieu » de laGenèse(l), ou de « flambeau divin » que lui décernent les Proverbes (2) ? Mais, précise et véridique, la Révélation a soin de nous montrer le revers de la médaille. Elle nous apprend donc que cette image de Dieu, malgré, peut-être à cause même de sa pureté, est exposée à se ternir, à se souiller au contact des éléments terrestres en compagnie desquels elle est condamnée à vivre ici-bas, par suite d'instincts et de penchants bien différents des siens. Jalouse, dès l'origine, à nous mettre en garde contre des périls certains, elle nous montre la sensation qu'elle ap-
(i) Genèse, I, 26. (;») ProT., XX, -27.
INTnODUCTlON GÉ.NÉKALE. 17
pelle le mauvais penchant du cœur (1),Ie péché qui nous guelte à la porle(â), la convoitise dont les ûlels sont toujours tendus (3). Comment nous flatterions-nous de vaincre avec nos propres ressources, c est-à-dire avec les armes de la conscience et de la raison, en préseucedu crimede Gain, delà corruption du genre humain périssant par le déluge, de la perversité de Sodome, nous montrant Tindividu, la cité, l'humanité tout entière qui succombent aux tentations du mal toutes les fois qu'ils essayent de rompre avec la Révélation, de se soustraire au joug bien léger de la sujétion religieuse?
Réfutée dans sa démonstration purement rationnelle, la morale indépendante ne se tient pas pour battue. Faisant un appel àThistoire de Tesprit humain, elle montre avec orgueil des produits qui n'ont pas germé dans le sol de l'inspiration sacrée, invoque pour les besoins de sa cause le témoignage du paganisme qui, en regard d'une théodicée bizarre, tissu d'erreurs et de mensonges, nous offre des spécimens d'une morale supérieure, de Télhique de Socrate, de Platon, d'Arislote, et, en dernier lieu, les préceptes et les exemples du stoïcisme grec et romain. S'il y avait solidarité réelle entre la religion et la morale, comment se fait<il, objecte-t-on, que leur valeur soit si inégale, leurs résultats si peu identiques dans le monde de Tantiquité? Aussi, ses sectateurs ont-ils hâte d'en conclure à la négation d*une alliance qui, disent-ils, ne pourrait qu'être funeste à la morale, en Texposant à être ensevelie sous les ruines des religions positives qui tombent, une à une, sous les coups de la raison moderne.
Mais n'arrive-t-il pas souvent que les arguments les plus triomphants en apparence tournent finalement contre leurs auteurs, au profit de la cause opposée? Il pourrait bien en être ainsi de l'objection historique que nous venons de formuler. Admettons, pour un moment, le jugement prononcé au bénéfice de la morale stoïque, reconnaissons la haute intelligence de ses interprèles les plus autorisés, rendons hommage à la con-
(I) GenèM, VI, 5. (r.) Geoèse, IV, 7.
(i) Ibid., IV, 7.
duited'un Caton,d'an Sënëque, d'un Marc-Aurële. Mais aussitôt surgit une autre question également historique: Si cette morale était si parfaite, d'autant plus parfaite, prétend-on, qu'elle est originale, coulant de source, n'ayant rien de commun avec les allures sacerdotales, pourquoi a-t-elle si peu sauvé le monde romain? pourquoi sa plus riche floraison coïncidet-elle avec la décadence accélérée de la société païenne? pourquoi semble-t-elle assister, froide et impassible, à une dissolution générale du mécanisme moral et social ? pourquoi est-elle impuissante à traverser Tépiderme des masses? pourquoi ses états de service se réduisent-ils à quelques suicides de parade et au règne fugitif des Antonins? Pourquoi ? Mais précisément pour le motif que font sonner si haut ses défenseurs inconsidérés : parce que c'était une morale sans racines saintes, une élaboration philosophique, une doctrine humaine dont nous ne voulons pas méconnaître les grands côtés, mais qui n'avait pas su dérober le feu du ciel pour réchauffer à sa flamme les générations transies. Voici un fait contemporain qui achève la démonstration. Au stoïcisme qui se drape si ûèrement dans le manteau d'Antisthène, vient s'opposer la morale évangélique. La voyez-vous, opérant une révolution radicale parmi les Gentils, bouleversant de fond en comble les assises du monde païen, pénétrant dans les couches les plus profondes, s'i'nfiltrant dans les veines, dans les artères de ce corps épuisé, pour lui infuser un sang nouveau? Quelle est la cAuse de ce miracle, de cette fécondité de là morale chrétienne comparée à la stérilité de la morale stoïcienne ? La Révélation, la Révélation directe et primitive, la Révélation biblique, dont la morale évangélique n'est qu'un résumé substantiel (1).
C'est la première fois, si nous ne nous trompons, que l'histoire philosophique nous offre le grand spectacle de la morale révélée et de la morale rationnelle se disputant le gouvernement du genre humain. Gomme nous venons de le constater, le triomphe de la première fut complet, si complet que sa rivale
(l) Voy. les Origines du Sermon de la le nouveau Chrtttianitme, Revue des Deui- Montagne, par H. Rodrigaes; cf. Vaclicrot, Mondes, Duméro du tS avril 1870.
crat deyoir accepter sa défaite de bonne grâce et se contenter de son rôle secondaire, subordonné, pendant la longue incubation de la société moderne. C'est à notre siècle qu'il était réservé de voir la morale rationnelle arborer le drapeau de Tinsurrection et prétendre de nouveau à Tempire. Un fait de cette importance doit avoir une cause réelle, qn elle soit absolue ou accidentelle. Quelle peut être cette cause? Ne serait-ce pas d'abord la tendance de plus en plus prononcée des générations nouvelles vers la sécularisation, vers la séparation du temporel d'avec le spirituel? DansTardenle poursuite de ce but, dans la pensée jalouse de réduire au viinimum le domaine de la reli« gion, de lui enlever le plus possible pour agrandir le domaine de la société laïque, on a hâte de confondre dans un mémo esprit de réprobation l'orthodoxie officielle et la Révélation mère. Puis, la nécessité de donner satisfaction à des besoins nouveaux, engendrés par un régime nouveau, y entre aussi pour une bonne part.
Reconnaissons-le , sous ce dernier rapport, la morale ne saurait se passer d'un certain degré d'indépendance. Ce serait certes une prétention absurde, que de vouloir modeler une société qui a déjà passé par tant de transformations, et dont la dernière, celle de 89, fut si radicale, de la modeler sur le vieux type de Télat patriarcal du Judaïsme mosaïque ou rabbinique. Il ne lui serait pas plus possible de copier servilement ce patron du passé qu'il ne sied à l'adolescent de prendre les allures et le costume de son bisaïeul. Reste à savoir si telles sont les exigences de la morale révélée. Eh bien, nous répondrons hardiment, non! Elle ne songe nullement à repousser lo concours de la raison ; elle est moins désireuse de l'asservir que de la guider dans les défilés, que de la préserver des fondrières du chemin. Puisant nos idées dans le fonds inépuisable de rËcriture, nous dirons qu'elle est à sa rivale ce que fut la colonne de feu à la colonne de nuée. À l'instar de ces deux conducteurs du peuple de Dieu émancipé, qui, d'après la légende, loin de se jalouser, se prêtaient mutuelle assistance (1) ,
(t) Eiode, XIII, SS; Talnnd, Schabbath, 23, "pm y)Vah W^hlOXi Q^KM ^1t39.
la morale révélée et la morale rationnelle sont faites pour vivre dans la meilleure harmonie. Nous ajouterons que le partage de leurs attributions ne diffère guère non plus de celui des deux colonnes. À celle-là, la nuit; à celle-ci, le jour; à la colonne de feu, le soin d'éclairer les ténèbres que la raison est si souvent impuissante à percer, de chasser l'obscurité, de dissiper les ombres qui pèsent sur la conscience ; à la colonne dénuée, le gouvernement du jour, la conduite de la vie pratique, la direction des détails, la surveillance de la machine sociale dans ses évolutions visibles. En d'autres termes, à la morale révélée la fixation des bases fondamentales, la proclamation des éternels principes, en matière de vrai, comme en matière de bien, le contrôle supérieur du mouvement spirituel ; en un mot, tous ces faits généraux auxquels seule la lumière divine peut servir de transparent. Mais à la morale rationnelle la tâche d'élever sur ces fortes assises des monuments en rapport avec le jour plus ou moins serein qui les éclaire, des édifices qui soient en harmonie avec les milieux qui en forment l'horizon. Â cet égard, il en est des constructions de Tordre moral comme de celles de Tordre matériel : les massifs temples assyriens et égyptiens ne jurent pas moins avec les nobles proportions du Parthénon que celles-ci ne s'écartent des inspirations du style gothique. Ils se rapprochent pourtant, se confondant par l'unité de leur destination ; ils sont un hommage, multiple dans la forme, mais identique au fond, rendu au surnaturel, à l'infini.
Insistons sur ce point essentiel. La morale révélée ne revendique pour son propre compte que la pose des fondements, que la fourniture des pierres angulaires, et cela dans Tintérôt supérieur de la plus grande solidité de Tédifice qu'il plaira à la morale rationnelle d'élever sur ce socle, abandonnant volontiers à cette dernière les soins du détail et de l'application, ainsi que le choix des formes appropriées à la mobilité et à la modalité humaines. La raison serait-elle mécontente de ce partage? aurait-elle le droit de se plaindre, soit de Texi* guïté, soit de l'infériorité de son rôle? Quoi! elle a dans ses al»
tributions rînlerprétation du texte sacré, le commentaire perpétuel de rËcriture, la direction des changements successifs qui s'opèrent dans les mœurs comme dans les idées, le tracé permanent de. la voie du progrès, Tamélioration continue du domaine de la sensation, la fonction aussi importante que délicate de satisfaire aux exigences de plus en plus raffinées du sentiment, et elle ne serait pas contente? Quoi ! à une mission aussi large, aussi élevée, ayant de quoi alimenter les plus vastes ambitions, elle préférerait la chimère d'un Pharaon, d'un Hiram, d'un Nebuchadnelzar, de ces fous orgueilleux qui se flattaient de monter sur la croupe des nuées et de traiter d'égal à égal avec l'Être suprême (i)? Infailliblement, elle subirait le sort de ces personnalités superbes : gagnée par le vertige, elle ne tarderait pas à tomber de ces hauteurs au fond de l'abîme (2), perdant dans les commotions de sa chute jusqu'à ses qualités natives, la sage réflexion, la calme méditation, et cette puissance de l'induction et de la déduction, qui est, elle aussi, une faculté presque créatrice.
Terminons ces considérations par un mot sur ce penchant vers la sécularisation, dans lequel il nous a paru découvrir l'une des causes du sursum corda de la morale indépendante. Ici il faut s'entendre. S'il ne s'agit que d'une ligne de démarcation à tracer entre l'Église et l'État, si elle se borne à la suppression d'une solidarité trop étroite, gênante pour leur autorité respective comme pour la spontanéité de leurs mouvements, nous n'y verrions point d'inconvénient. La Révélation est loin de s'opposer à une réforme qui lui proOte, en lui rendant sa liberté d'allure et en provoquant une réaction sainte, pareille à celle qui fut tentée par le prophétisme contre le pontiflcat offlciel. Oui, de même que le Nabi l'emporta sur le Cohen de toute la supériorité acquise à l'esprit sur la lettre, de même l'Église libre, débarrassée de ses liens administratifs et bureaucratiques, ne tarderait pas à prendre un plus vif essor vers les hauteurs sereines de la morale et du culte désintéressés, à recouvrer ses forces et son ascendant sur les masses.
(i) Isale, XIV, 14. (i) tsaTe, XIV» II».
S2 PUËNIÈIIE PAKTIË.
Mais si celle sëparalion devail aller plus loin, si elle a'ëlait qu'un prélexle pour livrer le corps social à la servitude du matérialisme, si elle avail pour objel la déuoncialion, formelle et absolue, de toule alliance entre le spiriluel et le temporel* Texpulsion du premier du sein de la réalité mondaine pour le reléguer dans les sphères lointaines de la spéculation et de Tabstraction ; si, à la grande joie de ses partisans, aux applaudissements des coryphées de la morale indépendante, elle devait aboutir à la rupture du pacte éternel entre la Révélation et la raison, celle-ci, nous le craignons, ne serait pas longtemps à jouir de son triomphe. Nous ne croyons pas nous tromper en lui prédisant une chute rappelant celle qui marqua les derniers jours du paganisme, impuissante à sauver la société des attaques des sens déchaînés par son imprudence, par son ardeur irréfléchie, elle perdrait tout à la fois son pouvoir et son prestige. Pour n'avoir pas voulu du lot magnifique qui lui est réservé dans la direction de Thumanité, pour avoir repoussé dédaigneusement la suzeraineté de la parole de Dieu, elle subira la dictature, bien autrement lourde, des passions effrénées. Rivale jalouse, envieuse, troublée par de folles visées, elle aura le sort du fondateur de la dynastie des rois d'Israël, lequel, plutôt que d'accepter l'hégémonie de la race davidique, se précipita, et tout Israël avec lui, dans le gouffre de la perdition (1).
S 2. Définition de la morale révélée.
(u*3 h >ii:p) /n 'rj'ii'n txh Tisa
Le chemin de Dieu est une forteresse pour le juste. (ProYerbes, X» â9«)
On Ta dit : le meilleur moyen de démontrer le mouvement, c*est de marcher. En ce sens, la meilleure preuve de l'excellence delà morale révélée découlera de ses enseignements. Une
(I) W»n «i •'Sn "ïJ^ /0»^a '»0'» p ÎWX'ia •'a. Talmad, SynhédrlD, lOi.
première chose à faire, c'est de bien arrêter les limites respectives da dogme et delà morale. Or, pour peu qu'on y réfléchisse, ces limites s'offrent à nous très-perceptibles. Le dogme est la notion du vrai; la morale embrasse la connaissance et la pratique du bien. Hais ils sont reliés ensemble par la communauté d'origine, par la conception du Dieu personnel, qui est plein de gr&ce et de vérité (i), c'est-à-dire souverain dispensateur du vrai et du bien. Mais, qu'est-ce que le bien, et qu'est-ce que la morale qui en est l'expression? Quoiqu'il ne faille pas chercher dans le Livre divin les déûnitions philosophiques, il semblerait cependant que la Révélation, pénétrée de l'importance d^une formule claire et nette à l'endroit de la morale, ait pris à tâche de nous en fournir une qui soit de nature à se graver bien profondément dans notre pensée. C'est dans un langage solennel que le législateur nous dit à la fin de son allocution suprême : « Regarde, j'ai mis aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal (2). » Ceci vaut peut-être mieux qu'une définition; car, au moyen de cette association du bien avec la vie, de la mort avec le mal, le plus grand organe de la Révélation fait du bien non-seulement la règle, mais encore le but de notre existence. Ne semble-t-il pas nous dire : a Sans la pratique du bien, la vie n'est pas la vie, de même que la vraie mort, c'est la mort dans le mal, la mort morale. »
Cependant, si l'on tient absolument à une définition directe, nous en avons une à offrir à nos lecteurs, exprimée dans cet incomparable style biblique, dont la précision et la simplicité délient toutes les langues humaines, dans cet idiome unique qui sait mettre à la portée des intelligences les plus vulgaires les plus hautes spéculations de la pensée, et sans faire subir à celles-ci la moindre altération soit dans leur grandeur, soit dans leur pureté. Mais quelle est l'expression douée de ces propriétés merveilleuses? C'est le terme « chemin de Dieu ('n -pn) ». Il n'est pas d'esprit si borné, de raison si obtuse,
(i) Eioie, XXXIV, <;. (i) Deutér., X\X, \:i.
24 PRRMIÉRK PAUTIE.
qui ne saisissent, dans une certaine mesure, Tidée lumineuse contenue dans ce mot. Il est facile, du reste, de se faire une idée de l'importance de cette dénomination, en profondeur et en étendue, par la place qu'elle occupe dans l'ensemble du saint canon. Il nous a été donné déjà de signaler le terme « marcher avec ou devant Dieu (!) », et d'en déterminer le sens. Eh bien, « marcher dans la voie de Dieu » est d'une signification identique, mais plus claire, plus compréhensible, et, par suite, en progrès sur la première. Un aperçu rapide de l'emploi de ce terme dans l'Écriture nous dira ce qu'est, ce que doit être le chemin de Dieu.
L'initiative en revient au père des croyants, et le texte où pour la première fois il en est fait mention mérite d'être cité : « Puis-je cacher à Abraham, dit Dieu, ce que je vais faire (il a s'agit de la condamnation de Sodome)? Abraham n'est il pas « appelé à devenir une nation grande et puissante, une source « de bénédictions pour tous les peuples de la terre? Je le cona nais; je sais qu'à ses fils et à sa famille il recommandera « d'observer la voie de Dieu ('n -j^t^ i^i^oai), de pratiquer la (( charité et la justice, afin que Dieu réalise en faveur « d'Abraham les assurances qu'il lui a prodiguées (2). » Voilà le mot de l'énigme, la divulgation du secret de la vocation d'Abraham et des destinées promises à sa race. Elles procèdent l'une et l'autre de l'observance du chemin de Dieu. Comment suit-on ce chemin? En exerçant la charité et la justice. Et comment s'en éloigne-t-on? Par l'abandon de la justice et de la charité, par cette désertion de la voie sacrée qui vaut à Sodome son arrêt de mort; car, si Dieu se croit obligé d'en prévenir le Patriarche, c'est précisément dans le but de le maintenir irrévocablement dans le chemin qu'il a résolu de suivre et de faire suivre à tous les siens.
Il importe maintenant de remarquer, au point de vue historique de notre définition, que la voie de Dieu va se divisant et se subdivisant en une foule de sentiers; c'est ce qui nous fait
( ) Voy. noire Avanl-propo», p 0. {i) Gcncfc, XVIf, 19.
INTUODIICTION GÉNÉRALK. 25
comprendre la substilution à la voie d'Abraham des voies de Holse (i), des treize attributs qui occupent une place si élevée danslÈcriture comme dans la doctrine traditionnelle (^). Pour se faire une idée de Timportance attacliée par le législateur lui-même à ces attributs, à ces voies divines, il suffit d'indiquer ce qu'il en dit dans le Deutéronome, où il ne cesse d'engager Israël à marcher dans les voies, dans toutes les voies de Dieu (3). Recueillie de la bouche du maître par son fidèle disciple, celle doctrine est considérée dès lors comme Tune des dispositions essentielles du testament de Moïse, et nous retrouvons la voie de Dieu dans les livres de Josué (4), des Juges (5), dans les dernières instructions données par David à Salomon (6), et dans la première vision de ce dernier ("). Vient ensuite le Prophélisme qui,s'emparant de celte donnée, la fait sienne par le tour poétique et lyrique qu'elle prend dans sa bouche. Entendez-vous le sublime Isaïe inaugurer Tère des consolations par cet éloquent appel : « Tracez dans le désert la voie de TÉternel, ouvrez dans les landes la chaussée de notre Dieu (8); frayez, frayez, déblayez le chemin; écartez les obstacles du chemin de mon peuple (9). » Quels sont ces obstacles? Le Prophète les énumère tout au long en reprochant au peuple ses fautes et ses crimes : la malveillance, les sentiments haineux, la discorde, Tégoïsme, la prédominance de rintérét privé, le mépris du droit du prochain, la dureté du cœur à l'égard des pauvres et des malheureux, enfin l'hypocrisie religieuse venant brocher sur le tout (10).
Mais, nous obj cetera- t-on, la voix de Dieu ne se confond-elle pas, en ces points, avec la voix de l'homme; en d'autres termes, la raison individuelle neiious conduit-elle pas au même but que la Révélation ? Il s'en faut de beaucoup, si nous en croyons la
(I) Exodf, XXXIII, 13. (n) Jages H, i*.
(i) Talmad, Kosch Hascham, l7; cf. (r>) 1 Rois, 11, 7..
Mire Théodicée^ p. 287. ("î) Ibid., lll, U.
(5) Deutér., V, SO; X, 12j XI , '2ù ■ (h) Uaïe, XL. 5.