XIII. 5; XIX, 7; XXVI, 17; XXVIII, !» ; (O) /Wrf , LVII, U
XXX, fti. (lU) ibid., LVIll, .-7.
(4) JoKoé, XXII, 5.
26 PftENlÉHE PARTIE.
parole prophétique qui s'évertue, par des textes clairs et précis, à nous mettre en garde contre une assimilation ou, pour mieux dire, contre la confusion de ces deux voies. C'est Osée qui nous dit : « Les voies de Dieu sont droites ; les justes y marchent à Taise, mais les pécheurs ne savent qu'y trébucher (1). » C'est Isaïe qui oppose une dénégation formelle à cette prétention, en disant, au nom de Dieu : « Vos voies ne sont pas mes voies, pas plus que vos pensées ne sont les miennes (3). » C'est enfin le prophète de la captivité, c'est Ëzéchiel qui s'exprime ainsi : « Vous osez prétendre que la voie de Dieu manque de rectitude; mais c'est la vôtre qui manque de droiture (3). » Trois fois il revient sur ce contraste entre la voie divine et la voie humaine, sans doute pour répondre aux esprits forts de son temps, qui, comme ceux de toutes les époques, prenaient leur ligne oblique pour la ligne droite, et ne savaient plus voir dans celle de la Providence qu'une ligne brisée! Comment faire pour échapper à cette erreur d'optique morale? Fixer un long et intelligent regard sur la voie de Dieu, l'étudier, non pas d après les indications d'un tracé imaginaire, mais d'après les lignes et les contours, tels qu'ils ont été dessinés, gravés avec le burin de 1 Écriture. Ce chemin-là est accessible à tous; les jalons en ont été posés par l'histoire comme par la doctrine sacrée, par des faits et par des préceptes ; les poteaux indicateurs sont dressés de la main de Moïse et de ses successeurs. C'est en les étudiant de près, en les lisant constamment, que l'on découvre le fil conducteur à travers les sinuosités du chemin. Il faut bien qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire que le discernement de la voie de Dieu constitue une notion précieuse, digne de tous nos soins, quand on voit le Psalmiste la solliciter à son tour comme une faveurdu ciel et proclamer heureux celui qui marche dans les voies de Dieu (4). Pour fixer la doctrine, pour donner sa consécration finale à ce chemin de Dieu, que nous venons de voir occuper une place
(I) Osée, XI V, 10. (I) Psaumes, XXV, 4; CXIX , 33;
(i) Is-Ï?, LV, H. CXXVllI, 1; CXLIK. H.
(5) Ëiéchiel, XVIir,2S- XXXlll, 17-r>0.
INTRODUCTION GÉISÉRALE. 27
si considérable dans nos livres saints, nous allons montrer ce qu'il est devenu entre les mains des organes de la Tradition. Nous nous bornerons à deux citations. Tune théorique, Tautre pratique, nous offrant ainsi dans leur ensemble un sens complet : c Quelle est la section, demande Bar Kapara, qui, très- « petite de dimension, est la plus vaste en compréhension ? « C'est le texte suivant des Proverbes : « Connais-le (Dieu) «c dans toutes tes voies, et il t'aplanira tes sentiers. » Gr&ce à « cette règle de conduite, fait observer un autre rabbin, le «c pèche même peut devenir acte méritoire (1). » Qu'est-ce à dire? D'abord, que le péché n'est guère possible lorsqu'on suit fidèlement la voie de Dieu; ensuite, que si la Révélation et la raison sont en désaccord, si la morale humaine venait à désapprouver ce qui est conseillé, prescrit par la morale divine, si un cas d'incompatibilité pouvait surgir entre les suggestions de l'opinion mondaine et les enseignements de la parole biblique, s'il fallait briser telle ou telle barrière sociale se dressant comme un obstacle entre nous et la grande voie de Dieu, il n'y aurait pas à hésiter sur la décision à prendre, cette voie étant la vraie et puissante artère vers laquelle doivent converger tous les sentiers secondaires. Profonde sentence, qui a le double mérite de nous tracer une règle constante, invariable dans*les conjonctures les plus difficiles, et de nous prodiguer l'assurance que les petits sentiers, que les chemins de trayerse finiront par se confondre avec cette vaste et royale chaussée qui aboutit à Sion et à la Jérusalem de l'avenir!
Voici maintenant le chemin de Dieu, tracé à grands traits, au point de vue pratique : « Rabbi Hama par Hanina nous « enseigne ceci : a Que veut dire la prescription religieuse de t marcher derrière TÉternel-Dieu (2) ? Est-il possible de mar- « cher à la suite de Dieu, de celui que l'Écriture qualiûe de « feu dévorant (3)? Cela signifie qu'il faut suivre l'exemple de « Dieu, régler notre action sur la sienne. N'est-ce pas lui qui « a daigné procéder à l'habillement de nos premiers parents?
(1} ProT.,III,6;Talmtt(f,Berackoib,63. {^) Ibid.^ (V, iï,
(t) Dentér., XIII, 5.
88 PKEMIÈr.E PARTIE.
« eh bien, comme lui, couvrez la nudité du pauvre. N'a-t-il « pas rendu visite à Abraham malade après la circoncision? à a son exemple, visitez les malades. Ne s*esl-il pas empressé à « offrir ses condoléances à Isaac, après la mort d'Abraham? à « votre tour, prodiguez les consolations aux affligés. N'a-t-il « pas enfin procédé directement aux soins de Tinhumaiion de « Moïse? agissez de même et rendez les derniers devoirs aux « morts (1). » Voilà bien un modèle d'exégèse qui a de quoi satisfaire, nous Tespérons du moins, les moralistes les plus difficiles. Il en ressort avec la clarté de l'évidence que cette voie de Dieu que l'Écriture nous montre sous des formes si variées, que ce chemin sacré que prophètes et hommes inspirés nous indiquent comme le chemin du salut, que celte route frayée, nivelée, déblayée, présentée par Isaïe comme la noble avenue aboutissant à la cité de Dieu, n'est pas autre chose, en définitive, que la pratique du bien, l'accomplissement de tous les actes de charité, de la charité embrassant, dans une immense étreinte d'amour, les vivants et les morts, tous les enfants d'Adam.
§ 3. De la base de la morale révélée.
nESSEMBLANCE DE I.*HOMMR AVEC DIEU.
(fz 'b DKPii) îiahîic^ îisïbxa Dnx rrâss
Faisons l'homme à noire ressemblance et à notre image. (Genèse, I, 26.)
La définition que nous venons de donner de la morale révélée nous amène tout naturellement à la fixation de sa base fondamentale. Par l'invitation fréquente et pressante qu'elle nous adresse de prendre le chemin de Dieu, par les avertissements, aussi nombreux que sévères, au moyen desquels elle nous met en garde contre toute déviation, l'Ecriture ne nous dit-elle pas bien clairement de régler notre conduite sur celle
(l) Talniud, Sùin, 1 1.
IN1R0DLCT10N GÉNÉRALE. 29
de notre divin modèle? Or, la conformilé des actes implique une certaine conformité de nature, la ressemblance né pouvant guère découler dç la dissemblance absolue. Mais où sont les litres de la ressemblance de Tbomme avec Dieu ? Dans la solennelle afûrmation de la Genèse, dans Tannonce positive, sous la double forme de Tintention et du fait, « que Thomme a été conçu et créé à Timage et à la ressemblance de Dieu, et que cette ressemblance et cette image se sont perpétuées dans la descendance d'Adam (I] j>. Inscrite en lettres immortelles au fronton de la Oible, cette ressemblance est pour nous un sujet d'orgueil et de tourment tout à la fois : glorieuse et rayonnante par Tanréole dont elle nous entoure, par la puissance qu'elle communique à nos facultés spirituelles, elle se fait sentir lourde et redoutable par la responsabilité qu'elle nous impose, ils se placent apparemment à ce dernier point de vue, ceux qui s'accommodent de la théorie de Darwin, tout disposés à ne voir dans Thomme qu'un singe perfectionné. Mais les masses comme les vrais penseurs, celles-là sous Tempire de la tradition primitive, ceux-ci sous l'inspiration de la voix interne qui proteste contre cette doctrine dégradante, la repoussent avec une égale horreur. Il est vrai, il n'est que trop vrai que dans chaque homme il y a une béte, qui se laisse trop souvent choir au niveau et même au-dessous de la brute, jusqu'à en partager les sensations. Mais comme il saitse relever, atteindre parfois d'un seul bond à des hauteurs qui, sans le souffle divin dont il est animé, lui resteraient inaccessibles !
Mais ce n'est pas tout : après avoir gratiGé l'homme de ce double témoignage de son origine, témoignage direct fourni par la révélation, témoignage indirect écrit dans toute conscience droite et pure, Dieu s'est plu à nous faire saisir sur le vif les traits de cette ressemblance. Ici nous retrouvons devant nous l'incomparable conception du Dieu personnel, la plus propice à nous faire entrer résolument dans la voie du bien. Evidemment notre ressemblance avec le Créateur resterait un fait stérile, si elle ne nous laissait entrevoir le modèle suprême qu'à
fj, Genèse, I, iC et 97; V, i ci é.
travers les horizons naageux de la métaphysique. Poar res* sembler à quelqu'un, et surtout pour Timiter, il faudra bien que ce quelqu'un, fût-il Tinfini, fût-il l'absolu, se révèle à nous par un côté saisissant, par des actes émanant de sa personnalité parfaite. Il nous dira ce qui lui plait et ce qui lui déplaît, ce qu'il aime et ce qu'il hait, ce qu'il approuve et ce qu'il blâme. Il fera mieux encore : au rôle de révélateur il joindra celui d'acteur; et ce dernier rôle, il le remplit avec une magnificence sans égale sur la scène biblique. C'est là que nous le voyons tour à tour auteur, gouverneur, ordonnateur, grand juge, vengeur et rémunérateur, source de sagesse et de vertu, providence générale et individuelle, laissant sa divine empreinte dans les intinimentgrands-et dans les infiniment petits, déployant une majesté qui n'a d'égale que sa bienveillance, se complaisant dans la fréquentation des faibles et des infortunés, se servant de l'inégale répartition des richesses comme d'une ceinture sympathique destinée à lier ensemble patron et client, obligeant et obligé, protecteur et protégé, maintenant à tous et à chacun son libre arbitre à côté de sa part de solidarité sociale. Oh ! les traits de celte grande figure sont bien accusés; l'Ëcrilure sait leur donner un relief qui en facilite l'observation et l'imitation. Quelle réalité vaut celle du Dieu qui condamne Adam, qui punit Gain, qui anéantit le genre humain perverti pour le ressusciter (^ans la personne du juste ; du Dieu qui ne prononce le fatal arrêt contre Sodome qu'après l'avoir reconnu atteint de gangrène morale, qui arrache Lot au milieu des débris fumants de cette catastrophe; du Dieu qui choisit un homme et une race pour les constituer pontifes de l'humanité, parce qu'il a découvert en eux les qualités supérieures du pontificat; du Dieu qui subordonne le droit charnel au droit spirituel, qui donne à la noblesse de Tàme la préférence sur la primogéniture du corps, préférant Abel à Gain, Isaac à Ismaêl, Jacob à Esaû, Ephraïm à Manassé; du Dieu qui soumet le juste à de rudes épreuves avant de lui délivrer un brevet de moralité, imposant à Abraham la terrible épreuve du sacrifice virtuel de son fils unique, laissant Jacob se débattre contre la
haine de son afné et contre les nombreuses vicissitudes d*ane existence tourmentée, faisant passer Joseph par toutes les péripéties d'une adversité suivie d'une prospérité noblement méritée, préparant David à sa glorieuse carrière par les vives souffrances de la persécution et de la proscription, jetant Israël tout entier dans la fournaise du malheur pour Ten retirer à diverses reprises épuré, retrempé, comme un métal précieux sept fois raffiné; du Dieu qui cède trois et quatre fois aux instances de Moïse sollicitant le pardon d'un peuple ingrat et rebelle, qui prend en grâce les plus grands coupables, témoin les rois Achab et Manassé, s'ils reviennent à lui sincèrement; du Dieu qui demande un compte tout particulier aux personnages qu'il a investis d'une mission publique auprès d'une fraction plus ou moins notable de Thumanité : « Rois, princes, juges, législateurs, pasteurs des hommes »; infligeant parfois une punition exemplaire à ceux qui en abusent, qu'ils s'appellent Pharaon, Jéroboam, Sennacherib ou Biléam, prodiguant des marques de son affection à ceux qui s en acquittent dignement, les Jelhro, les Nabuchodonozor, les Cyrus, pour ne citer que des non-israélites !
Sur cet immense théâtre élevé par le temps et par l'espace, où vient se dérouler, se dénouer et se renouer le drame humanitaire, c'est Dieu qui est l'acteur principal. Bien différent du Deus ex machina du théâtre antique, il est toujours le premier aussi bien que le dernier, se manifestant à nous dans les attitudes les plus variées, en contact immédiat, permanent, avec l'individu comme avec les masses, à travers la série des transformations provoquées par la mobilité humaine. Apparaissant au premier plan de la scène du monde, il semblerait qu'il vienne interpeller le parterre des nations en ces termes : a Peuples et rois, regardez-moi bien; pénétrez-vous de mes actes et de mes paroles; imitez-les, faites-en votre règle de conduite, et vous me ressemblerez tout autant qu'une pâle image est apte à reproduire les beautés et les perfections de l'original. »
La meilleure preuve en faveur de cette théorie, à savoir que la ressemblance de l'homme avec Dieu est le fondement réel
32 PRENIÈHE PAKTIE.
de la morale, c'est qae nous en trouvons des traces nombreuses dans la partie la plus essentielle de Tœuvre de Moïse, dans sa législation. Pour pea qa'on en lise les textes avec attention, on est frappé de la fréquente répétition de la formule : « Je suis rEternel, je suis rËternei, voire Dieu », apposée comme un cachet à une foule de prescriptions religieuses et morales. Pour nous en tenir à ces dernières, conformément à notre sujet, nous signalerons les lois alimentaires (1), les prohibitions matrimoniales (2), les dispositions concernant la justesse des poids et mesures (3), les tromperies en matière d'échange (4), le délit de Tusure (5), enfin les deux recommandations capitales de Tamour du prochain et de Tamour de l'étranger (6). Il serait difficile de prendre le change sur cette clause finale : a Je suis TÉternel. i* Elle ne peut nous offrir d'autre signification que celle-ci : « En faisant telle chose, en vous abstenant de telle autre, en fuyant l'impudeur et la brutalité, en vous éloignant de Tiniquité, de la fraude et de la dissimulation, en étouffant dans leur germe les mauvais instincts, en observant religieusement la continence et la chasteté, en reportant sur le prochain, sur l'étranger, et pardessus tout sur les malheureux, l'amour et l'affection dont vous êtes remplis pour vous-mêmes, vous rendez à Dieu l'hommage qu'il agrée le plus, vous affirmez de la meilleure façon votre divine origine, vous convertissez en réalité constante et pratique la Révélation antérieure à la religion, antérieure à la morale et à l'histoire, » cette Révélation si bien comprise par l'un des plus illustres interprètes de la Tradition, qui nous dit ceci : « C'est une grande marque de l'amour de Dieu pour a Thomme, que de Tavoir fait à son image; mais une marque «< bien plus éclatante encore, c'est de le lui avoir révélé, c'est a de lui avoir dit en termes formels : Dieu a fait l'homme à a son image (7). » Profonde exégèse, dont le sens est assez
'I) LéTit., XI, 44. (i) LéTit., XIX, 06 el 37.
(i) Ibid., XIX, «; XX, 7 elir.; XXf, (s) Ibîd., XXV, 3R.
15 ei 33; XXir, 0, 16 et 3ô. ((i) [bid.^ XIX, 18 et r>i.
{:i) Ibid., XVllI, SI; XX, 6. (7) Aboth. III, 18.
iransparent : il n'a pas suffi à Dieu de déposer dans notre conscience la vague et obscure notion de cette similitude, mais par la doctrine et par Texempie il en a fait une perception claire et Dette, féconde en résultats, riche en bonnes et nobles œuvres propres à réjouir Dieu et les hommes.
§ 4. De Vidéal de la morale révélée. La sainteté.
Sanctifiez-vous , soyez saints , car moi je suis saint.
(LéTit., XI, 44.)
Nous sommes ainsi faits que, toutes les fois que s'offre à nos regards un monument qui commande l'attention , ceux-ci se promènent incontinent de la base au sommet. Il nous déplaît de contempler un édifice tronqué ou inachevé, et la vue n'est satisfaite que lorsqu'elle peut embrasser d'un coup d'œil d'ensemble le soubassement et le couronnement. Ne serait-ce là qu'une propriété de l'organisme physiologique? Non; elle s'étend à nos opérations intellectuelles et en précipite parfois les conclusions. A plus forte raison s'accusera-l-elle, intense et wace, dans l'ordre des faits révélés. On est ou du moins on croit être en droit de demander à la Révélation des enseignements complets, des théories achevées, conçues et réalisées avec la rapidité de l'intuition, cette faculté supérieure qui n'est qu'un rameau détaché de l'inspiration. Où serait, dit-on avec quelque raison, la supériorité de la morale révélée sur la morale naturelle, si elle ne nous faisait entrer d'emblée dans les appartements secrets du palais du devoir, s'il fallait s'avancer Ters son sanctuaire d'un pas lourd et traînant, appuyé sur les héquilles de la raison, exposé aux mêmes écueils que ceux qui parsèment le chemin de l'éthique indépendante? Pour justifier ses prétentions à l'hégémonie, au gouvernement des esprits dans la sphère du vrai et du bien, c'est le moins qu'elle se présente à nous revêtue des insignes du commandement, frap-
panl tous les regards de son éclat comparable à celui du soleil, et finalement portant sur son front le signe indélébile de sa haute mission. Quel est ce signe, quel est cet idéal? existe-l-il du moins? Oui, il existe, répondrons-nous sans hésitation; il a un nom bien connu, il s'appelle la sainteté. Oui, la sainteté constitue, selon nous, la marque la plus pure et la plus dislincle de celte ressemblance divine quQ nous venons d'assigner comme base à la morale révélée; et notre affirmation est fondée sur la fréquente répétition de cette prescription : « Soyez saints, car moi je suis saint, TÉternel votre Dieu (i). » Mais qu'est-ce que la sainteté? Consiste-t-elle dans le renoncement absolu, ou bien dans la contemplation pure, ou enfin dans l'isolement du saint, dans sa rupture complète avec le monde? Si telle est la signification attachée à ce terme, par quelques organes de la théologie et de la Kabbale, hâtonsnous de constater qu'elle a un sens beaucoup moinà exclusif dans la pensée de Moïse, et parmi les vrais interprètes de la Tradition. L'un des plus illustres de ces derniers confirme cette doctrine par une remarquable exégèse (2). Les applications nombreuses et variées que fait la Bible de ce précepte de la sainteté sont la meilleure preuve de sa puissance pratique. En effet, elle nous la donne comme la raison d'être des restrictions alimentaires, puis des unions prohibées, puis de rinlerdiclion des us et coutumes qui sont le produit de la superstition émorécnne, puis de la défense des manî'^talions (le douleur sauvage, exagérées à l'endroit des mort^3). Ce qui est plus péremptoire encore, c'est la place que la sainteté vient occuper à la tôle de cette section du Lévilique, où se trouve condensé tout le code moral (4). De quoi s'agit-il dans ce chapitre? De la majeure partie des devoirs sociaux, des grandes obligations de l'équité, de la condamnation du mensonge, du parjure, de la fraude, de la dissimulation, delà ven-
(I) LéTil., XI, 44 el48; XIX, 2; XX, (">) LéTiU, XI. 44 et 45; XX, 7, 96 Cl
" tiitiO. 27; Doulér., XIV, I et 2.
(:'} Na'hmanide, commeoUire k la Tbora, (t) Ibid,^ XIX, 2. KtTit., sect. Kedoschim.
geance, de la rancune, des mauvais procédés en général; ensuite des vertus qui y font contre-poids, telles que la sincérité, la fraternité, le dévouement qui ne recule pas devant le danger, Taraour du prochain, l'amour de l'étranger, la charité et lachasleté (1). Inscrire en lête de cette énumération de nos devoirs, sous la forme épigraphique, la devise : « Soyez saints, car moi je suis saint, rÉternel votre Dieu, » n'est-ce pas dire clairement que la sainteté embrasse le cercle tout entier de ractivité humaine : pensée, sentiment, sensation, volonté, action, culte et morale ?
La Tradition parlage-t-elle cet avis, reconnaît-elle à son tour l'étendue du domaine de la sainteté ? Cela parait résulter déjà de la définition qu'elle nous en donne, de cette sentence aussi précise que concise : « Sanctifie-toi dans ce qui est licite (2). » Qu'est-ce à dire? Que la sanctification peut s'effec-; tuer de deux façons opposées, l'une restrictive, l'autre expansive. D'un côté, il s'agit de ne pas s'avancer jusqu'à la limite extrême du licite, mais de laisser une certaine distance entre la satisfaction du désir et la ligne de démarcation qui sépare le bien du mal moral, de rester en deçà de la frontière légale, afin de se soustraire avec d'autant plus de certitude à toute velléité de transgression. De Vautre, en ce qui concerne la pratique du bien, il importe, au contraire, de franchir les bornes des recommandations officielles, de les considérer comme un minimum^ comme une ligne tracée à l'usage du vulgaire, mais qui doit s'effacer et disparaître devant le libre arbitre et les nobles aspirations de la vertu. Voilà de* quoi nous donner une idée de l'immensité du domaine de la sainteté. Il est sainti celui qui sait résister aux incitations des appétits brutaux ; il est saint, celui qui se défend contre les séductions du plaisir môme innocent; il est-saint, celui qui ne se laisse entraîner ni par la haine, ni par la vengeance, ni parle vil intérêt, même pour des motifs légitimes ; il est saint, celui qui, à fégard du prochain, rival ou ennemi, tâche de do-
^f ) Voy. Lévit., tout le chapitre.
(*; TalnottJ, Yebamolh, «0, '^ *imT3a "JOSa? ttJ^p.
miner jusqu'au ressentiment interne ; il est saint, celui qui nliésite pas sur le parti à prendre entre sa propre sûreté et le salut de son prochain ; il est saint, celui qui aime à reporter sur autrui, sur l'étranger, sur l'inconnu, l'amour et la sollicitude que chacun de nous ressent pour lui-môme. Elles ne manquent donc pas, les occasions de pratiquer la sainteté; elle s'exerce par la pureté de la pensée, non moins que par la convenance du langage. On peut être saint à sa table, dans son comptoir, dans son alcôve, dans la rue, dans la culture incessante des relations sociales, aussi bien que dans un temple ou dans une cellule de reclus. Les plus humbles, les plus chétifs sont en mesure d attirer à eux un rayon de cette sainteté universelle.
El c'est vraiment la grandeur de l'idéal delà morale révélée que de s'offrir à nous avec cette élasticité, de se mettre au niveau de toutes les classes comme de toutes les capacités, échelle spirituelle, mais moins mystérieuse que celle de Jacob, puisqu'il nous est donné à tous d'en gravir quelques degrés. Ils s'abusent quelque peu, ceux qui pensent que l'idéal doit se trouver placé si haut qu'il en devient, pour ainsi dire, inaccessible. K'est-il pas plus sage de le mettre à la portée de tout le monde, de façon qu'il soit possible d'en monter les marches inférieures, sans de trop pénibles efforts d'intelligence ou de volonlé? C'est ainsi, et non pas autrement, que nous prenons goût à cette ascension qui nous rapproche progressivement des sommets de l'idéal, sans toutefois y toucher. Loin de nous de contester la nécessité de la distance entre Tidéal et la réalité; mais nous estimons que cette distance doit se maintenir dans des proportions moyennes, ni trop grande pour nous décourager dans notre poursuite, ni trop petite, propre à faire naître une illusion bien dangereuse, en nous faisant accroire que nous n'avons qu'à étendre la main pour prendre possession de l'idéal.
Nous saisirons bien mieux encore la nature de cet idéal, si nous savons distinguer entre la sainteté divine et la sainte humaine. En quoi consiste cette différence? C'est ce que nous dira la formule sacramentelle de la Kedouscha, dont tout le monde connaît Timportance au point de vue de la doctrine et
du culte (1). C'est aux séraphins que le fils d'Amolz semble en avoir dérobé le secret, lorsqu'il s'écrie : « Saint, saint, saint est l'Éternel Zébaoth (:2). » Que signifie celle Iriple couronne de la sainteté décernée à Dieu? Tenons-nous-en à l'inlerprétalion qui a prévalu, à celle du plus ancien' paraphrasle de la Bible (3) : « Dieu est saint dans les hauteurs de l'empyrée, résidence de sa Majesté ; saint sur la terre, théâtre de ses exploits ; saint à travers les phases de l'éternité. » En d'autres termes, Dieu est saint par Tintelligence, ayant son domaine dans les plus hautes régions de l'abstraction, saint par Vactivilé qu'il déploie dans le gouvernement de Thumanité, saint par la durée, par la stabilité, conservant sa parfaite identité au sein de la mobilité qui caractérise le temps et l'espace. Mais alors, privés que nous sommes de ce dernier élément de la sainteté, de cette pureté originelle, immaculée, inhérente à la substance divine, incompatible avec les défaillances de la nature physique et organique, avec la corruplibilité de la matière, pouvons-nous vraiment aspirer à la sainteté? L'objection est grave : aussi n'a-t-elle pas échappé à lesprit sagace de nos théologiens, et ils ont posé la question sous celte forme légendaire : <c Quand Moïse vint communiquer à Israël la « loi de la sainteté, le peuple répondit par l'apostrophe sui- « vante : « 0 Dieu, si tu veux que nous soyons saints, dôlivre- « nous de la mort (4), » c'esl-à-dire substitue à notre nature imparfaite, entachée dans son germe de dissolution et de décomposition, une essence angélique, impeccable, inaccessible à la corruption et aux souillures de ce corps périssable. Voilà l'objection; voici maintenant la réponse, également Urée du chapitre de la sainteté, et d'autant plus frappante qu'elle nous est donnée sous une forme allégorique : « La prescription de « la sainteté, nous fait-on remarquer, se compose de trois m termes : sanctifiez-vous, soyez saints, car moi je suis saint.
(t) Voy. TâlBwd, HaUiD, 91; Bcréfchilh (3) Isaïe, Tirgoum Jonathan ben Uxlel
Babba, sect. 78. Cf. Rituel, 5« bénédiction Ritnel, Uba Leziôn. 4vL r^O. W Vaïykra Rabba, lect. 94.
(i) Iiaïp, VI, 3.
a Pourquoi cette triple expression, et quel en est le sens? « Voici une comparaison qui nous Texpliquera. Il y avait une « fois un roi à qui ses sujets venaient offrir trois couronnes, a Que fait le roi? Au lieu de les garder toutes pour lui, il en « conserve une et met les deux autres sur la tête de son fils. a Eh bien. Dieu ne procède pas autrement à Tégard d'Israël. a Tous les jours, les anges le proclament trois fois saint. Que « fait-il? De ce triple diadème n'en gardant qu'un, il en défi tache les deux autres et couronne le peuple saint (i). »
Il n'est pas difficile de saisir le sens clair, bien que profond, de cette parabole. Des trois éléments constitutifs de la sainteté divine : « intelligence, activité, éternité », les deux premiers nous sont acquis. Si Dieu n'a pas jugé convenable de nous investir de la troisième propriété, de nous octroyer l'incorruptibilité, il nous a donné de quoi conquérir un rang élevé dans la hiérarchie des êtres spirituels; il nous a dispensé, dans une large mesure, les deux puissantes facultés de -la pensée et de l'action. Grâce à leur concours, et si nous savons en faire un emploi judicieux, nous pouvons réaliser non pas la sainteté ou la perfection absolue, qui n'est pas de ce monde, mais une per* fection relative, en rapport avec l'idéal progressif ci-dessus caractérisé. Bénissons donc la Providence pour ses bienfaits; rendons-lui des actions de grâce pour ce présent divin, pour cette double auréole, ces deux épurateurs de l'âme et du corps ; remercions-la par la double sanctification de nos pensées et de nos actions, en nous inspirant constamment de cette sainteté, messagère céleste, écho de sa volonté qui nous arrive sur les ailes de la Révélation.
Sachons-le bien, rien ici-bas ne saurait nous en offrir l'équivalent, ni les élucubrations des philosophes, ni les préceptes du stoïcisme, ni les exemples puisés dans l'histoire profane, ni le spectacle de la société la plus civilisée. A tous ces modèles de la perfectibilité, théorique ou pratique, il manquera toujours ce grain de froment pur qui ne lève dans aucun sol
(«) Vaïykra Robba , «. 9.
INTKODlîCTION GÉNÉRALE. 39
profane, celte goutte d'eau vive qu'il faut aller recueillir aux sources du salut; car ce qui leur manque, c'est la sainteté.