‹ La morale du judaísme (volume 2)Chapitre 61 sur 71 · CHAPITRE VL — Le Travail · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL — Le Travail

Nous allons clore notre exposé de la morale sociale révélée par quelques considérations sur le travail, qui a sans conteste droit de cité dans la morale individuelle, le travail étant l'une des conditions mômes de l'existence, mais dont l'importance et les hautes obligations ne produisent tous leurs effets qu'au sein de la collectivité et de la solidarité humaines. Par son double caractère d'universalité et de continuité, le travail est digne de former le couronnement de l'édifice que nous avons essayé d'élever avec les matériaux de l'Écriture et de la Tradition.

§ i**". Le travail d'après la Bible.

Que le travail est la loi primordiale des individus comme de l'humanité tout entière, ceci ne fait point doute. Le récit lapidaire de la Genèse nous en offre le double témoignage, avant et après la chute d'Adam. Oui, même avant sa déchéance, et lorsque le paradis lui est assigné pQur résidence. Dieu lui

enjoint de cultiver le jardin d'Eden (1). Pais son arrêt de condamnation est accompagné de cette clause : « C'est à h sueur de ton front que tu mangeras ton pain (3). » Arrêtonsnous un instant devant cette double aflirmation du travail, laquelle nous en révélera peut-être la vraie loi. Nous en dé gageons tout d'abord cette idée qu'il n'est pas vrai, comme h prétendent certains théologiens, que le travail est un châtiment, une expiation imposée à Adam coupable et déchu. Or aurait tort de baser cette assertion sur le verdict biblique, puisque dans le paradis même Thomme devait travailler, d qui est vrai, le voici : le travail est d'essence divine, indépendant du temps comme de l'espace; mais il varie dans sei formes et selon le but assigné à sa direction. C'est ainsi que dans la première phase de la vie adamique le travail étail moins un labeur manuel, fatigant et pénible, qu'une haute et intelligente direction, comme cela semble résulter du texte même qui nous l'indique : tf Dieu place l'homme dans le jardin d'Ëden pour le cultiver et le surveiller. » 11 y a là en germe le travail intellectuel, le plus conforme à la nature de l'homme, le travail mis en relief par la raison moderne , le travail noble des organes spirituels, s'affranchissant de plus en plus de l'effort matériel. Dans la seconde phase, après la chute, suivie de la condamnation d'Adam, c'est le travail du corps, pénible, douloureux, épuisant, par suite des obstacles qu'il rencontre sur sa roule et dont il faut triompher. Ce dernier esl réellement un travail d'expiation, nous mettant en lutte continuelle avec les hommes comme avec la nature sauvage. Faut-il admettre maintenant que celte seconde forme s'est complètement substituée à la première? faut-il prendre à la lettre le texte qui dit : a Dieu chassa l'homme du jardin poui lui faire travailler la terre dont il avait été tiré (3) »? Lui estil interdit à tout jamais d'aspirer au retour de sa situation première, et même de la réaliser en partie? La réponse à cette question nous est fournie par le partage d'attributions qui se

(0 Genèse, II, 15. (') Genèse, 111, 3S.

(i) Genèse, III, 19.

LA NOltALE SOCIALE. 3G3

fait entre les fils d'Adam, Caïa et Âbel, celui-ci se faisant pasteur, celui-là agriculteur. On ne saurait nier que l'occapation choisie par Âbel participe de la première forme bien plus que de la seconde, du labeur purement terrestre échu à Caïn. Le berger est plutôt un directeur qu'un travailleur ; le métier qu'il remplit, et qui, sous le rapport matériel, se borne à la recherche d'un bon pâturage et à une certaine sollicitude pour le bien-être de son troupeau, le porte à la contemplation, est un acheminement vers l'activité des facultés intelligentes, en les dirigeant du côté des faits qui exigent plus d'attention que de vigueur physique. Aussi l'Écriture ne fait-elle pas mystère de ses préférences pour ce genre de vie, qui fut adopté par les patriarches et leurs descendants. Gela ne veut pas dire qu'il faut abandonner le travail terrestre ; non, puisque nous les voyons mener de front la vie nomade du pasteur et la vie sédentaire du laboureur (1), accorder la priorité dans leurs bénédictions à la rosée du ciel et à la fécondité de la terre [i). Mais, en nous racontant avec une certaine complaisance les occupations pastorales de nos premiers pères, la Bible tient évidemment à nous recommander celles qui provoquent la mise en œuvre de l'entendement plus que celle de la force musculaire. La pensée de la Genèse par rapport à la théorie du travail peut donc se résumer dans les deux points suivants : loi primordiale et absolue du travail, prédominance de l'activité métaphysique sur le labeur physique.

Passons du livre de la Genèse à la Lbi mosaïque proprement dite, afin de nous édifier sur la part qui y est faite au travail en général. Une première remarque à faire, c'est que, chaque fois qu'il y est question du repos et du chômage du Sabbath, on ne manque pas d'y ajouter la mention du travail des six jours : « Tu travailleras six jours et tu te reposeras le septième (3). » Telle est la formule de ce commandement à double fin, mettant en regard du repos sabbalhique le labeur des autres jours. Mais ce n'est pas tout : le législateur divin

fi) Genèse, XXVÏ, li. (^) Eiode, XX, 9; XXXI, 15; XXXV,

(^) Genèse, XXVII, 98. S; Létit., XXIII, 3; Deulér., V, is.

a soin de mettre cette double clause soqs le patronage du Dieu créateur. « Dieu lui-même, dit-il, créa le monde en six jours, et se reposa le septième (1). » Est-il une plus noble sanction du travail humain? Ajoutons que, relativement au principe, à la nécessité et à la sainteté du travail, la Loi ne fait aucune distinction entre le travail noble et le travail roturier. Tu feras tout ton ouvrage pendant les six jours, tu n'en feras aucun le septième : voilà la formule générale. Faudral-il y voir le désaveu du principe que nous venons de soutenir au nom de la Genèse, la négation de la supériorité du travail intellectuel sur le travail manuel, du labeur directeur sur Toccupation servile? Nullement. Meïse parle en législateur pratique; il rédige son code à Tusage des masses, qu'il tient à unir et non pas à diviser par cette loi salutaire.

Celle-ci d'ailleurs doit être appliquée dans la Terre Sainte, au milieu d'une. nation constituée, appelée à se sufOre et, par conséquent, obligée de renfermer dans son sein tous les métiers, tous les éléments du mécanisme social. Aussi l'agriculture monte-t-elle du second rang au premier, en tant que condition essentielle de toute société organisée. Les lois territoriales devaient dès lors occuper la place notable qui leur est assignée dans toute législation humaine, et les biens de la terre deviennent la récompense d'Israël pieux et vertueux, de même que la privation des richesses territoriales constitue le châtiment direct des violations morales et religieuses. Qu'on ne se hàie pas cependant d'en conclure à l'exclusion ou du moins à l'infériorité de l'activité intellectuelle. C'est, tout au contraire, sa supériorité que nous en ferons découler. Il sufiira pour cela de rappeler les considérations développées à propos du dogme de la rémunération (2). Il a été démontré que la prospérité matérielle, loin d'avoir son but en elle-même, n'est qu'un échelon par lequel on s élève à la possession des biens de l'esprit, à la perfectibilité spirituelle prenant son libre essor, à mesure qu'elle se dégage des entraves du souci et des préoccupations

(I) Gcnèàc, H, 3; Eiode, XX, 10; (i) Voy. notre Progidettce et Rémuné-

XXXI, 17; Deolér , V, M. ralion, p. 359-3G5.

LA MOKALE SOCIALE. 365

vulgaires. Cela signifie que l'homme ou, pour mieux dire, le peuple craignant Dieu sera d'autant plus exempt de ce travail servile imposé à Adam après sa chute qu'il aspirera davantage à celui qui fut son lot dans le paradis, avant sa condamnation. Une autre preuve de la priorité du travail intellectuel sur le travail manuel jaillit de la source mémo de la langue sacrée, du terme Aboda (travail, service, labeur, activité), appliqué à {ensemble des rapports de Thomme avec Dieu, et notamment à ladoration, aux cérémonies du culte public. On sait avec quelle fréquence il est employé soit pour désigner le service du tabernacle, échu en partage aux Cohénim et aux Lévites (1), soit pour exprimer la piété et la fidélité religieuse du peuple tout entier (2). N'est-ce pas un véritable ennoblissement du travail que d'en appliquer la dénomination à ce qu'il y a de plus élevé, de moins matériel dans le labeur humain? Ne dirait-on pas que, dans son désir de sanctifier Tidée du travail, le génie de l'Écriture a pensé ne pouvoir mieux atteindre ce but qu'en confondant dans une dénomination commune le travail sacré et le travail profane, l'effort qui nous enlève vers les hauteurs sereines de la contemplation divine et la tâlche usuelle, simple et vulgaire, au moyen de laquelle nous donnons satisfaction à nos obligations les plus terrestres?

Pour ne pas tomber dans des redites, nous nous abstiendrons des abondantes citations que nous fournit à ce sujet le livre des Proverbes et que nous avons déjà invoquées en parlant de la paresse opposée au travail (3). Nous rappellerons seulement cette vérité que la Loi et la coulume se rapprochent par tant de côtés, par tant de points de contact, qu'elles peuvent se servir mutuellement de contre-épreuve. Aussi la doctrine de Moïse et les maximes du sage fondées sur l'expérience se fortifient-elles tour à tour par l'identité de leurs enseignemenls. Autant l'auteur s'élève avec indignation contre la paresse, en faisant toucher du doigt les conséquences dé-

(1) Nombres, 111, 7, 8, 31 cl 3G ; IV, 10; IX. I cl là; X, r, cl 24; XIII , 5; 4, 4r>, 24, 26, 27, 28, 30, 31, 32, 35, XXIIf, 2;»; Létil., XXV, 42 cl 13; Dco- 7>5, 3<), 43, 47, 4U, elo. lérooome, XXVIII, 47.

(2) Exode, III, 12; VII, 10 Cl 26; VIII, (?) Voy. plus haut, cUap. V, § t.

sastreuses, nous la montrant aboutissant fatalement à la misère, aux haillons, h la dégradation humaine, autant il prend ù tâche de louer, de glorifier l'activité corporelle et spéculative chez rhommc comme chez la femme. La Loi et la coutume, la révélation et la raison sont donc d'accord pour nous prescrire une vie laborieuse, salutaire pour les organes physiques et pour les falcutés de Tûme.

Il n'est pas sans intérêt d'ajouter à ces témoignages positifs récho magique de la poésie sacrée ; en voici quelques spécimens : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie; il (le laboureur) s'en va triste, courbé sous la charge de la semence à jeter dans son champ, mais il s'en revient tout joyeux, pliant sous le faix des gerbes (i). — Heureux, doublement heureux l'homme qui jouit du labeur de ses mains (2). »

Terminons celte revue biblique sur le travail par l'expression de la pensée du prophétisme. Sous quel aspect nous dépeint-illapalingénésie d'Israël? Sous celui d'un pays bien cultivé, d'un sol plantureux où les champs de blé viennent alterner avec de riches vignobles, où les arbres fruitiers côtoient les grasses prairies nourrissant de magnifiques troupeaux, où les granges et les celliers regorgent des trésors de la terre, tandis que le gros et menu bétail fait retentir de ses mugissements les montagnes et les vallées d'alentour (3). Or, Texploilalion de ces grands biens exige des soins, des travaux, des efforts plus ou mpins bénis par la Providence, mais pourtant indispensables. On nous opposera peut-être certains passages d'Isaïe où le prophète semble vouer à cette culture les esclaves, les ennemis d'Israël, ses anciens maîtres réduits à la servitude (4). Mais cette objection disparaît devant la saine interprétation des textes : d'abord il n'est pas question ici d'un escîavage forcé, de captifs subissant la loi du vainqueur, mais (l'une sujétion volontaire, ce qui n'est pas la môme chose. Le Voyant annonce que les fils de l'étranger, les descendants des

(I) Psaume.., CXXVr, K. (•) Voy. Is Te, Jocl, Michco, Zachario,

(i) Psaumes, C.XWIII, i, ittftsim.

(4) Isaïc, XLIX,«ô;LX,IO-lJ; LXI,5.

LA MORALE SOCIALK. 367

oppresseurs d*Israël, viendronl lui offrir spontanément leurs services, soit pour la construction des cités, soit pour la culture des terres et Télève du bélail. Mais quelle est la cause capable de produire ce miracle d'abnégation et de dévouement? Le Prophète n'en fait pas mystère : ce sera la conviction de la supériorité morale d'Israël, supériorité qui aura son expression dans le titre de pontife, de chambellan du Seigneur (1). Qu'est-ce à dire? Que les nations, rendant hommage aux qualités et aux facultés spirituelles de la race Israélite, cesseront de contester sa vocation, sa mission réelle au sein de l'humanité. Mieux avisées que parle passé, elles iront jusqu'à lui faciliter l'accomplissement de sa lâche, en s'abstenant d'entraver le développement de ses aptitudes spéciales par des réclamations élevées au nom du travail manuel. Ce n'est donc pas l'inaction, l'indolence, l'oisiveté que les organes de la prophétie nous promettent à titre de récompense, mais seulement la diminution du labeur matériel au profit de l'activité de l'esprit, tendant vers l'amélioration progressive de l'immense domaine du vrai et du bien, se réalisant par un essor nouveau vers les sphères de la théodicée et la science spéculative. Et celte conception sublime de la régénération nationale, objet de la double affirmation de la Loi et des prophètes, n'est-elle pas, après tout, le desideratum de la société moderne? N'est-elle pas le but suprême de toutes les aspirations, de toutes les conquêtes déjà réalisées dans le grand chantier du travail humain, se résumant dans l'affranchissement graduel des diverses catégories sociales des servitudes de la matière, pour les désaltérer de plus en plus à la source vivifiante du progrès intellectuel et moral ?

§ 2. Le travail d'après la Tradition.

En passant à l'exposé des idées traditionnelles en matière de travail, il importe tout d'abord de nous rendre compte de la manière dont elle conçoit la loi du travail. À nous en tenir

(1) haiV, LXL C.

ji la théorie de la Mischna, première forme de celle Tradition, le travail seraitréellement une punition, une expiation imposée a Thomme déchu de son rang primitif. Voici, en effet, comment elle s'exprime sur ce point: « R. Schlméon beu Eléazar « dit : Avez-vous jamais vu les animaux et les oiseaux exercer u une profession? Non; ils trouvent leur subsistance sans le a moindre effort. Ils ne sont pourtant que les serviteurs de « l'homme; à plus forte raison celui-ci, qui est le serviteur de « Dieu, devrait-il être affranchi de l'obligation du travail. « Malheureusement sa déchéance morale lui a fait perdre ses (( droits à la subsistance spontanée (i) ».

Cela semble vouloir dire clairement que le travail est un châtiment, une cause d'infériorité pour l'homme comparé à la hôte. Mais n'est-ce pas un démenti infligé à la proposition soutenue plus haut par rapport à lobligation absolue du travail, même dans le paradis? Nullement: la distinction que nous avons établie entre le travail édénien et le travail terrestre subsiste dans toute sa rigueur. Ce que l'on déplore ici dans la Mischna comme un signe de décadence, c'est précisément ce dernier mode, ce labeur corporel, pénible, épuisant, imposé par les nécessités de la vie physique et organique. Nous allons, du reste, en avoir la preuve dans la fin de celte Mischna. Pour compléter sa pensée au sujet de la loi du travail, elle fait suivre l'opinion précitée de R. Schiméon ben Eléazar de celle de R. Nehoraï dont voici les termes: «Pour moi, dil-il, je laisse de côté tous les arts et métiers manuels, et je consacre mon ûls à l'étude exclusive de la Thora, dont l'usufruit nous est assuré pendant cette vie, tandis que le capital reste en réserve pour la vie future {'i), » Or celte divergence d'opinion entre les deux Tanaïm lient à la grave question des rapports du travail temporel avec le travail spirituel, question qui a été débattue contradicloirement et avec une grande précision dans le passage talmudique que voici : « Nos maîtres ensei- « gnent ceci : Pourquoi est-il écrit dans le livre de la Loi

(i) kiilouschiu, ckap. IV, Mischna floale; (i) Ibid.

Talmud, ibid. y \ii.

« Tu rentreras la recolle, elc. (i)? » Est-il à présumer que ¥ quelqu'un au monde négligera ce soin? Cette recommanda- « tion a pourtant sa raison d'être. En effet, ailleurs il est u dit : « Que le livre de la Loi ne quitte jamais ta bouche (3). )> « Afin qu'on ne prenne pas cette prescription à la lettre, TÉcri- « ture a jugé à propos d'en limiter le sens en nous invitant h <( nous occuper de la rentrée de la moisson et de la récolte, en <( protestant de celte façon contre l'absorption complète de te rhomme par l'étude de laThora, contre cette incurie radicale <( des conditions de la subsistance, d II est vrai que ce thème, développé par R. Ischmaël, est contredit par R. Schiméon ben Yohaï. Ce dernier nous dit ceci : « Est-il possible à l'homme qui <( s'occupe tantôt des semailles, tantôt des lubours, aujourd'hui (( de la moisson, demain de l'engrangement, un autre jour du u battage du blé, lui est-il possible de se livrer à l'étude et aux « méditations saintes? — Mais comment faire alors? lui objecte- « t-on. — Comment faire? répond le rigide docteur; s'en « remettre à la volonté divine, qui saura bien nous fournir le « moyen et les personnes propres à nous remplacer dans l'ac- « coraplissemenl de ces soins vulgaires. Kous en avons reçu a l'assurance de la bouche môme des prophètes, nous disant : « Les étrangers mèneront paître vos troupeaux, les barbares « deviendront vos laboureurs et vos vignerons (3). v Par con- « tre, le père dos prophètes a soin de nous prévenir que, si nous « désertons la loi de Dieu pour nous laisser absorber par les « préoccupations matérielles, nous serons réduits à faire par « nous-mêmes non-seulement notre propre besogne, mais eu- « core celle d'aulrui. «]Tu serviras ton ennemi, dit Moïse à « Israël coupable et intidèle (4). »

Cette discussion de principe a d'autant plus d'importance qu'elle met en présence les deux opinions générales en matière de travail : celle du travail spirituel exclusif, ne professant que du dédain pour la matière et les nécessités corpo-

(I) Deulér., XI. 14. (4) Dealdr., XXVIII, 48; Talmud, Bc-

(3) Josaé, I, 8. raohoth, 3».

(3) haïe, LXI, 5.

LA a01U[.E SOCIALE.

r conséquent, à la misère ou marne ù la mendicité, situation toujours fâcheuse pour le prestige de l'autorité morale; l'auln.*, an contraire, adoptant pour ligne de conduite le conseil de R. Ischmael, donne à l'Étude et à la piété ce qu'il peut leur donner, mais sans aller jusqu'il s'en reposer pour sa subsistance et celle des siens sur un miracle du ciel ou sur la bienveillance des bommes. Pénétré de la nécessité de In conciliation des réclamations physiques avec les revendications mélaphj'siques, il sait faire la part des biens de la terre, grke à son travail positif, comme celle des biens spirituels auxquels il consacre ses loisirs et le meilleur de son intelligence. C'est lui qui marche d'un pas Terme dans la voie de Dieu ; il mérite, il aura la jouissance des deux mondes, puisqu'il satisfait à la double exigence du corps et de l'dme.

Partant de ce principe, la Tradition glorille le travail sous toutes ses formes, n'en dédaignant aucune, nous disant qu'il vaut raieus se faire équarrisseur que de se renfermer dans l'inaction par un sentiment de fausse dignité (1); elle veut qu'on aime le travail [Sj ; elle enseigne qu'il honore ceux qui s'y soumettent (3); elle fait mieux encore : dans le travail matériel, art, métier ou profession quelconque, elle reconnaît la garantie du travail intellectuel et moral ; elle nous le dit far une bouche des plus autorisées : 4 La Thora, qui n'est ras accompagnée d'un gagne-pain, est exposée à la ruine et au bêché [i], » Sans profession, sans moyens d'existence, ajoutent ps commentateurs, on tombe dans la misère, ce terrible écueil jrifi contemplative, et la misùre aboutit parfois fatalement diation, au vol, c'cst-ù-dire à ce qu'il y a de plus opuprit de la Thora.

lie la doctrine traditionnelle, lie la notion du travail. Jainclion, l'indolence; elle les I Loi, au nom de la religion t et toujours la bienfaisante

relies, telle qu'elle est formalée par R. Schiméon ben Yo'haï, le chef de Técole mystique, et celle du travail temporel, non plus exclusif, pesant de tout son poids dans le plateau opposé, mais contenu dans les limites du nécessaire et du raisonnable, allié au labeur de Tesprit. Il importe maintenant de savoir de quel côté penche U Tradition, laquelle des deux thèses soutenues a son approbation. Or la conclusion du susdit passage est formelle ; c'est Abaï qui prononce le jugement définitif en ces termes : « Beaucoup ont suivi le conseil de R. Ischmaêl et s'en sont bien trouvés; d'autres ont préféré se conduire d'après le précepte de R. Schiméon ben Yo'haï et ont échoué (t). » On ne saurait se prononcer plus nettement dans le sens de l'alliance du travail temporel avec le travail spiri> tuel et contre l'exclusivisme de ce dernier, professé par les mystiques. C'est, comme presque toujours, l'opinion la plus sage et la plus pratique, tenant également compte des exigences de I àme et du corps, qui a prévalu dans la doctrine rabbinique. Nous la trouvons traduite avec une énergique concision dans la proposition suivante : « Celui qui se nourrit du labeur de ses mains l'emporte sur l'homme qui ne sait que craindre Dieu, celui-ci étant qualilié par la Bible d'homme heureux, celui-là honoré de la double épilhète d'homme heureux et prospère (2) », c'est-à-dire acquérant des droils à la félicité terrestre et céleste. Prise à la lettre, cette proposition frise l'hétérodoxie, en mettant le travailleur vulgaire et corporel au-dessus de l'homme vivant de la crainte de Dieu, s'adonnant tout entier à lavie sainte et contemplative. N'estce pas en opposition avec la doctrine constante de la Loi écrite et orale, adjugeant à la crainte de Dieu la palme de la vertu? Eh bien! l'objection s'évanouit aussitôt que cet état comparatif se rapporte à deux personnes dont l'une, fidèle au thème de Ben Yo'haï, concentrerait toutes ses facultés sur la religion et le culte, sans se soucier le moindrement de la satisfaction de ses besoins personnels ou de famille, exposée,

(I) Talmud, Rcracbotb, «. 8, (2) Talmud, ibid., 8; cf. Eîn Yacob et

les comracntaleurs.

par conséquent, à la misère ou môme à la mendicité, situation toujours fâcheuse pour le prestige de l'autorité morale; Tautre, au contraire, adoptant pour ligne de conduite le conseil de R. Ischmaël, donne à Tétude et à la piété ce qu'il peut leur donner, mais sans aller jusqu'à s'en reposer pour sa subsistance et celle des siens sur un miracle du ciel ou sur la bienveillance des hommes. Pénétré de la nécessité de la conciliation des réclamations physiques avec les revendications métaphysiques, il sait faire la part des biens de la terre, grâce à son travail positif, comme celle des biens spirituels auxquels il consacre ses loisirs et le meilleur de son intelligence. C'est lui qui marche d*un pas ferme dans la voie de Dieu ; il mérite, il aura la jouissance des deux mondes, puisqu'il satisfait à la double exigence du corps et de Tâme.

Partant de ce principe, la Tradition glorifie le travail sous toutes ses formes, n'en dédaignant aucune, nous disant qu'il vaut mieux se faire équarrisseur que de se renfermer dans Tinaction par un sentiment de fausse dignilé (1); elle veut qu'on aime le travail (2) ; elle enseigne qu'il honore ceux qui s'y soumettent (3) ; elle fait mieux encore : dans le travail matériel, art, métier ou profession quelconque, elle reconnaît la garantie du travail intellectuel et moral ; elle nous le dit par une bouche des plus autorisées : a La Thora, qui n'est pas accompagnée d'un gagne-pain, est exposée à la ruine et au péché (4). » Sans profession, sans moyens d'existence, ajoutent les commentateurs, on tombe dans la misère, ce terrible écueil de la vie contemplative, et la misère aboutit parfois fatalement à la spoliation, au vol, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit de la Thora.

Tel est donc le dernier mot de la doctrine traditionnelle, tout en l'honneur et au bénéfice de la notion du travail. Jamais elle n'approuve l'oisiveté, l'inaction, l'indolence; elle les flétrit, au contraire, au nom de la Loi, au nom de la religion et de la morale, glorifiant partout et toujours la bienfaisante

(i) Talmud, Pcitsa'biin, 115. (.>) TAlmad, Gaillio, 67.

(•:) Abolh, r, âO. (i) Aboth, U, 3.

372 TIIOISIÊME PARTIE.

activité. Qae si quelques-uns de ses interprètes semblent disposés à surfaire la tension, l'effort intellectuel aux dépens du travail corporel, ils sont aussitôt désavoués, déclarés visionnaires, ainsi que nous le démontrent la désapprobation de Topinion de R. Schiméon ben Yo'haï et l'approbation de celle de R. Ischmaël, conformer la vérité juste et pondérée. Disons-le bien haut cependant, Terreur du premier n'est pas si profonde ni si étrange, puisqu'elle est dans le sens des plus pures aspirations de la vie spéculative, le point culminant de cette émancipation progressive de l'effort corporel au profil du développement non moins progressif des facultés mentales.

En résumant la doctrine traditionnelle, nous ferons observer qu'elle s'efforce de donner corps à la pensée biblique en la traduisant en prescriptions positives, en nous présentant, sous une forme nouvelle et mieux accusée, l'indication du double mode de l'activité humaine et l'indispensable alliance du travail intellectuel avec le labeur manuel. On peut, du reste, se faire une idée de la haute signification attachée à la notion du travail par l'assertion talmudique suivante : « Les sages et leurs disciples n'ont de repos ni dans ce monde ni dans le monde futur (1). «Faire du travail la loi des deux mondes, la règle immuable de l'existence matérielle et de l'existence spirituelle, n'est-ce pas lui attribuer le règne du fmielderinDni?

§ 3. Des conditions de V alliance du travail matériel avec

le travail intellectuel.

Une dernière question à résoudre, c'est celle de savoir quels sont les meilleurs moyens de réaliser cette alliance des deux formes de l'activité humaine. La solution, nous l'avouons, n'est pas des plus faciles : car on a beau faire, on se trouve toujours en face du problème des rapports de l'esprit avec la matière. Cet antagonisme, dont les effets agitent et ébranlent

(I) Talmad, Deraoholb, fin.

l'homme interne, ne perd rien de sa force en passant des profondeurs du moi dans la sphère de Faction visible et tangible. L'esprit tire d'un côté, la matière de l'autre: le corps et l'âme sont également jaloux de maintenir leurs droits, de se défendre contre les empiétements. Le travail temporel n'est pas plus propre à l'amélioration du domaine métaphysique que la spéculation n'est faite pour le perfectionnement de la force musculaire et des aptitudes corporelles. Nous trouverons peut-être la simplification, sinon la solution de la difficulté, dans un passage de la Mischna, faisant partie de cette série de propositions dont l'ensemble constitue la théorie du travail selon la Tradition. Il y occupe même la place la plus apparente, figurant à la tête des textes déjà cités : (c R. Méir conseille aux pères de donner à leurs fils un état qui ne soit ni malpropre ni pénible (1). d Pourquoi? Évidemment pour éviter le fftcheux contraste qui résulte de ces occupations grossières avec la pureté jointe à la nature impondérable de l'âme.

Plus on la maintient dans les conditions de son état originel, plus il reste de la marge pour la culture spirituelle, pour la vie immatérielle (2). Ce docteur, en outre, est préoccupé de la difficulté d'échapper aux conséquences des deux opinions extrêmes professées au sujet de la loi du travail, l'une par R. Eliézer, qui voit dans le travail une déchéance réelle qu'il faut savoir accepter comme une condition fatale; l'autre par R. Nehoraï, qui, rejetant cette idée absolument, penche vers l'abime ouvert sous les pas de ceux qui sacrifient la réalité à la contemplalion (3). Il pense trouver le mezzo termine dans le choix d'une profession qui ne soit ni pénible ni répugnante, de nature à laisser aux facultés de l'âme leur élasticité non moins que leur intégrité. Mais, objectera-t-on, qui se chargera donfc des rudes métiers, des travaux fatigants et répulsifs? C'est pour répondre à cette objection que le Talmud émet ici la proposition suivante : (( Nul métier, si dégoûtant qu'il soit, ne peut être sup-

(i) Kidonschin, chap. IV, Mifohna, fia. (3] Voy. le paragraphe précédent, note (!)•

(i) Ibid.-f cf. le comment. Me'baricha.

374 TUOISIÊME PARTIE.

primé : le inonde a besoin de vidangeurs aussi bien que de parfumeurs ; tant mieux pour les derniers, tant pis pour les premiers (1). » On pourrait être tenté, nous Tavouons, de taxer cette proposition de fatalisme. Qu'est-te autre chose, en effet, que cette distribution arbitraire et capricieuse des professions bonnes ou mauvaises, attractives ou expulsives, rappelant le système des castes, prédominant dans TÉgyple et dans les Indes? Or cette dernière objection nous fournira le vrai sens de Topinion de R. Méir, laquelle vient y faire contre-poids. Non, semble-t-il nous dire, le travail de Thomme n'est pas régi par une influence fatale; non, les professions et les métiers ne sont pas le résultat d'une espèce de loterie où tout dépend du tirage hasardeux d'un bon ou d'un mauvais numéro. L'homme est libre dans son choix, et il doit user de cette liberté en vue de concilier les nécessités de la vie matérielle avec celles de la vie morale. Elle n'est pas absolue cependant; elle ne peut se dégager d'un certain mélange de fatalité, de ce que l'on appelle bonne ou mauvaise étoile, et qui exerce une pression plus oa moins forte sur le choix de la profession. Cette petite dose de falalisme a sa raison d'être dans la nécessité des choses; les durs travaux, les labeurs fatigants et répugnants resteraient inexécutés si la liberté en cette matière était illimitée. C'est là, à notre avis, la vraie doctrine, celle qui sait concilier dans une juste mesure la fatalité avec la liberté, la volonté des hommes avec la dure nécessité des choses. En attribuant à celle-ci les métiers inférieurs, à celle-là les occupations supérieures, le Talmud résume la doctrine, adjugeant la meilleure place au choix libre et spontané, en réduisant la part de la fatalité au strict nécessaire, aux rigoureuses exigences des besoins individuels et sociaux.

Loi du travail immuable et obligatoire pour tous les fils d'Adam, supériorité du travail intellectuel et moral, infériorité du labeur manuel, en raison directe de son éloignement de l'activité spirituelle, libre choix d'une profession soumis cependant à quelque réserve dans l'intérêt de la réalisation des mé-

(l) Talmad, Kidouscbin, fin.

tiers vils, mais nécessaires à réconomie hamaine, voilà les éléments de celte théorie qui vient compléter la pensée biblique sur ce grave sujet.

§ 4. Du travail de la fenime.

Nous avons peu de choses à ajouter aux développements déjà fournis sur ce côté de la question (t). Nous avons dit ce que doit être et ce qu'a toujours été le travail de la femme au point de vue de TÉcriture et de la Tradition, en corroborant les préceptes par la haute autorité de l'exemple. Nous l'avons vue exerçant son activité dans une sphère qui ne manque ni de largeur ni de hauteur. Tout en constatant l'importance attachée par la doctrine révélée au labeur manuel de la femme, nous avons reconnu que, loin de la condamner aux étroites occupations du fuseau et de la quenouille, elle confie à sa sagesse et, plus encore, à sa sollicitude, la direction pleine et entière du foyer domestique, accordant ainsi une large satisfaction aux aspirations de Fintelligence, grâce à cette conduite des intérêts complexes et des détails nombreux qui constituent le domaine de la maîtresse de maison. Nous avons pu nous convaincre aussi qu'il ne lui est pas interdit de participer aux affaires qui sont plus spécialement le droit comme le devoir de l'époux; nous en avons relevé le témoignage soit dans Téloge de la femme forte (2), soit dans les dispositions légales du code rabbinique (3). Certes, la femme de la Bible n'est pas la femme émancipée, trop émancipée, telle que la voudraient certains coryphées du socialisme; elle n'est pas même la femme moderne, trônant derrière un comptoir dans les magasins de vente, ou bien assise devant un métier dans un vaste atelier, au milieu de centaines de ses semblables, obligée de sacrifier son sacerdoce de l'intérieur aux fatales exigences de la vie sociale. Non, à l'instar des saintes matrones, sa véritable place est et

(l) Voy. plus haut, p. 176-178. (s) *Hotchen Hamischpad, chap. LXII.

(i) Prof., X, 31.

sera toujours au coin du foyer (1), dans la tente (2), veillant avant tout à raccomplissement de ses devoirs d'épouse et de mère. Après tout, les essais, les tentatives ridicules des réformateurs prétendus de Thumanité, n'ont guère réussi jusqu^à présent à déplacer Taxe de la famille. La femme libre, investie de droits égaux à ceux de Thomme^ participant comme lui à la direction des intérêts civils et politiques, n'est pas encore parvenue à se substituer à la femme biblique. Il faut espérer, dans l'intérêt le mieux entendu du gouvernement de la famille, de réducation des enfants, de la conservation du foyer domestique, que la raison et le bon sens continueront à défendre celle-ci contre celle-là. C'est le bon sens populaire, en effet, qui a eu son éclatante expression dans une représentation scënique où la femme moderne a été prise sur le vif (3); il a goûté, approuvé cette charge qui, esquissée d'une main légère, repose sur un fond des plus sérieux. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de remplir convenablement deux missions à la fois, et la femme ne saurait être en même temps bonne maîtresse de maison et habile directrice des affaires du dehors: tout ce qae vous accordez de trop à la dernière, vous l'enlevez à la première. De larges concessions ont dû être faites, nous le savons bien, aux exigences de la vie moderne, et la femme juive n'est restée inférieure à nulle autre dans le judicieux emploi de ses nouvelles attributions, grâce à ses fortes attaches avec les coutumes et l'esprit traditionnel. Mais ces liens s'useraient et finiraient par se rompre si on les tendait à outrance, si l'on poussait trop en avant dans cette voie de la transformation féminine. Prétendre changer la femme en homme, remplacer ses grâces et sa faiblesse, qui est une partie de sa force, par les qualités et les occupations viriles, c'est vouloir changer les lois de la nature, opérer une monstruosité pareille à celle que la légende attribue à la tyrannie égyptienne, qui, dit-elle, imposait à la femme le travail de l'homme, ei vice versa (4).

(i] Psaumes, CXXVIIl, 3. (.'^) La Famille BenoUon^ de Sardoa.

(â) Genèse, XYUI, 9. (4) Sckemoth Rabba, sect. V^.

Que la femme reste donc la pierre angulaire (1) de rédifice conjugal : qu'elle soil initiée dans tout ce qui est utile ou nécessaire à sa tâche complexe, immense, de mère de famille ; que son éducation soit à la hauteur de Tesprit public et fortifie dans sa main le sceptre de Tautorité morale qu'elle doit partager avec son époux et maître; qu'elle continue à se modeler sur la femme forte qui sait gouverner non moins par sa bienfaisante activité que par l'ascendant de ses vertus, distinguée par sa vigilance, par une sollicitude incessante pour le bienêtre commun, par sa charité, et enfin par Paménité du caractère comme par le charme de sa conversation (2). N'est-ce pas là un beau modèle, au niveau des aspirations les plus élevées, pour l'honneur et la considération de l'épouse? La science et la raison ont-elles quelque chose de mieux à nous offrir? Nous ne savons ; mais, jusqu'à preuve d'une supériorité fort problématique, nous pouvons nous en tenir à ce portrait tracé de main de maître, et terminer par l'expression du souhait que toutes les épouses et mères y ressemblent.

§ 5. Du travail national.

Le rapport que nous avons plus d'une fois constaté entre les mœurs et les lois, entre les principes moraux et les tendances nationales, va nous fournir une nouvelle application à propos de la loi du travail. Existe-t-il un travail national Israélite? les conditions et les aptitudes ethnologiques sont-elles démise ici? C'es.t ce qu'il importe d'examiner.

Nous croyons avoir établi que, dans la sanction qu'elle se plaît à donner au travail, l'Ecriture n'exprime ni préférence ni exclusion. <( Tu travailleras pendant six jours et tu feras tout ton ouvrage », dit le texte du Décalogue (3). Nous n'y voyons pas trace d'une hiérarchie de professions rangées par catégories et s'immobilisant dans des castes placées sous le régime de la fatalité. Cependant, en cherchant bien, on ne laisse pas d'y

(n Psaames, CXIII, 19. (3) Eiode, XX, 9; DeuUr., V, 13.

(i) ProT., 31.

découTrir le germe de la division du travail et de l'atlribalion de certains ouvrages à l'étranger, esclave ou mercenaire. Moïse lui-môme semble assigner le dernier rang dans Téchelle sociale aux fendeurs de bois et aux puiseurs d'eau (1), non pas que ces métiers soient les plus pénibles, et que, pour ce motif, il veuille y soustraire ses nationaux : il est évident que certains travaux de Tagriculture, occupation presque exclusive dlsraël durant son existence nationale et autonome, exigent une dépense de forces plus considérable. La cause de leur infériorité est moins dans leur rudesse que dans leur réalité par trop matérielle, purement machinale, ne sollicitant ni la pensée, ni la réflexion, ni la sensibilité. En fidèle et scrupuleux disciple, Josué se montre jaloux de suivre les inspirations de son maître, et, pour établir une ligne de démarcation entre Israël et les Gabaonites qui avaient surpris sa religion , il réduit ces derniers à la condition avilissante de fendeurs de bois et de puiseurs d'eau (2). Salomon fait venir d'habiles charpentiers de Sidon et embauche à l'étranger soixante-dix mille portefaix et quatre- vingt mille tailleurs de pierre pour la construction du temple et de son palais (3). Tels sont les indices, les premiers linéaments d'une distinction réelle entre le travail noble et le travail servile, distinction fondée sur la prépondérance incontestable de Teffort spirituel sur Tactivité par trop mécanique. Nous la retrouvons ensuite, élevée à sa plus haute expression, dans les révélations du grand prophétisme qui, nous Tavons constaté mainte et mainte fois, annonce un âge d'or où le peuple de Dieu prendra ses maçons, ses domestiques de labour et ses hommes de peine au sein des autres peuples (4).

Convenons que ces traditions se sont maintenues stables et vivaces, au sein de la dispersion, à travers les nombreuses et douloureuses péripéties de la lutte qu'il lui fallut soutenir pour défendre son existence. Nous touchons ici à une question délicate, trop souvent résolue contre nous, contre notre éman-

(I) Dcntér, XXIX, 10. (r>) I Rois, V, 30 el «9.

(ij Josué, IX, 31, 33 ot 27. (4) Isaïe, XLIX, 33; LX, 10; LXI, 5.

cipalion, contre noire assimilation civile et politique. L'inique et sanglant reproche jeté par Pharaon à la tôle des représentants dlsraël : « Vous êtes des paresseux, d'incorrigibles paresseux (1) », ne nous a pas été épargné jusqu'à ce jour. « Au travail pénible mais salutaire, aux labeurs fatigants mais réguliers, à l'activité corporelle développant les forces physiques, vous ne cessez de préférer les métiers interlopes, les occupations anormales, les agissements mercantiles, les ressources du vagabondage », voilà l'inculpation dont le Judaïsme est partout et toujours l'objet. Mais à celle réprimande cent fois répétée n'a-t-il pas été cent fois répondu? La réponse, elle fut faite à Pharaon lui-même. «Qubil lui répliquèrent les surveillants Israélites, vous nous réclamez des briques, et vous nous refusez les moyens de les fabriquer (2) ! » c'esi-à-dire, en d'aulres termes : « Vous nous repoussez de votre sein, vous nous refusez l'air et le soleil, ou bien vous nous les mesurez d'une main singulièrement avare, vous nous fermez la porte de la plupart des arts et métiers, vous nous interdisez la possession territoriale, et, malgré cela, vous nous demandez des impôts, des contributions ordinaires et extraordinaires, une capitation spéciale que vous êtes toujours prêts à convertir en confiscation! N'est-ce pas exiger l'impossible? Pouvezvous, lorsque vous nous mettez hors la loi, nous imposer les plus dures exigences du fisc? £t puis quand, pour satisfaire à la fois aux strictes nécessités de la vie et à vos demandes d'argent, nous opérons des miracles en matière de commerce et de négoce, vous osez déverser sur nous l'insulte et le mépris, nous faire un crime de cette ingénieuse mise en œuvre de combinaisons et de spéculations auxquelles nous ont poussés votre tyrannie et votre avidité, et finalement nous reprocher une vocation qui est votre propre ouvrage! »

Une imputation plus grave et plus fondée, c'est la suivante : la société moderne, dans son noble élan de justice ai de réparation, forte de l'ardente sollicitude avec laquelle elle poursuit à notre égard sa tâche réhabilisatrice, n'est-elle pas en droit

(I) Exode, V, 17. d'^ana en» C^B-W. (l) Exode, V, 1C.

de ramasser cette arme, de s'en servir contre nous avec plus d'à-proposet d'autorité? Nous espérons bien que non« et notre présomption repose sur deux motifs. Le premier, c'est que la situation actuelle des Israélites diffère énornément de celle du siècle dernier : l'émancipation lui a ouvert des horizons nouveaux aussi larges qu'ils étaient étroits sous l'ancien régime qui le tenait si longtemps serré comme dans un élau; le second, c'est le témoignage irrécusable delà réalité, des résultats acquis par suite de ces mesures réparatrices. Voyez le Judaïsme en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, dans le nouveau monde, comparez-le avec ce qu'il était avant la Révolution, et, forcés de vous incliner devant l'évidence, vous reconnaîtrez une transformation telle que jamais peuple n'a pu réaliser en si peu de temps. Cela nous apparaît si clair, si vrai, que nous n'insisterons pas là-dessus. Que si, dans certains pays, l'israélite n'a pas encore dépouillé le vieil homme, il faut s'en prendre moins à lui-même qu'aux retards inconsidérés ou aux lenteurs calculées que l'on apporte parfois à cette œuvre d'émancipation, et aussi à la longue oppression qui, après avoir pesé sur lui pendant vingt siècles, ne peut, du jour au lendemain, s'en aller en fumée, les stigmates de la servitude ne disparaissant pas en un clin d'œil. Lorsqu'en moins d'un siècle on est allé si loin dans la voie de la régénération, du progrès civil et politique, on a donné des gages solides et d'une puissante faculté d'assimilation et du vif désir de prendre sa part, une part sérieuse, du labeur complexe de la civilisation.

Reste cependant une dernière objection, que nous allons signaler avec la môme impartialité que les précédentes. Voici, en effet, ce que nous disent ceux qui s'en font les organes : Nous sommes loin de méconnaître l'étendue du champ parcouru, la grandeur des résultats obtenus: c'est vraiment une sorte de résurrection à laquelle nous sommes heureux d'avoir contribué ; mais nous sommes obligés de constater qu'en regard des prodigieuses conquêtes opérées dans la sphère du commerce, des affaires d'argent et jusqu'à un certain point

des professions libérales, où vous avez sa vous faire une position supérieure, vous n'avez presque rien à nous offrir dans !e domaine de l'agriculture et des arts et métiers qui exigent un grand effort matériel, où sont vos palmes, où sont vos lauriers dans la carrière du labeur pénible? Où sont vos artisans et vos ouvriers courbés sur le soc de la charrue, suant entre le marteau et l'enclume? Que senties rares individualités marchant d un pas plus ou moins hésitant dans celte voie en présence de l'impulsion fatale qui entraîne vos masses vers la spéculation physique ou intellectuelle, concrète ou abstraite? M'y a-t-il pas là une inégalité qui saute aux yeux, une anomalie que vous ne sauriez contester de bonne foi, et dont il faut savoir vous dépouiller ou bien vous justifier?

A une question ainsi posée, et dont les racines plongent dans le tuf historique et ethnologique, il faut une réponse franche et catégorique. Eh bien! oui, dirons-nous, c'est vrai : notre penchant vers le côté spéculatif des choses, nos tendances vers l'action spirituelle, nos sympathies pour les professions les moins mécaniques, nos préférences pour les fonctions faisant appel à la tête plus qu'aux bras, au jeu des facultés intelligentes plus qu'à l'énergie des forces musculaires, sont autant de réalités dont nous ne faisons point myslèro. Et, comme il est vraisemblable que cette direction ne cessera de prévaloir, il est de notre devoir de l'expliquer et de la justifier. Cette justification repose sur un double fait : elle s'applique à la nature originelle non moins qu'aux conséquences de notre penchant national. Quant à la première, il nous semble que c'est chose faite : il a été suffisamment démontré, par le précepte et par l'exemple, que c'est une qualité de race, remontant à l'origine de notre nationalité^ se personnifiant dans le dernier des patriarches, affirmée par Moïse lorsqu'il proclame la supériorité d'Israël comme étant fondée, non pas sur sa quantité, mais sur sa qualité... d'héritier des vertus patriarcales(l], sur la prédilection divine pour ces saints hommes, et, en fin de compte, sanctionnée par le prophétisme comme le

(1) Deutér., VII, 7 ei 8.

382 TMISiÈMB PIKTIE.

fait culminant de la restauration isnélile. Or on ne sao renoncer sciemment à une qualité de race suis renoncer nalionalité. Il n'y a pas non plus de justification plos éclat; d'un penchant radical, à la seule condition qu'il ne soil vicieux, que de s'offrir à nous comme jaillissant des sou vives du génie national, se nourrissant de la sève vitale, d force génératrice d'un peuple. Représentant collectif d' idée, douée d'une force virtuelle en rapport avec lamission lui incombe au sein de l'humanité, toute race a pour prer devoir de s'en inspirer, de s'en pénétrer, afin de les faire | ser de l'état de puissance à l'état de réalité. Plus elle s'eff( de les traduire en faits et de les mettre en pratique, plus gagne en stabilité. Mais le jour où, pareille à Èsaù, troque son droit d'aînesse contre un plat de lentilles, qualités natives contre des facultés d'empruni, la décade vient et ne lâche sa proie qu'après l'avoir rongée. La téna de conduite, que Ton reproche à Israël comme un vice, donc plutôt une vertu sans laquelle il n'eût pas échappé à 1 sorption fatalement réservée aux minorités.

3Iaintcnant il s'agit de savoir si celte propension origin et héréditaire de la race de Jacob pour la vie spéculative, j le travail plus ou moins aléatoire et aventureux, pour les c binaisons quelque peu fortuites fondées sur les bases in laines du calcul de probabilité; il s'agit de savoir, dis( nous, si, en se livrant avec la fougue du lempéraraent j travail où l'effort de l'esprit l'emporte de beaucoup sur l'i vile du corps, le Judaïsme serl moins bien la cause sociale s'il imitait servilement les errements des nations au ! desquelles il demeure. Tel qu'il nous apparaît dans tous pays de sa dispersion, il est investi du rôle de grand cour de la civilisation; il s'est fail Tintermédiaire le plus actif, plus intelligent, delà circulation commerciale et financière Irait d'union entre le producteur et le consommateur, gr répartiteur des denrées, des maliùres et du mouvement mo taire, remplissant, pour ainsi dire, la fonction de la circulai du sang, de celle opération organique par laquelle les v:

LA BKHULK SOCIALE. 383

seaux corporels distribuent le bien-être et la vie. Sans prétendre nous attribuer le monopole de celle fonction circulatoire, nous invoquerons Thistoire du passé comme du présent. Maudit ou béni, honni ou estimé, le juif n'est-il pas toujours l'instrument de la locomotion, de réchange, de Texpansion des produits? n'a-t-il pas toujours excellé dans celle tâche de médiateur? n'a-l-il pas été l'un des plus actifs agents du commerce maritime, des transactions entre les peuples riverains du bassin de la Méditerranée, l'inventeur du billet de change, l'initiateur de la correspondance internationale? Qui nous assure qu'il serait un engin aussi utile dans la mécanique humanitaire en changeant d'assiette, en déserlant sa vocation, ses aptitudes séculaires, pour s'adonner exclusivement aux travaux agricoles et manufacturiers? On soutient, à la vérité, que le labeur manuel est plus moralisaleur; mais c'est une assertion plus facile à émettre qu'à démontrer. Est-il bien prouvé que le paysan et l'ouvrier occupent sur l'échelle sociale un degré plus élevé que le marchand probe ethonnêle? La moralité n'est pas plus inhérente à tel métier qu'à tel aulre; elle repose sur les principes d'honneur, de justice et de probité qui sont, non pas dans l'acte, mais dans l'agent.

Il va sans dire que les considérations qui précèdent doivent élre prises dans un sens général. A Dieu ne plaise que nous repoussions comme anlipathiques au caractère juif les durs travaux et les rudes métiers! Nous ne voulons ni ne pouvons infliger un pareil démenti aux enseignements formels de l'Écriture et de la Tradition. Nous les avons vues dégagées en celle matière de tout esprit d'exclusion, admeltre la nécessité des plus pénibles et des plus humbles professions. Nous avons «dû indiquer les penchants nationaux tels qu'ils nous sont révélés par l'histoire et par l'ethnologie. Nous sommes fort à l'aise, par conséquent, pour donner noire plus vive approbation à ces généreux philanlhropes fondaleurs d'institutions et d'écoles professionnelles à l'usage des israéliles. Nous applaudissons hautement à tous les efforls ayant pour objet la restitution en notre faveur de l'un des élénienis essentiels de

toute nationalité. Nos vœux et nos prières ne cesseront de accompagner dans leur noble entreprise. Nos réserves portent que sur un seul point, mais sur un point précis. N ne croyons pas à la possibilité de la transformation radi< du Judaïsme vivant dans la dispersion, dans le sens d peuple ouvrier et agricole. Tant qu'il plaira à la Provide de le maintenir dans cet état de dissémination sur la te étrangère, il ne saurait garder son identité, si nécessaire è mission morale et religieuse, qu'en restant dans une forte i sure rintelligent intermédiaire du commerce, du négoce, échanges, des transactions proches ou lointaines. Et celte cation, si conforme à sa nature cosmopolite, n'est pas me adaptée à sa tâche nationale. Quelle est cette tâche? C^ comme nous Tavons indiqué bien des fois déjà, de répan dans les sols les plus divers la semence du monothéisme et vérités révélées. Mais il faut convenir qu'elle ne concorde au même litre avec les exigences de la lixilé territoriale, labeurs de la glèbe et les rudes professions, qu'avec celle fo lion de médiateur, d'interprète social, qui tient le mi! entre la marche temporelle et la direction spirituelle. A bien la séparation complète de ces deux impulsions nous s ble-t-elle moins une réalité qu'une chimère. Dès qu'on adt fût-ce dans la plus faible mesure, l'intervention de la Pr dence dans les affaires humaines, on est forcé d'admettre qu ne se désintéresse pas de leur conduite ni de leur gestion, celte présence réelle de la divinité, ce choix d'un domicile restre que nous révèle la Bible, ne peut guère se concilier 2 le séparatisme absolu rêvé par certains novateurs. Non, le I qui a créé le ciel et la terre ne saurait les séparer dans sa licitudepas plus que dans sa Providence. Auteur de l'harmc universelle, il doit la maintenir entre les habitants de la u et les êtres, c'est-à-dire les idées de l'infini. Eh bien ! le g^ national, le patron d'un peuple ou d'une race, reconnu pa mythologie et avoué par nos saintes légendes, cette concept qui s'est infiltrée dans toutes les fractions de l'humai depuis les temps héroïques jusqu'à l'ère de la philosophie

riiisloire, n'est aulre chose, après tout, qae le signe certain, bien qu'invisible, de Talliance du divin avec l'humain. Et le Judaïsme cesserait d'être l'expression la moins contestable de ce rapport dès qu'il n'offrirait plus cette concordance de sa mission religieuse avec sa tâche sociale. Il continuera donc à veiller d'un œil jaloux sur la slabilitë de cette liaison, il restera ildèle, pour le profane comme pour le sacré, à son rôle d'émissaire, d'intermédiaire, de propagateur, de constant promoteur de l'expansion des idées comme de la diffusion des choses de la vie matérielle, fidèle, par conséquent, à sa double vocation religieuse et humanitaire. Loin d'empêcher sa participation à tous les progrès, à toutes les améliorations civiles et politiques, ce rôle lui commande, tout au contraire, de se Jes assimiler pour s'en faire Thabile dispensateur.

Si nous nous sommes étendu plus longuement que de coutume sur ce côté du travail, nous avons dû le faire eu égard aux questions qu'il soulève, aux objections qu'il provoque, aux méprises dont il a été, dont il est encore le sujet, à Tintluence qu'il n'a jamais cessé d'exercer sur la situation propre dlsraël non moins que sur ses rapports avec le monde. Nous avons donc essayé de dessiner les contours de ce travail national, couronnement des travaux individuels, en harmonie avec le génie de la race, accusant nettement son affinité avec la mission sociale, politique et religieuse qui incombe à chacune des agglomérations humaines régies par une seule et même loi. Il n'importe pas peu, en vue de la cause commune, de tenir compte de ces instincts de la race, de chercher à les faire tourner au profit de l'humanité par la judicieuse répartition des labeurs, par une juste part adjugée au travail collectif, qu'on ne supprime pas plus impunément que le travail partitif. A chaque peuple sa tâche; à Israël celle qui lui est indiquée par Toriginalité de son état social, c'est-à-dire par sa dissémination politique, à laquelle doit correspondre la propagation des idées et des produits de la matière, celle-ci résultant de ses tendances cosmopolites et de ses aptitudes commerciales, celle-là découlant de sa double mission de

dépositaire et de vulgarisaleur de la vérité révélée. Cec n*est, après tout, qae la réalisation de la bénédiction pa triarcale, Talliance de la rosée du ciel avec la fécondité de 1 terre (1).

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