DE VUE NATIONAL
Nous savons maintenant à quoi nous en tenir au sujet de ce type du juif fourbe et rusé, honni par les peuples fanatiques du moyen âge, et faisant encore partie du bagage scénique et romantique de la littérature moderne. Il y a du vrai dans ce type, mais du vrai mêlé de beaucoup de faux. Ce qui est réel, c'est cet esprit souple, ingénieux, fertile en ressources, habile à s'assimiler les situations les plus diverses, trouvant en luimême des moyens de résistance à opposer à toutes les agres-
(1) Genèse, XXXII, 33.
sions, faisant tête à la violence comme à la perfidie, ne se laissant abattre ni par les échecs civils ni par les défaites politiques, arrivant au but par une persévérance sans relâche. Ce qui est encore vrai, c'est la tradition de Jacob, de Jacob triomphant de ses ennemis par des moyens indirects, détournés, exigeant un grand déploiement de patiente activitéjointeàun génie inventif, qui viennent à bout de la mauvaise volonté comme des hostilités latentes ou patentes desLabans de tous les temps. Ce qui est encore vrai, c'est l'héritage des qualités d'économie et de parcimonie avec lesquelles Jacob jeta les fondements de sa fortune. Ce n'est pas, en effet, au désir peu noble de thésauriser, d'accumuler des trésors improductifs, que cédèrent les patriarches. Non, leur but était plus moral : ils étaient mus par la double pensée d'entourer leur famille d'un peu de bien-être, d'une modeste aisance, et de pouvoir faire face aux situations imprévues, aux conjonctures difficiles. Â l'exemple de Jacob employant sa fortune pour acheter la bienveillance d'Ësaû, Israël a dû concentrer ses facultés sur les procédés de l'acquisition des richesses, non pas pour les couver avec la sollicitude malsaine de l'avare, non pas pour se livrer au rôle de Shylock, rôle qui lui est faussement imputé, mais pour attirer dans sa demeure, autour de son foyer, un rayon de ce soleil qui, en dépit du proverbe, ne luisait pas pour lui, pour acheter ensuite à prix d or la tolérance de ses oppresseurs, qui, plus impitoyables qu'Esaû, ne cessaient de tenir l'arrêt de proscription et le glaive de la persécution suspendus sur sa tête.
A cet égard, la verte réplique adressée par Jacob à Laban n'a perdu pour nous ni son esprit ni son opportunité : «Quel « est mon péché, quel est mon crime, peut-il dire au monde « ennemi, pour que tu me poursuives avec une telle furie? Tu « as fouillé tous mes effets : y as-tu trouvé quelque chose qui (( t'appartienne? Dépose-le donc ici, devant tes partisans et les (( miens; qu'ils prononeent entre nous deux. Voilà bien vingt
« ans (lisez vingt siècles) que je vis chez toi Tes chèvres
<c et tes boucs n'ont pas avorté; ce n'est pas moi qui ai mangé « les béliers de ton troupeau. T'ai-je jamais rapporté des bêtes
« déchirées? Non, c'est moi qui sapportais ces dommages; « c'est à moi que tu réclamais et les vols du jour et ceux pra- « tiques pendant la nuit. Pendant le jour, j'étais exposé aux «' chaleurs brûlantes; pendant la nuit, au froid et aux in- « somnies. J'ai passé vingt ans (vingt siècles) dans la maison, (( te servant comme un esclave, quatorze ans pour tes deux « filles (réduit à la condition servile par les deux Olies du Ju- « daïsme, le christianisme et Tislamisme), six ans pour ton u bétail (pour la fondation et le développement du négoce desu tiné à devenir la rançon d'Israël), et c'est dix fois que tu as i< changé les conditions de mon salaire (les lois relatives à la « position civile et au statut personnel de Tisraélite). Et si le « Dieu de mon père, le Dieu d'Abraham, le redouté protecteur (( d'Isaac, n'était venu à mon secours (si la Providence n'avait <( pas déjoué les desseins homicides des religions qui avaient « juré l'extermination du peuple de Dieu), tu m'aurais renvoyé « les mains vides (les lois de proscription et de confiscation « n'eussent pas été levées). Dieu a vu ma misère et mon labeur, <i et il a décidé en ma faveur (1). » Qu'est-ce que Laban répond à cette expression de IMndignation de sa victime? Est-ce qu'il la conteste? est-ce qu'il y oppose une dénégation, ou même une protestation quelconque? Nullement: il se borne à faire appel aux bons sentiments de son gendre; il lui propose une réconciliation sincère, basée sur les bons procédés mutuels, sur une amitié qui doit être à l'épreuve de la distance et de la durée. Jacob accepte sans hésitation comme sans rancune ces propositions de paix; il fait même les frais de cette réconciliation. C'est lui qui tue le veau gras, qui invite Laban et ses amis au banquet de l'union et du rétablissement de la paix domestique (â).
Faisons donc comme notre père, allons au-devant de tout rapprochement franc et sincère; ne repoussons nulle ouverture, si douteuse fAt-elle, qni nous est faite au nom de la concorde; n'opposons jamais une fin de non -recevoir au moindre appel qui nous est adressé au nom de la fraternité
;i) Genèfe,X\XI, 3G-4I. (t) Genèie. XXXf, 54.
humaine, sous la seule résenre, encore imilëe de Jacob, de maintenir notre individualité, de ne pas renier notre passé, de le défendre contre les calomnies et les insinuations perfides, de protester avec énergie, au nom de nos pères comme pour nous-mêmes, contre des imputations odieuses, de rétorquer contre Laban ses soupçons et ses reproches d'improbité, de leur opposer nos labeurs, nos peines, nos sueurs, la mauvaise foi de nos persécuteurs, la dure nécessité de recourir aux expédients pour gagner notre existence, pour payer l'air et le soleil qu'on nous mesurait d'une main si avare, et finalement de manifester notre ferme résolution d'opérer sans arrière-pensée la substitution pleine et entière du nom dlsraël à celui de Jacob, comme don de joyeux avènement offert à la nouvelle société civile, politique et religieuse.
Voilà une digression un peu longue; on nous la pardonnera par égard pour la gravité du sujet, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de la probité, de l'honneur national, si souvent mis en question par les détracteurs du Judaïsme. D'un côté, nous nous sommes efforcé de mettre en lumière la doctrine vraie, constante sous la diversité des formes et des organes de la Révélation, se perpétuant à travers les siècles et les cycles, formulée par l'Écriture, recueillie et amplifiée par la Tradition, qui voit dans la probité le premier point de l'interrogatoire à subir par l'homme au jugement dernier, qui consacre par l'exemple le précepte biblique : a Dire la vérité dans son cœur. » De l'autre, nous avons instruit à nouveau le procès de tendance fait au Judaïsme, jaloux de ne soustraire aucune pièce du dossier. A la double imputation concernant la duplicité patriarcale, devenue ensuite le vice ethnologique de la race juive, nous avons répondu par l'acceptation formelle de cette solidarité des patriarches avec leur descendance, et dans cette solidarité nous avons reconnu l'une des conditions de h mission et surtout des épreuves du peuple juif. Faisant passer de la théorie à la pratique la thèse développée sur les éléments constitutifs de la race Israélite (i), nous les avons symbolisés
(I) Voy. \^^ toi., p. 16G-I8T.
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dans les deux noms patronymiques de Jacob et d'Israël, celuici correspondant aux vraies destinées du Judaïsme, à sa lâche religieuse et spiriluelle; celui-là en rapport avec la vie militanle du dernier des trois patriarches, non moins qu'avec Texistence accidentée, dramatique, pleine de péripéties, représentant la faiblesse luttant contre la force, la minorité contre des majorités écrasantes, la souplesse et la flexibilité rationnelles contre les conséquences d'une prédestination, pour ne pas dire d'une inexorable fatalité. Ce qui nous rassure quant aux résultats de cette lutte mémorable, c'est la supériorité définitive du nom d'Israël sur celui de Jacob, en d'autres termes, le triomphe certain de la grande mission du peuple de Dieu sur les nécessités douloureuses, mais temporaires, d'une situation exceptionnelle.