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CHAPITRE III. — Des sources de la morale révélée

Auprès de toi (ô Seigneur) est la source de la vie

(Psaumes, XXXYI, 10.)

Les constructions intellectuelles offrent des traits de ressemblance et de dissemblance avec les édifications matérielles. Elles leur ressemblent sous le rapport des matériaux indispensables à toutes deux, Dieu seul possédant la faculté merveilleuse de tirer la réalité du néant. Ce sont ces éléments que nous nous sommes efforcé de ranger et de coordonner dans les deux chapitres précédents. Notons maintenant la dissemblance qui se fait particulièrement sentir dans ce qui concerne Tachèvement du monument. Tandis que les œuvres corporelles arrivent à leur terme, répondant plus ou moins parfaitement au but que s'est proposé Partisan chargé de les créer, les réalités spirituelles ne semblent pas jouir de celte prérogative. Elles ne cessent de trahir une certaine imperfection, inhérente à leur origine, à Tidée de Tinfini vers lc(iuel elles aspirent sans pouvoir y atteindre. De là pour nous la nécessité d apporter ratieniion la plus sérieuse à Tétude de la source ou des sources primitives, propres non-seulement à cultiver et à féconder

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les prodaclions de Tesprit, mais encore à leur fournir les moyens de iransformalion et de rénovation dont elles ne peuvent se passer. Il n'en faut pas davantage pour justifier l'étude que nous allons consacrer aux sources de la morale révélée.

A vrai dire, il n'y a qu'une source unique : c'est la Bible tout entière, depuis le premier mot de la Genèse jusqu'au dernier écho de la parole prophétique. On sait qu'avant l'avénemenl de la critique moderne, porteur d'une exégèse nouvelle, toutes les parties du saint canon jouissaient d'une égale autorité. Mais, sans adopter sur un point de cette importance les théories extrêmes, téméraires, de ces interprètes audacieux, on peut accepter une classification qui remonte jusqu'à la première coordination de nos Livres saints, divisant l'Écriture en trois parties distinctes, savoir : La loi (ri'^'^.r), les prophètes (c'K'^ns), les hagiographes (a-^ains). Nous nous permettrons toutefois d'élargir celte division, en opérant le dédoublement du Pentateuque, la séparation du livre de la Genèse d'avec les quatre livres suivants de l'œuvre de Mcïsc; nous donnerons tout à l'heure le motif de cette modification. C'est ainsi que nous chercherons à saisir successivement les Irails caraclérisques et la physionomie morale des différentes parties de rÉcrilure complétée par la Tradition.

§ 1". La morale de la Genèse.

C*es( écrit dans le livre de )a droiture. (Il Samuel, I, 18.)

En traitant des révélations de la Genèse (I), nous avons constaté déjà la place qu'y occupe la morale, et reconnu la justesse du terme de « livre do la droiture (Ti•^^ ^.ed) » qui lui est assigné par la Tradition (2). Un simple coup d'œil suflit d'ailleurs pour y découvrir les principaux éléments de la

(i) Voy noire Iiévàla(iOn,i>. 59 60. ( .*) Talmod, Aboda Zan, 25.

morale universelle: dignité humaine, chasteté, respect des bonnes mœurs, charité, désintéressement, courage, grandeur d'àme, dévouement, lutte persévérante, infatigable, contre les difljcultés et les vicissitudes de la vie, labeur honnête et patient, probité scrupuleuse ; d'autre part, condamnation formelle et répétée des vices opposés aux susdites qualités, arrêt de réprobation prononcé contre la corruption des mœurs, contre Tinhospitalité individuelle et collective, contre la gloutonnerie, contre la fourberie, contre les excès de la vengeance, même lorsqu'elle s'exerce pour une juste cause, contre la luxure, contre l'ingratitude. Voilà certes des matériaux propres à la confection d'un code moral, matériaux d'autant plus précieux qu'ils s'offrent à nous entourés du prestige de l'histoire, le précepte se dégageant de l'exemple.

Mais il importe de condenser l'esprit de cet enseignement complexe en le réduisant à certains points principaux, qui résumeront la doctrine et que nous allons mettre en lumière. Le premier point, c'est la souveraineté de la loi morale : elle y apparaît en véritable arbitre des destinées de Thumanilé, à tel point que le crime de lèse-morale y laisse au second plan celui du sacrilège. Nous en avons la triple preuve, individuelle, sociale et universelle, dans les trois premières condamnations formulées contre Caïn, contre la génération du déluge et contre Sodome. Les arrêts sont trop clairement motivés pour laisser la moindre place à l'équivoque. Caïn est condamné pour avoir versé le sang de son frère ; Sodome est condamnée pour avoir renié la fraternité, substitué un honteux égoïsme au lien de charité et d'amour qui relie ensemble les différentes fractions du corps social; enfin le genre humain est condamné dans sa totalité, à l'exception de Noé, pour avoir gâté sa tx)ie, c'est-à-dire remplacé le droit par la force, la loi parla violence. On voudra bien remarcjuer que du temps des patriarches le polythéisme était déjà bien florissant : Nemrod, Thérah, Laban, Philistins, Égyptiens, Cananéens, étaient plongés alors en pleine idolâtrie. Pourquoi donc cette tolérance, cette longanimité de Dieu par rapport au culte des

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idoles en regard de Timplacable rigueur déployée contre les violations morales? Ne faut-il pas en déduire que si rhumanilé peut s'égarer, courir les aventures sans périr dans la sphère du vrai, cela ne se peut guère dans la région concrète du bien? Celte conclusion serait-elle hasardeuse? Non, car elle est conforme aux données de la raison et du sens commun. En effet, le vrai domicile du vrai est dans le domaine spirituel, dans la sphère de Tabstraction se maintenant par ellemême, subsistant par sa valeur propre ou, pour mieux dire, par le souffle pur et sacré de la bouche divine. Que si certaines transgressions commises dans le domaine du vrai sont parfois punies avec la même rigueur que les manquements envers la règle du bien, c'est seulement alors que les premières, exerçant une influence funeste sur les derniers, réagissent contre le règne du bien pour le troubler et le bouleverser. Telle est, comme nous le verrons tantôt, la raison d*ôtre de la sévère législation de Moïse, dirigée contre Tidolàtrie, devenue complice de la démoralisallon cananéenne. Mais que deviendrait Thomme, que deviendrait la société, si à son impuissance à prendre possession des clefs du vrai venait se joindre son mépris ou son aversion pour la pratique du bien? a Celui qui ne sait se rendre compte de la dignité humaine ne tarde pas à tomber au niveau de la béte,» dit le poëte sacré (1).

Un second point à noter se rapporte au caractère de celle morale primitive. Quel est ce caractère? Il est mixte, en ce sens que la morale de la Genèse est tout à la fois divine et humaine : divine par son origine, par son esprit de direction venant toujours d'en haut, par la sanction finale émanant d'an juge tout-puissant, vengeur et rémunérateur, mais essentiellement humaine par ses tendances et ses manifestations. Prenez les principaux personnages de Tépoque patriarcale, mettez à gauche Cham, Lot, Esaii, Laban, Sichem et la femme de Puliphar; rangez à droite Noé, Sem, Abraham, Isaac, Jacob, Juda et Joseph, et vous reconnaîtrez que les vices de ceux-là

(0 Psaume?, XLIX, 21.

l.NTRODUCTIOri GÉNI-RAI.E. 09

comme les vertus de ceax-ci ne sortent (qu'exceptionnellement des conditions de la vie individuelle et sociale. Cham est maudit pour avoir manqué au respect filial; Lot, le neveu d'Abraham, est flétri pour n'avoir pas su respecter la sobriété; Ésaù est le type réprouvé d'un naturel indomptable et indompté; Laban enfin nous offre celui de l'avidité doublée de la ruse. Ce ne sont pourtant- pas de grands coupables, de ces criminels aux mains pleines de rapine et de sang: pourquoi donc sonl-ils frappés de cette réprobation solennelle? Ils le sont, nous venons de le dire, comme types des vices individuels ou sociaux, de ces vices qui, si faibles qu'ils soient en apparence, aboutissent fatalement à l'altération soit de la sociabilité, soit de la dignité bumaine. D'autre part, les bommes de bien qui se montrent à nous entourés de l'auréole de l'approbation divine, que l'on nous propose comme modèles de conduite et d'action, se recommandent à nous, moins à litre de saints que par les précieuses qualités du respect de soimême uni à l'amour du prochain. A l'exception de la grande épreuve du sacrifice d'Isaac, les faits et gestes des patriarches ne sortent guère du cercle des choses accessibles à la plupart des hommes. Les brillants mérites d'Abraham, non moins que les vertus plus modestes mais solides de Jacob, sont de nature à être compris et imités par tous.

Maintenant il ne faut pas oublier le côté divin de celte loi du devoir, en vertu duquel le bien et le mal humains sont l'objet de l'éloge et du blâme d'en haut, et les serviteurs et les contempteurs des bonnes et nobles pratiques sont qualifiés d'amis et d'ennemis de Dieu. En définitive, c'est l'amour et la crainte de Dieu qui sont comme les clefs de celle vie tout à la fois simple et sublime de cette génération puissante. Envisagé à ce point de vue, le sacrifice d'Isaac luimôme rentre dans le domaine de la morale; il nous explique l'héroïsme de la conduite publique du Père des croyants par l'héroïsme de son amour de Dieu. Celui qui n'hésite pas à donner à Dieu son fils unique, dans le seul but de lui prouver la grandeur de son amour, doit se faire une joie de modeler

sa règle d aclion sur celle de TÊlre parfait. Ce sentiment élevé, celle conviction profonde que chacun de nos actes nous vaat, suivant les cas, 1 adhésion ou l*animadversion du Juge infaillible, constituent une véritable éjL'ide pour ceux qui s'en inspirent; ils obiienuent ce double résultat de nous préserver des (lèches, de lous les projectiles du mal, et de nous animer de cette invincible ardeur qui en/ante les miracles du bien. Le Poêle sacré la entendu comme nous, lorsqu'il qualifie TElernel Zébaolh de ^ soleil et bouclier... de ceux qui maichent en toute sincérité (1) » : bouclier pour les garantir contre les attaques du mal; soleil pour leur éclairer la route du bien. Faut-il des exemples à lappui de notre assertion? Ils ne nous feront pas défaut. Quand Abraham fait preuve du plus admirable désintéressement en refusant les présents du roi de Sodome, c'est au nom du Dieu suprême, créateur du ciel et de la terre, qu'il les repousse (5). Et qu'est-ce qui, d'un autre côté, prèle à Joseph, esclave, la force de résistance qu'il oppose aux séductions comme aux menaces d'une maîtresse en proie à toutes les fureurs de Vénus? La seule et unique crainte de pécher envers Dieu (3).

Un dernier trait de cette morale patriarcale mérile d'être fixé. La Genèse ne semble-t-elle pas professer l'inlluence organique, trahir une certaine tendance au naturalisme, admettre la iransmissibilité physique des qualités comme des défauts spirituels d'une génération à l'autre? Celte pensée, contenue déjà en germe dans la légende du péché originel, s'accuse avec une certaine netteté dans les grandes préoccupations des patriarches à propos de leurs alliances matrimoniales. Mais cette croyance n'esl-elle pas entachée de matérialisme, ne doit-elle pas aboulir à la fatalité, à la négation, ou du moins à l'affaiblissement du libre arbitre ? Si c'est le sang, si ce sont les conditions physiologiques qui prédominent dans notre choix entre le bien et le mal, que devient le rôle, la part des facultés de l'àme? L'objection est grave, mais non insoluble.

(l) Puaumes, LXXXIV, il, ;rT:'r ^D (i) Genèse, XIX, 25.

m^nx 'n laai. (3) md., xxxix, 9.

INTllODUCTION GÉNÉRALE. 71

La science elle-même, la science de lous les* temps, affirme hautement Tinfluence réciproque du physique sur le moral et du moral sur le physique. Les mauvaises mœurs font le mauvais sang, de même que le mauvais sang nourrit les instincts pervers; la sensualité alimente les passions, qui, à leur tour, développent en nous les germes de la bestialité. Ni la physiologie ni la psychologie ne s'inscrivent en faux contre celte loi de réciprocité, sans pour cela méconnaîire les droits du libre arbitre. Il s'agit donc moins de nier que de concilier : la liberté morale est trop bien affirmée dans la Genèse ; elle occupe, dans les récits comme dans les enseignements qui en découlent, une place trop apparente pour qu'il puisse venir à Tespril de qui que ce soit de la mettre en question. Mais comme elle a déjà bien assez à faire pour se défendre contre les sensations et les appétits individuels, on tient à la préserver des périls que peut lui faire courir une succession onéreuse, grevée des cbarges morales ou, pour mieux dire, immorales, qui se seraient accumulées à travers une série de générations. On s'étonne de voir Noé maudire la postérité de Cham; mais cette malédiction pourrait bien ne pas être autre chose que l'expression de la clairvoyance du patriarche apercevant son fils et son petit-fils marcher dans une voie qui aboutit fatalement à la perdition. De là ce redoublement de précautions déployé par Abraham, imité par Isaac, à l'endroit de la conservation de la pureté de la race cl de sa préservation du virus cananéen. A une morale sainte, révélée, pensaient-ils, il faut une race immaculée, repoussant d'instinct, non moins que de raison, tout contact avec les éléments impurs et corrupteurs. Après tout, ce n'est là que la première phase, celle que l'on est en droit d'appeler l'enfance de la morale, eu égard à l'analogie qu'elle présente avec l'enfance de la génération humaine, pour laquelle les idées et les devoirs se traduisent en impressions, et qu'il importe de gouverner au moyen de leçons tirées de la sensalion. C'est ainsi que la morale de la Genèse est revêtue d'un double cachet spirituel et matériel, céleste et terrestre, stable et sujet à modification.

% ^. La morale mosaïque.

Observez et exC-eutcz (cette Loi;, ear elle est (la preuve de) votre intelligence uux yeux de^ peuples. (DeutiT., IV, 6.)

La morale mosaïque vienl correspondre à une nouvelle phase, supérieure à la première, non pas absolument, mais au poinl de vue de rémancipation intellectuelle. Mais, avant tout, il importe de se bien entendre sur la nature des modifications et transformations appliquées à l'œuvre de la Révélation. Moïse est loin de repousser la donnée patriarcale que nous venons d analyser. Il ne vienl pas substituer radicalement une morale à une autre, la morale rationnelle à ce que nous avons appelé la morale organique, s'appuyant dans ses allures sur Tinslinct et le tempérament. Il accorde à cette dernière une place raisonnable dans sa constitution, par Tinterdiction sévère édictée contre les alliances matrimoniales avec des non-israéliles. Ceci* nous amène à faire nos réserves contre bîs tendances de Técole critique qui croit pouvoir appliquer dans toute leur rigueur à TÈcriture les procédés de la méthode siientilique, sans tenir le moindre compte de la différence d'origine qui distingue les textes sacrés des produits exclusifs de l'esprit humain. Soumis à la loi du développement progressif, ce dernier est tenu de procéder par voie d'élimination et de substitution, imprimant à ses œuvres le cachet de la phénoménalité, h l'empreinte de laquelle il est marqué lui-même. Mais l'inspiration et l'intuition qui caractérisent les premiers ne comportent pas ce genre de gradation. Les affirmations bibliques ne sauraient être prises pour des expédients, vrais aujourd'hui, disparaissant demain dans le gouffre de la mobilité. Moïse devait donc recueillir les données de la morale patriarcale, tout en les modifiant et en les améliorant. Corn-

INTRODUCTION GÉNÉRALK. 73

meals'y prend-il? Sur quelles bases nouvelles vienl-il asseoir son monument pour lui communiquer une soiidilé à toute épreuve, propre à défier les atteintes du temps et des hommes? Sur celles de la Loi, d'une loi positive, précise, formulée avec rigueur, substituant aux pans flottants de la loi naturelle le vêtement correct de son code législatif. A la sanction divine, prédominante dans la Genèse, il ajoute la sanction humaine, sociale, des peines et des récompenses temporelles. Grâce à cet avènement de la Loi, la morale passe de la période d'enfance à Taclion plus spontanée que consciente, à celle de la virilité, qui réclame pour ses actes la fixité d'une règle invariable. Evidemment la Loi a pour but de s'adresser non pas an tempérament, mais à la raison mûre, en possession d'ellemême, appréciant à leur juste valeur le principe et les conséquences de la responsabilité. Autant la morale spirilualisle remporte sur la morale de la sensation, autant le règne de la Loi est au-dessus des suggestions du sentiment naturel. Celuici ne parvient jamais à se soustraire entièrement à riiiflucnce des revirements brusques, des accidents soudains, des soubresauts violents qui sont inhérents à la condition humaine comme les ouragans à la nature inorganique. Or, de même que Thabile nautonier et le pilote expérimenté ne manquent pas de consulter le ciel pour diriger le vaisseau battu par les flots et les vents courroucés, de même il faut une force intelligente pour dompter les révoltes périodiques des sens. iMais où trouver un gouvernail plus résistant que celui de la Loi plongeant ses racines au plus profond de notre for intérieur, forte du double appui de la volonté divine et de la conscience individuelle, sachant opposer Timmobilité du roc aux bonds capricieux de nos impressions mobiles?

Il est vrai que la Loi de Moïse ne se présente pas aux esprits superficiels sous l'ample et transparent vêtement de Tidéalisme. A première vue, elle frappe les yeux plutôt par Thabit étriqué de la forme autoritaire, qui n a rien de commun avec ces hautes inspirations. A celte objection nous répondrons ceci : Il importe de saisir lesprit de la Loi mosaïque non pas

H PREMIER!^ PAUTiE.

dans lexposé miiiulieux de ses disposilions légales, mais là où le législateur s'esl plu à le déposer, dans ce résumé subslanliel du Deuléronome, où le détail fait place aux aspects généraux, à la perspective grandiose de l'ensemble, où le légiste au regard borné se relire devant le législateur à la vue perçante, puisant ses inspirations dans Tidéal de la justice. Quelques citations suffiront pour le démontrer :

« Ecoute, 6 Israël, les lois et les ordonnances que je l'ai a enseignées, afin que vous viviez et possédiez la terre pro- « mise (1). — Observez, et exécutez, poursuit-il, ces lois cl « ces ordonnances qui manifesteront votre sagesse et votre <i intelligence aux yeux des peuples, à tel point qu'à la plus « simple notion de ces lois ils s'écrieront : Voilà certes une « nation sage et intelligente (2). Est-il un autre grand peuple « qui puisse justifier de régies et de statuts aussi pondérés que « ceux qui sont contenus dans celle Tliora {^) ? — L'obser- « vation et l'exécution de toute cette Loi, sous le regard de « rEternel, notre Dieu, seront les meilleurs titres à sa bien- « veillance (4). — Aujourd'hui tu as pi'is le solennel enga- « gement de reconnaître l'Éternel pour ton Dieu, de marcher « dans ses voies, d'observer ses lois, ses statuts, ses commana déments, et d'écouler sa voix. De son côlé, r£ternel te « proclame aujourd'hui son peuple de prédilection, en récom- « pense de la fidélité à toutes ses prescriptions. Il te constia tuera en une nationalité supérieure à toutes celles de la a terre, supérieure en glorification, en renom, en vrai splen- « deur, en sainteié (ri). » — Ne dirait-on pas qu'au fur et à mesure qu'il approche de la fin de sa mission apostolique, le législaleur prend à làclie de révéler sa pensée tout entière, pareil au grand arliste qui ne laisse loinber les voiles enveloppant son chef-d'œuvre qu'après y avoir mis la dernière main ? Voici, en effet, comment il s'exprime dans son allocution finale : a Cette Loi que je vous prescris aujourd'hui ne vous

(l) Deuicr.. IV, 1. (v) Deulér., V|, 25.

(v) IK'Ulcr., IV, a. (:i) Ucutér , XXVI, 17-19.

(r»j Deulér., |v, 8.

m est inaccessible ni par la hauteur ni par la dislance. II ne <c s'agit d'escalader le ciel, pas plus que de franchir les « océans. Non, elle est tout près de vous, vous pouvez Tac- ^ complir rien que par voire bouche et par voire cœur. C'est « la vie et le bien, la mort et le mal, que je place aujourd'hui « devant vous. J'en allesle le ciel et la lene : c'est la vie et «c la mort, la bénédiction et la malédiction, que j ai exposées a devant vous; choisissez donc la vie, afin que vous viviez, « vous et votre postérité (1). »

Voilà des textes clairs et précis, de nature à nous édiûer sur la pensée qui a inspiré l'œuvre de Moïse, ^'esl•elle pas imprégnée de la spirilualilé la plus pure? ne provient-elle pas en droite ligne de la notion la plus élevée du vrai, du bien, du juste, mise à la portée de loul le monde? Non, Moïse n'est pas un Dracon, exclusivement préoccupé de la répression pénale, ni un Lycurgue, faisant de son pays un camp plutôt qu'une cité ; ni un Solon, qui ne sait s'élever au-dessus d'un niveau vulgaire. C'est le législateur divin, qui ne craint pas de soumellre son code à l'examen de toutes les nations, convaincu qu'il en sortira triomphant, invoquant à l'appui de ses institutions le ciel et la terre, c'est-à-dire l'adhésion spirituelle et temporelle, la confirmation théorique et pratique, le suffrage de la raison joint à celui de l'expérience, menant au-dessus de la sanction pénale, dont il connaît sans doute les côlés faibles, le choix libre et spontané, la détermination du libre arbitre, lacquiescement de la conscience, faisant miroiter aux yeux d'un peuple intelligent les sublimes considérations de gloire nationale, non pas de cette gloire inique qui repose sur l'abaissement, sinon sur l'écrasement des rivaux, mais sur la supériorité que nous vaut une grande et noble mission bien remplie, dégagée de tout ferment d'égoïsme, parce qu'elle s'accomplit au profit de tous.

Après avoir remonté vers les sources de la Loi de Moïse, redescendons vers son but, allons à la découverte de ses traits caractéristiques. Avec l'illustre Maïmonidc nous croyons les

(I) DeaUr., XXX, 13-in.

76 PllEMlÈRE PARTIE.

trouver dans la qualification que le législateur y attache lui-môme, dans ce terme de « lois et ordonnances justes (n''p'''7:t D'^atrci n-^pn)», c'est-à-dire pondJrééf^, d'après Tinlerprélation du théologien (1), se tenant à égale distance d'un excès de sévérité et d'une trop grande indulgence, évitant l'outrance dans le licite comme dans l'illicite, n'accordant rien ou presque rien aux penchants extrêmes, et, par suite, accessibles à toutes les catégories du corps social. C'est bien dans ce sens qu'il est dit : « La Loi n'est ni dans le ciel ni au delà des mers », ni trop haut ni trop loin, ni la propriété de quelques esprits surélevés, ni le produit de certains efforts surhumains. Non, elle est à la portée de tous, se faisant sa place dans le cœur, prenant pour organe la bouche de tout un chacun.

C'est ainsi que la Loi, dans les prévisions de son auteur^ devait allier l'étendue à la profondeur, la surface à la hauteur, la facilité d action à la gravité d'intention. Mais, pour élever un monument immortel, il faut des fondations éternelles. Or, ces fondations. Moïse en a trouvé les matériaux dans le livre de la Genèse; et c'est grûce à ce divin héritage que sa Loi est impérissable, qu'elle a survécu à tant de législations séculières ou canoniques, portant en elles le germe de la dissolution. Si elle a su se conserver au sein du judaïsme, s'il lui a été donné de nourrir de sa substance, nous ne voulons pas dire de ses dispositions spéciales, la majeure partie des codes modernes, elle le doit à ce double courant, sacré et humanitaire à la fois, dont nous venons de saisir l'expression multiple dans la préface et dans la conclusion de la.Thora.

El pourtant la conception mosaïque n'est pas le dernier mot de l'inspiration morale. 11 y avait là à opérer une modilication qui fait la gloire et Toriginalité de renseignement prophétique.

(1} Voy. Guide des ÊgaréXf troisième partie, cbap. VIII.

% 3. La morale du prophétismc.

(3"D ru 'f) ifîipc)

Écouter vaut mieux que sacrifier; l'obéissance remporte sur la graisse des béliers.

(I Samuel, XV, 22.)

Frappé de Texcellence de son œuvre législative, jaloux de couvrir de ce drapeau tutëlaire tout ce qui tombe sous la loi de prescription et de restriction, Moïse ne s'est pas borné à relier ensemble les diverses parties de son travail, il les identiûe, il nous les présente dans un état de confusion, inconscient selon les uns, calculé selon les autres, mais évident pour tous. Bien que le Deuléronome, ainsi que nous avons essayé de l'établir, par la magniflcence de ses perspectives et par la grandeur de ses aperçus, communique à la Loi une trempe éminemment spirituelle, il ne pouvait faire disparaître les inconvénients inhérents à tout amalgame de matières hétérogènes, de rites religieux et de conseils moraux faits pour s'entr'aider, mais non pour s'absorber mutuellement. Qu'ils aient entre eux de nombreux points de contact, que leur alliance soit utile, nécessaire même, au point de vue de leur amélioration réciproque, et surtout pour faciliter notre ascension dans la voie de l'assimilation divine, cela ne fait pas doute. Mais il n'en est pas moins vrai que, sous la sauvegarde d'une origine commune, ils ont leur lit distinct, pareils aux lleuves sacrés qui, sortant d'un réservoir unique, se partagent en rameaux spéciaux (i). Que l'on nous permette encore une autre comparaison, en rapport avec ce mélange de matériaux qui entrent dans la construction de la Thora : Le portique et le chœur du sanctuaire sont en parfaite harmonie et répondent à leur destination propre. Dans la Genèse, comme dans le Deutéronome, c'est la morale et le dogme qui occupent, comme on dit vul-

(l) Deutér., II, 10.

gairement, le haut du pavé, le rituel et le cérémonial n'y apparaissent qu'au second plan. La vraie doctrine, celle qui met en avant Tamour du vrai et du bien et qui n'accorde au culte officiel qu'une place fort secondaire, domine, comme du haut d'une citadelle imprenable, lavant et l'arrière de l'édifice. Mais il n'en est pas de même du corps du bâtiment, où la place prépondérante appartient aux rites, aux prescriptions léviliques, aux dispositions concernant les sacrifices, les purifications, les ablutions, réglés dans leurs moindres détails, décrits avec un soin des plus minutieux, recommandés avec ce rigorisme qui n'est séparé que par Tépaisscur d'un cheveu du formalisme. A celte supériorité apparente joignez l'éternelle tendance des passions à se créer des complices, des serviteurs plus ou moins complaisants dans les pratiques d'une piété fanatique ou hypocrite; joignez l'exemple des cultes pervertis de TÉgypte et de Canaan, et vous pouvez prévoir à coup sûr ce que Moïse n'a pas manqué de prédire à l'heure suprême, la dégénérescence morale du peuple de Dieu (1).

Or, cette prévision ne tarda pas à se réaliser : le fait avait atteint ses conséquences extrêmes sous le pontificat du dernier juge, du grand prêtre Éli. La morale, absorbée par le culte, ne brillait que par son absence, et le culte lui-même, infecté d'un matérialisme grossier, éhonté, n'était plus qu'un sacrilège officiel. La question de vie et de mort était posée pour la morale comme pour la religion elle-même; et ce fut Samuel, le fondateur du prophétisme, qui se ciiargea de la résoudre dans le sens du salut. Mais où était le salut? Il consistait dans la double lâche de relever, de ranimer le culte par l'infusion d'une forte dose de spiritualisme, et de restituer à la morale son autonomie. Avec quelle ardeur, avec quel dévouement cette grande tâche fut accomplie par la longue succession des organes de l'esprit nouveau, depuis Samuel jusqu'à Malachîe, tout le monde le sait. Ce que Ton sait un peu moins, c'est la nature précise de cette mission. Il faut bien se garder de chercher dans ces voyants les précurseurs de la morale indépen-

(i) Douter., XXXl, «9.

INTBODUCTIOIS GÉNÉUALE. 19

dantc, les premiers champions d'une éthique rationaliste que certains esprits modernes ne seraient pas fâchés de nous présenter comme leurs aïeux. Rien n'est plus éloigné de la pensée des prophètes. Ils protestent énergiquement, il est vrai, contre la sujétion delà morale; ils en revtîndiquenl hautement les titres originels. Plus de confusion entre les rites et les principes, plus de substitution de ceux-là à ceux-ci, voilà leur devise. Mais cette émancipation qu'ils réclament à grands cris, la veulent-ils absolue, sans réserve? Non, elle est conditionnelle; ils veulent bien délivrer la religion et la morale de l'oppression d'un sacerdoce déchu, mais pour les ramener à leur source commune, pour les faire relever directement de l'inspiration divine, pour en confier la garde à des pontifes spirituels, appelés à l'apostolat déserté par un pontifical de commande. C'est Dieu lui-môme qui, par la bouche de ces envoyés, réclame les prémices de la piété et de la vertu; en même temps qu'il repousse et la soumission hypocrite et les hommages menteurs, il exprime hautement et souvent le désir de recevoir les offrandes des cœurs purs, des mains innocentes, de la rigoureuse probité, des fruits de la justice, des produits de la charité, des nobles dévouements et môme des haines salutaires. Le promoteur de cette réforme, nous allions dire de cette révolution, a soin de buriner sa pensée dans une de ces sentences courtes, précises, qui fixent la doctrine : « Écouler vaut mieux que sacrifier; obéir a plus de mérite que l'encens offert de la graisse des béliers (1). » Telle est la réponse qu'il fait à l'hypocrisie du roi Saul. Et cette idée-principe du chef de la première école est complétée par celle du chef de la dernière école prophétique : « C'est la vertu que je désire et non les sacrifices; la connaissance de Dieu l'emporte sur les holocaustes (2-. »

Ici nous allons au-devant d'une objection qu'on, ne manquera pas de nous faire. Nous voulons bien, nous dira-l-on, adhérer à votre thèse ; nous acceptons cette loi de progression

(I) I Samuel. XV, ««.

(:?) Osée, VI, 6. VoT. noire ATanl-Propos , pa^e 8.

qui régit, selon vous, le développement de l*idëe morale. Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin? pourquoi ne pas épuiser, ainsi que la logique nous y convie, cette série de transformations? Cette idée que vous nous montrez, sous sa première forme, dans le demi-jour d'une notion vague, aux contours flollantes, puis, dans sa seconde phase, sous la forme plus précise d^une loi, mais d'une loi restant attachée par des lisières au sort et aux vicissitudes du culle extérieur, puis comme une conception de plus en plus épurée, dégagée de toute solidarité gênante, délivrée de toutes entraves, excepté d'un seul côté, de celui par lequel elle reste enchaînée à la Révélation, qui vous empêche de la proclamer entièrement libre, de couper ce dernier lien qui rappelle la servitude, et de saluer avec nous l'avènement de la morale indépendante? N'est-ce pas ainsi que procède le statuaire au moment de livrer son œuvre à Téloge ou au blâme du public? N'a-t-il pas soin de faire abattre successivement tous les étais qui lui servaient d'appui provisoire? Pourquoi donc se refuser de faire ce dernier pas, qui nous mettra en présence non plus d'une suivante, mais d'une reine tenant le sceptre et la couronne ? La comparaison nous plaît; elle nous plaît d'autant plus qu'elle est la meilleure réponse à faire à l'objection : cette belle statue, que vous nous vantez, s'e$t>elle faite toute seule? Plus on l'examine, plus on est amené à louer en elle et la finesse des contours, et l'harmonie des proportions, et la majesté de l'attitude, et le reflet de l'idéal, et plus elle trahit, dans son ensemble comme dans ses détails, la main du grand artiste, le génie d'une inspiration élevée. L'induction qui ramène de l'œuvre à l'ouvrier est si simple, si naturelle, qu'il ne vient à la pensée de personne de la mettre en question. Comment se refuser dès lors à reconnaître dans la morale biblique, au port majestueux, au rayonnement lumineux, au parfum divin, aux proportions célestes, une émanation de la sagesse et de la bonté in 11 ni es ?

C'est donc là-haut qu'il faut remonter quand on cherche à saisir l'unité de la morale à travers les phases que nous venons

INTRODUCTION GÉNÉBALE. 81

(Je décrire. Morale nalarelle, morale légale, morale spirituelle, jaillissent d'une source unique : c'est une révélation identique se manifestant sous la triple forme, « patriarcale, mosaïque et prophétique ». Nous serions tenté de répéter à ce sujet ce que nous avons dit ailleurs de l'immutabilité du dogme (1), à savoir que l'immutabilité subsiste, quant au fond, en tout ce qui concerne la stabilité des bases fondamentales ; mais elle n'est pas l'immobilité. Bien au contraire, elle s'accommode de la diversité des formes au moyen desquelles elle s'adapte aux époques et aux générations non moins diverses, en harmonie avec la loi du progrès, qui ne permet pas à l'esprit humain de rester stationnaire quand tout se meut et marche autour de nous, « idées, tendances, mœurs et coutumes », pareille à l'arche d'alliance, qui, loin de rester contlnée dans le camp, marchait à la tête d'Israël dans ses pérégrinations à travers le désert (2\

§ 4. La morale des hagiographes.

Au point de vue de notre sujet, nous allons extraire la quintessence de la morale contenue dans la partie doctrinale des hagiographes. Nous nous livrerons à l'analyse sommaire des types qu'ils nous offrent, et nous aurons ainsi un résumé pas trop incomplet de l'étliique sacrée. Cette partie doctrinale se compose des Psaumes, des Proverbes, des livres de Job et de l'Ecclésiaste.

1** Les Psaumes.

Si nous ne nous trompons, cette épopée sublime est, avant toutes choses, l'expression de la morale du sentiment. Les psalmistes ne se soucient pas de nous exposer des théories; ils chantent plutôt qu'ils n'enseignent, et leurs chants ont pour but de fortilier et de rectiller en nous le sens moral. En

(I) Voy. notre Révélation, 9* dogme, conclusion. (•i) Nombrei, X, 33-35.

effet, qu'esl-ce qui prédomine dans leurs hymnes? Le sentimenl double, mais opposé, de la sympathie et de Tantipathie: de la sympathie pour les justes, de Taversion la plus prononcée pour les méchants. Ceci nous explique la place occupée dans ce poëme épique par le démon de la vengeance. David et ses collaborateurs la cultivent avec Tardeur qui dislingue le genus irritabile valum; il va sans dire que c'est en tout bien et en tout honneur. Si, d'un côté, il semble qu'ils n'aient jamais assez d'indignation contre les ennemis de Dieu (0*^9^), c'est-à-dire contre les malfaiteurs, calomniateurs, délateurs, imposteurs, oppresseurs, spoliateurs du pauvre, persécuteurs de l'innocent, de l'autre, les justes (û'^p'^^) sont l'objet constant de leurs éloges comme de leurs bénédictions. Le juste est l'ami de Dieu, il ne saurait être longtemps malheureux; ses épreuves finissent par être couronnées d'une prospérité sans nuages. Il possédera la terre, sans compter les récompenses que ses vertus assurent à sa postérité, en projetant leur ombre proteclrice jusque sur ses derniers neveux (1). Ce contraste si vivement accusé du juste avec le méchant, cette antithèse qui se déroule tout le long de la chaîne des Zemiroth d'Israël, ce pécheur, cet agent du mal, cet être vil, venimeux, voué à l'infamie, ayant son conlre-poids dans l'homme vertueux, humble, sincère, transparent, aux mains et au cœur purs, devant qui s'ouvrent les portes du Seigneur et les avenues de la montagne sainte, voilà bien le cachet indélébile de la morale du seniiment, digne d'inspirer la lyre des chantres nationaux, fidèle écho de cette Égérie de la morale qui professe avec une égale énergie l'amour du bien et la haine du mal.

2" Les Proverbes de Salovion.

Au ncclar de l'inspiration, boisson des dieux et des héros, la morale des Proverbes vient substituer un breuvage fait pour

(I) Psaumcf, I, 5 cl 0; V, VI, VII, 10- XXXV, XXXVI, XXXVII , XXXVIII, L, i^; VII. «0-17; IX, 6-19; X, XI, XII, LU, LUI, LIV, LV, LVI, LVII, LVIII, XIV, XV, XVI, XXIV, XXVIII, XXXI, LIX, XLIV, XLVIII, XLIX, etc.

désallërer le commun des mortels, ses yisëes ne dépassant pas le niyeaa da vulgaire. Cela suffirait déjà pour la caractériser, pour nous en faire saisir le trait saillant : elle est essentiellement pratique et populaire. De là cette forme simple, familière, connue sous le nom de sagesse des nations, allant droit au but, se traduisant en brèves sentences, claires à concevoir, faciles à retenir, à la portée de tous les esprits. Moins noble d^expression, elle rachète cette infériorité par ses tendances utilitaires en matière de conduite. Elle est donc à la morale des Psaumes ce qu^esl le bon sens au génie, sans cesser d'ailleurs de rester fidèle à la donnée principale des hymnes de David, à celte antinomie du juste et du méchant qu'elle reproduit avec non moins de fréquence que de variété (i).

Quels sont maintenant les traits particuliers de ce modèle de sagesse gnomique? Ils sont au nombre de deux. C'est d^abord son universalité. Dépourvue de toute prétention dogmatique,elle conserve une grande liberté d'allures, aborde avec aisance, et comme en se jouant, les sujets les plus divers, passant sans transition d'un point à un autre, d'un ordre d'idées à un ordre différent, des qualités intellectuelles aux vertus morales, des obligations individuelles aux devoirs sociaux, des mœurs proprement dites aux facultés actives, des prescriptions relatives à la probité aux recommandations ayant pour objet la charité, embrassant dans ses enseignements toutes les classes de la société, a rois, juges, peuples, riches, pauvres, laboureurs, commerçants, pères, mères, enfants, vieillards, époux », ne négligeant rien, n'oubliant rien de tout ce qui est de nature à contribuer à la rectification des idées ou à la correction des actes. Si ce n'est pas un majestueux collier, déroulant ses anneaux avec une imposante symétrie, c'est un assemblage de perles égrenées, méritant chacune une attention à part. Mais on aurait tort de taxer cette méthode de confusion, de croire que cette absence d'unité littéraire implique celle de l'uniié d'inspiration. Cette unité n'y fait pas défaut, autant du moins que le comporte ce genre de composition, et ceci nous amène

(i; Voy. ProT., pauim, da chap. X jasqa'à la fln du liTro.

au second trait caractéristique du livre des Proverbes. Pour le saisir avec précision, nous aurons recours à la Tradition, qui qualifie la Sagesse de Salomon de corderie et d'anse ajoutées à la Thora pour la rendre maniable (1).

« Avant l'arrivée de ce sage prince, nous dit-on, la Thora 0 ressemblait à un seau plein d'eau vive, mais qui, faute de « cordes, rcs4ait au fond de la citerne; vint Salomon y alla- « cher des cordes,' afin que tout le monde fût à même d'attirer u à lui cette eau de source et de s'en désaltérer (2). «Qu'est-ce à dire? Que la sagesse de Salomon avait pour but de donner une nouvelle extension à l'empire de l'inspiration, de la faire descendre des hauteurs de la langue de Moïse et des prophètes, de la faire pénétrer dans les couches inférieures, dans la conduite ordinaire, dans les pratiques vulgaires, dans les soins les plus matériels et dans les détails minutieux du ménage. Il ne s'agit donc de rien moins que de la subordination générale de la sagesse humaine à la sagesse divine, amenant comme conséquence la nécessité de s'inspirer partout et toujours des conseils de celle dernière. Celle doctrine est largement exposée dans le préambule qui occupe les neuf premiers chapilres du recueil, où la sagesse divine est célébrée en termes qui n'ont rien à envier au style de David et des Prophèles (3). Pourquoi ce portique grandiose, qui conduit à un intérieur des plus modestes? Pourquoi ces termes solennels, faisant contraste avec le langage terre à terre de renseignement proverbial? Pour nous apprendre que toute sagesse émane de Dieu ; mieux encore, pour nous faire sentir que la morale populaire, à l'expression familière, à la démarche simple et sans apprêt, remonte à la même origine que la langue imagée des voyants, que les accents de la lyre sacrée. Le Verbe divin ne dédaigne aucun des moyens de communication avec les diverses couches de Thumanité, les employant tour à tour

(i) Talmud, Eroublu, 51; Midrasch lia- (3) ProT., III, 13-20; IV, 1-9; VIII,

ziiha, préambule. Iâ-3I.

(•2) lOid, ■

I>TKOD(JCTION GÉNÉRALE. 85

suivant les circonstances et pour la meilleure instruction de chaque catégorie sociale.

Ainsi les Proverbes ne sortent pas de Torbite biblique; Dieu y reste l'acteur principal, dirigeant les innombrables fils qui font mouvoir la pensée, le sentiment, la volonté, la passion, apparaissant tantôt comme juge, tantôt comme spectateur sympathique ou antipathique, mais jamais apathique (i). C'est sans doute ce souflle inspirateur d'en haut qui se traduit dans la forme de ces propositions courtes et limpides, irréprochables sous le rapport de la véracité : rien de trivial, rien de mesquin, nul dicton banal comme il s'en rencontre dans les meilleures compilations de ce genre. On sait que c'est pour ce molif que la Tradition n'a pas hésité à éliminer du saint canon le livre de l'Ecclésiastique, tout en rendant juslice aux bonnes choses qu'il contient (2), tandis qu'elle assigne, nous venons de le voir, un rang des plus élevés au livre des Proverbes de Salomon.

3** Le livre de Joh,

On connaît le rôle important que remplit ce livre original ^lans la dogmatique sacrée; on sait les profondes investigations auxquelles il a donné lieu et les études dont il fut l'objet de la part des plus illustres organes de l'école Ihéologique (3), qui y ont largement puisé pour l'élucidaiion des graves questions de Providence, de rémunération ot de justice divines. Par ces grands côtés, le livre de Job touche de près à la morale, dont l'existence même est étroitement liée à la solution de ces problèmes. Que devient, en effet, la règle du devoir si elle est dépouillée de la sanclion rémunératrice? la juslice humaine, si elle cesse de s'appuyer sur la justice divine? la loi du bien et du mal , si la Sagesse infinie , si Celui qui est le

'1; ProT., X, 3 et 37; XI, i C120; f, 2, 3, 30 et 31; XXII, 8, 3, î2, 14, 9

Xn, Jel4«; XIV, 26 6127; XV, 3, R, 9, et 23; XXIII, Il el 17; XXIV, 1 8 et 21;

n, 25, 29 el 55; XVI, I, f, 3, 7 cl 9; XXV, 2 el 22.

XVII, 3 el 15; XVIII, lO el 22; XIX, 14, (2) Talmud, Synhédrln, 100.

17. 21 et 23; XX, 10, 12, 23 el 27; XXI, {•s)S(i^.XkO\t(iVrovidenceetnémuneralion,

souverain bien ne professe ponrelle qu'indifférence et dédain? Ainsi, par cela même que Job s*élève avec tant de virulence contre celte prétendue incurie de Dieu, il rend un éclatant hommage au principe de la morale révélée, à Tindissoluble alliance de la vertu terrestre avec la vertu céleste et immortelle.

Mais Job n'est pas un philosophe spéculatif, planant dans les régions de Tabstraction, en dehors du monde réel et de ses obligations. C'est un esprit pratique, un homme de bien à qui une vie pure et bien réglée, le constant exercice des qualités individuelles et sociales, donnent quelque droit de revendiquer celte sanction d'en haut, ange tulélaire des nobles aspirations comme des actions généreuses. Il nous fera donc connaître sa vie, ses tendances, ses faits et gestes , ses rapports avec les hommes; et il le fait dans un langage magnifique, digne d'être cité :

a Je me constituais le sauveur du pauvre suppliant, de l'or- <( phelin privé d'assistance. Je m'attirais la bénédiction de « l'infortuné, je rendais la joie au cœur de la veuve. La jus- « tice semblait un vêtement fait tout exprès pour moi ; mes •< arrêts étaient majestueux comme le manteau et le diadème. « Je me faisais l'œil de l'aveugle, les pieds du paralytique, u le père des nécessiteux, le défenseur des causes inconnues, a Je brisais les mâchoires de l'homme pervers, lui arrachant u la proie qu'il allait dévorer...

« J'ai imposé une loi sacrée âmes yeux, je leur ai défendu la c( contemplation des jeanes tilles... Jamais je n'ai fait ma i( compagne de la fausseté ; jamais mon pied n'a couru vers la « tromperie... Jamais je n'ai dévié du droit chemin, permis « à mes yeux d'entraîner mon cœur, gardé sur mes mains la «( moindre trace d'une injustice... Jamais mon cœur ne s'est a laissé surprendre par les charmes d'une femme ; jamais jo (( n'ai guetté à la porte de mon prochain... Jamais je n'ai (( manqué de respect au droit de mon serviteur et de ma sertt vante, quand ils le défendaient contre moi... Jamais je n'ai « repoussé la demande des pauvres, ni le désir que trahissaient

« les yeux de la yeuve. Jamais je n'ai mange seul mon pain, a sans le partager avec Torpiielin. Non, dès mon enfance je <( le traitais comme le ûls de mon père, je le considérais a comme sorti du sein de ma mère. Jamais je n'ai vu un mi- « sérable sans vêlement, un nécessiteux sans couverture, que, « le chauffant de la laine de mes brebis, je n'aie été béni par « ses entrailles. Jamais je n'ai levé la main contre un orphelin, « même certain d'avoir la justice pour moi... Jamais je n'ai « placé ma confiance dans l'or, appelé les métaux précieux — (c mon espoir. — Jamais je ne me suis montré fier de la granft deur de mes biens, de la puissance de ma fortune. Jamais, « à la vue du brillant éclat du soleil, de la majestueuse allure <c de la lune, je ne me suis livré à des suggestions d^adoration « planétaire... Jamais je ne me suis réjoui de la chute de mon «( ennemi, jamais son malheur n'a réveillé en moi une sensa- « lion de bonheur. Jamais non plus je n'ai permis à ma bouche « de proférer une malédiction contre qui que ce soit, même (( contre ceux de mes hôtes qui ne se gênaient pas de dire : « Que ne puissions-nous nous rassasier de sa chair! Je ne (( laissai nul pèlerin sans lui offrir un gîte, j'ouvrais mes « portes à tout voyageur. Jamais je n'ai cherché, comme tant « d'autres, à pallier mes fautes, à cacher mon iniquité dans « mon sein... Serait-ce enfin mon sol qui crierait contre moi, « ou ses sillons qui auraient à se plaindre de moi? Est-ce « que j'aurais dévoré ses produits sans les payer, trompé, X déçu ses vrais propriétaires ? Oh alors, qu'à la place du fro- « ment viennent pousser les ronces , à la place de l'orge la « mauvaise herbe (1)! »

Il importe de remarquer que Job ne nous fait cet exposé de sa vie morale qu'à la lin de son discours. On peut dès lors le considérer comme la conclusion de la thèse qu il soutient, à savoir que, par la justesse de sa conduite,^ par la noblesse de ses procédés, par la pratique du bien unie à la lutte soutenue contre le mal, enfin par la stricte observation des règles de la morale individuelle et sociale, interne et externe, le juste a

(I) Job, chap. S9 et SI. *

droit à la protecUon divine, à la sollicitude providentielle. Il y a droit surtout quand ses actes ont pour principal mobile la crainte de Dieu, le vif désir de se conformer à ses commandements, la préoccupation constante d'éviter tout ce qui pourrait déplaire au souverain Juge.

Mais pourquoi le vertueux Job encourt-il le blâme de ses amis et puis de Dieu lui-même t Que manque-t-il donc à sa morale pour être parfaite ? Il lui manque Tamour de Dieu, le désintéressement de la vertu, le feu sacré du dévouement et de la charité sans réserve, celle étincelle entin qui transforme le cœur en sanctuaire du bien, foyer divin qui réchauffe de ses rayons tout ce qui en approche. La Tradition le comprend comme nous lorsqu'elle insiste sur l'épithètede « homme craignant Dieu », quilui est décernée par TÉcriture pour lui dénier ce sentiment sublime de Tamour divin qui fait la gloire d'Abraham (1).

C'est ce contraste entre la morale biblique et cette morale du patriarche du monde profane (2) qui fait l'originalité du livre de Job ; c'est elle aussi qui lui a valu les honneurs de l'insertion dans les hagiographes, les imperfections dévoilées constituant les plus sûrs échelons de la perfection absolue. C'est Job lui même qui nous le dit : « Qui peut faire sortir le pur de l'impur? K'est-ce pas celui qui est unique (3) ? »

4** Le livre de VEcdésiaste.

En dernier lieu vient s'offrir à nos regards le traité de TEccléslasie, attribué à l'auteur du Cantique des cantiques et des Proverbes, bien que le style, comme les allures sceptiques du livre, trahissent une époque de décadence. A la sécheresse de l'exposition vient s'ajouter une teinte de cette mélancolie que nous apportent le déclin de l'ûge et les déceptions de la vie. Vice et vertu, heur et malheur, sagesse et ignorance,

(1) Talmud, Baba Bathra, 16; Stfla, 31. (s) Job, XIV, 4. î<^::tt 'Tin:: pi "Ta

(2) Raba Balhra, loc. cit, ^HX 5<b.

INTHODUCTION GÉNÉRALE. 89

jusîes et méchants, semblent défiler successivement devant ' nous pour s'abîmer dans le même néant. Comment cette œuvre de doute et de conception chagrine a-t-cUe pu trouver place à côté des magnifiques productions de la révélation prophétique et de rinspiration lyrique? La question a éié posée en termes précis par le Talmud (1). Et comment y est-il répondu? Par celte considération que le commencement et la fin du livre sont des paroles de laTliora, c'est-à-dire conformes à la vérité religieuse (2). Qu'est-ce à dire? Que les contradictions dont fourmille cet écrit, que les variations de principes qui s'y suivent sans interruption, que le oui et le non, que le pour cl le contre qu'il plaide tour à tour avec une égale indifférence, que Tattilude morose, mais impassible, qu'il semble garder en présence des affirmations les plus opposées, que tout cela constitue évidemment le canevas du scepticisme, mais d'un scepticisme qui, par ses prémisses comme par ses conclusions, aboutit à la pensée mère de l'Écriture, à la foi basée sur la vérité révélée. Oui, tout bien considéré, l'Ecclésiasle est en quelque sorte un Pascal bibh'que, jaloux de nous faire saisir le contraste entre la solidité de la doctrine sacrée et le terrain mouvant de la spéculation humaine. Il a plu à rinspiration (jui vient d'en haut non-seulement de nous livrer ses propres trésors, mais encore de nous dévoiler la nudité de la raison livrée à elle-même, éternellement ballottée entre le vrai et le faux, entre la réalité et la chimère, pareille au frêle esquif qui ose s'aventurer en pleine mer, au milieu de la fureur des flots. — Vous voyez bien,semble-l-il nous dire dans un idiome emprunté à la sécheresse logique, vous voyez à quels résultats arrive en fin de compte l'esprit qui vise à l'indépendance absolue, se passant de guide et de boussole, rebelle à toute subordination, même au joug salutaire de la Révélation : il ne fait que se débattre entre l'affirmation et la négation, véritable girouette qui tourne au gré des vents, subissant une foule de servitudes pour s'être refusé à en accepter une seule, qui l'eût

(1) Talmad, Schabbatb, :^0.

(i; ibid., nnin •»"inn ibigi n-.'^n 'inm -.ninn.

préservé de toutes les autres (1). Venez donc, ô tous tons qui TOUS sentez fatigués, brisés par ce roulis moral, venez vous reposer à Tabri des vents et marées, venez rentrer dans le

port de la crainte de Dieu et de la calme observation de

ses commandements; c'est un port sûr, vaste, ayant de quoi abriter toute rhumanité(2).— En s'attachant à mettre à nu les égarements et les palinodies de la raison individuelle en matière de croyance, le livre de TEcclésiaste produisit un titre des plus sérieux a Tappui de son admission dans le saint canon. On s'explique ainsi l'assimilation faite par la Mischna entre ce livre et le Cantique des cantiques (3), placés aux antipodes Tun de Tautre : celui-ci, œuvre d'une inspiration spontanée, écho sonore du plus ardent lyrisme; celui-là, dissertation sèche et glacée, dernier mot d'un rationalisme outré; mais pareils en ceci qu'au premier abord ils font naître quelques doutes sur la pureté de leurs doctrines, et que ces doutes ne tardent pas à disparaître en fumée devant une étude consciencieuse et réfléchie des textes.

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