PREMIÈRE PARTIE. — Les faits individuels
§ 1". Les hommes de la génération patriarcale.
Un premier point à constater, c'est la grande variété des faits moraux enregistrés par l'histoire sainte. Il y en a pour toutes les catégories sociales comme pour toutes les circonstances de la vie. Il doit en être ainsi, pour peu qu'elle tienne à justifier ses titres au préceptorat de l'individu et des nations. Cette lumière qu'elle nous dit avoir reçue d'en haut, il est de son devoir de la faire pénétrer dans les plis et les replis du monde moral pour nous en éclairer les profondeurs et les sinuosités. Elle doit nous offrir des modèles, des leçons de conduite pour la plupart des circonstances, au point de vue du réel et même du possible; ce n'est que de cette façon qu'elle nous inspirera dans sa direction cette foi pleine et entière, conséquence naturelle de la vraie autorité. Cette variété, nous en avons un éclatant témoignage dès le début de Thistoire sainte.*Quel contraste entre celle du premier et celle du dernier, entre la vie d'Abraham et celle de Jacob !
Abraham. — Celui-là plane avec aisance dans la sphère de l'héroïsme; il se maintient dans les régions les plus élevées comme dans son élément naturel. On ne cessera d'admirer le noble courage du fils de Thérah, affrontant avec une poignée de serviteurs toute une armée victorieuse pour lui arracher Lot, son neveu, le désintéressement avec lequel il accueille les offres du roi de Sodome, son intercession spontanée, bien quinutile, en. faveur de la ville coupable mais non encore condamnée, son sacrifice empressé de l'orgueil et des joies de la paternité pour obéir à un ordre supposé du Père de la miséricorde. Voilà bien les qualités que nous recherchons dans le fondateur d'une nationalité, et qui conviennent à cette person^ nalité grandiose, projetant soa rayonnement sur la postérité
la plus reculée. Il peut arriver cependant, il arrive parfois de considérer ces personnages héroïques moins comme des modèles à suivre que comme de brillants météores disparaissant brusquement au sein des ténèbres. Pour la stabilité morale aussi bien que pour la consistance politique, il faut que le rôle du fondateur ait son pendant dans celui du temporisateur.
Jacob. — C'est à Jacob qu'est réservé ce rôle secondaire, com« pensant le brillant par le solide. Si le futur Israël est loin d'exciter au même degré les applaudissements de la renommée, si le récit de sa vie mouvementée ne parle pas autant à Timagination, à notre sentiment du beau moral, cette prétendue infériorité n'esl-elle pas rachetée par la forte unité de sa vie, par cette unité qui se traduit en une persévérance à toute épreuve, dans celte obstination à lutter vaillamment contre les terribles étreintes de Tadversité? Redoutables adversaires, en effet, que la haine fratricide dans Ësaû, la fourberie et la spoliation dissimulées dans Laban, le déshonneur de sa fille unique dans Dina, la perte de sa bien-aimée Rachel et la disparition subite de son cher Joseph ! Il est de plus haut intérêt d'observer les ressources multiples de sa défensive : aux appétits violents, grossiers, de son frère il jette en pâture sa fortune et sa soumission temporelle, ne tenant à conserver que les prérogatives spirituelles qui lui avaient coûté si cher; aux mauvaises chicanes de Laban il oppose un esprit fertile en ressources; Tamour de Rachel, il le reporte sur les gages laissés par l'épouse de son choix. Le rude et persistant labeur, la conscience des grandes épreuves de la vie réclamant l'éveil continuel de' rhomme dans les bonnes comme dans les mauvaises chances, le sentiment, aussi vif que profond, de la responsabilité du chef de famHle, voilà la triple leçon que renferme le troisième et dernier acte du drame patriarcal. Si Abraham est le type des vertus chevaleresques,. Jacob reste le modèle des qualités usuelles, de celles (fui sont indispensables, dans les nombreuses péripéties d'une existence agitée, tourmentée, telle que le fut la sienne et, après lui, celle de la race qui lui a pris son nom avec la signification y attachée par la légende.
ce nom d'Israël qui veut dire « lutté divine et humaine (1) ». Mais qu'y a-t-il de divin dans cette lutte de Jacob avec les difficultes.de la vie? Il y a cette pensée, cette conviction ardente, angélique^ qu'en soutenant bravement ce combat nous faisons œuvre morale, nous répondons à la volonté de Dieu, nous donnons une nouvelle trempe à nos meilleures facultés, nous devenons les soldats de la justice et de la vérité, nous acquérons des forces pour le combat spirituel. La légende du patriarche avec l'ange n'est pas autre chose peut-être que la légende de sa vie accidentée, sortie triomphante de ses épreuves répétées. On arrive ainsi à s'expliquer une assertion assez étrange de la Tradition, décernant à Jacob la supériorité à l'égard d'Abraham, notamment dans le passage que nous allons citer : « C'est Jacob, soutient-on, qui sauva son aïeul « Abraham de la fournaise où il fut jeté par Nemrod. Qu'on « se figure un accusé contre qui le juge croit devoir pro- « noncer une sentence de mort; heureusement le juge, qui a est doublé d un astrologue, lit dans le ciel que la fille de cet « inculpé doit épouser un prince et donner naissance à un « roi. Que fait-il alors? Il s'empresse d'acquitter l'accusé en « faveur de celte lignée royale qui émane de lui. Voilà com- « ment Abraham , condamné par Nemrod à être brûlé vif, « allait périr si Dieu n'avait pas prévu que Jacob sortirait « de ces flancs : c'est donc Jacob qui valut son salut à Abra- « ham (S) ». Qu'est-ce à dire? Apparemment ceci : que la brillante personnalilé d'Abraham est complétée par les qualités simples, prosaïques, mais éminemment résistantes, de Jacob. Les fils de Jacob. — Pour prononcer un jugement définitif sur le dernier des patriarches, il importe de Tobserver dans ses rapports avec ses enfants, avec les douze chefs de tribu entourant son lit de mort, lorsqu'avec sa bénédiction il leur distribue le blâme et l'éloge suprêmes. Les trois premiers sont vertement réprimarfdés (3) pour s'être laissés entraîner par
(I) Genèse, XXXII, 29.
(•2) Beréschitk Rabba, scct. 03; IsiiTc, XXIX, 22.
(s) Genèse, XLIX, 3-7.
leurspassions : Buben par la sensualité, Chimëon et Lëvi par la colère. Le père n'admet pas qu'on se laisse emporter par les violences de la sensation, même pour une juste cause, comme celle défendue par Chiméon et Lévi. Il leur en exprime son mécontentement, il leur inflige une censure qui, sortant de cette bouche sainte, est le plus grand des châtiments. Par contre, il glorifie, il élève jusqu'aux nues les qualités de Juda et de Joseph. Dans Juda, type du courage, de la franchise, du dévouement poussé jusqu'à ses limites extrêmes, il nous semble retrouver les vertus d'Abraham, En lui décernant la royauté, Jacob lient à nous apprendre qu'il sait apprécier à leur juste valeur les traits d'héroïsme; que le pouvoir et les insignes de la toute-puissance sont dus non pas au hasard de la naissance ou aux caprices de la primogénilure, mais à celui qui sait en faire le plus noble usage au profit du plus grand nombre; Juda sera roi, parce qu'il possède des qualités royales, parce qu'il ne recule devant aucune des conséquences de sa responsabilité, parce qu'il préfère la servitude au spectacle de la douleur paternelle, parce qu'il sait parler et agir alors que ses frères sont frappés de stupeur (1), enfin parce que le plaidoyer qu'il adresse à Joseph est un chef-d'œuvre de sagesse et de bonne foi (2). Mais si Juda nous rappelle son glorieux bisaïeul Abraham, Joseph s'offre à nous comme le portrait de son père, le portrait moral, bien entendu. La Tradition nous a retracé avec une certaine complaisance les nombreux traits de cette ressemblance (;^). C'est la reproduction, sous une forme nouvelle et plus dramatique, des péripéties douloureuses et du triomphe final dans le combat de l'homme aux prises avec les difficultés de la vie. Il est vainqueur là où ses frères ont essuyé une honteuse défaite : tandis que ceux-ci vont à la dérive, emportés parla violence de leurs sentiments haineux, il reste le maître des siens, les gouvernant à son gré, ne cédant pas plus à la voix de la séduction qu'aux ardeurs de la vengeance, sachant résister aux pièges
(1) Cf. Beréschllh Rabba, secl. 93. (s) Genèse , XXXVIf, S, hiniln ni»
(2) Geuège, XLl V, 1 5, 33. tî^l*^ apy». Cf. Beréschiih Rabba, sect. 84.
de la Putiphar non moins qu'à la tentation d'une revanche contre des frères si coupables envers lui. C'est cette belle conduite, ce mélange de douceur et d'énergie, de douceur envers les personnes, d'énergie contre les choses vicieuses, où Jacob se reconnaît lui-même, qui le détermine à lui attribuer, par des motifs analogues à ceux qui valurent à Juda le sceptre de la royauté, le droit d'ainesse, enlevé à la priorité charnelle pour être adjugé à la priorité morale et intellectuelle.
Sans tirer de Tétude sommaire de cette première période des conclusions finales, nous pouvons dès à présent en dégager Tunité. Et quelle est cette unité sortant du sein de la variété? C'est le principe de solidarité qui doit relier, unir entre eux les hommes et les choses de la morale, de même qu'il est le lien des intérêts et des besoins matériels. Abraham ne ressemble pas plus à Jacob que Juda à Joseph; chacun d'eux met en lumière un côté de la loi morale, de cette loi supérieure qui ne peut trouver son expression réelle que dans l'association des individus jointe à la soudure des générations successives. Moïse Ta dit dans son allocution suprême : Souviens-toi des jours dautrefois; méditez la leçon fournie par l'ensemble des séries des générations (1).
§ 2. Les hommes de la Loi.
En passant à la seconde période, à celle de la Loi, nous sommes frappé tout d'abord de la rareté des faits individuels, absorbés qu'ils sont par les événements se rattachant à l'élaboration des institutions nationales. 11 faut nous contenter de la faible esquisse des figures qui dominent celte époque d'organisation, en les étudiant indépendamment de leur grande œuvre.
Moïse. — Nous commencerons naturellement par Moïse, dont le caractère privé, personnel, n'est pas moins intéressant à
(1) DsBlér., XXXII, 7.
observer que l'action publique : Moïse, joignant au vif sentiment de lajuslice la force delà volonté qui sait le réaliser; àU haine de Tarbilraire et de la violence, le courage de les braver en face par des moyens agressifs ; au mépris des dignités et des grandeurs, la conscience de la responsabilité qui les accompagne; à la sévérité déployé contre les défections morales et religieuses, Tindulgence qui les atténue et le pardon qui efface, habile à mettre en pratique cette alliance de la justice et de la charité, disposition finale du testament d^Abraham. Les excès de rigueur qu'on lui reproche sont largement compensés par le fréquent exercice du droit de grâce, noble insigne de son pouvoir spirituel; ils constituent d'ailleurs Tapplication nécessaire du précepte fondamental de la haine du mal, tel que nous Tavons développé plus haut (1). Il semble participer à la fois du premier et du dernier des patriarches : il tient d'Abraham la double qualité d'une vigoureuse offensive contre le crime, et d'une chaleureuse intervention en faveur des coupables repentants; il hérite de Jacob la persévérance quMl faut savoir opposer aux difficultés, et qu'il déploie sans relâche pendant quarante ans d'une direction entourée des plus redoutables écueils.
Aharon. —A côtédelui, et comme pour faire pendant à cette austère figure, nous apparaît le doux, le compatissant Aharon, le pontife idéal, les mains toujours tendues pour bénir, jamais pour maudire, ne sachant proférer que des paroles de paix et de consolation, concentrant ses facultés aimantes dans Taffection, dans un culte fraternel, et ses énergies dans un dévouement illimité, qui défie l'épidémie et la mort (i), pour le salut de son peuple.
Miriam. — Derrière les deux chefs qui se prêtent le concours mutuel de leurs qualités vient se placer, sur un plan inférieur, leur sœur Miriam, qui les seconde de son influence féminine en initiant les femmes d'Israël à ce culte d'enthousiasme dont elles sont si bien faites pour entretenir l'éternel foyer. Ici s^ffre à nous une remarque historique d'une importance capi-
(I) Voy. pins baat, p. 46-62. (S) Nombrei, XVII, 13.
taie. Pour couper court à une apothéose qui les élèverait audessus de rhuuianilé et finirait par les convertir en idoles, rtiistoire sainte n'hésite pas à nous dévoiler les défauts de ses héros, de nous les montrer subissant les conditions de Timperfeclion humaine : Moïse cédant à rirascibilité, Àharon à la faiblesse dont beaucoup ne savent pas se défendre à Taspect de rémeute, Miriam au penchant vers la médisance jalouse de la grandeur. L'Écriture fait-elle bien de nous révéler les infirmités morales de nos grands personnages? Assurément : d'abord, parce que cela est la vérité vraie, Tinfaillibilité n'étant pas compalible avec l'humaine nature, conformément à la sentence de TEcclésaiste : « Il n'y a point de juste parfait sur la terre (1) »; ensuite, pour nous apprendre qu'il est difficile d'échapper à ce que l'on appelle les défauts de nos qualités. Le consciencieux et sévère législateur né sait éviter l'excès de l'irritation, pas plus que le doux et conciliant Aharon ne parvient à résister aux clameurs de l'insurrection ; et leur sœur, la prophélesse, se laisse enivrer par les fumées de l'orgueil féminin, plus difficile encore à vaincre que celui de l'homme (2). Dans ces portraits tracés avec une rigoureuse mais impartiale fidélité, dans ces calques, pris d'après nature, de nos plus hautes illustrations, il y a une leçon pratique de la dernière importance, à l'adresse de tout le monde et particulièrement des intelligences supérieures, à savoir que les périls de leur ascension peuvent être considérés ajuste titre comme la rançon de leur supériorité, aux termes de la proposition traditionnelle déjà citée : a Plus on est grand par ses qualités, plus on a à redouter les tentations excessives de ces qualités (3). »
Josué. — En ce qui concerne le successeur de Moïse, nous ne saurions micuiL caractériser sa personne qu'en lui maintenant, par rapport au maître, la comparaison qui lui est appliquée par Le Talmud : « Moïse, c'est le soleil; Josué, c'est la lune (4). » C'est-à-dire qu'il n'a pas de lumière propre; c'est à Moïse qu'il emprunte sa lumière et le pâle éclat de ses rayons. C'est un
(1) Eccléf., VII, 20. (3) Voy. pins haut, p. 106-107.
(i) Voy. Talmud» Me^iUa, U. (4) Talmud, Baba Bathra, 75.
caractère sans originalilé, qui ne se pique pas d'en avoir, qui poursuit un seul but, celui de rester le modeste et fidèle exécuteur testamentaire de son maître. Mais celte tâche, il s'en acquitte avec la plus religieuse ponctualité. Tous les actes importants de son gouvernement visent le livre de la Loi(l); c'est le çrand législateur qui continue à régir les destinées du peuple de Dieu, à parler par la bouche de son humble disciple. Si ce n'est pas le corps, c'est du moins l'esprit de Moïse qui traverse le Jourdain et préside à la conquête et au partage de la terre sainte. La proscription de l'idolâtrie, des mœurs païennes, de la corruption cananéenne, de la civilisation émoréenne, est renouvelée avec une grande énergie, ainsi que le pacte avec le monothéisme pur (2). Grâce à cette modestie, à cet état de subordination spontanément choisi par le serviteur de Moïse, il ne cessera de jouir de la seule gloire qu'il ait ambitionnée : il restera le satellite de Thomme de Dieu, et tant que durera le souvenir de celui-ci, le disciple partagera l'immortalité du maître, il reflétera l'éclat de ce soleil.
§ 3. Les Juges et leurs contemporains.
L'époque des Juges n'est ni brillante ni glorieuse, époque de décadence pour le peuple comme pour ses gouvernants, époque qui a été caractérisée d'un mot par la Tradition : ft Temps où les juges méritaient d'être jugés (3). » Nous avons donc peu de bien à dire des personnages historiques de cette période trois fois séculaire. Ceux qui figurent au premier rang sont, les uns incomplets, les autres vicieux. Ni Barak ni Gédéon ne sont des modèles à suivre : le premier est dépourvu de toute initiative; le second ne sait résister ni à la cupidité ni à la passion des femmes (4). Moins recommandable encore
(I) Josué, VIII, 31; XIII, 8; XX, 2; (ô) MidraschRulh,!, 1, Û*iï3fi1tt5n ÛIBttJ
XXH, 4 et 5, 0-13. l'iûSI© n&< ûBI^ *T1*7.
(S) Josaé, chap. XXIII et XXIV. (4) Juges, IV, B ; YllI, 24 et 3f .
est Jephté, véritable parvena, incapable de dépoailler le rude et grossier aventurier, témoin Tincongruilé de son vœu qui trahit bien plus le soldat païen que le cher israèlite. Y a-t-il lieu d'émettre un jugement plus favorable à Végard de Samson, ce capitaine Fracasse de TÉcrilure, que ses penchants sensuels mettent au pied de cette Dalila dont la poésie moderne a fait une de ses héroïnes pétries de vices et de trahisons? Ce jugement d ailleurs a été prononcé par Tautorité compétente, la Tradition, qualifiant les trois derniers juges, Gédéon, Jephté et Samson, d'hommes sans poids (t), placés au plus bas de cette échelle dont le sommet est occupé par Moïse, Aharon et Samuel (2). Elle fait mieux que cela : elle nous explique jusqu'à un certain point et leur raison d'être et leur droit de figurer sur la scène de Phistoire. C'est qu'en dépit de leur infériorité, dont on ne fait pas mystère, ils eurent chacun son heure mémorable, son jour de gloire et de triomphe, qui lui valut le titre de sauveur d'Israël. Peut-être est-ce la seule moralité à tirer de la vie peu intéressante de ces chefs de bandes. Mais elle a sa valeur; elle n'est pas sans analogie avec celle que nous déduisions tout à l'heure de Tarrét motivé contre Moïse. Si, d'un côté, les plus grands hommes de l'histoire ne savent dépouiller entièrement l'enveloppe corporelle, ni s'affranchir du tribut à payer à l'infirmité humaine, de l'autre nous voyons plus d'une fois la régénération et le salut émaner de natures rien moins que parfaites, mais possédant dans sa plénitude l'un des éléments de la perfection, la vaillance, par exemple, qui est toujours l'indice d'une organisation d'élite, quelles que soient d'ailleurs les taches qui la déparent. Et la raison en est, pour ceux qui la cherchent, dans l'essence même de la morale. Les degrés qui y aboutissent sont innombrables; qu'on ne se flatte pas d'en gravir sans effort les échelons supérieurs. Moïse lui-même n'ayant pu monter jusqu'au bout; mais qu'on n'en dédaigne pas non plus les moins élevés, les plus infimes, qui, dans des circonstances
(1) Talmnd, Roieh HaicluiiA, 98, ui^y *^ip twhw. it) Taïaut, ibii.
INTRODUCTION GÉStÉRALE. 139
données, servent de piédestal à de fortes personnalités. Il suffit pour cela de savoir s'y cramponner avec courage et fermeté. Tel est le vrai sens de Tadage bien connu : ^ Jephlé vaut Samuel (1). » Le tout est de savoir tirer d'une maîlresse qualité tout ce qu'elle est capable de donner, tout ce qu'elle contient en germe. A cette condition, on acquiert le droit à l'inscription de son nom au Livre d'Or de l'histoire. Après tout, la supériorité absolue est trop au-dessus du niveau ordinaire de l'humanité pour devenir le lot du grand nombre; elle excite notre admiration bien plus que notre désir d'imitation, tenu à distance par les difficultés de l'entreprise. La médiocrité, déployant ses ailes et prenant son essor vers des hauteurs moyennes, est mieux faite pour se mettre en rapport avec les aspirations du vulgaire. En s'adressant à nous au nom de ces individus qui, tout en partageant la plupart de nos faiblesses et de nos écarts, ont su conquérir un rang relativement glorieux, elle nous encourage à marcher sur leurs traces.
Samuel. — Si le livre des Juges est celui de la médiocrité, le témoin véridique de l'abaissement du niveau moral,, le livre de Samuel nous offrira le type remarquable de I homme de la réaction, du puissant lutteur arrêtant, par ses efforts personnels, toute une société qui, dans une course vertigineuse, se précipite vers sa ruine, du courageux réformateur attaquant, les abus en face et ne leur faisant aucun quartier. C'est pour ce motif, sans doute, que l'on a comparé Samuel à Moïse et à Aharon (2); il est le restaurateur qui vient à la rescousse du fondateur, et sans l'effort de celui-là l'œuvre de celui-ci eût été gravement compromise. Un fait digne d'être recueilli par l'exégèse biblique, c'est la mise en présence, trois fois répétée, du jeune Samuel et des fils d'Héli: oui, trois fois on met en regard de ces pontifes blasphémateurs et prévaricateurs l'enfance pieuse et pleine de promesses du nouveau Lévite (3). On ne saurait mieux nous indiquer la nature de la mission qui
(I) T*lmud, Rosch HMcbana, u. «, m^ bsiTaiOD l^ina nhfi''. {*) priXI myo na» blpOl» iî^laW Talmud, Berachotb, 31. (3) I Samuel, II, 18 ei 26; 111, 1.
140 PKEMIÉRE PAUTIE.
lui est réservée, c'esl-à-dire celle d'une énergique et constante réaction contre la démoralisation qui a pénétré jusque dans le sanctuaire de Dieu. Et pour l'armer de la force morale nécessaire à faccomplissement d'une aussi rude lâche, une vision céleste, angélique, dont il est l'objet dans ce temple même que Ton profane, vient lui apporter ce renfort du surnaturel que la Providence dispense à ses élus (1). À ceux qui, habitués à ne voir dans le fils de Hanna que le réformateur religieux, le réorganisateur du culte public, nous demanderont ce qu'il a fait pour l'amélioration des mœurs, nous répondrons que la réforme morale pour devenir efficace et stable, doit jaillir du sein de la refonte des institutions spirituelles. La dégénérescence du sentiment religieux, la profanation des actes du culte, entraînent fatalement l'obliléralion de la conscience et l'altération de la dignité et du respect humain. D'une source corrompue ne peuvent découler des eaux pures : c'est donc à l'origine qu'il faut les purifier et les clarifier. Et puis rappelons-nous ce qui a été dit au sujet de la communauté d'origine du vrai et du bien, que la Révélation ne sépare jamais radicalement l'un de l'autre. Par cela seul qu'elle opère une grande réaction dans les idées et dans les pratiques de la théodicée, la réforme de Samuel en provoque une autre dans la sphère du bien et du mal. Quand on ne sait plus respecter Dieu et le sanctuaire consacré à son nom, on saura moins encore respecter Thorame, avoir des égards pour la dignité humaine, sociale ou individuelle. Deux faits prouveront d'ailleurs que la restauration de Samuel est une œuvre à la fois religieuse et morale. Le premier est tiré de sa propre vie. Lorsqu'il dépose le fardeau du commandernent en présence du roi et de tout le peuple réunis, il s'exprime dans les termes que voici: «En face de Dieu et de son oint, déposez contre moi : Ai-je jamais pris à quelqu'un son bœuf ou son âne, ai-je lésé quelqu'un de vous, lui ai je fait violence, ou bien l'ai-je rançonné, ou enfin l'ai- je blessé par un déni de justice? Me voilà tout prêt à faire réparation (2). » Et, à ce propos, la Tradition nous dit que
(1) I Samuel., ohap. III. (â) I Samuel, XII, 3.
Samuel fit toajoars à ses propres frais toutes ses tournées judiciaires et pastorales (1). Au précepte, il savait donc joindre l'exemple; à Timpulsion d'une dévotion salutaire, le preslige d'une vie pure et d'une conduite désintéressée, reconnue par les acclamations de lout Israël. Le second fait ressort de l'école dont il fut le fondateur, de celte école prophétique qui produisit les Nathan, les Gad, les A'hia, et plus tard les Elie, les Elisée, tous ces tribuns de la religion et de la morale, tenant tôte aux rois et aux princes, bravant les haines des grands, s'exposant aux fureurs de l'impiété censurée, des passions réprouvées, des violences royales dénoncées et publiquement flétries. Le maître qui a formé de pareils disciples, donné naissance à un mouvement spirituel de cette puissance, mérite bien la place qui lui fut assignée, par un jugement de la Tradition, à côté de Moïse et d'Aharon.
§ 4. Les Bois.
Dans cette étude sommaire des personnages historiques, envisagés au point de vue de la morale, nous ne pouvons jeter qu'un coup d'œil rapide sur les principaux représentants de la monarchie Israélite.
Saul, — Comme roi, Saûl a d'abord le mérite de posséder à un haut degré le sentiment de la majesté royale, sentiment qui ne l'abandonne jamais, pas plus dans la mauvaise que dans la bonne fortune, et qui le fait mourir de cette belle mort rappelant celle des plus fameux héros de l'antiquité. C'est à lui aussi que revient l'honneur d'avoir fondé, sur les ruines du fédéralisme des tribus, le plus funeste écueil du gouvernement des iuges, cette unité nationale qui sert ensuite de base glorieuse aux splendeurs des règnes de David et de Salomon. Mais personne n'ignore qu'il faut faire deux parts de la vie de ce monarque, la première aussi glorieuse que la seconde est triste et frappée de déchéance. Quelle est la cause de ce sin-
(i) I Samoel, V[r, 17; cf. Talmad, Berachoth» M.
gnlier chaDgement, de cette étrange inégaiité dans un seul et même individu? C'est la velléité de modifier les conditions de la royauté israôlite, de s*émanciper de la tutelle religieuse qui en fait le caractère particulier, et d'y substituer les allures de Tautocraiie. Voyez- vous celle-ci opérer toute une métamorphose dans Tointdu Seigneur, faire de ce prince d'abord si modeste, si plein de mansuétude, si rigoureux observateur des prescriptions sacrées, un souverain jaloux, orgueilleux, vindicatif, jouet de ses passions haineuses*? Voilà le mauvais esprit qui, selon Texpression biblique (i), s'empara de Saûl et le rendit désormais impropre à Texercice de la magistrature suprême. Quelle leçon de haute morale dans cette vie scindée, coupée en deux tronçons si dissemblables, grâce à une faute, qui, pour les esprits superficiels, est sans gravité (il s'agit de la non-extermination des Amalécites (^), mais qui, nous venons de le constater, ne tendait à rien moins qu'à une altération foncière de l'institution royale, telle que l'avaient conçue Moïse et Samuel (^), Dans cette vie du premier roi d'Israël nous trouvons la confirmation de la théorie développée par un de nos grands théologiens, à savoir que le récit des fautes de nos grands hommes et des châtiments qui en furent la conséquence n'est pas moins instructif que celui de leurs vertus et de leurs meilleures actions (4). C'est pour ce motif que, loin de nous les cacher, on nous expose avec une certaine complaisance les écarts de ces personnalités d'élite. Il nous appartient d'en tirer une double leçon : la première, ayant pour objet de nous éclairer sur ce que l'on appelle les défauts de nos qualités et, par suite, de nous apprendre à en refréner les emportements; la seconde, qui n'est rien moins que la contreépreuve de la loi morale, la consécration du bien par les funestes effets de la pratique du mal, la sanction pénale, en un mot, sans laquelle l'efficacité des principes resterait incomplète. A cet égard, la mort tragique de ce prince contient le
(i) I Samuel, VIII, iO; XIX, 9. . (3) Doniér., XVIf, U-iO; 1 Samnel, X,
(i) /^M., chap. XV. . 25; XII, Uetl5.
(4) Gf, Akéda, diiierUition.
plus puissant des enseignements. Il nous a été présenté par la Tradition sous cetle forme saisissante dont elle a gardé le secret : a Dieu, noas dit-elle, voulut bien dérouler aux yeux « de Moïse le livre de Thisloire, lui dévoiler la succession des « événements jusqu'à la postérité la plus reculée. Arrivé à <r Thistoire de Saul, à la vue de ce prince périssant de mort « violente. Moïse ne peut retenir un cri de réprobation : « Quoi ! s'écrie-t-il, le premier roi d'Israël périra par le (K glaive!... — Mais Dieu lui répond : Au lieu de t'en prendre (K à moi, adresse-toi aux Cohenim, fils d'Aharon (1). » Dans cette réponse on a voulu voir une allusion historique au massacre de Nob, la ville ponlificale, ordonné par Suiil dans son aveugle fureur contre David et ses amis (2), crime qui ne pouvait ôlre expié que par le dernier supplice. Tout en admettant la justesse, la vérité de cette interprétation, nous croyons y découvrir quelque chose de plus profond encore. On nous avertit que la mort de Saiil est tout à la fois un châtiment et une réhabilitation, un châtiment pour un crime qui devait être expié dans le sang, une réhabilitation, grâce à Tatlitude sublime de cette victime couronnée, à Tidée qu'il se fait de la majesté royale, à celte résolution suprême de l'anéantir plutôt que de la laisser tomber entre les mains des Philistins (3), à ce grand enseignement digne d'être enregistré par l'histoire pontificale, c'est-à-dire par la philosophie de l'histoire. Et cette réhabilitation n'est pas un fait imaginaire ; elle est réelle, elle est éclatante, elle fut prononcée par ce même David appelé à recueillir la succession de son maître ; elle a trouvé sa juste et mémorable expression dans celte élégie consacrée à la mort de Saûl et de Jonathan, des princes d'Israël tombés sur les hauteurs (4), c'est-à-dire morts d'un trépas glorieux, qui vaut à leur nom l'admiration et la vénération de la postérité.
Jonathan, — Il est de ces figures historiques d'une pureté telle que l'on craint de les ternir par le moindre attouchement, par
(1) Voy. Valkrft Rabba, seot. S6. (5) 1 Samael , XXXI, 4.
(2) I Samael, XXU, li-SO. (4) U Samuel, I, 17-37.
le plus léger souffle, {onathan est un de ces rares personnages, trop parfaits pour respirer longtemps dans notre atmosphère yiciée, une de ces apparitions sëraphiques, laissant, comme trace de leur passage une lueur resplendissante, imprégnée d'un parfum divin ! Que dire de lui si ce n'est qu'il est moins un homme qu'un idéal, Tidéal de l'amitié et du dévouement, un cœur d'or qui sut allier à un courage héroïque les plus nobles qualités, le désintéressement et le sacrifice poussés jusqu'à la limite du possible (1). Aussi, bien qu'il ait passé, pour ainsi dire, inaperçu dans le monde terrestre, il s'est immortalisé par l'amitié qui lunit à David. Tant que l'on se souviendra de David, on n'oubliera pas Jonathan.
David, — Arrivons maintenant à celui-là, traçons une rapide esquisse du tîls de Ychaï au point de vue moral. Ainsi que la plupart des portraits bibliques qui ont passé devant nos yeux, ce dernier a son cachet particulier. 11 nous représente la réunion des plus brillantes qualités militaires et civiles, un homme dont la vie, comme celle de Jacob et de Joseph, est traversée par les plus pénibles épreuves vaillamment supportées, justifiant sa haute fortune par ses rares mérites, non moins que par la manière dont il s'y était préparé. C'est le roi sorti du sein du peuple, résumant en lui les vertus et les penchants de ce peuple, comme lui sujet à des contradictions et à des défaillances de caractère, point impeccable, mais prompt à reconnaître et à réparer ses fautes. D'un naturel ardent et impressionnable, il se laisse parfois emporter au delà de la juste mesure ; heureusement ses ardeurs le portent le plus souvent du côté du bien. Nous en avons pour témoins irrécusables et son admirable conduite envers Saûl qui, de bienfaiteur s'était fait son implacable persécuteur, et son culte pour la mémoire de Jonathan, dont bénéficient les descendants de ce dernier, et sa confession, et sa pénitence publique à la suite des sévères remontrances du prophète Nathan, et son dévouement pour Israël pendant une cruelle épidémie, et son enthousiasme lyrique pour la glorification de Dieu, et sa gêné-
(1) I Samuel, XIV, 6-14 et 47>; XVIII, 4.4; XIX, 2-5; XX, 42.
reuse inilialive à l'endroit de la conslruclion d'un sanctuaire, et ses riches offrandes pour assurer les splendeurs du culte officiel (i). Il n'a pas, au même degré que Saûl, le sentiment de la dignité royale,. et la fière Michal, imbue des traditions paternelles, lui reproche amèrement cet oubli. Mais il lui répond qu'il comprend autrement les formes de cette majesté, et que pour lui elles consistent moins dans un appareil fastueux que dans l'exemple d'une plus grande humilité devant Dieu (2). C'est donc le vrai roi d'Israël, le roi selon la volonté de Dieu, le roi qui n'impose pas par les qualités extérieures (3), si vides et si fragiles, mais par de grandes facultés intellectuelles et morales (4), le roi populaire, national, légendaire, symbole de la restauration promise (5).
Quel est maintenant le trait dominant de celte grande figure? d'où lui vient ce prodigieux rayonnement qui se projette sur toute la race davidique? 11 faut les chercher dans cette inspiration sacrée qu'il a dérobée au ciel, mais que, plus heureux que Prométhée, il a su rendre fécondé pour lui-même comme pour les autres. C'est dans les Psaumes, dans les chants sublimes du prophète couronné que vous découvrirez le secret de cette grandeur et de cette puissance. David ne vit et ne règne que sous l'œil de Dieu; c'est à sa direction suprême qu'il subordonne la sienne, en religion, en morale et en matière de gouvernement. Il reconnaît la fragilité des efforts humains s'ils ne sont pas conformes à la volonté du Très-Haut, tout autant que leur efficacité lorsqu'ils sont animés du souffle divin. La royauté, telle que l'a connue et cultivée l'antiquité païenne, ne s'était pas encore révélée de cette façon, revêtue de ces insignes spirituels, sans d'ailleurs se dépouiller de ses prérogatives temporelles. Ce n'est que dans les annales de l'isréalitisme, et plus tard dans celles du christianisme, que la royauté fut* parfois comprise ainsi. Les premières nous offrent les
(l) I Samael, 34 et'36; H Samuel, 9; (4) I Samuel, XVI, {g.
ibid., XXIV, 17; ibid.y 7; l Chron, 22. (5) Cf. noire Introduction générale aux
(i) II Samuel, VI, 20-22. dogmes, p. 46-47,
(3) I Samuel, XVI, 7.
règnes d'Ëzécbiâs el de Josias (Yoschiahou) ; les dernières, celui de saint Louis, comme taillés sur cet antique patron. Nous pourrions en citer beaucoup d'autres qui affichent la prétention de figurer parmi ces modèles. Mais il ne suffit pas d'exciper d'une délégation divine, de se dire le lieutenant de Dieu, d'imposer ses volontés et souvent ses caprices comme des décrets revêtus de la puissance absolue, ainsi que le prétendent ensemble ou tour à tour les légitimistes et les ultramontains. Les conditions de cetle lieutenance ont été posées par David lui-même dans son testament, où, s'adressant à son fils Salomon , il s'exprime ainsi : « Sois fidèle aux observances de l'Éternel, ton Dieu, en marchant dans ses voies, en observant ses préceptes, ses commandements, ses ordonnances et ses statuts, conformément aux dispositions de la Loi de Moïse. De cette façon, tu prospéreras dans tous tes actes et dans toutes tes entreprises. Afin que l'Eternel accomplisse la promesse qu'il m'a faite en ces termes : Si les enfants surveillent bien leur voie, s'ils marchent sincèrement devant moi de tout leur cœur et de toute leur âme, ô alors tu ne cesseras jamais d'avoir des représentants sur le trône d'Israël (i). »
Salomon. — Ce testament a-t-il été exécuté par le fils de David? Pas tout à fait. Au roi national succède un prince mû par l'ambition de prendre rang parmi les grands souverains du monde profane. Loin de nous la pensée de déprécier les mérites du constructeur du temple de Jérusalem, du roi illustre dont la haute sagesse fut portée sur les ailes de la renommée jusqu'aux extrémités de l'Orient, du monarque savant et lettré qui sut donner une si vive impulsion à la littérature sacrée, du puissant promoteur delà prospérité matérielle de son peuple, titres impérissables à l'admiration et au jugement bienveillant de l'histoire. Mais, dans sa sévère impartialité, l'histoire devait enregistrer les faiblesses de ce grand roi, les écarts de mœurs et de conduite qui marquèrent la fin de ce règne (2), si glorieux à son début. Ces deux parts si opposées de la vie et du gouvernement de Salomon donnèrent lieu à une certaine
(1) I Rois, S> 5 et4« (i) I RoiSj il^
INTRODUCTION GÉNÉHALE. i47
hésitation dans le verdict à prononcer sur le fils de David, hésitation dont la Tradition s'est rendue Técho. On eut la velléité, nous est -il dit, de le classer parmi les plus mauvais rois, parmi ceux qui ont été frappés d'une condamnation irrévocable. Mais alors l'ombre de David vint solliciter Tindulgencc de Thistoire ; celle-ci ne se montrant pas disposée à faire bon accueil à celte intervention, il fallut celle de Dieu lai-môme pour lui assurer le bénéfice des circonstances atténuantes (1). Qu'est-ce à dire? Que si, d'un côté, la première partie de son règne ne fut que la consciencieuse et brillante continuation de celui de David, la dernière était bien près d'en effacer les traces et d'en faire perdre le souvenir. Dieu seul, dans son infaillibilité, peut les peser dans la balance de sa justice, pro- • noncer l'arrêt définitif que l'histoire doit laisser en suspens.
Mais comment cette puissante intelligence est-elle tombée dans le piège grossier des passions vulgaires et de la stupide idolâtrie? Elle se laissa égarer, entraîner par la superbe confiance qu'elle avait en elle-même. C'est encore la Tradition qui nous fait voir clair dans cette aberration : « Pourquoi, se « demande-t-elle, les causes des prescriptions religieuses c< nous sont-elles restées cachées? Parce que deux de ces presa criptions, accompagnées de leur exposé de motifs, furent « violées par Salomon prétendant se mettre au-dessus de cette « causalité. Il est écrit, disait-il, que le roi doit s'abstenir de « la polygamie, de peur de tomber dans la défection ; eh bien, (c je me livrerai àja polygamie, certain de ne pas succomber, a II est écrit, en outre, que le roi ne doit pas accumuler l'or « etTargent, de peur de cédera l'orgueil des richesses; eh « bien, j'entasserai les métaux précieux, et je n'en serai pas « plus fier. Qu'arriva-t-il? Subissant les conséquences de cette « double transgression, Salomon ne put éviter le double « écueil qu'il avait osé braver (2). »
Grande leçon, fécond enseignement, qui nous confirme l'indissolubilité des attaches qui lient la morale à la religion, et que le plus grand des humains ne saurait rompre impunément»
(i) Talmadj SyDhédrio, 104. {-l) Talmud^ Synh-édrin.
Les successeurs de David et de Salomon. — Il serait trop long d'étudier ici la physionomie particulière de chacun de ces princes de Juda et dîsraël ; celte étude ajouterait peu d'ailleurs au contingent des faits moraux qu'il s'agit d'en déduire. On sait que la plupart des rois d'Israël, marchant sur les traces de leur auleur , donnaient l'exemple de tous les vices et de toutes les turpitudes, champ inculte, sol stérile, ne produisant que des ronces et des épines. Les oasis sont moins rares dans le royaume de Juda : les mauvais princes, tels que les Yehoram, les Ahazia, les Achaz, les Menasse, les Amôn et les Yehoyakim, ont pour correctifs les Assa, les Yehoschaphat, les Amatzia, les Joas, les lotham, les Ézéchias, les Josias et les Zédécias, qui, intermédiaires bienfaisants, disjoignent les anneaux de cette chaîne de malédiction. De cette alternative de la prédominance de l'esprit du bien et de l'esprit du mal, de cette suite de revers et de succès moraux, de ce croisement de chutes et de triomphes religieux semble se dégager une leçon qui mérite d'être recueillie. C'est un témoignage éclatant rendu à la liberté morale en même temps qu'une protestation contre la transmission physique et organique des propriétés vicieuses ou vertueuses. Quand on voit un Ézéchias (Hiskia) succéder à un Achaz et avoir lui-môme pour continuateur un Menasché, bientôt remplacé par un Josias (Yoschiahon), on est forcé, à moins de nier l'évidence, de rendre hommage à l'individualité du sens moral dont le prophète Ézéchiel, comme on sait, s'est constitué l'énergique défenseur (1). Mais ceci n'est-il pas en contradiction avec la Ihèse patriarcale, avec la donnée de la Genèse que nous avons présentée comme favorable au principe d'une morale iransmissible avec le sang et les sucs vitaux (2)? Quand cela serait, il faudrait y voir une de ces modifications qui sont les éléments du mécanisme des idées, .Mais ici la contradiction est plus apparente ^ue réelle : nous n'avons jamais reconnu à ce que l'on appelle la morale organique une influence fatale, irrésistible; nous nous sommes bien
(l) Ëcéchiel, chap. 18 et 33; cf. notre Providence et Rémunération, (s) Voy. plus haut.
INTRODUCTION GÉNÉftALE. 149
gardé de lui allribuer celte signification violente. Non, la morale organique ne jouit pas de celle faculté despotique, sans mériter pour cela d'élre taxée de chimère. Elle est un engin qui a sa place dans la mystérieuse combinaison de Tâme et du corps, el Ton fait bien d'en tenir compte dans le système de l'éducation. Elle est faite, qu'on ne s'y trompe pas, non pour contraindre la liberté morale, mais pour lui aider, pour la faire pencher d'un côté plutôt que de Tautre. L'organisme a son rôle dans le développement de cet être complexe qui s'appelle l'homme; mais ce rôle reste subordonné à la direction suprême du libre arbitre.
§ 5. Principes de morale générale se dégageant de ces faits individuels.
Après cette revue rapide des grandes personnalités de l'Histoire sainte, il importe d'en extraire la substance, les leçons de morale générale. La première et la plus importante, c'est la réalité de la sanction divine qui accompagne les personnages de l'Éctiture et qui les transforme en types immortels du beau et du laid spirituels. A vrai dire, ceci est la conclusion naturelie de la morale révélée. Dès que l'on reconnaît en Dieu l'acteur principal du drame humanitaire, l'infaillible précepteur de la société et de l'individu, l'éternel défenseur de la justice, l'inexorable adversaire de l'iniquilé, on ne saurait se refuser à lui attribuer le jugement définitif sur la conduite des hommes. Il prononce en dernier ressort, et ses arrêts ne sont pas susceptibles d'appel. Ceux qui ont le bonheur d'obtenir son approbation gardent cette bonne note par delà les générations ; ceux qu'il condamne restent à jamais frappés de la note d'infamie. Nous avons jusqu'à la formule de ce double verdict de l'approbation et de la réprobation suprêmes , nous l'avons dans l'arrêt contradictoire dont l'historien sacré se fail l'écho, en disant des bons rois : a 11 fil ce qui est juste aux yeux de
loO PREMIÈRE PARTIE.
rÉternel (1); » et des mauvais rois : « Il fil le mal aux yeux de rÉternel, il marcha sur les traces de Jéroboam [i). » El la Tradition ne s'est pas trompée sur Timmense portée de ce jugement. A pTopos du roi Salomon, qui reçut la mauvaise note, mais avec une certaine atténuation (3), elle s'écrie: « Mieux eût « valu pour ce prince subir les conditions les plus humiliantes, tf plutôt que de voir cette marque de flétrissure accolée à son « nom (4) ? » On ne saurait faire plus vivement sentir rcfficacité de la sanction divine. On parle souvent de rémunération et de punition terrestres: Eh bien, est-il un châtiment supérieur à cette disgrâce d'en haut, ou bien une récompense qui l'emporte sur cette satisfaction céleste? Voilà la vraie rémunération, d'une nature bien différente des résultats éphémères de la justice mondaine. Qu'est-ce, d'une part, que la rétribution pécuniaire ou honorifique? qu'est-ce, de l'autre, que la pénalité sociale, le déshonneur, voire même la mort, comparés à ces verdicts bibliques, plus durables que ceux qui sont gravés sur le marbre et l'airain ?
Une deuxième leçon se déduit de la nature de ces verdicts. Pour peu qu'on les médite, on s'aperçoit qu'ils sont fondés moins sur la réalité matérielle des faits que sur leur valeur idéale; il y est tenu plus de compte des mobiles de nos actes, de leurs mobiles intellectuels et moraux, que de ces actes proprement dits. Voici, par exemple, Siméon et Lévi qui, confondant une cité tout entière dans leur haine sanguinaire contre un seul homme, sont l'objet d'un blâme sévère, mais non d'une condamnation absolue. Pourquoi? Parce qu'ils étaient poussés par le sentiment de l'honneur et de la dignité patriarcale outragée (5). Ainsi, les frères de Joseph, malgré les cruels sévices dont ils se rendent coupables envers lui, ne sont pas marqués de la note d'infamie que semblerait leur mériter leur impitoyable vengeance. Pourquoi? Parce que l'orgueil de Joseph et les préférences paternelles dont il est l'objet
(i) lRoîs,p/rs*/w'ln'^a.'^5?n^^*^ntt55î'^T ('O'i t^o'^ ^f, 6.
(û) ibid. 'n -is^sjs'i^-in m^^ (^) '^*''"''''' schabb:ub. 57.
^ ^ (ri) G(^nèsr, XXXIV, 7 et 3!.
atlénuenl, s'ils ne la justifient pas, la gravité morale de leur faute. Ainsi, la sédition du veau d'or provoque, de la part de Dieu, un traitement moins rigoureux que la défection causée par les explorateurs de la Terre sainte, bien que, d'après les apparences, la première, touchant aux fondements mêmes du monothéisme, constitue un crime de lèse-majesté divine. Pourquoi ? Parce qu'elle n'est qu'un égarementsurbit, momentané, un oubli participant des sens bien plus que de la pensée, tandis que l'autre rébellion, se manifestant par le cri de « Retournons en « Egypte (1), » trahissait un manque de foi et de courage viril qui devient la condamnation d'une génération ou d'une race tout entière. Ainsi encore, l'Edomite et l'Égyptien, qui firent ou voulurent faire tant de mal aux Israélites, ont plus de droit à notre bienveillance que les Ammonites et les Moabites, qui pourtant ne prirent jamais une offensive sérieuse à notre égard. Pourquoi? Parce que, comme nous le dit l'Écriture, ils n'exercèrent envers nous'aucun des devoirs de Thospitalité, et que, de plus, ils payèrent Biléam pour nous maudire (2). Oui, le refus d'hospitalité d'une part, la haine sourde et perfide de l'autre, sont indignes du pardon qui couvre l'oppression * purement politique des Égyptiens et la franche inimitié des Edomites.
Il est facile de saisir l'importance d'une théorie qui s'appuie sur tant d'exemples. Elle n'est rien moins qu'un éclatant hommage rendu à la supériorité de l'idée sur le fait, de la concep« tion sur l'exécution. C'est grâce à cette appréciation élevée, prenant l'acte à son origine, l'étudiant dans son germe, que la morale se place à la hauteur du dogme et acquiert son droit de cité dans les régions sereines de la spéculation. H se peut que, sous ce rapport, la sanction divine offre des points de divergence avec la sanction humaine du code pénal, pour lequel le fait seul forme la base du jugement. Nous sommes loin de le contester, d'autant plus que la Bible affirme celte divergence au double point de vue théorique et pratique. Celui-ci a son expression dans la réponse faite par Dieu à Samuel à propos du
(I) Nombres, XIV, 4. (i) Douldr , XXIÎT, 4 9.
i52 PREMIÈRE PARTIE.
choix du successeur de Saûl : « L'homme ne voit que par les a yeux, lui dit-il, mais TÉlernel voit dans le cœur (1). » Celui-là se trouve formulé dans la belle sentence d'Isaïe : « Mes « pensées ne sont les vôtres, pas plus que mes voies ne res- « semblent aux vôtres, dit le Seigneur. Elles diffèrent les unes « des autres de toute la hauteur qui sépare le ciel de la « terre (2). » Que veut dire cette dernière comparaison ? Que les jugements de Dieu sont essentiellement intellectuels, purs de tout mélange de sensation et de mobile charnel qui infirment les appréciations humaines. A son tour, la Tradition résume la doctrine dans un de ces profonds dictons dont elle a la recette : a La pensée du crime est plus répréhensible que le « crime même (3). » Il y a là quelque chose de décisif, et comme la raison d'être de la morale révélée, la morale indépendante ne possédant pas les ailes puissantes, indispensables pour se mouvoir à Taise dans la sphère de la causalité.
Un dernier point qui mérite 'd'être noté, c'est la priorité d'une maîtresse qualité sur la foule des qualités secondaires. Ceci résulte de la simple observation des types qui ont défilé devant nos yeux. Nous avons eu déjà l'occasion de le remar* quer : aucun de ces types n'est parfait ; aucun de ces personnages bibliques n'est impeccable. Tous ils payent un tribut plus ou moins considérable à la faiblesse humaine; il y en a même, les juges notamment, dont les défauts sont tels qu'ils provoquent notre blâme bien plus que nos éloges. Ce sont pourtant de grands hommes, grâce à la possession pleine et entière d'une vertu directement en rapport avec la situation et la fonction qui la réclamaient d'eux. Gédéon, Jephté et Samson, ces trois chefs à qui la Tradition assigne la dernière mention dans le livre d'or de l'histoire (4), possédaient cette maîtresse qualité. Tous les trois, ils étaient animés de Vesprii de Dieu (5) ; ils avaient la vaillance, cette vaillance qui consiste
(1) 1 Samod, XVI, 7. (i) Voy. plas haal, p. 138.
{i) Isaïe, LV, 8 el 9. (s) Juges, VI, 34; XI, 29; XIII, 25
(3)Taimud, Yôma, îTnias? i^^iîTnn 'ïi ni-n.
INTRODUCTION GÉNÉRALE. i53
dans la défense d'une cause sacrée, malgré les périls et les écueils dont elle est entourée. Le parallèle entre Saûl et David nous en offre un exemple plus frappant encore. Le dernier est inférieur au premier à Tendroit de la pureté des mœurs et de la dignité de la vie (1). Mais si celui-ci l'emporte comme homme, celui-là reconquiert sa supériorité comme roi, comme directeur des intérêts généraux, commepasteur des peuples (2). La raison et Texpérience sont-elles contraires à cette thèse ? Nous ne le pensons pas. Elles ne contestent pas qu'une seule qualité prépondérante, arrivée atout son développement, a souvent plus d'efficacité que la réunion de qualités secondaires, impuissantes à dépasser le niveau de la médiocrité. La nature elle même semble abonder dans notre sens. Qu'est-ce en effet que la vocation, dont l'influence est reconnue dans toutes les classes comme chez tous les individus ? Pas autre chose que la désignation de cette aptitude supérieure d'une faculté spéciale dans laquelle vient se résumer la personnalité. L'existence et la nécessité des grands hommes sont la résultante de ce principe. Il est rare que ces brillants météores soient des êtres parfaits : ce qui fait leur grandeur, ce n'est pas, à coup sûr, une vie réglée, bien équilibrée; c'est, au contraire, une faculté prédominante, plus ou moins isolée, mais poussée jusqu'à sa plus haute puissance. Il faudrait en conclure que les résultats grandioses ne sauraient être enfantés par la médiocrité, collective ou individuelle. Si le langage mathématique était de mise en pareil sujet, nous dirions qu'il y a cette différence entre la réunion d'un certain nombre de médiocrités et celle d'un même nombre de supériorités, que les premières ne forment qu'une addition là où les dernières procèdent par multiplication ; ou bien celles-ci suivent la loi de la progression lorsque celles-là subissent la loi de la proportion. C'est grâce à la loi de la progression que la Bible promet à cinq la victoire sur cent, mais à cent le triomphe sur dix mille (3).
(I) Talmnd, Y^ma, 22. (3) Léyll., XXVI, 8; cf. Raschl el NVh-
(:i) Cr. Akéda, dissertation; Maan^ar manide, f^/</. Haskel.
154 PnEMIÈRE PARTIE.
A Dieu ne plaise que Ton induise de cette théorie le mépris des qualités simples et modestes, qui sont le lot du grand nombre, des humbles de la terre, objet tout particulier de la sollicitude divine et de la poésie sacrée (i). La seule conséquence à en tirer, c'est l'obligation pour tous et pour chacun de cultiver, de féconder le germe de ce qu'il y a de meilleur dans notre organisation morale. Un seul moment de la vie, disent nos sages dans un sens analogue, suffit parfois à la conquête de l'immortalité, comme aussi la vie tout entière peut ne pas y suffire (2). La notion du beau moral se lie étroitement au principe que nous venons de développer.
Par cette élude analytique de la première série des faits de l'histoire sainte, des faits individuels, on est à môme de se faire une idée de l'importance de celte méthode d'application de l'histoire à la morale. Elle fait prendre corps à celle-ci. Des lignes qu'elle trace, des traits épars qui s'échappent de son pinceau, vient se détacher une figure composite^ dont on ne saurait observer avec trop d'attention les moindres nuances, pour la meilleure entente de la nature, des éléments et des conditions du bien, du beau et du vrai.