TROISIÈME PARTIE. — Les faits ethnologiques
Bien que relhnologîe, c'est-à-dire Tobservation des propriétés et des éléments constitutifs des races, se donne comme une science récente, nous croyons pouvoir affirmer qu'elle n'est pas étrangère à la Révélation, qui en admet le principe et l'applique directement à la race d'Abraham.
§ 1", Importance de la race et son influence sur la mission des peuples.
Si nous remontons au berceau même de l'Histoire sainte, jusqu'à la vocation d'Abraham, nous la voyons s'annoncer dès le principe par une promesse relative à la stabilité et à la perpétuité de la race : « Je te ferai devenir une grande nation (3), » telle est la première assurance donnée au Père des croyants. Cette pensée de devenir le fondateur d'une race élue est la grande préoccupation du patriarche, à tel point qu'il doute de la réalité de sa vocation tant qu'il n'est pas certain de sa transmissibilité (4). Puis, dans le but d'éviter jusqu'à la possibilité de la confusion entre les différentes branches de sa progéniture, TÉcriture élève une infranchissable barrière entre Isaac et les fils de ses autres femmes (5). Ismaèl lui-même, en dépit de sa qualité de premier-né, n'échappe pas à cette épuration. La race doit se perpétuer par Isaac, mais par Isaac seul (6). C'est ce qui nous explique Tinsouciance du père pour l'avenir
(1) Isaïp, XL, S. (4) Genèse, XV, 6.
(2) Ibid., II, 1-5. (6) Ihid., XXV, 6.
(3) Genèse, XII, S. (6) Ibid.f XXI, 12.
INTRODUCTION GÉNÉiULE. 167
de ses autres enfants, mise en regard de la sollicitude qu'il déploie pour Tintégrité comme pour la pureté de la descendance d'Isaac, ainsi qu*en font foi ses pressantes recommandations à loccasion du choix d'une femme pour son fils (i). Nous avons ensuite un second et non moins éclatant témoignage de cette prérogative de la race dans l'histoire des enfants d'Isaac : Jacob et Èsaii nous offrent la reproduction du conflit généalogique de leur père avec Ismaèl. Malgré sa préférence pour son aîné, malgré sa volonté formelle de maintenir à Ésaû les droits de la prifflogéniture, Isaac se voit forcé par les événements qui lui arrachent le bandeau des yeux, de reporter sur Jacob, mais sur Jacob seul aussi , la bénédiction d'Abraham jointe à la prescription de veiller avec un soin jaloux à la pure transmission de la race (2).
Voilà donc le germe, nous dirions la matière première de Tethnologie, suffisamment accusé ; on le voit passer en droite ligne d'Abraham à Isaac, dlsaac à Jacob, qui le transmet à ses douze fils sans distinction ni exclusion, de même qu'ils héritent en commun de son surnom d'Israël (3).
Personne n'ignore non plus que les deux grandes suprématies en Israël, le sacerdoce et l'empire, le pontificat et la royauté, sont également subordonnées à la condition de la race, le premier restant attaché à la famille d'Aaron, la dernière ne pouvant sortir impunément de la maison de David.
Il n'en faut pas davantage pour conclure à la certitude de l'existence de certaines qualités, propriétés, vertus ou dispositions intellectuelles, jouant le môme rôle dans l'ordre moral que le sang et les organes de la phrénologie dans l'ordre physique. D'une façon ou d'autre, l'Écriture doit nous fournir les moyens de découvrir ces éléments ethnologiques, en ce qui concerne la race israélite et la mission qu'elle est appelée à remplir au sein de l'humanité. Pour ne pas marcher à l'aventure dans une élude de cette importance, nous l'aborderons par son côté le plus saillant, par l'examen des deux noms patrony-
(!) Genèse, XXIV, 3, 4, 7 et 8. (3) Cf. le Khoaari, Ihre I«', n» 43, et
(S) Ibid., XXV, i-4. noue Révélation, p. 152-154.
miques que le troisième patriarche a légués à toute sa postérité. Nous suivrons d'autant plusvolontiers celte méthode qu'au point de vue de la] révélation, les noms propres ne sont rien moins qu'une simple appellation de hasard, qu'une haute signification s'y attache le plus souvent, et qu'enfin , d'après la Tradition, ce sont de véritables œuvres divines (1).
§ 2. Jacob.
L'application de cette méthode exégétique aux noms du chef des douze tribus n'a jamais fait doute pour les interprètes de la Loi. En ce qui concerne le premier, celui de Jacob, on lui a toujours reconnu un sens profond, moral et historique, à ce point que ce serait Dieu lui-même qui l'aurait donné au père direct du peuple de Dieu (2). Dans le texte biblique lui-même, ce nom a quelque chose de légendaire, puisqu'il est l'expression de la rivalité des deux frères depuis le moment de leur sortie du sein maternel. Jacob, dont la racine signifie talon (ap5>), exprime donc l'ensemble des qualités nécessaires, bien qu'inférieures, pour assurer la défense de la faiblesse contre la force, de la ruse contre la violence, des mouvements tournants contre l'oppression, des manœuvres stratégiques contre la tyrannie. Ce nom contient donc en germe la réalité de la lutte soutenue par Jacob contre son frère qui ne s'y est pas trompé, puisqu'il le lui reproche comme un crime (3), ainsi que la mystérieuse annonce d'une lutte identique, ayant pour théâtre la vaste scène du monde et pour personnages du drame un petit peuple traqué comme une bêle fauve par de grandes et puissantes nations. Comment fera-t-il pour subsister au milieu de ces haines et de ces fureurs? La Providence, qui fournit au plus chélif animal les organes propres à son existence et à sa conservation, y pourvoira certainement. Mais elle y pourvoit
(l) Psaumes, XLVI, 9, 'îl hli5>B». Cf. Talmud, Beracholh, 7. (9) Genèse, XXV, 36; cf. ibid., Raschi diaprés le Midrascli. (?) Genèse, XXVII, 56, Sp^'i latt) «1p "^sn.
de la façon la plus intelligente, mettant son protégé à même de se défendre directement en le douant de cette souplesse de caractère, de cette fertilité de ressources, de ce mélange de résistance et de soumission, de franchise et de réserve, que Jacob sut déployer dans les différentes phases d'une vie traversée par tant d'agitations et de tourments. Il penchera toujours du côté des succès pacifiques, dus à la mise en œuvre des facultés de Tâme, aux sages et habiles combinaisons, ne recherchant ni les triomphes emportés de haute lutte ni les conquêtes obtenues par les armes meurtrières. C'est Ésaû qui est le maître du glaive (1), au même titre que Jacob reste le machiniste des propriétés spirituelles, où la tête a plus de part que la main. Nous n'apprendrons rien à personne en affirmant que la vie de Jacob n'est que la constante traduction de son nom : soit qu'il persuade son frère, absorbé par ses occupations purement matérielles, à lui céder son droit d'aînesse, ou pour mieux dire les prérogatives sacrées attachées à ce droit (2), soit que, poussé par sa mère, il lui enlève par surprise la bénédiction paternelle qui ne lui vaut pas davantage une supériorité sociale, soit enfin qu'il tende et qu'il parvienne, à force de condescendance et de sacrifices, à désarmer la colère de cet être vindicatif, esclave de ses passions, ou bien qu'il lutte de ruse et d'artifice avec ce fourbe Araméen devenu son beau-père, le patriarche est fidèle à son rôle, il remplit cette mission délicate, difficile, de faire prévaloir l'esprit sur la matière, d'opposer aux entraînements des sens le puissant rempart de la réflexion et de la temporisation.
Ici nous ferons un aveu qui ne nous coûtera guère : comme les qualités poussées à l'excès deviennent des défauts, il se peut que cette tendance spéculative, que l'emploi exagéré des ressources de l'esprit ne soit pas exempt de dangers pour l'intégrité du sentiment de la droiture. A cet égard, nous ferons remarquer que la Bible n'accorde pas un bill d'indemnité formel à Jacob pour tous ses agissements. Et savez-vous pourquoi elle ne le fait pas? sans doute, pour décliner la respon-
(l) Genèse, XXVII, 40. (â) Beréschith Rabba, 8ect. 63.
sabililé des conséquences que les esprits superficiels seraient disposés à en tirer, à savoir que la ruse est toujours méritoire, rhabilelé invariablement innocente. Comme Jacob est la figure symbolique du peuple de Dieu, appelé pour ce motif Jacob ou maison de Jacob, ce que nous venons de dire, les réserves que nous avons cru devoir faire à Tégard de la perfection absolue de ses qualités natives s'appliquent dans une mesure analogue à ce dernier. Oui, celte aisance méditative, celte flexibilité dans la conception, cette aptitude au labeur de la combinaison ont leur péril. Sous Tempire de certaines circonstances, de telles ou telles passions, ces facultés dévieront parfois de la grande route et subiront alors un changement de nom plus ou moins mérité : Elles s'appelleront supercherie, piège, artifice, duplicité, fourberie. Ces considérations, se présentant à nous avec la double autorité de l'observation psychologique et du témoignage historique, nous expliquent certaines imputations bien connues à l'adresse de la race juive. Nous ne leur opposons pas une fin de non-recevoir absolue ; nous ne méconnaissons ni la possibilité ni la réalité de ces déviations. Mais nous les proclamons hautement comme telles, afin qu'on ne déplace pas la responsabilité qui en revient si souvent, moins à ceux qui les commettent qu'à ceux qui les provoquent. Si cette provocation vient du dehors, si des nécessités fatales, si des persécutions iniques nous forçaient à violenter les ressorts du caractère national, Jacob ne serait-il pas en droit de repousser la responsabilité de ces écarts et de la rejeter sur ses oppresseurs ?
§ 3. Israël.
La grande mission qui devait être confiée à la race patriarcale exigeait néanmoins quelque chose de plus et de mieux que la vertu qui se résume dans le nom de Jacob. Pour devenir le peuple de Dieu, digne des grandes destinées qui lui sont promises, il faut être pourvu d une de ces maîtresses qualités, de ces facultés supérieures, véritables leviers avec lesquels on
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INTUODUCTION GÉNÉHALE. 171
soulève et Ton dirige rhumanité. Eh bien, cette qualité de race, cette propriété magistrale, elle nous a été révélée dans le nom ù'Isra'él. Tout le monde connaît le récit mythique dont il forme le couronnement. Pour . obvier à toute équivoque comme à toute interprétation erronée au sujet de la priorité de ce nom sur celui de Jacob, on a soin de nous le présenter comme se substituant à celui-ci : a Ton nom ne sera plus Jacob, lui est-il dit à deux reprises, mais Israël (1). » Mais en quoi consiste cette supériorité ? Elle est de même nature que celle du spirituel sur le temporel, affirmée par Télymologie biblique elle-même : « Tu seras appelé Israël, parce que lu as lutté victorieusement avec Dieu comme avec les hommes (2). » Ainsi cette substitution a un sens précis : elle contient cet enseignement précieux qu'au-dessus de la flexibilité rationnelle, audessus de la fécondité des ressources de l'esprit, nécessaires pour soutenir la lutte avec les hommes, il importe de placer la force d'âme, la puissance de l'énergie morale, une persévérance à toute épreuve, un inébranlable attachement à son principe, une foi invincible non pas dans son étoile, mais dans la grandeur et dans la réalité de sa mission. Voilà les engins de la lutte avec Fange, c'est-à-dire avec les difficultés provenant du choc et du mouvement des idées.
L'antinomie des deux appellations est donc bien établie : Jacob, c'estla lutte avec les obstacles matériels, avec le monde extérieur, avec les incidents sociaux, avec les péripéties historiques, avec les Ésaû méditant notre extermination, avec les Laban machinant notre ruine, avec les Sichem s'atlaquant à notre honneur, avec les vicissitudes les plus imprévues, les plus étranges, telles que le furent les aventures de Joseph. Israël, c'est la lutte avec les idées, la collision avec les principes, la résistance aux puissantes tentations soit de l'irréligion soit de la démoralisation, la persistance dans la voie patriarcale, mosaïque, prophétique et tradilionnelle , l'invariable fidélité à la Loi écrite, développée par la Loi orale, enfin la stabilité de la conscience nationale se maAtenant au sein de
(l) Gonèse, XXXI, 89; XXXV, «0. (2) Ibid,, loc. eit.
la dispersion, au milieu des palinodies humaines. En résumé, Jacob, c'est le combat avec le monde politique et social; Israël, c'est l'antagonisme avec les croyances rivales. Ils sont Texpression respective des deux qualités générales de la race, la première s'appuyant sur la raison, sur une conception supérieure des conditions de la vie, la dernière s'alimentant de la foi, foi dans la divinité de la Révélation, foi dans les assurances bibliques, foi dans une mission réelle et sacrée.
Mais que signifie alors, nous objectera-t-on, cette substitution de noms dont nous avons parlé et qui doit aboutir a l'élimination de l'une des deux qualités de race? L'objection a été prévue et la Tradition nous en donne la solution : a Comment « concilier, se demande-t-elle, le texte qui dit : — Ton nom ne « sera plus Jacob, mais Israël — avec le fait de la conserva- « tiondu premier nom dans toute l'étendue du saint canon? a C'est qu'il s'agit moins de substitution proprement dite que «« de juxtaposition. On ne veut pas dire que le nom de Jacob « doive disparaître, mais qu'il aura le second rang, la priorité « appartenant désormais à la dénomination d'Israël (i). »
Oui, tant qu'il aura à se débattre contre les haines, les persécutions et les proscriptions des autres peuples, Israël ne saurait renoncer au nom de Jacob, ou pour mieux dire aux ressources défensives dont il contient le mystère. Ceci nous explique le rôle permanent assigné aux deux noms patronymiques dans le parallélisme prophétique. Mais, môme dans cette position précaire, même dans les situations parsemées des plus redoutables écueils, il ne nous est pas permis d'oublier la prédominance du nom d'Israël. Le droit de cultiver, de développer nos facultés défensives et actives reste subordonné au devoir de veiller à l'intégrité des éternelles vérités dont le dépôt nous a été confié. Et cette subordination, qu'on le sache bien, doit augmenter, s'accroître en proportion des progrès de notre émancipation et de l'égalité sociale. Que si, au rebours de nos saintes oblig^-tions, ces conquêtes ne profitaient qu'à la progression de notre bien-être, à la prise de possession des
(I) Talmud, Reracholh, 12 et lô.
joies et- des dignités humaines, ce serait la substitution, non pas d'Israël à Jacob, mais de Jacob à Israël, c'est-à-dire le renversement de la Révélation, l'altération de notre mission, l'abaissement d'Israël au profit de l'usurpation de Jacob, suivant le propos tenu par Élie au mont Garmel (1).
Maintenant il importe de constater que, pas plus que Jacob, Israël, ou la vertu, dont il est comme l'enseigne, n'échappe aux conditions de l'imperfection des qualités humaines qui, en dépit de l'excellence de leur nature, peuvent devenir vicieuses soit par une fausse direction soit par une application à outrance. Si la tension exagérée des ressorts de l'entendement ne sait pas toujours éviter l'influence des moyens artificiels, la fermeté de l'esprit et l'énergie du cœur risquent fort de verser dans l'ornière de l'obstination. Ce dernier point, on le sait, est acquis à l'histoire. Il a un nom, ce nom de peuple à la nuque dure appliqué à Israël à l'occasion de la sédition du veau d'or (2), confirmé par Moïse dans son allocution suprême (3), et enfin sanctionné par le prophétisme : — Je connais ta dureté, ô Israël, dit Isaïe; ta nuque est une barre de fer, et ton front est d'airain (4). — Cette épithète trois et quatre fois répétée par les organes les plus élevés du peuple de Dieu , attachée comme une marque de réprobation aux flancs d'Israël, est bien faite pour nous donner l'éveil sur ce que nous avons appelé déjà les défauts de nos qualités. Sachons donc éviter ce danger de la dégénérescence de notre force morale en entêtement aveugle et systématique. Gardons cette consistance de la volonté pour les grandes circonstances et pour les causes spirituelles, sans l'affaiblir par des applications inopportunes ou abusives. Nous sommes avertis, et un homme averti en vaut deux, dit la sagesse des nations.
(l) 1 RoU, XVUI, 5!, inn n^tl *ltt5K (*) Exode, XXIl, 9; XXXIII, S et 5.
* (4) Isate, XLVllI, 4.
§ 4. L'ethnologie selon la Tradition^
De Tethnologie biblique, dont nous venons de trouver les origines dans les deux noms patronymiques de Jacob et dlsraël, nous allons passer à celle qui est enseignée par la Tradition. Et d'abord celle-ci en reconnaît-elle le principe, nous en offret-elie une claire notion? Le doute n'est pas possible en présence de propositions telles que voici : « Cette nation (Israël) a possède trois qualités caractéristiques : la pitié, la réserve « ou la pudeur, la charité (1). — Celui qui n'éprouve pas le <x sentiment de la pitié n'appartient pas à la race d'Abraham (â) . a — > La réserve ou la pudeur est un signe de moralité; celui « qui en est privé n'est pas un descendant de ceux qui parti- « cipèrent à la grande manifestation du Sinaï(3). — Il est «trois êtres qui se distinguent par leur audace ou force de « volonté, et l'un d'eux est Israël, comparé aux autres na- « tions(4). »
Dans ces propositions, l'ethnologie est l'objet d'une affirmation multiple et diverse ; il s'agit seulement d'en préciser le sens et le caractère. Une première remarque doit porter sur la différence du point de vue biblique d'avec le point de vue traditionnel, le premier procédant de l'intelligence, le dernier du sentiment, celui-là nous révélant l'âme nationale, celui-ci nous en ouvrant le cœur. Mais cette différence, loin de constituer une divergence, aboutit à une aperception d'ensemble de la nature complexe du peuple de Dieu.
Nous avons ensuite à expliquer une contradiction. résultant de l'attribution à Israël de qualités en apparence opposées. Comment lui imputer à la fois la timidité et l'audace, la réserve et la hardiesse qui ne sont ni sœurs ni amies, comment les concilier au sein, d'une^ môme race en dépit de leur antagonisme? Cette difficulté n'a pas échappé aux commentateurs
(i) Talmad, Yebamolh, 79. (3) Talmad, Nedarim, 20.
(S) Talmud, Belza, 5f. (4) Talmad, Betza, ±b.
du Talmud (1). On peat être tout à la fois, pensent-ils, timide et hardi, plein de réserve d'ane part, plein de décision et d'audace de Tautre. La timidité, la pudeur est de mise dans nos rapports avec Dieu, toutes les fois que nous sommes pénétrés de sa présence, de sa sagesse, de sa grandeur, de son intervention providentielle dans la direction de Thumanité. C'est pour ce motif qu'on en fait remonter Forigine à la révélation du Sinaï, où Moïse s'est exprimé dans ces termes : « C'est pour vous éprouver que Dieu s'est manifesté à vous ; c'est pour graver sa crainte sur les traits de voire visage et vous retenir du péché (2). » La pudeur est l'un des plus nobles attributs de l'espèce humaine ; c'est elle qui la différencie tout d'abord de la bête sous le rapport moral ; mais la pudeur élevée à sa plus haute puissance, c'est la crainte de Dieu, cette crainte qui résulte de la conscience de son ubiquité, et qui est le frein le plus sûr du péché. Mais loin d'exclure l'audace, la hardiesse, le courage, quand il y a nécessité de déployer ces qualités, elle les appelle à son secours, elle en provoque le concours efficace, leur cédant la première place, les animant de son souffle divin, leur confiant la défense des grands intérêts religieux et moraux contre les attaques du dehors comme contre les difficultés du dedans. Il n'y a pas d'ailleurs à s'y tromper, le rôle assigné à cette faculté de l'audace étant déterminé par la Tradition elle-même. En effet, on s'appuie pour l'affirmer sur un texte de la dernière bénédiction de Moïse : « De sa droite (de Dieu) une loi de feu (est donnée) à eux « (Israël). — Qu'est-ce à dire? qu'une loi de feu, c'est-à-dire « sévère et austère, convenait à ces hommes de feu (3). » On voit par cette interprétation qu'il s'agit bel et bien d'une qualité de race, du tempérament national que la Loi a pour double but de réprimer et d'alimenter, de réprimer dans ses entraînements matériels au moyen de la crainte de Dieu, d'alimenter et de fortifier dans ses aspirations vers les con-
(1) Voy. EïQ Yacob, Nedarim et Betza, (3) Deutér., XXXII I« 2; Talmud, Betza,
loc. cit. u. 8. mA n*70fi< la*»»"!».
(S) Eiode, XX, 17.
quêtes spirituelles. C'est une vertu faite pour les minorités chez qui Taudâce doit suppléer à la puissance organique et musculaire, par la fermeté des convictions et par la force du caractère. Tout bien considéré, cette hardiesse, qu'on attribue à l'instinct national, ne diffère que par la nuance de la primauté virtuellement contenue dans le surnom dlsraël. Il s'agit de la victoire à remporter dans la double sphère de la religion et de l'humanité, grâce à une énergie et à une vigueur jaillissant de la source pure de la crainte de Dieu, et, comme toujours, la Tradition ne fait que compléter TÉcriture.
§ 6. Les trois qualités morales d'IsraJèl^ considérées au point de vue de sa conservation et de sa mission historiques.
Un mot encore sur la valeur ethnologique des trois qualités morales de l'isra.élitisme. La Tradition en rattache la formule à un texte déclarant que les Gabaonites n'appartiennent pas à la race Israélite (1). Pourquoi cette mention? Pour nous prévenir que quiconque ne possède pas ces trois qualités théologales : a Pitié, pudeur et charité », est exclu de la communion du peuple de Dieu (2).
Ceci étant bien entendu, il importe d'envisager cette triple affirmation au point de vue de la stabilité et de la mission du Judaïsme. Commençons par la première, par la pitié. Il en est qui la traitent de faiblesse, de penchant féminin; mais cela dépend de la direction qu'elle suit. Si elle donne dans cet excès qu'on appelle la sensiblerie, lorsqu'elle éclate en sensation de répulsion au moindre spectacle des souffrances humaines, elle est réellement vicieuse, de nature à compromettre la justice par le relâchement dans la répression. Il faut avouer que le code pénal mosaïque nous met suffisamment en garde contre cette pitié fausse et dangereuse. Il s'agit donc de la compassion qui, sans s'attaquer aux nécessités imposées par
(1) II Samael, XXI, S. (s) Talmad, Tebamotb, «. s.
Hnviolabililé de la loi morale, a pour objet d'adoucir celles-ci el de les rendre supportables. Après avoir donné à la justice ce qu^on ne saurait lui refuser impunément, il convient d'adjuger tout le reste à la bonté, à 1 indulgence, aux sentiments doux et compatissants. Le fait biblique qui sert de base à celte proclamation ethnologique le prouve surabondamment : on ne blâme pas les Gabaonites d'avoir demandé justice contre une iniquité de Saûl restée sans réparation à leur égard ; mais on réprouve, on condamne leurs appétits sanguinaires, la continuité d'un ressentiment implacable (1), avide de se venger sur les arrière-petits-fils de l'infortuné roi. Eh bien, la pitié qui empêche la haine et la vengeance de dégénérer en cruauté, la pitié qui sait comprimer les satisfactions haineuses par les élans du cœur, la pitié qui suit de préférence les inspirations douces et tendres, a toujours existé en Israël. Nous en avons un remarquable exemple dans un fait de guerre du règne d'Achaz, consigné dans les Chroniques (2). Nous en avons un autre, plus péremploire, inscrit dans toutes les pages de l'histoire de la persécution. Évidemment les procédés dont on usait envers Israël, les dénis de justice, les confiscations, les expulsions en masse, les massacres, les mises hors la loi, n'étaient pas faits pour entretenir dans son cœur des sentiments autres que ceux des représailles et de la vengeance. Et pourtant ce désir, dont nous ne voulons pas nier la véracité, ne parvint jamais à briser dans son sein les cordes de la sensibilité fraternelle. Un témoignage de cette disposition, s'offrant à nous avec le caractère de l'universalité, c'est l'existence même du Judaïsme dans la plupart des pays civilisés, malgré l'animadversion générale dont il fut l'objet. C'est par la possession et par le déploiement de tous les bons sentiments, par la puissance de sa longanimité, par la généreuse grandeur de son pardon, qu'il désarma de temps en ternis ses cruels et fanatiques adversaires. Le Di('U des esprits, des âmes et des facultés mentales a bien voulu, pour le sauver de luimôme, de ses propres fureurs aussi bien que de celles de ses
(1) Ammos, I, 11. (2) Il ChrOA,, XXVUT, 8-t5.
persécutears, lui infaser une forte dose de cette mansuétude contre laquelle viennent se briser les vagues grondantes et écumantes de la passion.
Il importe cependant de donner à cette pitié son caractère précis et déterminé : il s'agit de la pitié prise dans son acception la plus élevée, de la pitié qui impose silence au cri de la vengeance, de la pitié qui comprime, qui étouffe ce sentiment que rantiquité qualifiait de a plaisir des dieux 9, de la pitié qui sait respecter le malheur, de la pitié qui, au lieu d'achever Tennemi jeté par terre, le relève et lui tend une main amie, de la pitié puisée à la source sacrée de la commisération divine, ne séparant jamais, comme il a été démontré déjà (1), la bonté de la justice, Tindulgence de la sévérité, couvrant de soti pardon tout ce qui peut être impunément enlevé à la loi rigoureuse du châtiment, voyant dans tous les hommes les enfants d'un même père, animés du même souffle divin, mais créatures incomplètes, imparfailes, impuissantes à s'affranchir du tribut à payer à l'esprit du mal.
Passons à la seconde qualité morale, à la charité, et envisageons-la sous le rapport ethnologique. Aucune vertu ne se présente à nous sous un aspect plus universel. On reconnaîtra cependant qu'elle est douée d'une activité et d'une élasticité toutes particulières chez une race éprouvée par de grands malheurs, coupée en innombrables tronçons par l'arbitraire des hommes non moins que par la volonté de Dieu. Que seraient devenues ces brebis dispersées, privées de pasteurs, si elles n'a* valent été unies ensemble par le lien de la charité ? C'est la charité qui a fourni les éléments de ce câble invisible re« liant ensemble les débris épars de la dispersion, se jouant des obstacles de la distance, des barrières de la nationalité ; c'est elle qui maintenait l'unité d'Israël au milieu de tant de causes dissolvantes ; c'est elle qui forgea les anneaux de cette chaîne sympathique faile pour embrasser l'univers dans une étreinte amoureuse ; c'est elle qui poussa le cri de ralliement d'une extrémité de la terre à l'autre et dont l'écho retentit si^
(0 Voy. plu haot, p. il9-lSI;
mullanément ou successivement à Jérusalem, à Babylone, en Espagne, en Afrique, en Europe et dans le nouveau monde ; c'est elle qui créa la solidarité cosmopolite qui a déjà subi victorieusement la double épreuve du temps et de Tespace, et qui, grâce à la belle institution d'une alliance Israélite universelle, est autorisée à répéter avec le seul survivant d'une génération éteinte : « Ce que je fus autrefois, je le suis encore (1). » Ajoutons que cette charité n'est pas seulement un préservatif, un moyen de conservation. Elle est mieux que cela : un baume pour de cuisantes blessures, un cordial pour les courages affaissés et les esprits démoralisés, une grande consolation dans l'adversité, le charme et la poésie du malheur. Pareille à l'esprit divin qui, en passant par la bouche d'Êzéchiel, ressuscitait les morts, elle n'a qu'à souffler sur les ossements desséchés pour les ranimer et les relever de la poussière ['!).
Une qualité qui s'appuie sur des fondements si puissants, qui a opéré tant de miracles dans la sphère du bien, n'a pas épuisé sa sève vitale. De grandes destinées lui sont encore réservées. La charité Israélite peut soutenir la comparaison avec toute autre, de quelque nom qu'on la qualitie, païenne ou chrélienne. Tant qu'elle subsistera, le salut dlsraël est assuré (3).
Nous arrivons à la troisième qualité morale affirmée par la Tradition, à cette qualité complexe, faite de pudeur, de réserve, de retenue, de timidité, le terme hébraïque (najia) embrassant ces différents sens (verecundia). La pudeur est , nous l'avons constaté déjà, Tun des attributs essentiels de l'espèce humaine, Tun des signes indélébiles de la supériorité de sa nature; Mais, tout en lui reconnaissant le caractère delà géné^ rallié, nous y remarquans plus d'une exception : vous avez, d'un côté, les sauvages, qui vivent en dehors de la civilisation, tout adonnés encore à leurs instincts brutaux ; de Tautre, des individus qui, élevés au milieu de tous les raffinements de la vie civilisée, parviennent à étouffer dans leur cœur ce senti-
(1) Josué, XIV, H, «inSDI ti< ^HM (â) Ézéchîel, XXXVII, 9-11.
un». (3) haïe, LIV, il.
isenl de préservation, à force de bestialité et d^appétits sensuels. C'est pour ce motif, sans doute, que Ton fait remonter la pudeur israélite jusqu'à la Révélation sinaïque (1), nous annonçant que, grâce à cette sainte origine, la pudeur nationale est d'une qualité supérieure, joignant à la puissance instinctive la conscience de ia dignité qu'impose une grande mission.
Maintenant, à la considérer au point de vue de l'ethnologie pure, celle qualité de race devait avoir pour effet de préserver le judaïsme de deux grands dangers le menaçant dans son existence même. Quels sont ces deux périls? L'absorption et la corruption. Grâce à cette retenue native et héréditaire, qu'on lui a souvent reprochée comme un vice, comme un indice d'insociabililé, il n'a cessé de faire bonne garde autour de son identité, toujours sur le qui-vive, pareil aux fidèles gardiens deZion (2), pour repousser les attaques, brusques ou préméditées, contre son autonomie. Ces tentatives, en effet, peuvent être de deux sortes : les unes, plus ou moins calculées , s'appuient tantôt sur la force, tantôt sur la discussion, ou bien sur la foi, ou enfin sur la politique et la raison d'état. Les autres, pour avoir des procédés moins agressifs, n'en sont parfois que plus dangereuses. Elles peuvent réussir là où les moyens moraux, intellectuels ou coercitifs ont échoué ; elles réussissent par la simple mais puissante attraction que la n^ajorilé exerce sur la minorité; elles réussissent grâce à I4 force aveugle du tlot submergeant, faisant disparaître dans ses vastes flancs le frêle esquif qui se balance à sa surface. Ajoutons, pour achever la comparaison, que le roc contre lequel viennent se briser les vagues en fureur reste sans défense contre les mouvements lents et réguliers de la marée. Il se pourrait donc que le judaïsme qui. Dieu merci, a toujours su se défendre contre les entreprises hostiles et les agressions directes, succombât sans gloire comme sans lutte sous l'influence numérique des multitudes qui le cernent partout. Aussi, au moment même où il lui a plu d en faire son peuple d'élite, c'est-à-dire le jour
(1) V y. lo paragraphe précédenti ()) Isaïe> LXII, C.
même de son arrivée au Sinaï (i), il Ta doué de cette pudeur, de celte retenue morale, avertissement permanent, sentinelle vigilante le jour comme la nuit. Sans elle, son absorption serait devenue un fait inévitable, une éventualité fatale ; sans elle, il se serait fondu depuis longtemps au sein des masses envahissantes par nature, quand elles ne le sont pas par principe. Ainsi la haute mer, souvent inclémente pour les gros vaisseaux, épargne fréquemment les petits et imperceptibles canots.
Un autre écueil encore se dressait contre la dispersion d'Israël: c'était la corruption des mœurs qui, comme la taupe immonde, pouvait miner le sol sous ses pieds pendant qu'il défendait avec tant de courage et d'héroïsme le terrain de la religion et de la foi. Et cette épreuve était d autant plus périlleuse que les quartiers généralement assignés aux communautés juives dans les pays de la dispersion n'étaient guère propices à la conservation des mœurs patriarcales. Habituellement confinés dans les zones de bas étage, rejetés vers la senline des cités, condamnés à vivre côte à côte avec les hôtes des mauvais lieux, ayant constamment devant les yeux le spectacle du vice et de la perversité, pressés entre le fanatisme religieux et la pourriture sociale comme entre Charybde et Scylla, ces parias de Thumanité ne semblaient vraiment échapper à Tun des deux écueils que pour aller se briser contre l'autre. Quelle force d'âme, quelle puissance de volonté ne leur fallut-il pas pour résister à une telle pression, pour se préserver, eux, leurs femmes et leurs filles, de ce contact pestiféré ! La morale naturelle, raisonneuse et indépendante, y eût infailliblement échoué. Dieu soit loué! C'est dans cette retenue entée sur la crainte de Dieu, dans cette pudeur héréditaire dont rélincelle jaillit du foyer ardent du Sinaï, que le judaïsme trouva le talisman propre à conjurer le danger. Proclamons-le hautement, si le monothéisme a sauvé Tâme d'Israël, la sainte pudeur a sauvé son corps. Jamais on ne sépare impunément la foi des mœurs, le relâchement de celles-ci réagissant fatalement sur
(t) Exode, XIX, 5 et 6.
celle-là. Depuis le faneste épisode de Schiltimel de la catastrophe caasée par les tilles de Moab (1), la violation des mœurs n'a cessé d'être considérée comme Tinséparahle compagne de la profanation des choses saintes, à tel point que le génie de la langue sacrée a cru pouvoir confondre ces deux infidélités dans une réprobation commune, en les qualifiant également de prostituées (hst) (2). Puisse donc cette qualité de race se perpétuer au sein du Judaïsme, le couvrir comme d'une égide contre les risques que lui fait courir la fusion civile et politique qnl s'opère sous nos yeux ! Nous ne sommes pas sans appréhension à cet égard, tout en espérant qu'une vertu qui a de si profondes racines dans l'organisation nationale saura triompher de cette nouvelle épreuve.
§ 6. Delà propriété de Vammilation considérée comme le complément de V ethnologie du judaïsme.
Nous venons d'étudier, dans sa nature et dans ses conséquences, la qualité de la retenue morale; nous avons essayé de démontrer que c'est par elle que le judaïsme s'est défendu et continuera à se défendre contre l'absorption dont les majorités sont Id perpétuelle menace pourles minorités. Mais comme il faut toujours craindre l'abus ou l'excès de toute qualité humaine, il était nécessaire de parer aux inconvénients d'une tendance au séparatisme, à l'isolement qui pouvait compromettre la mission d'Israël par l'annihilation de son influence sociale. Or nous trouvons la correction de ce défaut dans la faculté d'assimilation dont nul peuple n'est aussi merveilleusement doué qu'Israël. Grâce à cette vertu, que nous appellerons celle de la dispersion, puisque c'est à partir de cette époque qu'elle est arrivée à son plus grand développement, la profession de foi du monothéisme a des organes dans toutes les parties du monde, s'affirmant dans les contrées les plus éloignées les lines des autres, déposant dans les sols les plus dissem-
(i) NombreF, 25. (3) Ézéchiel, 16 et S3; Oiée, 1 et 3.
blables la semence de son principe, remplissant son apostolat modeste et latent par le prestige de Texemple bien plus que par une propagande théorique. L'Écriture et la Tradition rendent hommage à Tenvi à cette qualité de race en appelant la dispersion la dissémination^ c'est-à-dire la propriété d'ensemencer et de féconder les champs sacrés de la religion et de la morale (1). A celte fonction spirituelle viennent s'ajouter des avantages temporels se réalisant à son profit. Au moyen de cette facilité d'acclimatation, de cette flexibilité, de cette souplesse que l'on mettait à affronter les pérégrinations les plus aventureuses, on subissait victorieusement les douloureuses péripéties du cosmopolitisme, et nulle part on ne se trouvait dépaysé. Fortifié par la conviction que ces translations, que ces expulsions, qui nous poussaient de pays en pays, de royaume en royaume (2), entraient dans le plan de la Providence, on les subissait avec résignation, avec joie. La légende du Jaif errant n'est pas une pure fantasmagorie ; elle contient une parcelle de vérité qu'il suffit de dégager de son enveloppe fictive pour lui rendre sa physionomie propre. Mais n'y a-t-il pas contradiction entre ces deux aptitudes, l'isolement et l'assimilation ne sont-ils pas faits pour s'exclure? Non, l'antagonisme n'est pas à craindre, à moins de substituer la confusion à la division des pouvoirs. Comme elles ont chacune leur application spéciale, le choc qui résulte de la rencontre de deux principes opposés n'est pas à craindre ici. L'assimilation est éminemment sociale; la retenue ou l'isolement national revêt le caractère religieux. Cette dernière faculté participe, en quelque sorte, de la dignité pontificale qui ne permet pas aux hommes du sacerdoce de se jeter corps et âme en pleine agitation mondaine, au risque d'y laisser le prestige de son autorité avec les insignes des saintes fonctions. De son côté, l'assimilation a pour théâtre de son activité les rapports sociaux, les relations d'affaires, les intérêts commerciaux, l'échange des matières, et jusqu'à un certain point celui des
(l) Osée, II, 35; Talmad, Pessa'him, 88; (3) I Chronique, XVI, 30.
cf. nos Trois Cycles du Judaïsme, p« 93.
idées, en on mot, le domaine humanitaire tout enlier, sauf celui de la conscience et de la foi nationale. Nouvelle antinomie, qui n'est pas sans analogie avec celle des deux principes de Tatlraction et de la répulsion. Pourquoi donc ne pourraienl-ils pas coexister au moral aussi bien qu'au physique ? Pourquoi, de même qu ils assurent Téquilibre des corps qui roulent dans Tespace, ne garanliraient-ils pas celui des forces morales qui se partagent te gouvernt'ment de 1 humanité?
En cherchant bien, nous découvrons le double germe dés deux qualités contradictoires du judaïsme, de la dispersion et du monde moderne; nous le retrouvons dans la double appeltalion de Jacob et d'Israël. N'est-ce pas Jacob qui dresse sa tente tour à tour à Haran, à Schéhem, à Beth-El, à Hebron,en ^^yplfi» qtii considère ces différents établissements comme les étapes successives d'un pèlerinage continuel (1) ? Mais c'est Israël qui défend son individualité, même contre l'ange ; c'est Israël qui, en sa qualité de pontife, se retranche dans le sanctuaire de sa conscience comme dans une citadelle imprenable (2). Il s'ensuit que les deux noms patronymiques projettent leur ombre tulélaire, si l'on peut dire ainsi, sur toute la suite des générations futures, les douant des deux vertus contraires, de la concentration et de la dilatation, ou bien de la retenue spirituelle et de l'assimilation temporelle.
§ 7. Conclusion des faits ethnologiques.
Les faits qui viennent de passer sous nos yeux, ces qualités de race, vérifiées au double creuset de la révélation et de l'histoire, ces facultés religieuses et morales, dont l'origine remonte aux fondateurs du Judaïsme pour se perpétuer à travers les générations et les vicissitudes nationales, ces propriétés diverses, adverses, mais contribuant parleur antagonisme même à la stabilité d'Israël, nous donnent la clef de l'énigme, la solution du grand problème de la conservation' du peuple de
(I) Genèse, XXXVH, i; XLVII, 9. (â) Genèse, 49, 6.
Dieu. Cette conservation a d*abord sa raison dVtre dans la mission dont ce peuple est chargé et qui est loin, bien loin encore d'avoir atteint son ternie. Tant que le monolhéisme n'aura pas fait le tour du monde, embrassant Tunité sociale dans le sein de sa propre unité, le Judaïsme doit rester à son poste d'observation et de combat. Mais aux grandes missions il faut des races d'élite, richement douées, d'une organisation complexe, propres à faire face aux complications qui naissent d'une lâche de cette importance et de cette étendue.
Constatons ensuite la large part faite à la morale dans cette attribution à Israël des qualités dirigeantes. Assurément elle n'a pas à se plaindre de son lot, elle qui apporte à cette œuvre de construction nationale les plus nobles de ses vertus, la charité et la pudeur, c'est-à-dire les fondements mêmes de l'existence individuelle et collective, la double source d'où viennent jaillir le sentiment de la dignité personnelle et l'amour de l'humanité. Mais ce qui en augmente la puissance, ce qui en constitue l'originalilé, c'est l'étroite liaison qui les rattache à deux vertus religieuses, les éclairant du reflet de leur immortalité, la crainte et l'amour de Dieu. Oui, la vraie charité découle de ce dernier, comme la vraie pudeur est la conséquence de la première, nouvel et puissant témoignage en faveur de Talliance de la morale avec la religion.
Nous ne saurions terminer sans dire quelques mots d'un reproche que l'on fait à l'ethnologie en général, et qui s'adresse également à celle d'Israël en particulier. Cette théorie des aptitudes et des appropriations spéciales des races n'est-elle pas entachée de fatalisme, n'aboulit-elle pas à la suppression du libre arbitre, à l'annihilation de la responsabilité morale? C'est qu'il en est de l'ethnologie comme de la phrénologie : vraie, si elle sait se maintenir dans ses limites naturelles , elle devient fausse, absurde, dès qu'elle les dépasse. Il se peut que certains physiologistes ne reculent pas devant cette conséquence extrême ; mais ils sont rarement suivis dans cette voie par les vrais savants, et moins encore par la conscience populaire. Que sont, en définitive, les qualités de race ? Des dispositions,
186 PREMIÈRE PARTIli:.
des mobiles, des penchants d*une certaine efficacité, en faveur desquels nous avons recueilli les témoignages multiples de la doctrine et de Thistoire sainte. Ils ne cessent cependant de rester subordonnés à la liberté qui en conserve la haute direction. C'est à elle qu'il appartient de s'en servir selon ses inspirations ; elle peut, sous sa propre responsabilité, en user convenablement ou les fausser, leur donner une impulsion salutaire ou funeste, leur faire produire de bons comme de mauvais résultats. Ajoutez à ceci le principe que nous avons posé, à savoir que les qualités de race, comme les aptitudes individuelles, ont leurs défauts par cela seul qu'elles font partie du mécanisme humain. L'emploi exagéré des moyens intellectuels est exposé à verser du côté de l'astuce ; la spéculation surmenée tend à la répulsion pour les travaux manuels, pour les sains labeurs du corps ; l'assimilation est de nature à faire disparaître le lien de la nationalité, de même que la retenue et la réserve ne savent pas toujours échapper au danger du séparatisme systématique, contraire à la fidèle réalisation d'une mission humanitaire. Il y a donc de la marge pour le libre arbitre ; il a besoin de tout son discernement, d'une véritable habileté gouvernementale, soit pour maintenir ces forces intellectuelles dans une voie régulière, soit pour en rectifier les déviations où elles se laissent entraîner. C'est là la grande tâche des nations et de leurs gouvernements ; aussitôt qu'ils la négligent ou la perdent de vue, ils marchent à la décadence, à la ruine. Le peuple romain n'a été si grand que parce qu'avec son poëte il se disait toufours :
Tu regere imperio populos romane mémento.
Le Judaïsme est grand, de son côté, parce que, malgré des défaillances dont il n'est pas exempt, il a foi dans ses principes, foi dans sa mission, foi dans les qualités morales et religieuses, instruments de son activité.