‹ La morale du judaísmeChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE VI. — Du beau moral selon la Révélation · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — Du beau moral selon la Révélation

Nous ne saurions quitter le terrain de l'Histoire sainte sans dire un mot du beau moral, de la place qu'il y occupe et des conditions dans lesquelles il s'y présente. Nous le devons d autant plus que son rôle y est moins apparent que dans celle de l'antiquité qui, pareille à la mère des Gracques, se montre si fière de ses grands hommes. Cela provient tout d'abord de la différence de leur point de vue, l'histoire sainte et l'histoire profane suivant des aspirations tout opposées.

§ 1^'. Le beau moral envisagé au point de vue de Vantiquité.

Quel est le caractère général des hauts faits des sociétés antiques? C'est l'héroïsme, c'est le sentiment du grand patriotisme qui leur sert de patron. Ils s'adressent principalement aux hommes du gouvernement, chargés de la direction des intérêts généraux ; et l'on peut dire d'eux ce que David disait des habits de Saûl : «Ils ne sont pas faits pour la taille moyenne (I); » Aussi nous sont-ils offerts dans tout l'appareil

(l) 1 Samuel, iS»

d'une représea talion théâtrale. Afin d'obtenir pour eux le plus de retentissement possible, on les annonce à coups de grand orchestre ; car ce sont les yeux bien plus que les cœurs que l'on lient à frapper. Nous serions presque tenté de les assimiler à ces institutions qui forment quelques rares sujets pour les grands prix, n'accordant qu'une attention distraite au com-' mun des martyrs, impropres à cette culture. L'antiquité ne songeait qu'à une chose, à faire, non pas des hommes, mais des hommes d'Etat, de grands patriotes. Elle en soignait la graine avec une telle sollicitude qu'il ne lui en resta plus pour le développement moral des masses ; c'est cette semence qui absorba les sucs les plus généreux, au risque de stériliser les vastes étendues du champ humain. Elle a réussi, peut-être au delà de son désir. Cultivant en serre chaude, pour ainsi dire, les Miltiade, les Thémistocle, les Aristide, les Décius, les Gincinnatus, les Gaton, elle ne se doutait pas des dangers de cette végétation excessive des personnalités de parade qui devaient aboutir aux Marius, aux Sylla, aux César, aux Antoine, et finalement à ces monstres qui s'appellent Tibère, Caligula, Néron, Domitien, etc. Que devient à côté de ces sommités le niveau de la morale générale ? Vous le saurez en mettant en regard de ces hommes-affiches et la plèbe athénienne et la vile multitude romaine. Quelle disproportion, quel contraste ! On dirait quelques pics sourcilleux partout entourés de fondrières. Cette société si admirée, si glorifiée, que l'on propose encore aujourd'hui comme guide, comme directrice posthume de la postérité, que pouvait-elle devenir, qu'est-elle devenue? •Ses héros se sont métamorphosés en monstres ; ses peuples, en foyer de corruption que le souffle des barbares suffit pour faire tomber en dissolution.

Est-ce à dire que nous dénions à l'antiquité la conceplioti ou la réalisation du beau moral? A Dieu ne plaise! car ce serait nier l'évidence. Nous avons nommé quelques-uns de ces grands hommes, et nous pourrions multiplier considérablement la liste de ceux qui méritent d'être inscrits sur le livre d'or de l'histoire. Mais^ dans celte étude sommaire^ il faut nous atta-

cher aux points généraux, mettre en relief les causes premières et les tendances de la morale du paganisme, afin de marquer avec précision la limite qui la sépare de Télhique du Judaïsme.

§ 2. Le beau moral d'après le Judaïsme.

a Mes pensées ne sont pas les vôtres (1), ni mes voies les vôtres », dit la Bible à la doctrine profane. L'éducation morale et religieuse, instituée par Moïse, devait se faire sous une inspiration toute différente. Les moyens artificiels, où la forme remporte sur le fond, ne pouvaient lui convenir. Sa pensée sur ce point capital peut se résumer dans Taphorisme traditionnel : « Quel est le vrai héros? C'est Thomme maître de ses passions, car il est écrit : la longanimité l'emporte sur la force, et le dompteur de ses volontés sur le preneur de villes (2). » Â quoi bon l'apparition de ces météores brillants environnés de tonnerre et d'éclairs, si la foule des astres reste sans éclat, pâles, ternes ou plongés dans les ténèbres? Ce n'est donc pas à la formation de ces prodiges que vise le législateur, mais à l'instruction et à l'éducation de tout Israël, hommes, femmes, vieillards, enfants (3). Ses lois sont donc à l'adresse de tous et, pour nous servir de ses propres expressions, n'exigent pas qu'on escalade le ciel ni qu'on traverse les océans. Ce qu'il nous demande, chacun peut l'accomplir de bouche et de cœur (4). Il en résulte qu'il est bien moins préoccupé de jeter la semence des héros, des individualités hors ligne, que d'as* surer la croissance du germe universel des produits saios^ vi^ goureux, abondants, se multipliant au centuple, couvant de leurs tiges moyennes de vastes espaces. Convaincu que l'élévation graduelle du niveau de la morale générale est la condition du salut, il fait presque toujours appel au sentiment collectif des masses. Les lois qu'il édicté, les ordonnances qu'il promulgue^ les statuts qu'il établit ne gênent d'ailleurs le moins

(i) Isate, LV, 8. (3) Dealer., XXXf, 12.

(t) Aboih; IV, S; . (4) Deulér., XXX, 13-14;

da monde le libre essor de ceux que lente Tascension intelleclueile et morale, mais à la condition de la faire servir à Taméiioralion de tous. Abraham, Jacob, David, sont peut-être moins grands par leurs actes personnels que par l'application qu'ils en font à Paraélioration religieuse de leur famille ou de leur peuple. Et qu'est-ce qui fait- la grandeur des prophètes, depuis Moïse jusqu'à Ézéchiel? N'est-ce pas leur dévouement à la cause de la morale publique, leur courage à flétrir du haut de la tribune sacrée les vices des grands comme les écarts des petits, leurs énergiques revendications en faveur de la régénérescence nationale, leurs éloquentes philippiques contre les corrupteurs du peuple, contre les prêtres prévaricateurs, contre les pseudo-prophètes cléments au vice? Le Judaïsme ne tient donc pas à nous offrir le curieux spectacle des grands hommes se faisant un piédestal du profanum vulgus. Il se plaît, au contraire, à nous offrir des groupes sociaux, des assemblages d'individus, des corporations se multipliant à Tintini, tirant leur force morale de l'esprit de solidarité qui les anime, etleur stabilité de la puissance de cohésion qui soude ensemble leurs différentes parties. Et telle est celte puissance qu'elle se fait sentir jusque dans les antagonismes et les conflits si nombreux au sein d'Israël. Témoin la grande lutte qui embrasse la période delà royauté tout entière, et qui avait pour objet le retour à l'unité politique et religieuse sous le sceptre de la maison de David. Ne cherchons donc pas dans l'histoire sainte de ces contrastes bizarres entre la perfection de quelques-uns et la dépravation de tous. Sans poursuivre à cet égard une égalité absolue, qui est une chimère, qui n'est même pas dans les desseins de Dieu, elle s'offre à nous sous la forme d'un plan incliné, à la pente douce, à l'ascension facile, où la rencontre s'opère sans trop de peine.

Ou nous nous trompons fort, ou nous retrouvons dans celte tendance vers l'universalité le génie de la société moderne, bien moins soucieuse de la découverte des héros que de l'élévaiion graduelle du niveau commun et de ramélioration progressive des masses. Jadis on disait : a Les dieux s'en vont » ;

aujourd'hui, on pourrait dire : « Les demi-dieux s'en vont. » Nous ne savons que trop, hélas! ce que coûtent les hommes providentiels^ s'élançant comme la foudre du sein de la nue déchirée, pour s'abîmer dans le gouffre où ils entraînent toutes les forces vives d'un peuple. C'est par cette progression lente, mesurée, mais certaine de la moralisation générale, que Thumanité. trahit ses aspirations vers l'état messianique où la malfaisance et la méchanceté auront disparu de la terre (i).

§ 3. Le beau moral dans Vhistoire sainte.

Après avoir envisagé le beau moral au point de vue des principes et du souffle qui doit le diriger, il nous reste à démontrer que, sous le rapport du détail, du nombre et de la richesse des faits, Thisloire sainte n'est, pas plus que l'autre, dépourvue de ces exemples qui frappent l'imagination, pénètrent comme un coin dans les cœurs les plus durs, brisent la glace de l'insensibilité en la faisant fondre à la chaleur intense du foyer de l'héroïsme. Elle vous offrira des modèles pour tous les cas où il faut faire preuve de courage et de vertu.

Courage et vaillance. — Vous les rencontrez dès le début dans la conduite d'Abraham envers son neveu, qu'il court arracher à une armée victorieuse commandée par quatre rais (2). Vous les remarquez dans ces juges d'Israël qui affrontèrent si souvent avec une poignée d'hommes les nombreuses armées des Cananéens coalisés (3). Vous les admirerez dans l'attaque héroïque tentée par le noble Jonathan, suivi de son écuyer, contre les masses philistines (4). Vous les trouverez dans le fameux duel de David contre Goliath, et plus encore dans le sentiment de confiance divine qui le soutient (5). Kous pourrions ajouter à ces exemples bien des faits mentionnés dans les livres des

(0 haïe, XI, 9. (4) I Samnel, XIV, i-is,

(a) Genèse, X1V,*14-16. (5) Ibid., XVIJ, 46-51.

C3) Juge?, 7.

Cl9i i>ni::MiÈKE parue.

Rois et dans ies chroniques, si nous ne craignions de grossir cette nomenclature.

Patriotisme. — Nous avons des échantillons des diverses formes de patriotisme : le patriotisme farouche, inhumain, tant vanié par ies Grecs et les Romains, a ses adeptes dans' Ehud et dans Jaël, meurtriers d'Eglon et de Sisra (1); le patriotisme noble, héroïque, dans les vaillants Machabées; le patriotisme aveugle, fatal, alimenté par le désespoir, dans les derniers défenseurs de Jérusalem contre Vespasien et Titus.

Amitié. — Est-ce Tamilié dont vous désirez connaître les miracles? Vous pouvez l'apprécier dans les procédés de Jonathan envers David, le iîis du roi abandonnant le trône au ûls du pâtre (2).

Pardon des offenses et compression du sentiment de la uengeance. —Depuis Joseph, pardonnant à ses frères avec tant de grandeur et de générosité (3), jusqu'à David se vengeant des persécutions de Saùl par la récidive d'une clémence à laquelle ce dernier ne peut s'émpécher de rendre hommage (4) ; depuis David jusqu à Theure de la décadence et de la catastrophe imminente, les traditions de pardon, de commisération et de pitié n'ont jamais cessé de régner en Israël, ni d'avoir ses représentants dans toutes les classes de la société. Elles se traduisaient parfois en actes d'enthousiasme, véritable expression du sentiment national, et un grand exemple nous eu est donné sous le règne d'Achaz (5).

Désintéressement. — Qui ne connaît la réponse faite par Abraham au roi de Sodome qui lui abandonne le butin et qu'il refuse si noblement (6), puis la munificence du môme pa- . triarche à l'égard du prince Hélhéen pour l'acquisition d'un tombeau de famille (7), puis le désintéressement déployé dans l'exercice de leurs fonctions publiques par Moïse et par Samuel, prenant Dieu à témoin de la pureté de leur gestion (8), enfin

(0 Jnges, m, 21; IV, 21. (5) II Rois, XXVril, 8-15; cf. Sôta,

(2) I Samuel, XXIII, 17. chap. VllI, Miscbna première.

(3) Genèse, XLV, C; L, 10-Jl.' (6) Genèse, XIV, 21-24.

(4) I Samael, 2i et i€. {i) Genèse, XXIII, 13-16.

(8) Nombres, XVI, 15 ; I Samuel, XH, 5.

INTAODUGTION GÉNÉRALE. 195

la munificence et Timmense donation par lesquelles David pourvut à la construction du temple de Jérusalem (1)?

Chasteté. — C'est toujours l'exemple de Joseph qu'il faudra citer le premier en faveur de la chasteté, de même que Ton invoquera ceux de Schiltim et de Geboa (â), quand il s'agit de démontrer les désastreuses conséquences de la violation de cette sauvegarde des mœurs.

Dévouement. — Y en a-t-il de plus éclatants témoignages que celui de Moïse disant à. Dieu : a Si tu ne daignes pardonner à Israël (le péché du veau d'or], alors efface mon nom du livre de l'histoire (3) », ou celui de David appelant sur sa propre tête le châtiment céleste et offrant sa vie pour le salut de son troupeau (4), ou enfin celui de tous les grands prophètes bravant les fureurs et Tomnipotence des grands d'Israël par leurs réprimandes, par leurs arrêts de réprobation, et ne cessant, même au péril de leur vie, d'être les champions de la cause sacrée de la religion et de la morale ?

Ce qui caractérise l'ensemble de ces faits et nous autorise à les ranger sous la même loi, c'est l'air de simplicité et de naturel avec lequel ils se présentent à nous, véritable air de famille qui leur vient de la source du bien et du vrai, de cette révélation divine qui rend facile à Israël ce qui ailleurs est le fruit de violents efforts et ne s'obtient qu'exceptionnellement.

Le beau moral, tel que nous Toffre l'antiquité païenne, ressemble à ces châteaux forts qui, pendant le moyen-âge, dominaient insolemment les humbles cabanes disséminées autour de ces demeures seigneuriales. Or ces citadelles ont été rasées; ces puissants maîtres, dont le regard faisait trembler des milliers de vassaux, ont disparu. Eh bien, la féodalité morale ne vaut pas mieux que la féodalité politique. N'est-ce pas qu'à sa place est venue s'asseoir l'institution des communes aux débuts si modestes et aux accroissements si prodigieux? Voilà l'image du beau moral biblique s'appuyanl sur les masses qu'il amène, qu'il attire à lui, grâce à ce puissant talisman qui s'appelle la

{{) I Chrou., 38 et 39. (3) Exode, XXXlf» 53.

(3) Nombres, XXV, 15; Juges, XIX, 31. (4) H Samnc', XXIV, 17.

parole de Dieu^ seule capable d'embrasser dans une immense étreinte tout ce qui vit dans le temps et dans Tespace, seule stable au milieu de la fragilité universelle (1).

Page 1