‹ La morale du judaísmeChapitre 17 sur 35 · CHAPITRE TIII.— Des éléments constitutifs du progrés · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIII.— Des éléments constitutifs du progrés

Deux points nous paraissent acquis : le premier, c'est la liaison indissoluble du passé et de Tavenir en matière de progrès. Que cette chaîne soit rompue; que, dédaignant les leçons des siècles écoulés, les enseignements des temps d'autrefois, les divulgations de la parole révélée, le progrès leur tourne le dos pourne plus regarder que devantsoi, et son œuvre estgravement compromise. Moïse et David nous Taffirment également (5). Le second point, c'est la liaison non moins intime de l'effort individuel et de l'effort social dans cette marche ascendante vers les sommets de la perfectibilité.

Maintenant il nous reste à ^tudier un troisième et dernier point, non moins important que les deux précédents. Il s'agit de la fixation des éléments qui doivent entrer dans l'élaboration du progrès. Où les trouverons-nous, ces éléments, réunis ou épars, dans la Révélation biblique? A notre avis, il ne faut pas les chercher ailleurs que dans les prophéties messianiques. Considérée parle judaïsme comme le dernier mot de la progression humaine, la théorie du messianisme doit nous livrer le secret des éléments de la perfectibilité. Nous consulterons donc les textes qui s'y rapportent et nous en dégagerons la substance. Commençons par celui d'Isaïe, le plus complet sur la matière. Voici comment il s'exprime :

(1) Abolh, I. 14, *ia *ii) ^35< -pi< nx (2) Deolér., XXXII, 7; Ps., LXXVIII,

« Une lige sortira du tronc de Jessé, et un jeune plant s'é- « lancera de ses racines'. Sur lui reposera Tesprit de Dieu, es- « prit de sagesse et de discernement, esprit de prudence et de « vaillance, esprit de connaissance et de crainte de Dieu. Cette « crainte de Dieu deviendra pour lui comme un flair^ de sorte « qu'il ne jugera d'après les apparences, pas plus qu'il ne proa noncera sur un simple ouï-dire. C'est avec équité qu'il jugera <( les pauvres, avec droiture qu'il gouvernera les humbles de « la terre. Il châtiera tout un pays parla seule menace sortie « de sa bouche, et par le souffle de ses lèvres il tuera le mé- « chant. L'équité sera la ceinture de ses reins, la foi sera la « ceinture de ses flancs. Le loup s'accotera avec l'agneau, le (( tigre s'accroupira près du chevreau; veau, lionceau et bélier « feront bon ménage ensemble, conduits par un petit garçon. « La vache et Tours brouteront ensemble; ensemble se prélas- « seront leurs petits, et le lion, comme le bœuf, mangera du « foin. Le nourrisson s'ébattra sur le trou de la vipère, et l'eni( faut à peine sevré passera sa main sur le nid du *basilic. Plus a de ravages, plus de dégâts sur toute ma sainte montagne, car « la terre sera remplie de la connaissance de Dieu comme la <r mer est couverte d'eau (1). »

Quelques autres citations, puisées égalementdansla prophétie messianique, viendront compléter la thèse révélée de la palingénésie : «Tous ceux qui seront restés à Zion et qui auront sur- « vécu à Jérusalem seront proclamés saints; — tout ce qui sera « inscrit dans le livre de la vie à Jérusalem: — Un double « souffle, souffle de justice et souffle de destruction, émané du « Seigneur, fera disparaître la souillure de la fille de Zion et « toute trace de sang dans Jérusalem ('â). — Toi qui fus un « objet d'abandon et de haine, mis au ban de la société, tu

ff seras l'orgueil du monde; les délices du genre humain

« Je remplacerai l'airain par l'or, le fer par l'argent, le bois « par le bronze, les pierres par le métal; à la place du châtia ment je mettrai la paix, et la coercition sera remplacée par « la charité. Il ne sera plus question de violence dans ton

(I) îsaft, Xr, 1-9. (3) haïe, IV, 3 el 4.

a pays, ni de ravage ou de fléau dans ton domaine; le salut « (de Dieu) te protégera comme un rempart, et sa gloire sera « ion égide (1). »

Pour éviter les redites, nous bornerons là nos extraits et nous procéderons au travail analytique qui doit aboutira la fixation des éléments constitutifs du progrès. L'ensemble des prophéties messianiques repose, si nous ne nous trompons, sur trois faits annoncés avec une affirmation et avec une précision égales. Quels sont ces trois faits? 1<* La plénitude de bien-être matériel, au moyen de la possession de tous les produits terrestres; 2*» celle du bien-être moral, par la prédominance de la justice, de l'équité et des bonnes mœurs; et 3** celle du bien-être intellectuel, par la connaissance de Dieu ou bien, en d'autres termes, par Tinstruction et le savoir, pris dans leur acception la plus élevée. Or, le progrès social ne repose pas sur des bases différentes; il n'est réel, il ne mérite son nom qu'à la condition de dopner satisfaction à ces trois éléments unis dans un concert harmonieux, tendant vers un but commun, le perfectionnement de l'homme et de l'humanité. Nous allons les passer en revue tour à tour, en commençant par le plus élevé dans la hiérarchie spirituelle, c'est-à-dire par le progrès intellectuel.

§ !•'. Le frocjrès intellectuel^ ou la connaissance de Dieu.

Commençons par nous rendre exactement compte de ce que la Bible entend par la connaissance de Dieu , et gardonsnous bien de la confondre avec la théologie didactique et scolastique. Cette dernière n'est qu'une branche de cette science qui embrasse l'universalité des connaissances humaines. La connaissance de Dieu n'est pas autre chose, en définitive, que l'instruction sanctifiée, épurée, dégagée de l'alliage qui la corrompt ou l'altère, ramenée à son principe divin, l'idéal, l'immatériel. On sait de reste que c'est là le plus sérieux argu-

(1) Isttïe, LX, 15-18.

ment des adversaires de la propagande en faveur de Tinstruclion universelle : ils lui reprochent, non sansquelque raison, de servir d'aliment aux émanations subtiles de Torgueil, de l'ambition, du nivellement social, de développer le germe des aspirations malsaines, d'infecter les classes laborieuses de ces miasmes qui semblent en sortir subtiles et délétères, comme d'un soi resté longtemps en friche. Eh bien, c'est à ce grave inconvénient que vient remédier la connaissance de Dieu. Plongeant ses racines jusque dans le tuf de la Révélation, reposant sur les bases solides d'une tradition primitive, sur la notion d'un Dieu créateur, bienfaiteur de l'humanité, juge intègre, qui sait allier la sagesse infinie à la bonté infinie, providence qui met son savoir au service de sa sollicitude universelle, habile à faire concourir ensemble les mobiles les plus divers, les passions les plus opposées, à tirer l'unité du sein de la variété, l'instruction est la noble et fidèle messagère de la divinité, qui, partout sur son passage, laisse une trace lumineuse. C'est pour ce motif que le poëte sacré assimile la Thora au soleil (1) ; elle en aies fécondes propriétés, le rayonnement et la chaleur bienfaisante. L'ardeur de la société moderne à généraliser l'instruction, les efforts continus qu'elle met en œuvre pour en rendre le bienfait accessible à tous, n'ont donc rien que de louable et ils sont conformes à la volonté d'en haut. Gloire aux amis de l'enseignement populaire ; honneur aux promoteurs de la propagation des lumières! Us sont dans la voie du vrai progrès, à la seule condition de ne pas prendre l'ombre pour la réalité, soit en perdant de vue l'objectif vrai, le perfectionnement constant de l'image divine, soit en détournant les yeux de la source de toute clarté, adorant comme des idoles la raison ou la nature. L'accomplissement de cette condition est-il compatible avec les tendances de nos jours, avec ce que l'on appelle l'enseignement laïque, la sécularisation de l'instruction? Question fort délicate et sujette à bien des controverses.

Que la raison, de plus en plus émancipée, ait sa part, une large part, dans la direction scientifique et littéraire, ce n'est

(l) PsaoTiM'., \IX, 5-8.

pas rÉcrilure qui le contestera, elle qui, par l'organe de ses meilleurs interprètes, rend un éclatant hommage à la connaissance, au savoir en général. Voici les propres expressions de la Tradition à ce sujet : « Si grande est la connaissance qu'elle a « été jugée digne de figurer entre les deux noms principaux « de Dieu ; car il est écrit : Dieu est TÉternel des connais- « sances (1). Si nécessaire est la connaissance, dit un autre, « que celui qui en est privé ne mérite ni commisération ni pi- « tié. Si précieuse est la connaissance, ajoute un troisième, que « celui qui en est doué peut être considéré à bon droit comme « édificaleur du temple saint, grâce à l'analogie qu'il y a <r entre le sanctuaire et la connaissance, également placés « entre les deux noms de Dieu (2). » On ne saurait, ce nous semble, élever plus haut le rôle du savoir au sein de l'action des facultés humaines. Oui, c'est la plus belle des prérogatives dont il a plu au Créateur de douer sa créature de prédilection. Mais elle doit être placée entre les deux noms de Dieu, c'est-àdire qu'à son point de départ comme à son point d'arrivée, elle doit s'appuyer sur l'Auteur de la sagesse infinie, source de toute connaissance, se pénétrer de cette idée que toute connaissance émane de lui et retourne vers lui, voir, reconnaître en toute notion des corps et des esprits une émanation de l'Intelligence suprême, l'empreinte du cachet divin, le signe manifeste de notre destinée spirituelle, le souffle immédiat du Pispensateur universel. Loin de déchoir, la science ne peut que gagner en cette compagnie : ces deux noms sacrés, au milieu desquels elle viendra se placer, seront ses deux anges gardiens que chacun de nous, selon la légende, peut sentir à sa droite et à sa gauche (3).

Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre parole. A Dieu ne plaise que, sous l'influence de l'esprit de parti, nous venions ici, élever drapeau contre drapeau, opposer l'éducation cléricale à l'éducation laïque, revendiquer pour une corporation religieuse

(1) I Samuel, If, 3; Talmud, Beracholh, (3) Talmad, Taanilh, 10, *iDÏ<ia *iitt5

224 PREMIËRB PARTIE.

le monopole de renseignement. Qu'on le sache bien, le Judaïsme n'a jamais fait un privilège du ite et docete. Il en remet le soin d'abord aux parents (1), puis aux chefs du peuple (2), et en dernier lieu seulement aux Lévites (3). Le législateur voulait donc contier celle sainte mission à tous indistinctement, hommes, femmes, anciens, chefs et représenlanls de la nation (4) : il pensait sans doute qu'en matière de religion et de morale, la délégation est bien moins efficace que renseignement de la famille et l'exemple du foyer domestique. Le prophète de la palingénésie dit dans le même sens : a Que tous les fils soient initiés dans la connaissance du Seigneur (5), » c'est-à-dire initiés par la pratique comme par l'instruction paternelles. C'est lui encore qui donne de la connaissance une double définition qui mérite d'être citée et profondément méditée : il l'appelle et un phare allumé par Dieu lui-même sur le mont Sion (6) «, un phare et non pas une torche incendiaire, brsndie par des démons infernaux, comme elle le devient souvent, trop souvent, hélas ! au service de la passion, de l'envie et de tous les sentiments haineux. Voilà une pierre de louche infaillible : la connaissance est bonne, tant qu'elle éclaire et purifie l'atmosphère humaine ; elle cesse de l'être dès qu'elle brûle et, comme Saturne, dévore ses propres enfants. En second lieu, il la compare aux eaux de la mer (7). Pourquoi? Apparemment pour nous dire que, de même que les eaux de la mer ne franchissent pas les limites qui leur furent tracées par la volonté éternelle, venant briser leur orgueil, leur fureur envahissante, contre le sable du rivage, de même la connaissance humaine ne doit sortir de son lit creusé dès l'éternité, respecter le divin, s'incliner devant le surnaturel, se garder de toute irruption violente dans le domaine de la vérité révélée, contre laquelle ses attaques et ses assauts n'auraient pas plus de succès que n'en ont. les vagues contre les

(l) Dealer., VI, 7; XI, 9. (5) Isaïe, XXXIV, t.».

(5) /Wrf., XXXI, 11-15. (6) Isaïe, IV, 5.

(3) /i-W , XXXIII, iO. (7) Isaïe, II, d*ibD!a n*i'? 0*1233.

(4) /i»i(/., XXIX, 9 et 10.

brisants. Ces textes suffisent amplement à la déterminalion des frontières du progrès intellectuel.

§ 2. Le progrès moral.

Quel est le second élément fondamental du progrès? C'est le bien-être moral, en d'autres termes la perfectibilité des agissements humains, individuels ou sociaux, ces derniers contenant la justice, l'équité, la loi substituée à l'arbitraire, le droit à la force brutale, enfin la charité dans ses manifestations innombrables. A première vue déjà, en embrassant d'un coup d'œil d'ensemble le fonctionnement du mécanisme humanitaire, on se sent disposé à rendre hommage aux belles conquêtes obtenues dans cette voie. Le progrès moral semble incontestable. Pareille à l'huile d'onction qui de la tête d'Aharon descendait sur sa bîrbe, et de sa barbe sur la partie inférieure de son corps (1), un notable adoucissement des mœurs s'est répandu depuis le sommet jusqu'aux couches infimes de l'édifice social. De quelque côté que l'on jette les yeux, sur les penchants individuels, sur les relations publiques, sur les rapports internationaux, sur les applications de la pénalité, on est frappé des symptômes d'une amélioration progressive. L'individu est de moins en moins cette bête fauve qu'ont connue les temps anciens. Sans doute il y a encore des monstres dans le monde moral; mais l'étonnement qu'ils causent, l'émotion qu'ils excitent, la curiosité qu'ils éveillent, le frémissement avec lequel leur nom est prononcé d'une extrémité de la terre à l'autre, comme naguère celui de Troppmann, sont autant de preuves de leur raréfaction. Généralement parlant, la modération gagne tous les jours du terrain, et la douce persuasion et la céleste mansuétude l'emportent davantage sur les emportements de la violence. Dans le monde païen, les . faits appartenant à cette catégorie étaient considérés, célébrés comme des prodiges. Pourquoi? Parce qu'ils étaient l'excep-

(I) Psaumes, CXXX, 2.

tion, contraire au cours naturel des choses. Si l'histoire moderne a cessé d'entonner des hosanna en leur honneur, c'est parce qu'ils ont cessé d'appartenir à l'extraordinaire, et qu'ils se présentent trop nombreux pour être enregistrés.

En ce qui concerne les relations publiques et sociales, elles ne marquent pas moins le progrès de la solidarité, notamment en matière de philanthropie. L'assistance et la charité, qui jadis ne sortaient guère du cercle étroit de la famille et de la corporation, sont douées de nos jours d'une bien autre puissance d'expansion, franchissant les distances comme avec la rapidité de la vapeur, portant leur message de paix et de salut à tous les coins d'un pays, embrassant, dans une étreinte maternelle, tous les enfants de la patrie. S'arrêtent-elles à l'extrême frontière? Non pas : avec plus de raison que ne le fit Louis XIV, elles sont en droit de dire : « Il n'y a plus de Pyrénées. » Ni les hautes montagnes^ ni les larges océans ne leur opposent d'obstacle insurmontable. Qu'un malheur provenant d'une cause physique ou morale, qu'une catastrophe due aux écarts de la nature ou à la violence des hommes vienne désoler une région, et aussitôt la voix retentissante de la charité, pareille à la trompette prophétique, se fait entendre dans tous les parages du monde civilisé. Le baume de Galaad coule, les secours, les moyens de soulagement affluent de toutes parts vers le point ravagé, pour lutter avec le fléau et réparer les ruines qu'il a laissées. Les nations rivales se prêtent un concours des plus empressés ; l'Europe et l'Amérique se tendent une main amie ; les appels fraternels se multiphent, se font écho, tendent vers le même but, l'amoindrissement des souffrances humaines, la régénération du monde par la charité, annoncée il y a plus de trois mille ans par le prophète de la palingénésie (1).

Si de la charité nous passons à la justice, nous la voyons entrer à son tour dans cette voie de l'apaisement, substituant peu à peu la répression à la prévention, se dépouillant, pour ainsi dire, du vêtement de la vengeance, de ses instruments

(l) Isaïe, LIV, u.

de torture qui occupent une si large place dans le code pénal de l'antiquité et du moyen âge, pour les remplacer par le principe rationnel de Tamendement et de la réhabilitation. La philosophie du droit est venue introduire dans les lois des modifications sensibles, toutes dans le sens d une répression à la fois moins cruelle et plus efficace. Naguère doublée de la prévention qui pesait sur l'innocent comme sur le coupable, la justice moderne, comprenant de mieux en mieux le danger etTiniquité de cette confusion, cherche à réduire le domaine de celle-ci, à le réduire au strict nécessaire. D'autre part, les garanties assurées au prévenu contre l'erreur ou la passion des interprèles de la loi sont accrues dans de très-fortes proportions. Il en est cependant qui prétendent que cette tendance vers l'atténuation pénale n'est pas sans péril, parce qu'elle diminue les forces défensives de la société contre des attaques rendues plus audacieuses et plus fréquentes par cette mollesse. Mais ceci n'est qu'une conséquence inévitable de l'imperfection des institutions humaines et de celte mobilité qui leur est inhérente. Ce que Ton ne saurait nier, c'est que de grands efforts ont été faits et se font tous les jours pour arriver à une plus équitable direction de la justice, à l'amélioration continuelle de l'un des éléments les plus essentiels de l'ordre social.

Finalement la guerre elle-même, ce terrible fléau qui les résume tous, qui à elle seule contre-balance tous les maux réunis en faisceau, qui vomit par ses naseaux de feu la destruction et la mort, multipliant, perfectionnant à son usage les engins du carnage, la guerre elle-même n'étouffe plus sous les roulements de son tonnerre la voix claire et distincte de l'humanité, celte voix qui s'est traduite en fait dans la convention de Genève, qui proclame la neutralisation des ambulances et de leur personnel. Dans la dernière guerre déjà, cette convention, sans avoir produittous ses effets, n'est certes pas restée un vain mot ; elle a exercé son action salutaire sur plus d'un champ de bataille.

A ce propos, nous devons faire remarquer que la Tradition révélée et la tradition profane, si divergentes sur tant de

points, sont d'accord sur celle vérité que Tefficacité du bien peut sortir des entrailles du mal. La première nous montre en Dieu la main qui frappe et qui guérit (1); la dernière nous offre la lance d'Achille qui guérit les blessures qu'elle a faites. Eh bien, celte assertion n'a jamais eu une plus éclatante confirmation que dans cette effroyable collision d'où la France est sortie sanglante et mutilée. Si les autres nations ont assisté à ce duel comme à un spectacle, si les pompeuses promesses faites par les ligues et les congrès de la paix ont reçu les plus cruels démentis, la solidarité humaine s'est montrée cependant sous un jour meilleur. Nourriture, vêtements, médicaments, secours de toute nature, soins matériels et sollicitude morale ont été prodigués aux victimes de la guerre avec une touchante unanimité. On a vu se renouveler, nous sommes heureux de le reconnaître, l'un des plus remarquables épisodes de l'histoire sainte: « C'était le lendemain d'une grande victoire remportée « par Israël sur Juda. Deux cent mille prisonniers et un « butin en rapport avec cette capture furent triomphalement « amenés dans la ville de Samarie ; mais alors un homme de « Dieu, un de ces tribuns sacrés, défenseurs de la Loi et du « droit, se lève et proteste en termes éloquents contre l'inten- « lion manifestée parles vainqueurs de réduire les vaincus « en esclavage : « Ne faites pas cela, s'écria-t-il ; ne vous (( rendez pas coupables du crime de lèse-fraternité ; remettez « vos prisonniers en liberté, si vous ne voulez attirer sur *i vous le courroux du Seigneur... » Confirmées par l'assenli- « ment des chefs de l'armée, ces remontrances sont accueillies « par des applaudissements. Aussitôt on entoure les captifs, « on les habille, on les chausse, on leur donne à manger et à « boire; on panse les blessés, on les transporte sur des ânes, a on les escorte jusqu'à Jéricho, la ville des Palmiers [^2). » La grandeur morale de ce fait historique n'a pas échappé à Tesprit sagace des organes de la Tradition, qui nous le signalent comme un modèle du droit des gens, et, pour en éterniser le souvenir, ont décrété que le héraut d'armée devait le rappeler

(I) Dealer., XXXII, 39; Osée, VI, I. (i) \l Chrou , XXVHI, 8-15.

publiquement au moment solennel de la rencontre sur le champ de bataille (1). On ne nous taxera pas d'exagération si nous affirmons que ni la convention de Genève, ni les autres mesures prises ou proposées pour Tatténuation des maux de la guerre, n'ont fait mieux. El il nous sera permis d'en tirer cette conclusion qu'en fait comme en principe, la Révélation biblique peut en remontrer aux plus ardents promoteurs du progrès moral ; elle le double, pour ainsi dire, de la stabilité qui le rend solide et régulier; elle le fait marcher d'un pas plus rapide et plus assuré vers la conquête de l'avenir.

§ 3. Suite des éléments du progrès moraL Les bonnes mœurs.

Il nous reste encore à rendre compte de Télémenl le plus essentiel du progrès moral, gage de la perfectibilité individuelle, condition du bien-être social : il s'agit des mœurs, de ce que l'on appelle vulgairement les bonnes mœurs. La place qu'elles occupent dans l'histoire comme dans la doctrine du Judaïsme exige qu'on leur assigne le premier rang. Depuis la catastrophe de Sodome jusqu'au terme du cycle biblique, Tétat des mœurs est en quelque sorte le thermomètre de la grandeur et de la décadence du peuple de Dieu. Oui, l'Histoire sainte nous dira si le progrès a jamais pu s'incarner dans une race corrompue; si le déclin de la prospérité publique n*a pas toujours suivi de près celui de la moralité privée. C'est donc avec une divine prévoyance que le législateur sacré déploie tant de sévérité contre la gangrène morale, et que les prophètes ne cessent de flétrir, de stigmatiser cette funeste contagion. Que si la pureté des mœurs n'a pas son expression claire et précise dans le code messianique, c'est qu'elle est le précurseur nécesr saire de la régénération, et que le salut de l'humanité reste une conception avortée tant que cette épuration n'est pas un

(1) S^ta, ehap. VIII, Mischna 1.

fait accompli. D'ailleurs, les organes inspirés de la palingénésie la subordonnent formellement à la refonte des mœurs : c'est Isaïe qui nous prédit que les survivants de Sion seront appelés saints, que le Libérateur fera son apparition, accompagné de tous ses saints (1). Or, qu'est-ce que la sainteté? Dans la langue sacrée, c'est, avant tout, la chasteté, la retenue, le frein imposé aux instincts brutaux et charnels (2). Il y a plus encore : plus d'un prophète fonde son système de réédification sur la base unique des bonnes mœurs recouvrées. Nous citerons notamment Osée, Ammos et Ézéchiel, ces censeurs du libertinage, ces champions de la virginité et de la virilité, les qualifiant de noble et vraie liberté, réprouvant les mauvaises mœurs comme la plus honteuse servitude. C'est de la restitution de la sainte pudeur et de l'angélique chasteté qu'ils font la rançon de la restauration nationale. La Tradition va plus loin encore dans cette revendication de la sainteté des mœurs. Ici elle en fait figurer la violation au nombre des crimes capitaux, à côté de l'homicide et de l'idolâtrie (3); là elle lui impute la destruction du second temple et la perte de la suprématie religieuse (4). En ce qui concerne la doctrine de la Kabbale et la Tradition mystique, nous verrons plus loin quelle importance elle attache à cette sauvegarde morale, de quelles exhortations pressantes elle en accompagne la théorie. Voilà des témoignages nombreux et éclatants de l'importance des bonnes mœurs au point de vue du judaïsme.

Reste à savoir si cette importance est la même aux yeux de la doctrine profane de la société moderne. Lui a-1-elle assigné sa place véritable dans le mécanisme de la perfectibilité? En tient-elle suffisamment compte dans la direction des forces morales? S'est-elle attachée à en augmenter l'influence salutaire, à fortifier la clef de voûte de tout l'édifice social, la liaison des deux sexes? Nous voudrions pouvoir l'affirmer, répéter l'hommage que nous avons rendu au progrès de la

(I) Isaïe, IV, 3. (3) Talmud, Synhédrin, 11; Schabbath,

(â) Vaïkra Rabba, sect. 24. QH,

(4) Talmud, Guillin, BS; Yôma, 9.

justice, de la charilé, des rapports internationaux. Mais le pouvons-nous, à moins de dénaturer la vérité ? Avouons-le donc; confessons Tinfériorité de la direction mondaine en cette matière délicate. Par une coupable indulgence, autant que par une répression dérisoire, la loi moderne semble se faire la complice du vice, couvrant de son pardon les plus grands écarts de la chair. La luxure, suivie de son hideux cortège, ne trône-t-elle pas dans les Babylones de nos jours avec tout autant d'impudence que dans les capitales de l'antiquité? Prétendrait-on faire figurera Tactif du progrès certains raffinements, mélange de sensualisme et d'idéalisme, triste compromis entre les tendances bestiales des premières générations et les aspirations spirituelles de notre temps? Ce que nous constatons ici avec douleur, c'est que la nation si richement douée des qualités de Tesprit et du cœur, c'est que notre chère et malheureuse France semble exercer sous ce rapport une hégémonie plus digne de mépris que d'envie.

N'est-ce pas elle qui, depuis le XVIIP siècle, a ouvert et frayé cette voie du libertinage et du dévergondage? N'est-ce pas elle qui, par sa littérature légère, par la dangereuse propagande de son théâtre et de ses romans, bien plus encore que par ses actes, s'est faite comme la grande prétresse de la démoralisation? Il se peut, et nous en sommes bien convaincu, que les autres peuples, malgré des semblants d'austérité et de puritanisme, ne vaillent pas mieux qu'elle pour la pureté ni pour l'intégrité des mœurs. Mais ce qui malheureusement ne saurait être contesté, c'est qu'elle est généralement considérée comme une école publique de relâchement, de dissolution morale. Comme organe de la doctrine révélée, nous nous croyons autorisé à y reconnaître l'une des causes, sinon la seule cause des effroyables maux qui sont venus fondre sur notre patrie bien-aimée. L'Histoire sainte, en effet, ne manque pas d'exemples propres à confirmer cette assertion. Les prophètes n'ont-ils pas condamné Israël pour le même genre d'avilissement? Ézéchiel n'a-t-il pas prononcé son fatal arrêt contre les deux grandes courtisanes de Samarie et de Jérusa-

lem, désignées sous les noms d'Ohola el O'holiba (1)? N'est-ce pas par le fer el le feu qu*il faut opérer la guérison d'une plaie qui s'attaque aux forces vives de l'existence morale? N'était-il pas grand temps de balayer cette putréfaction, dont les miasmes pestilentiels pouvaient engendrer la pire des morts, l'épuisement de la sève virile, la prédominance de l'élément efféminé? La France ne devrait-elle pas des actions de grâces à la Providence, qui lui a témoigné la grandeur de son amour par la grandeur du châtiment (2) ? Ne serait-elle pas tenue de répéter avec le poêle sacré : « Je te remercie, ô Seigneur, des marques de ta colère ; ta colère passera, et tu me consoleras (3) ? » Oui, nous avons le ferme espoir que de si terribles avertissements ne resteront pas sans profit pour ce noble peuple, supérieur à beaucoup d'autres, égal à tous. Oui, cet espoir est d'autant plus fondé que les auteurs de cette pourriture ont disparu dans la tourmente, emportant avec eux leurs éléments de corruption. A un pouvoir dégradant et démoralisateur tend à se substituer une direction plus saine et plus pure, pleine d'énergie et d'initiative, travaillant avec ardeur au renouvellement de la sève vitale du pays. Si l'on persévère dans cet appel au sursum corda^ si le gouvernement poursuit avec une égale vigueur sa double tâche de réparation matérielle et morale, le miracle d'Ézéchiel peut se réaliser de nouveau, rendant le souffle et l'animation aux ossements desséchés, les recouvrant de chair, de nerfs et de sang nouveaux, en faisant une créature plus belle que jamais (4). Ne désespérons donc de l'avenir de la France, pas plus que de l'avenir d'Israël. La mission civilisatrice de celle-là n'est pas plus finie que la mission religieuse de celui-ci. Par une ressemblance de caractère des plus frappantes, il leur arrive à tous deux, dans le cours de leur pèlerinage, de faiblir, de chanceler, de se blesser aux pierres du chemin, de tomber dans des fondrières, de côtoyer les bords de l'abîme, de courir risque de s'y engloutir, faule de se guider sur la lumière du phare allumé sur les hauteurs

(1) Ézéchiel, chap. XVI et XXIII. (3) Igaïe, XII, i.

(2) Dentér., VIII, S ; ProT.» III, 12. (4) Ézéchiel, chap. XXXVII.

de Sien (1); mais comme ils savent, tous les deux aussi, se relever de leurs chutes, réparer leurs brèches, se purifier dans les eaux lustrales du malheur, reconquérir le terrain perdu et courir à de nouveaux succès! Il en sera de même encore cette fois-ci, et les épreuves supportées par la France avec un courage et une résolution qui font l'admiration de tous, seront couronnées d'une de ces glorieuses renaissances tracées par la main immortelle de l'artiste qui s'appelle Isaïe.

Mais nous ne saurions trop le répéter : cette renaissance est subordonnée à une condition sine qua non ; c'est que les regards des gouvernants, des fonctionnaires, des moralistes, de tous ceux qui ont qualité pour diriger l'esprit public, ne se détournent jamais de ce point noir qui n'a pas encore disparu de l'horizon. Pour reprendre possession de cette virilité qui est le palladium des civilisations stables, il est bien nécessaire de rallumer la lampe perpétuelle (2) de la sainteté, telle que nous l'avons définie et commentée d'après la Bible. Or le Judaïsme, en ayant à la fois Ja tradition et le dépôt, ainsi que nous croyons l'avoir démontré dans notre examen ethnologique, manquerait à l'une de ses obligations de race s'il ne les faisait servir au progrès moral, en échange des bienfaits dont il est redevable, depuis tantôt un siècle, à la société, à la société française en particulier. Mais comment s'acquitterait-il de cette dette sacrée, s'il ne savait conserver, pures et sans tache, les mœurs patriarcales, mosaïques, prophétiques et rabbiniques? Malheur à lui, s'il allait troquer la tunique du chaste Joseph contre la chemise de Nessus, inoculant le virus des passions violentes et brutales !

§ 4. Le progrès matérieL Le bien-être physique.

Le dernier élément constitutif du progrès est sans contredit le bien-être matériel, considéré non pas isolément, mais dans ses rapports avec le progrès intellectuel et moral. Cette liaison,

(1) Isaïe, IV, 5. (2) LéyH.,VI, 6.

nous avons eu déjà Toccasion de la mettre en évidence dans notre exposé dogmatique (1). L'un des points les plus originaux de la doctrine biblique consiste dans le solide établissement de l'alliance des biens du corps avec les biens de Tâme, alliance que l'antiquité païenne affirme à son tour dans l'adage bien connu : Mens sana in corpore sano , mais que le monachisme d'abord, le positivisme ensuite, se sont efforcés de scinder pour en faire deux puissances rivales. La Révélation déclare donc bien haut que le bien-être temporel, la large satisfaction des besoins du corps, l'abondance et l'excellence des produits de la nature, servent de supports à nos facultés intellectuelles et morales. Nous ne reviendrons pas sur les textes nombreux et précis qui proclament la nécessité de cette alliance. Les promesses messianiques en sont pleines et comme imprégnées (2). Le bon sens et la raison universelle nous disent, de leurcôté„que, la Providence ayant jugé à propos de faire de l'homme une intelligence servie par des organes, il est juste, conforme à la volonté d'en haut, de prendresoin de ces derniers, de les entretenir en bon état, de leur donner tout ce qu'ils sont en droit d'exiger, non-seulement pour leur conservation propre, mais encore, mais surtout en vue de servir d'étais à l'édifice psychologique. D'accord avec le sens commun, le Judaïsme se garde donc bien de venir se mettre en travers des efforts déployés par les peuples comme par les gouvernements pour l'amélioration progressive de la condition matérielle. La multiplication des biens de la terre, l'élévation graduelle du niveau du bien-être physique, l'émancipation du prolétariat des servitudes de la misère, sont annoncées, prévues par Moïse et les prophètes. Pour nous servir d'une expression familière du Talmud, nous dirons qu'il ne déplaît pas au Judaïsme de posséder les deux mondes, de jouir du présent sans préjudice de la béatitude éternelle (3). Cette tendance de la Révélation se manifeste dès le début : elle est

(i) Voy. nom Providence et Rémunéra- LIV, 1-4 et H-15; LX, i-6 et 13-17; tion, p. 2S8-272. LXI, 3-7; LXII, 8 et 9; LXV, 20-2S.

(2) Igaïe, XLV, 14; XLIX, 23; LU, 1; (s) Talmad, Horaïoth, 10.

INTUODUCTION GÉNÉRALE. 235

Irès-apparente déjà dans Thisloire des patriarches, qui ne lémoignent nulle répugnance pour le bien-être de leur famille, ni pour la considération que donne la fortune noblement acquise et dépensée. Si Jacob y met tant d'ardeur, s'il applique à ce but toute la puissance de ses facultés, c'est qu'il veut gagner l'indépendance si nécessaire à l'accomplissement de la tâche complexe de la perfectibilité humaine.

Grâce à ces prémisses, il nous sera facile maintenant de tracer les limites du progrès matériel. Soutenir l'élan des facultés pensantes, en activer les ressorts, pousser toujours en avant dans la voie de notre affranchissement des servitudes corporelles, aider à la réalisation du pontificat spirituel dévolu non plus à une caste, mais à tous les serviteurs du vrai Dieu, voilà la part qui lui revient dans 1^ grand œuvre de la régénération universelle. Belle part, noble mission ! mais plus facile à formuler qu'à mettre en pratique. L'homme peut-il commander à la matière, lui dire, comme Dieu à la mer : «Tu iras jusque-là, ici tu briseras l'orgueil de tes flots (1) ! » Peut-il toujours résister au charme de ses puissantes attractions, au mirage de ses splendeurs modernes, au regard fascinateur d'une déesse si pleine de grâces et de volupté? Cependant, malgré ces difficultés, l'union du progrès matériel avec le progrès moral n'est plus une simple utopie. Elle commence à devenir une réalité, un fait de plus en plus perceptible, grâce à un mouvement qui s'opère en double sens et qui doit se résoudre finalement dans un point de rencontre. D'un côté, l'instinct des masses les porte à gravir résolument les échelons du bien-être; de l'autre, les classes déjà émancipées tendent une main amie à la vile multitude pour l'aider dans cette ascension. Par cette conduite elles ne font qu'imiter Celui qui réside dans les hauteurs suprêmes et qui se plaît à résider auprès des esprits humbles et écrasés pour les raviver et les réconforter (2) . N'exagérons donc pas outre mesure les difficultés du problème social. Est-il d'ailleurs une seule grande question, un seul fait humanitaire dont l'enfantement n'ait pas été

(1) Job, XXXVm, ii. (3) IsaTe, LVII, 15.

plus OU moins laborieux, accompagné de cris et de gémissements? Ne nous berçons pas du vain espoir de nous débarrasser de cette sueur que Dieu infligea comme châtiment à Adam et, par lui , à tout le genre humain. A chaque époque son labeur ; à chaque génération sa besogne ; à la nôtre la conciliation du progrés matériel avec le progrès moral, la tâche de les faire concourir dans une juste mesure à Taccomplissement de ce desideratum.

Tels sont, si nous ne nous abusons, les trois éléments primordiaux qui entrent dans le mécanisme du progrès : progrès intellectuel par l'instruction, progrès moral par l'équité sociale et par la pureté des mœurs, progrès matériel par le double effet de la diminution de la misère et de Taugmentation du bien-être. Voilà tçois colonnes qui ne sont pas sans analogie avec celles que la Tradition nous a désignées sous les trois noms de «vérité, justice et paix (i) ». En effet, la vérité jaillit de l'instruction, la justice est la base de la morale, comme le bien-être est le fondement de la paix sociale. La raison humaine ne laisse pas de leur rendre hommage ; elle est aussi digne que capable de les comprendre; elle en poursuit la réalisation avec une ardeur toujours croissante. Si à ses ressources propres elle voulait joindre le précieux concours que lui offre la Révélation, elle éviterait plus d'un écueil, elle serait moins exposée à verser dans les mauvaises ornières, ou bien à revenir sur ses pas, ou enfin à céder au découragement, conséquence fréquente de l'inanité de ses efforts isolés.

Page 1