RÉSUMÉ DE LA THÉORIE DU PROGRÈS SELON LE JUDAÏSME
Il nous parait opportun de résumer dans ses points principaux l'étude à laquelle nous venons de nous livrer sur les caractères essentiels du progrès. .
1** Définition du progrès. — Sur ce premier point, on ne
(t) Aboth, I, Mischoa flnalc.
pourrait, ce nous semble, contester roriginalilé de la conception biblique et traditionnelle, si différente de la thèse émise et développée par la spéculation rationnelle. Tandis que celleci se figure et nous représente le progrès comme une marche en avant, devenue le mot d'ordre, on le sait, de la plus jeune des nations modernes, se souciant fort peu du passé, lui tournant le dos pour fixer d'un œil ardent une étoile imperceptible, une lumière qui ne perce que bien faiblement l'épais et sombre voile de Tavenir, la Révélation nous offre son flambeau allumé à la lumière du premier jour, éclairant notre route sur tout son parcours. Ce phare, aussi ancien que le monde, est doué d'une propriété double : il est tout à la fois fixe et mobile ; fixe par les incomparables qualités de sa lumière, par la transparence de sa nature comme par la puissance infinie de son rayonnement; mobile par la diversité de ses mouvements, par la position successive de ses feux, parles jets variés de sa clarté, par la série de ses croissances et de ses dégradations. C'est comme une lampe perpétuelle, guide infaillible de l'homme au milieu de ses tâtonnements ; grâce à elle, nous sommes toujours sûrs de retrouver notre chemin, en dépit des obstacles que nous y amoncelons comme à plaisir. Nous y trouvons une allusion dans cette belle prophétie d'Isaïe : « Alors la lumière de la lune sera semblable à celle du soleil, et la lumière du soleil atteindra sa septième puissance, pareille à celle des sept jours de la création (1). » Qu'est-ce à dire? Que la propriété de la lumière, invariable dans son essence, n'exclut pas la variété des formes, les conditions modifiables de la dimension et de la progression. Et la Tradition nous dit dans un sens analogue : « La lumière du premier jour, trop vive pour notre faible organe visuel, fut mise en réserve par Dieu et destinée à éclairer les justes dans le monde futur (2). » N'est-ce pas clairement désigner le progrès, la marché ascendante de la perfectibilité, qui se développe en raison directe de l'irradiation du foyer de la révélation primitive ?
2** Marche du progrès. — Quant à la marche du progrès,
(1) Isaïs, XXX. 26. (2) Beréachith Rabba, sect. 3.
c'est moins dans la doctrine que dans l'histoire qu'il importe de l'étudier. Or les faits nous démontrent avec évidence que cette marche n'est pas une marche toujours droit en avant, à laquelle les nombreuses évolutions et révolutions sociales viennent de temps en temps infliger d'éclatants démentis. Non, le progrès ne procède pas par étapes régulières et suivies ; il a des bonds capricieux ou, pour mieux dire, il se meut avec cette liberté qui caractérise les forces morales. De là des défaillances plus ou moins profondes, suivies de réveils subits, ou bien des périodes de prospérité venant échouer brusquement contre des écueils inaperçus. Faut-il en conclure que ce vaet-vient de rhistoire, que ce flux et reflux des événements sont le produit inconscient du hasard ? Non, certes, ils sont soumis à l'influence d'une loi supérieure qui domine au moral comme au physique : c'est la loi d'action et de réaction dont il est impossible de nier la présence au milieu des péripéties de l'histoire sainte, bien que, nous ne faisons aucune difficulté de le confesser, nous soyons loin encore d'en saisir le mécanisme secret. Nous savons seulement que ces mouvements de la matière historique ne sauraient être réglés comme ceux du pendule, par cette raison majeure que ce sont les pulsations du libre arbitre. A cet égard, il y aura toujours divergence entre le domaine de la sensation et celui de la volonté. Ce qui est certain, c'est que la loi d'action et de réaction peut seule nous expliquer les nombreuses vicissitudes du peuple de Dieu, ses grandeurs et ses décadences, ses éclipses et ses aurores, ses défections et ses repentirs, ses écarts et ses retours. Ces retours, nous l'avons vu, ne sont pas autre chose que la rentrée sincère et décidée dans la voie du progrès, et c'est pour ce motif qu'ils sont l'objet d'exhortations si pressantes et si fréquentes de Moïse à Malachie, depuis Malachie jusqu'à la fin du cycle de la Tradition (1). Ce mouvement d'action et de réaction, aboutissant finalement au retour à Dieu, c'est-à-dire au retour à la vérité révélée et à la lumière originelle, n'est-ce pas au figuré la marche circulaire, le mouvement de rotation
(!) Voy. plus haut, p. 149-154.
INTRODUCTION (2ÉNÉBALR. 239
qui est celui de tous les corps célestes? n'est-ce pas un trait d'union entre les globes que Dieu a créés pour sa gloire et rhumanité qu'il a façonnée pour raconter ses louanges (1) ?
3** Alliance du progrès individuel avec le progrès social. — Envisageant ensuite le progrès sous ses deux aspects généraux, individuel et collectif, nous avons été amené ix constater leur liaison intime et, par suite, le danger de les séparer en fait. La société vit de solidarité et de mutualité : que l'individu doive poursuivre avant tout son amélioration personnelle, c'est ce que tout le monde reconnaît, et le Judaïsme l'affirme hautement ; mais il ne faut jamais perdre de vue le bien-être général, la prospérité commune, sauf à la société à restituer à ses membres, travaillés et achevés, les matériaux du progrès qu'ils lui ont fournis ; à leur rendre, si Ton peut se servir de cet exemple, à l'état net ce qu'ils lui ont livré à l'état brut. C'est ainsi encore que les vapeurs de la terre montent vers le ciel, se résolvent là-haut en pluie bienfaisante, redescendent ensuite pour imprégner le sol de leurs vertus fécondantes, en dispensant partout la nourriture et la vie. Il n'en est pas autrement dans le monde moral : les qualités isolées, les vertus particulières concourent ensemble à la fécondation spirituelle, dont la force d'expansion s'insinue par tous les pores dans le corps social. C'est pour ce motif, sans doute^ que le voyant inspiré compare la parole divine à la pluie et à la neige, participant aux enfantements de la nature (2). Plus on médite sur les analogies de la vie physique et de la vie morale, plus on est frappé de la multiplicité de leurs rapports : c'est qu'en fin de compte il n'y a qu'une création unique, le ciel et la terre, c'est-à-dire l'esprit et la matière étant appelés à la coexistence (3).
Croire à la métamorphose de l'homme en ange ou en archange, c'est se repaître d'une chimère. Non, la boîte de Pandore n'est pas près de se fermer ; tant qu'il y aura des sens et des organes matériels, il y aura des passions, des convoitises,
(1) Isaîe, XLIII, 21. (3) Igaïe, XLVIII, 13; cf. Talmud, Ha-
(â) Isaïe, LV, 10 et tl. guiga, 15.
2i0 PREMIÈRE PARTIE.
des excès de la chair. La légende du Yetzer Haràa n'est pas un mythe, elle est une constante réalité. Mais cela ne saurait nous interdire l'ascension des sept degrés de cette échelle morale (1) que tant de générations ont tour à tour montée ou descendue. Dressée, dès les âges primitifs pour l'usage d'Adam, de Noé, d'Abraham et de Moïse, elle n'est pas moins apparente, pour l'historien philosophe, dans le monde profane, en rapport avec les grands événements qui ont pétri et transformé l'humanité, avec ces époques célèbres qui s'appellent : domi* nation asiatique, civilisation grecque, centralisation romaine, rénovation opérée par le christianisme, incubation du monde moderne par l'invasion des barbares, réformation et renaissance inaugurant l'ère de la raison émancipée, affranchissement des peuples entrepris et à peu près réalisé par la Révolution française. Sur cette échelle, comme sur celle de Jacob, le mouvement est permanent : les uns montent, les autres descendent (2) ; mais elle n'offre aucun point d'arrêt. Quant au mouvement oscillatoire du progrès, nous croyons l'avoir suffisamment mis en lumière par la loi d'action et de réaction morale, substituée à la thèse antique et fatale de la grandeur suivie de la décadence. Autant celle-ci est un engin de destruction, autant celle-là contient la rosée de la résurrection ; avec elle, les éclipses morales ne sont pas des extinctions, et les défaillances de l'esprit et du cœur n'anéantissent pas toute énergie virile. Consolante perspective pour Israël, notre héritage, comme pour la France, notre patrie !
4** Organisme du progrès. — Après avoir étudié le progrès dans sa marche comme dans ses aspects extérieurs, il importait de l'observer dans son mécanisme interne, de nous rendre compte de ses organes. Interprète de la morale révélée, nous devions en chercher les éléments dans cette partie de l'Écriture qui pouvait le mieux nous en fournir l'indication, c'està-dire dans les prophéties messianiques. Les textes qui en
(1) Voy. plus hanl, p. 207.
(2) Genèse, XXVIIl, 12, 13 d'^'l^l'ni d'ails?.
INinODUCTION GÉNÉRALE. 2 H
sont la luminease expression nous ont désigné les trois colonnes du progrès sous la triple forme de la perfectibilité spirituelle, morale et matérielle. La première a pour base la con- . naissance de Dieu, prise dans le sens le plus large, la connaissance de Dieu se dégageant de toutes les branches du savoir humain, s'appuyant sur Tétude de la matière non moins que sur celle de l'esprit, s'étendant aux sciences naturelles, physiques, chimiques, astronomiques, aussi bien qu'à la spéculation métaphysique, aux produits de Timagination, à la culture du beau comme à la conception du vrai. Nous en avons conclu que rinstruction, dans son acceplion générale, est la clef de voûte du progrès. Ceci nous a conduit à rendre hommage aux généreux efforts, tentés de nos jours en vue de Textension indéfinie de Tinslruclion populaire : tout en faisant nos réserves contre l'esprit trop utilitaire qui semble présider à cet enseignement , sans épouser les passions de Fesprit clérical, revendiquant à son profit exclusif le monopole de l'éducation, afin de la maintenir dans la tradition et dans les tendances de sacristie, nous ne saurions approuver davantage les prétentions de la direction laïque, non moins exclusive que sa rivale. Pas plus que celle-ci, elle n'échappe aux conséquences de la partialité, d'un penchant trop prononcé pour le positivisme, d'une aversion nullement cachée pour tout ce qui n'est pas du domaine de la vie pratique ou de la raison. De là certains résultats fâcheux^ funestes pour la moralisalion des masses, invoqués, non sans raison, par les adversaires de l'éducation laïque telle qu'elle est organisée. La solution du problème n'est pas des plus faciles, nous en convenons d'autant plus volontiers que la Bible semble l'ajourner à l'époque messianique. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'alliance de l'instruction sacrée avec l'instruction profane, des idées Ihéologiques avec les idées rationnelles, n'est pas étrangère à cette solution.
Rappelons ici qu'au point de vue de la Révélation, l'instruction renferme deux facteurs qu'on ne saurait séparer, pas plus que le progrès individuel du progrès collectif. Dans la langue biblique, ces deux facteurs s'appellent « apprendre et ensei-
gner (1) (naiiii ^tobi) », c'est-à-dire travailler simultanément à sa propre perfectibilité et à celle d'autrui, faire en sorte .qu'elles se servent réciproquement de levier. Cette mutualité est une des lois dominantes du monde moral, et nous en retrouvons les traces dans toutes les évolutions humanitaires.
Le progrès moral proprement dit est venu, à son tour, nous montrer les rouages et les éléments qui le composent. D'un côlé, la justice, la paix, la charité, la fraternité universelles; de l'autre, les bonnes mœurs, base fondamentale de Tamélioration individuelle. Nous avons rendu justice aux nobles conquêtes réalisées dans la première de ces deux voies : la phir lanlhropie s'exerçant sur la plus vaste échelle, la charité renversant toutes les anciennes barrières, pénétrant dans les réduits les plus obscurs, franchissant les continents et les mers, opérant la fusion des nationalités les plus diverses, s'avançant jusqu'au milieu des champs de bataille, arrachant à l'ange de la mort les victimes du combat, répandant sa douce influence comme une manne céleste en plein désert, se faisant toute à tous et ne prononçant jamais le mot assez (2). Mais, tout en nous empressant de signaler ces beaux résultats, miracles de l'amour de l'humanité, nous n'avons pu ne pas constater la distance qui les sépare encore du desideratum messianique. Loin de transformer Tépée et la lance en faucille et en contre (3), on s'ingénie à forger de nouveaux engins de destruction, doués de la terrible faculté de centupler la dévastation et la ruine. On se vantait d'en avoir fini avec le dieu Mars, et la guerre est venue sévir avec une nouvelle fureur, et la force brutale a regagné en un jour toutes les positions si péniblement conquises sur elle, et les nations se sont livrées avec un redoublement de violence à toutes les horreurs de Tinvasion et du carnage. Frappée de stupeur, passant de l'outrecuidance au désespoir, la raison publique a plus d'une fois fléchi sous le poids des événements, toute prête à s'écrier avec Brutus : « progrès, 6 perfectibilité, tu n'es qu'un mot ! » Nous ne là
(1) Abolh, IV, 6; Rituel, Ahaba Rabba. (3) haïe, H, 4; Michéf, IV, S.
(i) Malachie, II ï, 10, *in "«ia ^y.
suivrons pas dans ses défaillances ; offrons-lai le secoars de la Révélation qu'elle a accablée de ses dédains dans ses moments de prospérité ; tendons-lui cette ancre de salut qui nous a tant de fois sauvés nous-mêmes du naufrage. Accepter de contiauce cet appui solide, renoncer à la folle prétention de se substituer à la Providence, reprendre sous l'inspiration révélée la tâche civilisatrice qu'elle s'était vainement flattée de remplir à elle seule, renoncer au rôle ambitieux de créateur pour se contenter du titre plus modeste, mais mieux approprié à sa nature, de collaborateur dé Dieu dans le Maassé Beréschith (1), voilà les conseils et les enseignements qu'y puisera à pleines mains la raison dévoyée.
Nous espérons aussi avoir suffisamment mis en lumière l'importance du dernier élément du progrès moral. La sainteté des mœurs est à la dignité personnelle ce que sont lamour et la charité au progrès humanitaire, un véritable ange gardien. N'est-ce pas le sentiment de la pudeur qui différencie l'homme charnel de la bête î N'est-ce pas la chasteté qui sert d'auréole à ce limon de la terre fait à l'image de Dieu ? N'estrce pas la conscience de cette vertu préservatrice qui se réveilla la première dans le cœur d'Adam et d'Eve déchus (2) ? La civilisation pourra-t-elle obéir à la voix de ses aspirations, exécuter son ascension vers les hauteurs de l'idéal, si elle traîne après elle la lourde chaîne des mauvaises mœurs, retenue ici-bas par les perfides attaches de la corruption ? Est-il possible de prendre l'essor avec des ailes brisées ou clouées à la porte de l'étable? L'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire moderne, ne renferment-elles pas le triple témoignage des conséquences fatales de la dissolution des mœurs ? Un utile, mais terrible avertissement n'a-t-il pas été donné naguère à la société? La virilité dans la guerre n'cst-elle pas solidaire de la virilité dans la paix, dans la vie de la famille et de la cité? Lorsque celle-ci n'est plus ce qu'elle doit être, quand elle est atteinte dans sa sève vitale, celle-là n'est-elle pas à son
(1) Talmud, Schabbath ; cf. Raschi; (•>) Genèso, lll, 7.
Exode, Vlll, 14.
tour amoindrie, frappée de paralysie ? pudeur, ô chasteté, saintes vertus bibliques, aiguillons de la vertu, flambeaux de la dignité humaine, rallumez votre foyer éteint par les courants d'un sensualisme effréné, chassez le souffle impur qui a fait tant de ravages, faites disparaître cette gangrène morale qui s'attaque aux sources mêmes de la procréation, éloignez de nos générations ce calice d'amertume vidé jusqu'à la lie, ressaisissez hardiment le sceptre du gouvernement, ranimez, restaurez le culte non pas de la vestale antique, qui ne put rien sauver, mais de cette vestale biblique qui ne demande ni autel ni sacrifice, se contentant de la pureté des cœurs et de la virginité des âmes (1). Dépositaire de ces saintes traditions, écrites dans ses livres et gravées en caractères ineffaçables sur son arbre généalogique (2), le Judaïsme a le double devoir de les propager par son exemple comme par ses enseignements, de servir de guide aux peuples dans cette ascension versla montagne du Seigneur.
Enfin, le troisième élément constitutif du progrès, le développement du bien-être matériel, qui est au premier rang dans les préoccupations de la société actuelle, n'a pas moins sa place et son expression dans la théorie du messianisme. Le comfort et les jouissances temporelles réservés aux justes de celte époque idéale y sont dépeints dans des tableaux splendides, mais avec celte restriction que le bien-être physique reste subordonné aux besoins intellectuels et moraux. Les satisfactions corporelles sont le moyen ; mais le but, c'est Taffranchiâsement graduel de l'homme des servitudes de la matière. Si ce but est poursuivi par les masses comme par les classes dirigeantes, si la société marche, enseignes déployées, dans celte voie de l'émancipation corporelle, tout est pour le mieux. Mais il en est tout autrement si l'on abuse de ces biens terrestres, si on les jette en proie aux appétits brutaux, à la convoitise bestiale; il y a non-seulement déviation, mais péril social. C'est alors que vient se poser la question sociale, cette redoutable inconnue, ce terrible sphinx de nos jours, mena-
(1) Psaumes, Ll, 12. (â) Voir plus haut.
çant, lui aussi, de dévorer tous ceux qui ne savent pas répondre à ses énigmes. Il suffit cependant de la poser dans les termes dont se sert l'Écriture, de reconnaître deux faits connexes dans le double travail d'amélioration et de moralisalion, de ne jamais séparer le corps du cœur et de Pâme dans Félévation de la condition populaire, pour que le problème perde beaucoup de son aspect effrayant. Non, cetle âpreté de jouir, de posséder, de passer le niveau sur toute supériorité, n'aura plus les mêmes dangers le jour où les classes élevées donneront l'exemple de l'alliance du progrès matériel avec le progrès moral. Peut-être sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les cruels avertissements contenus dans nos désastres ne passeront-ils pas inaperçus. Ne nous ont-ils pas montré à nu l'inanité des trésors, des richesses, des produits magiques d'une civilisation raffinée? Que de splendeurs réduites à néant, disparaissant dans l'incendie allumé par une main ennemie !
Ce qu'il faut encore remarquer, c'est qu'ici non plus le progrès collectif ne sépare jamais sa cause de celle du progrès individuel, faisant jaillir le bien du concours des efforts généraux et particuliers. Il faut, d'un côté, que la défiance des masses soit remplacée par la confiance; de l'autre, que Tégoïsme, l'esprit de conservation des classes émancipées s'allie à un surcroit de sollicitude pour les intérêts du plus grand nombre. Oui, à mesure que les heureux de la terre s'inspireront davantage des procédés de la Providence, les déshérités se dépouilleront de plus en plus de leurs sentiments de haine et d'envie, arboreront le drapeau de la réconciliation, de la gratitude et de la paix. La paix seule peut guérir les plaies sociales, faire tarir les sources empoisonnées des haines qui arment les plébéiens contre les patriciens. Paix ! paix ! s'écrie le Seigneur, à ceux qui viennent de près ou de loin (1).
En sommes-nous là? Qui oserait le prétendre? L'exposé auquel nous venons de nous livrer nous éclairera sur les difficultés d'une tâche aussi complexe ; il servira à nous mettre en garde contre les dangers de l'illusion, et aussi contre les
(1) IsaTe, LVir, 19.
conséquences du découragemenl. Il combattra celui-ci par rénumération des conquêtes obtenues dans la sphère du progrès ; il nous préservera de celle-là par l'indication du chemin qu'il nous reste encore à parcourir dans cette marche ascensionnelle.
Nous croyons ne pouvoir mieux résumer l'esprit de cette étude comparative entre le progrès moderne et le progrès selon la Révélation, que par l'apologue suivant : « Rabbi Yeho- « schoua Ben Hanania, l'un des plus illustres Pères de la « Synagogue, voyageant un jour dans un pays inconnu, se « vit arrêté tout à coup par une bifurcation. Apercevant un « enfant, il lui demande son chemin. — Les deux routes, lui (( répondit l'enfant, conduisent également à la cité; mais l'une « est proche et éloignée ; l'autre, éloignée et proche. Sur la « foi de cette indication, le rabbin prit le premier chemin, « qui le conduisit effectivement, et en peu de temps, aux « abords de la ville. Mais, arrivé là, il rencontre tant d'ob- « stades, de clôtures, de barrières, desentiers qui se croisent « et se mêlent, qu'il se voit forcé de revenir sur ses pas. — « Pourquoi, dit-il à l'enfant, m'as-tu trompé en me désignant tf ce chemin comme le plus court? — Rabbi, réplique le « malicieux adolescent, je vous ai bien prévenu qu'il est pro- « che et éloigné. Prenez Tautre, moins facile, moins praticable « en apparence, et vous arriverez plus sûrement, voire même « plus rapidement à votre destination (i). »
Oui, la Révélation et la raison ont toutes deux la prétention de nous guider dans cette voie mystérieuse. Mais, tandis que la dernière prend par le chemin court et long^ la première choisit l'avenue qui est longue et courte. Qu'arrive-t-il ? Ceux qui se fient aux inspirations de la raison se sentent bien des fois arrêtés par des obstacles imprévus, se voient forcés de revenir sur leurs pas , perdant tout le bénéfice d'une course trop rapide. Leur aveugle confiance dans un itinéraire erroné devient leur châtiment : ils se heurtent contre des difficultés dont rien ne leur avait donné l'idée ; ils éprouvent une dé-
(1) Talmad, Eroubin, sr.
ception si amëre qu'ils renoncent à la partie. Combien son t mieux inspirés ceux qui ne s'en rapportent pas aux indications données à la légère, qui ne se bercent pas du chimérique espoir de parcourir un chemin semé de fleurs! Éclairés par Texpérience, nous voulons dire par la Révélation, qui est la meilleure des expériences, puisqu'elle a fourni la plus longue carrière, ils se munissent des instruments propres à leur faire surmonter les périls d'une traversée pleine d'incidents orageux. S'ils sont arrêtés de temps en temps, tantôt par leurs passions personnelles, tantôt par celles de leurs semblables, ici par des événements imprévus, là par d<3s tendances générales, qui envahissent le domaine de l'humanité avec une furie égale à celle des vagues de l'Océan, ils n'en sont ni étonnés ni découragés. Reconnaissant dans ces épreuves les agissements du Yetzer Harâa^ non moins que l'influence inévitable de la mobilité humaine, ils tournent les écueils qu'ils ne parviennent pas à supprimer, ils se résignent aux longueurs et aux détours du chemin, convaincus qu'une fois arrivés au bout du plateau, ils pourront substituer au regard toujours tendu et fixé en avant ce coup d'œil circulaire qui embrasse tout à la fois les coins opposés de l'horizon, l'avant et l'arrière, le passé et l'avenir. Et celle hauteur, c'est la sainte montagne entrevue par Isaïe, désignée par Michée, appelée à devenir le rendez-vous général des nations disant : a Montons vers la montagne du Seigneur, vers le temple du Dieu de Jacob (1). »
CONCLUSION. — Division de l\ morale en deux parties,