CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
§ l*'. Du rôle assigné à Vindividu considéré comme être moral.
(p"D '> 'icp) tki^ lier; pi'ïT:4'i
Le juste est le fondement du monde.
(Prov., X, 25.)
Le texte du traité d'Aboth que nous avons invoqué à propos de la division de la morale (1) contient une double proposition. Il nous signale, en effet, une double marque de Taffection divine, consistant d'abord dans le fait même de la création de Thomme à l'image de Dieu, ensuite dans la communication qui en est donnée aux hommes. Après avoir fait notre profit de la première partie, essayons de pénétrer le sens, le sens profond de la seconde partie, qui, si nous ne nous trompons, vient déterminer le rôle de la morale révélée et le caractère de
(0 Voy. p. 251. cl-dessns.
356 deuxième: partie.
son influence sur Tindividu. Il est certain que, môme en dehors de la Révélation, avec les seules ressources de son intelligence et de sa raison, Thomme n'est pas dépourvu de toute notion, si vague, si confuse qu'elle soit, d'une origine supernaturelle. On peut l'obscurcir, la ternir, l'altérer, la dénaturer et puis la repousser; jamais on ne parvient à l'étouffer. C'est une de ces idées innées contre lesquelles viennent se briser toutes les attaques systématiques, qu'elles s'appellent matérialisme, sensualisme ou nihilisme. Comme Galilée, elle répond à ses contradicteurs par son éternel e pur si muove. Est-il un seul peuple qui n'en ait conservé et consacré le souvenir, un siècle qui ait manqué d'y rendre hommage, une génération qui se soit inscrite en faux contre ses affirmations? Est-il même une personne, si dégradée, si incrédule qu'elle soit, qui ne la confesse mainte et mainte fois dans le cours de sa vie agitée? Mais, grâces en soient rendues à la Révélation, nous n'en sommes pas réduits à une simple conjecture. Dans une matière aussi grave, d'où dépendent en quelque sorte nos destinées et notre salut, la sagesse infinie a jugé à propos de nous prêter un appui moins fragile que le pressentiment ou la réminiscence, et c'est pourquoi elle a fait de cette vérité l'objet d'une communication directe, gravée en ineffaçables caractères au fronton de la Genèse : v Et Dieu créa l'homme à son image, il le fit à l'image de Dieu. »
A cette proclamation de la quasi-divinité de Thomme vient s'ajouter celle de son individualité. Parmi les différences d'expressions dont la Genèse se sert à l'égard de l'homme comparé aux autres catégories de la création, et qui ont été notées par l'exégèse biblique, il en est deux qui méritent d'être particulièrement citées. C'est d'abord en faveur de l'homme seul que s'accuse l'intervention immédiate de Dieu : « Faisons l'homme » , dit-il, tandis que nul autre produit de la cosmogénie n'a eu les honneurs du discours direct. S'agit-il des végétaux et des animaux, c'est la terre et l'eau qui sont chargées de les mettre au jour. Est-il question des luminaires du firmament et même de la lumière primitive, Dieu veut bien dire — qu'ils soient —
mais sans aller jusqu'à en faire son affaire propre. On peut Bn conclure queThomme est une créature à part, radicalement dif* férente de tous les genres comme de toutes les espèces. Nous remarquons ensuite Tabsence, par rapport à Thomme, du terme espèce (Lemino ta^ab, et Leminehou ins'^ni), appliqué à la production végétale et animale (4). On nous objectera qu'il n'est pas mentionné davantage pour les corps planétaires ; mais ces derniers nous sont présentés comme faisant partie de la mécanique céleste : a Dieu, est-il dit, les plaça dans le ûrmamént du ciel, pour éclairer à la terre (2). » Quant à l'homme, il est créé et il reste seul (3), jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de le gratifier d'une compagne tirée de lui-même. Ainsi l'émanation divine et la personnalité de l'homme sont hors de conteste, objet d'une affirmation précise. Dans leur genre, ce sont aussi des luminaires, venant en droite ligne de la source de toute lumière, projetant leur rayonnement sur les innombrables individus disséminés dans le temps et dans l'espace.
Lorsque la philosophie religieuse et mystique veut bien reconnaître dans chaque homme un monde en miniature, ce microcosme dont la Tradition se perpétue de Platon à la Kabbale, elle ne fait pas autre chose que se conformer à la donnée de la Genèse. Or l'influence de cette vérité dogmatique sur la morale est des plus évidentes : si la créature intelligente n'était qu'une cheville de cette machine complexe qui s'appelle l'humanité, si elle devait s'occuper exclusivement du bien-être de la collectivité, se laisser absorber par legrand tout, elle finira par se soucier fort peu de sa perfectibilité personnelle, en tant qu'elle ne touche pas à l'existence sociale, ne se considérant plus que comme un instrument, un rouage de la machine, une note apportant son imperceptible écho dans le concert universel. Mais si l'homme est cet être doué d'identité que nous annonce la Révélation, s'il est réellement ce moi que la psychologie observe, étudie et analyse depuis tant de siècles, s'il porte sur son front comme dans son cœur les marques de son origine
(i) Genèse, 1, 11, 12, 21, 24 et 25. (3) Genèse, U, 18.
(2) Genèse, I, 17 et 18.
distincte, si, indépendamment de sa tâche pablique, il en a une autre qui le suit comme son ombre depuis le berceau jusqu'au tombeau, ob! alors il y a place pour une morale individuelle.
Toute théorie vraie devant s'appuyer sur des faits patents, rbistoire sainte ne se montre pas avare de témoignages en faveur de la puissance de l'individu. Ces témoignages sont aussi nombreux qu'éclatants : c'est Noé faisant à lui seul contre-poids au genre humain perverti et condamné; c'est Abraham prédestiné à devenir la souche d'une race bénie de Dieu ; c'est Moïse à qui Dieu propose de le substituer à tout Israël s'il veut cesser de défendre sa cause (i); c'est Israël lui -môme, compté comme unité vis-à-vis du monde profane, qui doit faire exception à la fragilité, condition générale des peuples comme des particuliers (2). Il importe d'ailleurs de remarquer que cette grandeur assurée à certains individus est loin de se réaliser aux dépens de la société. C'est, au contraire, l'individu qui doit refaire la société à son image; il porte en lui le germe de la renaissance collective , ainsi que les matériaux nécessaires à l'œuvre de reconstruction. Tel est assurément le sens des exemples que nous venons de citer : Noé refait le genre humain ; Abraham refait la société religieuse; Moïse refait la foi et la loi d'un peuple modèle ; Israël doit refaire à l'image de Dieu le monde païen et chrétien. Noble doctrine, généreux enseignement que celui qui attribue à tout fils d'Adam la faculté créatrice et, comme le dit la Tradition, faisant d'un seul juste la colonne de l'univers (3) !
(0 Exode, XXXIJ, tO. (3) Ppov., X, 25; Talmnd, Ha^iga, là.
(2) J^rémie, XXX, 11-
g 3. Z)e V image et de la ressemblance divines^ considérées comme hase de la morale individuelle.
(i*3 '6 DKb'ii) «f^i^is *i5a^sa û^k î^ipçs
Faisons rhomme èi notre image et & notre ressemblance. (Genèse, I, 26.)
Nous n'avons pas à chercher péniblement la direction qu'il convient d'imprimer à la morale individuelle; elle découle de la façon la plus directe de cette qualification d'image de Dieu annonçant la création de l'homme. Notre premier devoir est de la conserver pure et sans tache, de la préserver des souillures et des altérations auxquelles l'exposent les différentes manières de s'en servir. Mais encore faut-il savoir au juste ce que c'est que cette image et cette ressemblance. S'agit-il d'une similitude matérielle, d'une parité corporelle? On sait que Maïmonide a fait justice de cette hypothèse sacrilège, revendiquant pour Dieu, au nom de l'Écriture et de la Tradition, la spiritualité absolue (1).
Mais il a été moins heureux, ce nous semble, dans la distinction peu claire qu'il essaye d'établir entre les deux termes : image (ob^) et ressemblance (nsiTa^;) : il les applique tous deux à Tintelligence, sans nous dire en quoi ils se différencient. Nous allons donc reprendre en sous-œuvre la méthode étymologique dont il se sert lui-même si avantageusement, et nous arriverons peut-être à quelque chose de plus précis. Apparemment le terme Tzelem est un augmentatif de Tzel [h:t), ombre, nous révélant que l'homme est comme l'ombre de la Divinité, ou, si Ton aime mieux, qu'il est à Dieu ce que l'ombre est à la réalité. Seulement, au rebours -de la réalité physique, c'est elle qui est insaisissable, et c'est l'ombre qui s'offre à nous visible et tangible. Cette loi n'est ni moins sûre ni moins infaillible que celle qui régit la matière : toute la différence,
(1) Guide des Égarés, première partie, chap. i^i*.
c'est qu'elle est en raison inverse de celle du corps, s'accusant d'autant mieux qu'elle se sera plus dégagée de l'enveloppe, nous allions dire des haillons de l'organisme physique. Tzelem serait donc, en dernière analyse, le squelette intellectuel, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Le terme Demouth dérivant delà racine dame/i (nsir), laquelle signifie comparer, assimiler, imaginer, d'après les exemples mêmes cités par Maïmonide, serait alors l'intelligence nette opposée à l'intelligence brute, l'intelligence déployant ses riches facultés, se livrant à toutes les opérations de l'esprit, procédant ici par l'induction et par la déduction, là par l'analyse et par la synthèse, ailleurs par la généralisation et par Tassociation des idées, imaginant, c'est-à-dire créant, construisant, édifiant dans les régions de la pensée, au môme titre que les organes dans le monde des faits. Oui, de môme que le corps a ses organes, l'âme a les siens, se chargeant d'abord de son propre travail, puis de l'impulsion à donner aux sens. En réduisant les deux dénominations à leur plus simple expression, nous aurons dans Tzelem l'entendement abstrait, la perception, et dans Demouth l'ensemble des opérations dont elle est le fondement. Nous voilà donc suffisamment édifiés sur la nature de cette image et de cette ressemblance : c'est la raison tout à la fois percevant et agissant, recevant et communiquant l'impression idéale. C'est, par conséquent, cette double image, interne et externe, que nous sommes tenus de préserver de toute atteinte, de conserver dans son intégrité, de maintenir et de pousser en avant dans la voie de son origine, de cultiver avec soin, d'entourer d'une auréole de belles pensées et de nobles sentiments, de modeler enfin sur l'intelligence suprême dont elle est une émanation.
Mais n'est-ce pas une tâche par trop difficile, hors de la portée du vulgaire, à peiné réalisable pour quelques personnages d'élite, jouissant des facultés et des loisirs nécessaires à un tel perfectionnement? Non, cela n'est pas, car alors la Bible ne serait plus le livre populaire, universel, fait pour l'enseignement des masses. Non, cette difficulté est plus appa-
rente que réelle, puisqu'il suffit, d'après le témoignage de la Genèse, de Tobservation d'une règle de conduite praticable pour tous. Et quelle est cette règle? Marcher avec Dieu^ comme Hénoch et Noé (1), ou bien marcher devant Dieu (2), comme Abraham, à qui Dieu vient dire : « Marche devant moi et sois parfait. » Expression remarquable, pleine de clarté comme de profondeur ! Quiconque se sait constamment en présence et sous l'œil de Dieu, reconnaissant dans sa divine image un témoin infaillible et incorruptible, toujours prêt à déposer dans le sens de la vérité, n'oubliant jamais l'attitude respectueuse qu'il faut savoir garder en face du maître et du bienfaiteur, ne peut pas se perdre. Faut-il pour cela des facultés extraordinaires, des efforts surhumains, une grande dépense de temps et de moyens d'action? Non certes; c'est une attitude des plus naturelles, au niveau de toutes les capacités comme de toutes les situations. C'est le cas ou jamais de répéter avec le législateur : « La chose est tout près de toi, tu peux l'accomplir avec ta bouche et avec ton cœur (3). » L'efficacité de cette ligne de conduite est d'ailleurs Tobjet d'assurances répétées dans nos livres saints. Le psalmiste dit : a Je me figure toujours l'Éternel eu face de moi ; il est à ma droite, je ne puis chanceler (4). » L'auteur des Proverbes : « Connaisle (Dieu) dans toutes tes voies, et il t'aplanira les moindres sentiers (5). » Les pères de la Synagogue : « Que tous tes actes s'accomplissent au nom de la divinité (6). »
Les considérations que nous venons de présenter sur Tirnage et la ressemblance divines sont corroborées par la doctrine traditionnelle. Nous y apprenons que c'est grâce à cette double prérogative que l'homme se distingue de l'animal et se rapproche de la nature des anges. Voici la proposition qui exprime cette pensée : « L'homme participe de la double nature de l'archange et de la bête. Avec celle-ci il a de commun les fonc-
(i) Genèse, V, 32 et 34; VI, 9. (4) Psaumes, XVI, 8.
(3) Genèse, XVII, I; cf. notre Intro- (5) Brov., III, 6.
duction générale^ if, 6. (6) Aboth, 11,17.
(3) Deutér,, XXX, 14.
lions de ralimentation, de la procréation et de la dissolution corporelle ; mais il partage avec celui-là la noble stature, la parole, Tintelligence et la vue de Tensemble (1). lo II en ressort ayec évidence que nous devons nos meilleurs soins à la perfectibilité de la partie angélique de nous-méme, que ce n*est pas par sa sollicitude pour les fonctions bestiales que l'homme réalisera la volonté de son créateur, mais par celle dont il voudra bien entourer les facultés que, par la grâce d'en haut, il partage avec les êtres supérieurs. Mais, nous objectera4-on, que devient le corps dans cette poursuite d'un idéal qui n'a rien de matériel? que deviennent les sens, l'appel de la chair, le cri du besoin, la voix impérieuse des appétits ? Ne sont-ils pas autant d'obstacles à l'accomplissement de cette tâche intellectuelle et morale ? Faut-il donc n'en tenir aucun compte, ou bien sont-ils de nature à coopérer au grand œuvre de l'amélioration humaine? C'est ce que nous allons examiner.
S 3. Des droits du corps dans Vexercice de la morale individuelle.
C> 'V Dn37^ ïprAx 'n nx na^nnsi nsJib'^ nbsxi
\, y 1 V vt V T : - •• : - T : T : - T :
Tu mangeras, tu te rassasieras et tu béniras rÉternel, ton Dieu. (Deutér., VIII, 10.)
Il importe essentiellement de se mettre en garde contre toute exagération qui aurait pour effet d'altérer le vrai caractère de la morale révélée. Nous croyons donc, avant tout, devoir proclamer bien haut que le dédain, le mépris et l'aversion professés par certaines écoles théologiques à l'endroit du corps sont absolument sans racine dans l'Écriture. Quelle est donc la première recommandation faite à l'homme ? « Remplissez la terre, possédez-la, avec les poissons, les volatiles et les bes-
(i) Beréschith Rabba, seot. 9; Talmad, Hagalga, 16.
tiaHX (1), » Yoilà ce que Dieu lui dil au moment de le lancer dans Tespace. Dans cette expression de la volonté divine, il y a déjà les éléments d'une juste appréciation du rôle réservé au corps dans le développement humain. Certes, il y a loin de ces paroles à la théorie du renoncement ahsolu, de la privation considérée comme but de l'existence, de Tanéantissemenl des sens proposé comme idéal. Telle n'est pas la direction voulue par la Révélation : nulle part elle n'exprime cette aversion pour ce qui plaît aux yeux, délecte le corps, réjouit les sens, embellit la nature, rend la vie bonne, et parée et heureuse. L'histoire et la doctrine sont en parfait accord sur ce point. Si la dernière s'abstient de nous ordonner le renoncement au bien-être matériel, si elle se garde bien de nous en interdire la recherche et l'acquisition, allant, au contraire, jusqu'à faire de la félicité temporelle la juste rémunération d'Israël pieux et vertueux, la première, de son côté, raconte avec une certaine complaisance les joies et les douceurs de l'existence patriarcale, les richesses emportées de l'Egypte, les troupeaux considérables possédés par les tribus de Ruben et de Gad, les prospérités du règne de David et les splendeurs de celui de Salomon. Ne comprenant pas le bonheur terrestre en dehors de ces conditions, les prophètes leur assignent une place des plus apparentes dans leurs brillantes esquisses de la palingénésie (2). Il est vrai, et nous l'avons constaté déjà, que dans les temps postbibliques, vers la fin du second cycle, la doctrine subit des modifications sensibles, la Tradition se prononçant parfois en faveur du refoulement et de l'écrasement des jouissances corporelles, les condamnant avec une grande sévérité, prêchant l'abstinence, exigeant le sacrifice de tout ce qui fait le charme de l'existence terrestre. Mais nous avons eu soin de signaler les causes de cette réaction, causes extérieure et intérieure, l'une venant du stoïcisme grec et romain, l'autre surgissant du sein même du Judaïsme, conséquence fatale des douloureuses péripéties du drame national, et dont
(1) Genèse» I, S8. (â) UaXc, 54 et 60; cf. notre Introduction
générale, p. 334-i3(i.
Tessénianisme est devenu rexpression. C'est donc une réaction, et, comme toute réaction, motivée par des nécessités particulières et momentanées, d'un caractère purement temporaire. L'essénianisme a pu se glisser par-ci par^à dans le labyrinthe du Talmud et de la Kabbale, mais il a dû renoncer à l'espoir de s'emparer de la direction des esprits, auprès desquels il rencontrait plus de répulsion que de sympathie. Pourquoi ? Pour cette raison bien simple qu'il voulut changer les assises de la Révélation, les tendances naturelles et régulières du génie national, substituer une sorte de schisme à l'alliance du temporel avec le spirituel, fonder le règne de l'esprit sur les ruines de la matière.
La législation de Moïse s'inspire du înéme esprit, ne laissant pas de donner une large satisfaction aux sens : les jeûnes, les abstinences, les mortifications de la chair n'y figurent qu'à titre d'exception, et elle ne leur assigne qu'un seul jour dans l'année. Encore les prophètes font-ils leurs réserves sur ce point et désapprouvent ces mesures disciplinaires, ce rigorisme cérémoniel, toutes les fois qu'il prétend suppléer à la piété et à la pénitence interne. Quant à la sainteté, si vivement et si fréquemment recommandée par l'envoyé de Dieu, nous avons eu déjà l'occasion d'en préciser la portée (1). Elle est loin d'avoir .la signification qu'y attache l'école scolaslique; elle n'a rien de commun avec Tétouffement du désir corporel, avec la violence faite à l'instinct, avec le monachisme et les allures d'anachorète. La sainteté de Moïse est tout à la fois plus simple et plus pratique : elle consiste dans la mesure à garder visà-vis des exigences charnelles , dans le frein à opposer à l'ardeur des passions, dans le respect des limites qu'il faut savoir tracer à leurs entraînements, respect qui doit nous retenir en deçà de la ligne de démarcation comme le meilleur moyen de ne pas aller au delà, finalement dans Tadage concis et précis : « Sanctifie-toi dans le domaine des choses licites (2). » Le grand Hillel le comprit bien ainsi lorsque, allant prendre
(l) Voy. notre Introduction générale, (à) Talmnd, Yebamoth^ 30.
un bain, il disait à ses disciples qu'il allait accomplir un acte de haute charité (1). Voilà la vraie morale, non pas la morale des gens du monde dont on a tort de vouloir faire une caste à part, mais de tout le monde, de toute la communauté dlsraël, comme le dit le texte biblique (2). Il s'ensuit que le corps n'est point sacriié dans l'œuvre de l'économie morale. La loi ne lui refuse ni le nécessaire ni même le confort, le plaçant, au contraire, dans un milieu des plus favorables à son développement comme à son bien-être. Elle lui prodigue ses dons et ses bénédictions, elle lui dispense la rosée du ciel et la fécondité de la terre, lui soumet la nature avec tous ses trésors, met à sa discrétion les produits des trois règnes, minéral, animal et végétal, l'invite formellement à en disposer à son gré, mais à en jouir avec modération et puis à enremercier le dispensateur suprême, non par des manifestations vaines, mais en concourant par tous ces riches moyens à la glorification de Dieu, but de la perfectibilité humaine.
§ 4. De Valliance du corps et de Vâme dans Vœuvre du perfectionnement moral.
('j 7"d D»ir)r>) "in b&ç bx ^y] •^^.içnïi ^ab
Mon cœur et mon corpi chantent en concert le Dieu 7iTant. (Psaumes, LXXXIV, 3.)
Des considérations qui précèdent, il ressort avec évidence que le corps ne doit pas rester étranger à la tâche du perfectionnement moral. Il sera le piédestal sur lequel viendra s'élever la statue ébauchée par Dieu lui-même. Par conséquent, tout ce qui ne contribue pas à l'amélioration de l'image divine, et à plus forte raison tout ce qui tendrait à la ternir ou à l'effacer, doit être sévèrement éliminé de la culture de notre personnalité. Tant que la matière s'offre à nous comme auxiliaire
(1) Valkra Rabba, sect. 54. (â) LéTit., XIX, i.
dans cette élaboration hamaine, mettant au service de rintelligenceson activité, ses forces et ses nombreuses ressources, son concours est non moins utile que désirable. Mais si, par un renversement de la loi morale, c*est elle qui veut être la statue, se dresser des autels, s*adorer dans son enveloppe grossière, se prendre pour le but de Texistence, quandi le souffle céleste devient l'esclave de la poussière terrestre, se faisant complice des sens et des organes, voyant la félicité suprême dans tout ce qui flatte Toeil, le palais, la concupiscence et le désir charnel, oh! alors, d'amie et d'auxiliaire, la matière devient le tyran de l'homme, qui aussitôt se dégrade, s'avilit, jusqu'à tomber au dernier degré de la déchéance. Voici ce que l'Écriture, commentée par la Tradition, nous enseigne à cet égard : Dieu voulut bien renouveler à Noé les assurances prodiguées dès le principe au père du genre humain. Mais, pour le mettre en garde contre une rechute qui aboutirait à un nouveau cataclysme, il les complète par un avertissement des plus graves, digne des plus profondes méditations : « Dieu bénit donc Ngé et ses enfants, et il leur dit :* Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre. Pais il ajoute ceci : Votre crainte et votre terreur pèseront sur tous les animaux de la terre, sur tous les oiseaux du ciel, sur tout ce qui remue sur le continent et dans les eaux; tout est livré en votre pouvoir (1), » Qu'est-ce que la crainte et la terreur ont à faire ici? Pourquoi cette addition à la formule primitive de la bénédiction adamique ? Pour donner au second père du genre humain restauré un enseignement devenu nécessaire. Il a pour objet de faire comprendre à Noé et à sa postérité que la supériorité de l'homme sur l'animal n'est pas absolue, mais conditionnelle. Oui, l'animal reconnaît dans l'homme son maître, à peu près comme l'homme le reconnaît dans l'ange, s'il lui est donné d'en voir un face à face; oui, le prodigieux Léviathan, l'orgueilleux Réem, le gigantesque éléphant, s'inclient devant le chétif ûls de la femme, tant qu'ils démêlent sur son front le signe distinctif de la grandeur morale. L'instinct est borné, mais il est sûr et se trompe rare-
(i) Genèse, IX, i et 9.
ment. Mais que, par ses penchants grossiers, par ses habitudes vicieuses, par sa conduite répréhensible, l'homme vienne à se dépouiller de l'image divine pour la troquer contre le masque de la bestialité, passant Téponge sur les traces mystérieuses de sa noblesse originelle, et aussitôt la brute cesse de reconnaître en lui son maître, pour ne plus voir en lui qu'un animal, son égal ou son inférieur, oui, son inférieur, attendu qu'il a violé la loi de sa nature, tandis que l'animal est resté fidèle à la sienne (1).
On ne saurait affirmer, ce nous semble, en termes plus saisissants la réaction mutuelle du moral sur le physique et du physique sur le moral. Il faut que le visage humain s'imprègne de l'image divine ; car, si toute trace de celle-ci a disparu, c'est que le corps est en pleine révolte contre l'âme et que la matière a expulsé de son domaine l'esprit d'en haut. Cette vérité, du reste, est implicitement contenue dans la proposition déjà citée et relative à la participation de l'homme de la double nature de l'ange et de la hôte (2). Au nombre des premières attributions, n'a-t-on pas soin de compter la stature del'homme, sa façon de se tenir debout, de déférer ainsi à son attitude, à l'ensemble corporel, certaines propriétés de la nature angelique ? Mais assurément cette distinction se réduirait à néant si ce* port majestueux ne correspondait à aucune faculté interne, s'il cachait le vide, si enfin, en dépit de sa direction veés le haut, il ne renfermait que basses convoitises, passions dégradantes, penchants avilissants.
Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue, et nous reconnaîtrons que, par cela seul qu'il sert de fourreau à la céleste intelligence, le corps n'est pas exempt de certaines obligations de pureté et de sainteté. C'est une loi canonique, souvent invoquée par la Halacha comme par YAgada^ que les engins, vases, ustensils, enveloppes servant aux choses du culte public ou privé, gardent quelque reflet de leur destination sacrée au point de devenir sacrés à leur tour (3). Ainsi les ruines d'un
(1) Talmud^ Schabbatb, 15S; Berëschith (3) Schabbatb, ch*p. XVI, Misohna pre- R*bb*, seot. 34. mière; MegalUa, oh*p. IV, Mischna; Tal-
(2) Voy. plus haut, p. S6S. mnd., ihid.
temple ne doivent servir à aucun usage profane, conservant au milieu de leurs décombres un parfum de leur sainteté primitive ; c'est ainsi encore que, dans un sens éminemment moral, on tire de la disposition législative que voici : « Il est loisible de sauver la gaîne avec le livre qu'elle renferme, » cette belle conséquence que le corps dupécheur peut être sauvé, grâce aux mérites de rintélligence qui l'animait, pourvu que cette intelligence ait rendu quelques services à l'humanité (i). Telle est aussi la vraie raison d'être des ablutions et purifications qui jouent un rôle apparent non-seulement dans le mosaïsme, mais dans toutes les religions sémitiques. C'est plus et mieux que le symbole de la pureté de l'âme, ces ablutions ayant pour objet de faire du corps un vêtement digne de l'âme par les soins de propreté dont on ne cesse de Tentourer. On sait d'ailleurs que le grand Hillel en a donné cette explication figurée à ses disciples (2). Grâce à la réaction continuelle de l'esprit sur la matière et de la matière sur l'esprit, l'impureté de l'une se communique à l'autre et devient un obstacle à l'essor qui nous porte vers les régions immaculées de l'idéal. Il en est de même de certaines prohibitions alimentaires qui ne sont pas, comme le prétend le rationalisme, de simples mesures diététiques. Leur but est plus élevé, ne tendant à rien moins qu'à soustraire l'âme aux influences d'une alimentation dont les sucs pernicieux sont de nature à engendrer les sensations brutales et les sentiments malsains (3). De sorte que ces prescriptions, que la raison incrédule a pensé réduire à des pratiques purement hygiéniques, sont la confirmation multiple du constant rapport qui lie le physique au moral. Il s'ensuit que ce serait bien à tort qu'on les traiterait de superfétalions, ayant perdu de nos jours toute valeur spirituelle ; il serait peut-être plus sage et non moins rationnel d'y reconnaître les signes de l'éternelle alliance du corps avec l'âme.
Les organes inspirés du Judaïsme ne se sont pas trompés sur
(l) Talmud, Hagoiga, 4S; Hidrasch (2) Voy. plus haut, p. 365 ; cf. nos
Rnth, III, 13; Midrasch Kohéleth, VII, 8, Trois Cycles, p. 161. à propos dn fameux "-inK S^^^^Vk. (3) Voy. Na'hmanide, LéTitique.
les conditions de celte alliance quand, dans leurs aspirations vers le culte pur et parfait, ils sollicitent le concours du corps et de toutes les parties de l'organisme humain : « Mon cœur et ma chair, dit le chantre sacré, chantent le Dieu vivant (1). — Toutes mes articulations, dit-il encore, chantent en cœur : Éternel, qui est comme toi (2)? » Et le Rituel dit dans le même sens : « Les membres qui constituent notre mécanisme, aussi bien que le souffle et Tesprit vital qui nous animent, et la langue qui parle par notre bouche, ne cessent de te rendre grâce, ô Seigneur (3). »
Ces derniers textes nous servent à double ûu : en même temps qu'ils nous éclairent sur la part qui revient au corps dans le grand œuvre de la perfectibilité, ils semblent nous tracer la marche que nous aurons à suivre par rapport à l'exposé des principes auquel nous allons nous livrer. Puisque c'est l'homme tout entier, esprit et chair, âme et corps, facultés internes et organes externes, dont on réclame la coopération, la méthode la plus simple et la plus naturelle, c'est de passer successivement en revue l'action delà morale sur nos facultés intelligentes, sensibles et organiques. C'est Tindividu, c'est l'homme dans sa nature complexe que nous avons à montrer tel qu'il doit sortir des officines de l'éthique sacrée. Montrons-le donc tour à tour sous ses aspects généraux, en commençant par les plus élevés, et en poursuivant cet examen jusques dans les moindres manifestations de la charpente osseuse et de ses serviteurs. Puissions-nous, au bout de cette étude, répéter avec l'Kcclésiaste : « Voici ce que j'ai trouvé : Dieu a fait l'homme droit (4) . »
(i) Psaumes, LXXXIV, 5. (3) Rituel, prières de Schabbath, Nisch-
(3) Psaumes, XXXV, lO. math.
(4) Ecclés., VII. 29.