INDIVIDUELLE ET SOCIALE
Par les considérations que nous avons développées au sujet de la théorie du progrès, on a pu se convaincre combien il est difficile de séparer l'individu de la société, et que les distinctions faites à cet égard ne constituent qu'une délimitation arbitraire. Point de différence tranchée, point de ligne de dé-
(1) haïe, II, i; Miohée, IV, t.
marcation radicale entre la sphère de Taclivité personnelle et celle du labeur collectif. L'Écriture n'en connaît point ; du moins nous ne sachions pas qu'elle en établisse une bien nette entre ces deux aspects généraux de la morale. Peut-être môme les confond-elle à dessein, ne voulant pas prêter à des comparaisons qui finiraient par tourner au préjudice de l'un ou de l'autre des deux principes de direction, faits pour s'entr'aider et non pas pour se jalouser. L'accord parfait et nécessaire ne saurait résulter de leur antinomie, mais de leur fusion ; ensemble ils doivent concourir à la réalisation de la perfectibilité humaine. Les divisions de ce genre sont d'ailleurs antipathiques au génie de la révélation primitive qui, nous l'avons constaté bien des fois déjà, nous a livré la Loi à l'état d'extraction, nullement à celui de décomposition analytique. La morale sociale et la morale individuelle sont sorties du même moule que le culte, la foi, la doctrine et la pratique. Il ne saurait donc être question ici d'une division de matières, fondée sur des éléments bien distincts, mais seulement d'une division d'ordre. Ainsi comprise, elle peut nous servir de point de départ, de plan général, d'autant plus qu'elle a pour elle la Tradition et ses interprètes.
§ l*^"". Les textes qui servent de fondement à cette division.
Voici le passage ayant trait à notre sujet : « Aux yeux de (( Ben Azaï, la base fondamentale de toute la Loi, c'est Taftir- « mation inscrite en tête de la première généalogie biblique, « en vertu de laquelle l'homme n'a pas été fait seulement à (( l'image de Dieu, mais encore a transmis celte image à toute « sa postérité. Dans l'opinion de Rabbi Akiba, cette base ne « serait autre que le commandement d'aimer son prochain « comme soi-même (1). » Scholiastes et théologiens se sont évertués à découvrir le sens d'une discussion oiseuse en apparence (2). A notre avis, elle a pour objet la supériorité relative
(1) Beréschilh Rabba, seci. 24. (2) Cf. Ikarim, 1" partie, chap. XXIV.
de la morale individuelle sur la morale sociale, et vice versa. Ben Azaï s'en tient à la première : il lui décerne la priorité d'abord en sa qualité de révélation primordiale, ensuite comme porteur du type qui doit servir de modèle à tous les humains, indépendamment des conditions et des milieux où ils peuvent être appelés à vivre. Oui, en nous annonçant que Dieu créa Thomme, qu'il le fit à sa ressemblance et à son image, que cette image fut transmise, identique et inaltérable, d'abord à Seih, puis à ses descendants à perpétuité (1), en gravant la formule de cette transmission au fronton de Tarbre généalogique de l'humanité, là Genèse a eu soin de nous dévoiler, dès l'origine, notre but et notre destinée ici-bas. Cette image impérissable, cette ressemblance divine, elle les recommande à nos respects, elle semble nous inviter à leur prodiguer les plus nobles gages de notre sollicitude, à les conserver pures de toute souillure, à les préserver de la moindre altération, qu'elle vienne du dedans ou du dehors, du moi ou du non-moi. Notre devoir est donc bien tracé : il consiste avant tout dans une vigilance qui ne se relâche jamais, jalouse de défendre avec autant de vigueur que de constance cette émanation de la substance divine contre les excitations des appétits, des passions du cœur ou des aberrations de Tâme. Ce respect de l'image de Dieu est-il une fiction purement théologique, répudiée soit par la philosophie, soit par le sens commun? Aucunement; il n'est pas autre chose, en définitive, que ce que Ton appelle dans notre langage raisonné la dignité humaine. Que nous dit à cet égard la morale usuelle? Le voici en deux mots : tant que ce sentiment conserve ses attaches au sein de notre conscience, l'homme est dans sa voie naturelle. Mais le jour où il en sort, chassé par la convoitise, par la concupiscence, par les suggestions de l'intérêt, ou bien par les incitations de l'égoïsme, l'individu qui l'a sacrifié ou méconnu perd avec lui les titres de sa céleste origine. Or, c'est là précisément le sens de la proposition Ben Azaï. A l'en croire, l'homme déchu, tombé au niveau et parfois au-dessous de
(l) Genèse, V, 1-5.
la brute, aura son nom effacé du livre d'Adam {d*ik ni^ibin •tsd), lequel ne contient que les noms de ceux qui n'auront pas passé radicalement Téponge sur leurs traits de ressemblance avec rÊtre suprême.
Quant à Rabbi Âkiba, il part, lui, d'un autre principe. Sans s'inscrire en faux contre l'opinion de son contradicteur, contre la notion de la dignité humaine, placée si haut parce dernier, il croit devoir donner à la morale une base moins spéculative, plus en harmonie avec le génie pratique de l'humanité. Pour la mettre à la portée de tous, il ne trouve rien de mieux que l'amour du prochain, cet amour qui, fait de solidarité et de réciprocité, est le ciment du monde. On voudra bien convenir que cette règle d'une application universelle, égale pour toutes les intelligences, est plus apte à remuer la libre populaire. Le commun des martyrs, attaché à la glèbe, préoccupé des besoins les plus urgents de l'existence matérielle, obligé d'y satisfaire dans une plus ou moins large mesure, n'a ni le temps ni la volonté de méditer sur les cas de la dignité personnelle ; il ne peut, dès lors, songer qu'exceptionnellement à la ressemblance de l'homme avec la Divinité. Il en laisse le soin aux penseurs de profession, aux esprits d'élite, habitués à se mouvoir avec aisance dans ces régions sereines qui restent fermées pour le vulgaire. Intelligence méditative, absorbé par les études les plus abstraites, vivant éloigné du monde et de ses agitations, Ben Azaï était dans son rôle (1), de même que R. Akiba était dans le sien en n'oubliant jamais sa fonction de directeur et de guide de la dispersion d'Israël (2). Les conséquences de l'amour du prochain sont trop évidentes pour ne pas être saisies par tous, revêtues de tous les insignes de la spontanéité. Il n'est pas besoin davantage de longues réflexions ni de préparations idéologiques pour les accomplir. Le cœur, la bienveillance, la sympathie humaine, les sentiments les plus naturels et les moins recherchés y suffisent amplement. Ajoutons que l'opinion de R. Akiba s'appuie sur l'autorité du grand Hillel, dont tout le monde connaît la réponse faite au païen
(1) T&lmud^ Hagnfga, 15; Yebamotb» 63. (3) Talœud, ibid,, et pasuim.
qui lui demandait d'apprendre la Thora pendant le court moment où il se tiendrait debout sur un seul pied, c'est-à-dire d'en connaître la base unique et fondamentale : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudras pas qu'on te fasse ; voilà toute la Loi, le reste n'en est que le commentaire (1). » On n'ignore pas davantage que ce principe devint le fondement de la morale évangélique, de cette morale éminemment pratique et populaire (2). Notons, toutefois, un point de dissemblance entre la morale évangélique et la morale hillélique. La première fait mine de sacrifier la morale individuelle au profit de la morale sociale. Mieux inspirée, la dernière rend un éclatant hommage, par la bouche de ce même R. Àkiba, à la thèse de Ben Âzaï. Voici les termes dans lesquels il s'exprime à ce sujet dans le traité d'Aboth : « C'est une marque d'affection (de Dieu pour l'homme) que de l'avoir créé à son image; mais c'est une marque d'une affection toute spéciale de sa part que de l'avoir informé de l'octroi de celte faveur, de l'avoir hautement proclamé au début de la Genèse, en disant : C'est à son image que Dieu créa l'homme (3). » Quelle conclusion tirerons-nous de cette solennelle et double affirmation, inscrite au fronton du livre saint? Que la morale n'est solidement assise qu'à la condition de reposer sur la double fondation de la dignité personnelle et de l'amour du prochain.
§ 2. Rapports mutuels des deux parties de la morale.
Les deux morales que nous venons de voir jaillir des profondeurs de la source de la Révélation ont chacune son domaine propre. Pureté, perfectibilité, lutte avec les mauvaises passions, subordination du temporel au spirituel, ac ceptation courageuse des épreuves de la vie, expulsion des pensées et des sentiments vicieux qui souillent l'imagination, troublent la raison, oblitèrent la conscience, tout cela n'a sa véritable raison d'être que dans la ressemblance de l'homme avec Dieu.
(1) Talmud, Schabbath, 16. (S) Aboth, III, 18.
(à) Math., XXII, 57-39.
S'il en fallait une nouvelle preuve, nous la trouverions encore dans cette mine inépuisable du récit de la Genèse. La théologie rabbinique, à la sagacité de laquelle rien ne semble échapper, nous fait remarquer que la formule « enfanter à sa ressemblance et à son image (1) » n'accompagne pas l'annonce de la naissance de Gain et d'Abel. Pourquoi? Par ce motif que le type d'Adam, dans sa partie divine, avait été altéré, dénaturé par la conduite criminelle de Gaîn, de même qu'il avait été méconnu dans Abel, tombé victime d'un fratricide. La transmission régulière du type adamique ne commence qu'avec Scheth, troisième fils d'Adam et son vrai continuateur, comme son nom même, l'indique (2). Il s'ensuit clairement que la morale individuelle a ses racines dans la conscience, et notamment dans le respect de la dignité humaine en soi-même non moins que dans autrui. Quant au domaine de la morale sociale, il est partout où il s'agit de la réalisation de l'amour du prochain, de la solidarité collective, de l'amélioration de la condition générale, de la charité guidée et éclairée par le sentiment de la justice, de la philanthropie allant toujours en grandissant, montant les degrés successifs de l'échelle sympathique, de la famille à la cité, de la cité à la patrie, de la patrie à l'humanité, suprême expression de la fraternité, lien de vie de toutes les existences partielles.
Mais cette distinction des limites respectives, appliquée au domaine de la morale individuelle et de la morale sociale, est loin d'impliquer leur séparation et leur isolement. Nous n'avons qu'à rappeler les intimes relations que nous avons constatées entre ces deux expressions de la morale dans les différentes phases du progrès. Elles comprennent trop bien les services qu'elles sont appelées à se rendre tour à tour pour se traiter en rivales. Assurément l'amour du prochain ne peut que gagner en largeur et en profondeur si nous savons reconnaître en celui-ci non-seulement notre. égal au point de vue physiologique, mais aussi notre semblable en dignité, en
{\) Genè8c,v, 3, Msht'2 iniann «liiii.
(2) Genèse, IV, 25, inx 551t D'irtix •>! nt5 ^'D. Cf. IkArim, I^e partie, chap. IV.
noblesse originelle, émanant comme nons du souffle de la divinité. De son côté, la conscience de notre dignité personnelle et des obligations qui en découlent doit puiser de nouvelles forces dans les inspirations de Tamour du prochain. Quel stimulant pour elle dans le spectacle de tant de traits de dévouement, d'abnégation, de générosité, de noble bienfaisance, de victoires remportées par la notion du droit sur la fougue des passions, de la force venant au secours de la faiblesse, de Tintelligence se consacrant au préceptorat des simples et des pauvres d'esprit! Contemplée seulement au dedans, l'image divine ne nous apparaît souvent que sous des traits à demi effacés, une sorte d'ombre, de fantôme, de spectre. Aperçue du dehors, saisie au vif, au grand jour de l'action publique si multiple et si variée, au milieu du nimbe glorieux de toutes les vertus sensibles et tangibles, elle vient se revêtir sous nos yeux de toutes les couleurs de la réalité, brillant de tous les reflets de la transfiguration spirituelle. Il ressort donc avec la dernière évidence que si, d'un côté, la morale sociale contribue à l'amélioration de notre être intime, de notre personnalité propre, la morale individuelle nous offre, de l'autre*, son puissant concours dans la lutte inévitable avec les épreuves et les tentations de la vie commune. En les séparant théoriquement, dans l'intérêt de l'ordre méthodique et de la clarté de l'exposition, il importe donc de ne jamais perdre de vue leur union pratique, ce qui ne doit ni ne peut nous empêcher de les étudier consciencieusement chacune dans sa sphère spéciale, ainsi que dans les différentes parties de leur mécanisme particulier. Aux termes de la proposition traditionnelle dont nous avons déduit la division môme de la morale, nous devrions commencer notre exposé par la morale sociale à laquelle Rabbi Akiba, suivant la tradition du grand Hillel, décerne la priorité en la proclamant la base fondamentale de la Loi. Tel est aussi , nous ne faisons aucune difficulté de le reconnaître, Tordre habituellement suivi par les moralistes. Nous suivrons néanmoins l'ordre inverse et nous nous occuperons d'abord de la morale individuelle. Voici les motifs qui nous engagent à opé-
â54 PREMIÈRE PARTIE.
rer cette interversion : D'abord, le principe de Ben Azaï nonseulement a pour lui la priorité chronologique, ce qui ne constituerait pas un titre suffisant, mais encore se trouve trois fois répété dans les récits de la Genèse (i), irrécusable témoignage de Timportance que lui attribue la doctrine révélée. Ce n'est pas sans motif apparent qu'elle revient tant de fois sur cette vérité : « L'homme a été créé à l'image de Dieu. » Elle préside, cette pensée, à la création de l'homme, puis à son passage de l'état virtuel à l'état réel, puis à la reconstitution du genre humain, solennellement annoncée à Noé après sa sortie de l'arche. Est-ce émettre une assertion hasardeuse que de reconnaître dans cette formule réitérée l'indice d'une idée capitale, le précepte régulateur du développement de Thumanité? Habitués à puiser nos inspirations à la source sacrée, nous ne pouvons pas ne pas tenir compte d'un avertissement aussi significatif. Notons ensuite que R. Akiba lui-même rend hommage à l'opinion de Ben Azaï dans la remarquable interprétation qu'il en donne dans le traité d'Abolh (2). Constatons enfin que la raison logique confirme plus qu'elle ne contredit Tordre que nous adoptons. Bien que dans la vie usuelle la morale sociale devance la morale individuelle, notamment au sein des masses gouvernées par le principe de la mutualité, il n'en est pas moins vrai que, dans la voie du perfectionnement régulier et continu, celle-là doit emboîter le pas sur celle-ci. Les chances du combat extérieur ne dépendent pas peu du résultat de la lutte intérieure. Mieux on aura su, dans les profondeurs du moiy faire prévaloir les bons sur les mauvais instincts, subordonner, comme dit la Tradition, le Yetzer Barâa au Yetzer Tob^ plus on sera fort contre les attaques et les périls du monde. « Tant vaut l'individu, tant vaut la société », dit la sagesse des nations. « Fais-toi beau, et puis lu pourras faire beaux les autres », nous disent les organes de la Révélation (3).
(1) Genèse, ï, 26 et 27; V, 1; IX, 6. (ô) Zephania,II,l;TalmudSynhédriii,f8,
(2) Aboth,in,8; T0y.ci-(le88us,p.25f, S'TlXI '^TaStSÎ Ûttjg ITOlpl IttJlDlpnrt note 8. tJi^nX Ottffî.