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CHAPITRE II. — Du rôle du sentiment dans la morale

Dans Tordre hiérarchique qui régit les facultés de Tâme, le sentiment vient immédiatement après Tintelligence et la complète. A-t-il un nom dans TÉcrilure, sa place y est-elle bien marquée? Oui, puisque c'est le mot cœur qui lui sert de dénomination.

§ 1". Le cœur; sa signification dans la langue biblique.

C'est le cœur que Dieu désire. (Talmud, SyDbédrin, fol. 107.)

Avant tout, il importe de constater que dans la Bible le terme cœtif emporte souvent un sens générique, embrassant, non-seulement les opérations multiples du sentiment, mais tout

(f) Aboth, II, 4. . (2) Isatr, LVII, iO.

LA MORALB INDITIDUELLE. 283

Tensemble des facultés intellectuelles. Nous en avons un premier témoignage dans l'expression si souvent répétée « parler dans son cœur. » C'est par cette locution que Ton nous annonce la résolution de Dieu de ne plus submerger la terre par les eaux du déluge (1). Abraham (2), Ésaû(3), Jéroboam (4), Haman(5), parlent dans leur cœur. Il est donc considéré comme le promoteur des bonnes et des mauvaises inspirations. Nous remarquons en outre que lorsque le cœur y figure en compagnie de rame, c'est lui qui a la priorité. Notamment en ce qui concerne Tamour de Dieu, il est toujours dit : a Aime Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme (6). » Faudra-t-il en induire à la supériorité du sentiment sur la pensée? Ce serait aller trop loin, et il vaut mieux y voir un simple hommage rendu à son influence prépondérante sur l'activité humaine, sur les manifestations multiples des faits internes et externes de la personnalité. C'est à ce point de vue limité qu'il faut se placer pour apprécier le rôle assigné au cœur dans les principaux monuments de la littérature sacrée, notamment dans les Psaumes et dans les Proverbes, où on lui attribue la plupart des actes qui s'accomplissent dans le for intérieur — délibération, détermination, résolution, attraction et répulsion. — Au surplus, s'il en est qui s'étonnent de cette extension indéfinie donnée aux mouvements du cœur, on leur répondra que c'est la tendance, le génie de la langue sainte, de rendre sensibles à tous les opérations les moins perceptibles se passant dans les profondeurs de la conscience. Bien qu'il ne soit qu'un organe physique, on a choisi le cœur comme le représentant de l'âme, parce qu'il est le centre des phénomènes vitaux, parce qu'il présideàladistribution des forcesetdesmouvements corporels, parce qu'il est tout à la fois le point de départ et le point d'arrivée des fonctions physiologiques. On ne pouvait donc localiser d'une façon plus apparente là direction des mouvements intellectuels et

(1) Genèse, VIII, 91. (K) Esther. VI, 6.

(a) /Wrf., XVII, 17. (6) Dealer., VI, 8; X, ta; XI, ÎT; XXX,

{Z) md.,\X\ll,4i. 6et0.

(4) I Roi^ , XII, 96.

moraux, qa'en la plaçant là où s'élaborent déjà les mystères de la vie animale. A cet égard, le cœur doit être considéré comme l'intermédiaire entre Tesprit et la matière. Ce que nous en disons a été proclamé, nous sommes heureux de le constater, dans une circonstance des plus solennelles, par Tune de nos plus hautes illustrations scientifiques (i). Personne n'ignore que le rapport de l'âme avec le corps est l'un des problèmes les plus ardus de la psychologie, transmis comme un mot d'ordre d'un siècle à l'autre, d'une école à l'autre. En désignant le cœur comme médiateur entre ces deux puissances adverses^ la Bible a su atteindre un résultat que la science est encore à rechercher, nous voulons dire la conception populaire de cette liaison indéfinissable.

Les attributions plus spéciales du cœur n'ont d'ailleurs été ni négligées ni méconnues par l'Écriture. Non, le sentiment et la sensation s'y trouvent rattachés dans des textes aussi nombreux que variés. Avant toutes choses, le cœur est la résidence de la passion, de ce fameux Yetzer dont nous avons fourni la légende (2) ; puis de l'orgueil, de la hauteur, de la fierté, de la vanité (3), du courage (4), de l'obstination (5), de la peur et de la lâcheté (6), du contentement (7), de la joie (8), de la douleur (9), de l'envie et du ressentiment (10), du désir brutal et de la sensualité (li), de la dureté (12), de l'humilité, de la contrition (13), etc.

On voit bien, par ces exemples, que la Bible ne s'est pas trompée sur les vraies propriétés du .cœur considéré comme

(I ) Claude Beraard, Discours de réception à V Académie française.

(i) Genèse, vnr, 21.

(3) Deulér.*, VIII, 14; ProT., XVI, 4.

(4) Dealer., Il, 30 ; Ps., XXVIl, 14.

(5) Exode, IV, 31; VIII, U.

^6) Lévit., XXVI, 36; Dentér*, XX, 8; haie, VI, 10.

(7) ProT., XXVI, 90; I Rois, VIII, 66; Eilher, I, 10; V, 9.

(8) I Chron., XVI, 10; Psaumes, XIX, 9;ProT., XIV, 50; XVII, S2.

(9) ProT., XIV, 13; XV, 13; Isaïe, LXV, 14.

(10) Dentér., XV, 10; I Samnel, I, 8; XVII, 38.

(11) Nombres, XV, 39; Dentér., X, 16; Jérémie, IX, tK.

(13) Ézéchiel, XI, 19; XXXII, 9; I Samnel, XXV, 37.

. (13) Psaumes, LI, 19; LéTit., XXVI, 41; Psaumes, GXLVII^ 5; Isaïe* LIX, 15; Psaumes, CIX, 33.

la résidence de la sensibilité; pas la moindre des naances de cette faculté qui ait échappé à sa clairvoyance, qui ne s'y trouve clairement désignée. A cet égard, nous sommes heureux de constater que la langue de la Révélation est d'accord avec Tesprit des langues en général, tant anciennes que modernes/ Toutes elles reconnaissent les fonctions multiples de cet agent organique du sentiment, saluent en lui l'inspirateur immédiat des affections et des répugnances, de l'amour et de la haine, de la sympathie et de l'antipathie, de la vaillance et de la poltronnerie, de l'humilité et de l'orgueil. Le cœur n'a pas encore été détrôné que nous sachions ; il n'a perdu, jusqu'à ce jour, aucune des prérogatives que l'Ëcriture lui attribue dans son langage lapidaire.

Et ce rôle considérable assigné au cœur dans la conduite de la vie n'a certes pas été amoindri par la Tradition. Si l'on veut savoir ce qu'elle en pense, on n'a qu'à jeter les yeux sur l'un de ses plus antiques monuments, sur le traité d'Aboth, qui fixe la doctrine en cette matière : c'est l'illustre Rabbi Yo'banan Ben Zakaï, qui pose à ses disciples la double question de savoir quelle est la meilleure voie qu'il convient de choisir, et quelle est la pire qu'il importe d'éviter. Parmi les différentes réponses qui lui sont faites, il adopte celle de son disciple Ëléazar Ben Ara'ch, qui place la double solution dans un bon et dans un mauvais cœur (1) ; il Tadopte comme la plus compréhensive, comme celle qui voit dans le cœur la source de tous les bons et de tous les mauvais penchants, le bon cœur triomphant de tous les obstacles, le mauvais cœur confisquant, au profit de ses convoitises, jusqu'aux meilleures qualités morales. A cet enseignement doctrinal, qui nous donne une idée si juste et si élevée de l'étendue des fonctions du principe sentimental, il convient d'ajouter un autre passage, remettant le cœur à sa véritable place par rapport à l'esprit. Il s'agit de l'expression a parler en son cœur » susvisée. Relevant à ce sujet une variante dans le texte biblique, la double énonciation de « parier à son cœur» et « parler en son cœur », la

(i) Aboth, ir, 15 et 14.

TradilioQ applique la première à Diea et aux justes, la der-* niëre aux méchants. Maîtres de leur sensibilité, Dieu dit à son cœur (1), Hanna parle sur son cœur (2). Asservis à leurs sensations, esclaves de leurs appétits, Ësaû, Jéroboam, Hanna, etc., parlent dans leurs cœurs, c'est-à-dire qu'ils cèdent à ses suggestions et à ses caprices (3). Dominer son cœur, le soumettre à l'autorité de Tintelligence et de la foi, voilà le lot des justes; s'en laisser dominer, lui remettre le sceptre du gouvernement, voilà la règle des méchants et des impies. Clest dans le même sens que la sagesse gnomique nous dit : « Dieu veut le cœur (4), » c'est-à-dire il veut que nous fassions tourner au proût de la sainteté et de la foi la puissance qu'il a déposée dans cet organe directeur des mobiles humains. On ne saurait rendre un plus éclatant hommage à l'ascendant du cœur sur le domaine du bien et du mal moral.

§ 2. Les passions^ définies d'après la légende de Caïn.

Envisagées comme instruments mis à la disposition du cœur, c'est à-dire de la sensibilité, pour remplir le rôle qui lui est assigné dans le mécanisme anthropologique, les passions sollicitent tout d'abord notre attention. Si le cœur est le médiateur entre l'esprit et la matière, les passions sont les canaux conduisant tour à tour de la pensée à l'action, de l'action à la pensée ; et s'il est nécessaire de concevoir pour pouvoir agir, il est indispensable de sentir pour vouloir agir. Une première conséquence de ce principe, de cette tâche intermédiaire confiée au sentiment, c'est qu'il ne saurait y avoir de passion foncièrement mauvaise, pas plus qu'il n'y a de pensée radicalement fausse. Pour nous servir d'une comparaison sensible, nous dirons que les passions sont aux idées ce que sont les nerfs et les muscles au corps, do vigoureux agents de transmission, faisant passer celles-ci de la sphère de la spéculation

(!) Genèse, VIII, 11. . (3) Midrasch Efther.Vl, 6.

(a) I Samuel, I, 15. (4) Cf., p. «8i.

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dans celle de la réalité extérieure. Nous ne voulons ni ne pouvons contester qu'en dehors des passions la vie serait exempte de bien des causes de trouble et de danger; mais, d'autre part, il faut avouer qu'elle serait sans charnue, sans attrait, froide, décolorée, se traînant languissante à la remorque d'une incurable monotonie. Sans les passions, l'existence échapperait peut-être à ces redoutables souffles qui bouleversent notre intérieur comme des vagues poussées par les ouragans, mais elle serait privée de tout excitant et de tout stimulant, qui sont comme le sel de la vie. Est-ce que la nature peut se passer d'orages? est-ce que la mer peut se passer de tempêtes? est-ce que l'atmosphère se purifie autrement que par un déplacement violent des courants? Les passions ne sont pas autre chose que les courants du monde moral. Ce n'est pas la seule analogie à noter entre la physique et l'éthique : de même que les perturbations météorologiques sont de puissance inégale, de même les passions varient avec les dispositions et le tempérament individuels. Cette vérité, la Tradition l'a proclamée dans l'adage déjà cité : a Les passions sont en raison directe des aptitudes personnelles (1). »

Qu'est-ce donc alors, nous deraandera-t-on, que celte pernicieuse et funeste influence des passions, affirmée par l'Ecriture, confirmée et amplifiée par la Tradition dans la fameuse légende du Yetzer Havâay signalée par tous les moralistes et prédicateurs, tant anciens que modernes? Cette influence, nous avons hâte de le constater, est purement externe. Elle vient du non-moi^ des circonstances qui nous entourent, des milieux où nous respirons, des conditions sociales qui nous sont faites, des tendances locales ou temporaires qui prévalent. L'ensemble de ces causes a été ébauché par le compas divin dans la légende de Caïn, si souvent invoquée et à laquelle nous aurons encore plus d'un emprunt à faire. Qu'on ne nous en veuille pas de recourir si souvent aux mêmes textes, aux textes primitifs de la Genèse. N'est-ce pas pour nous une sorte de dévoir de puiser à cette source inépuisable de la Révéla-

(1) Talmnd, Suoc*, S2; Toy. noire Introduction générale , p. 106-107.

tioD, d'en recaeillir les enseignements anssi profonds que permanents ? Commentons donc les paroles adressées par Dieu à Gaïn avant la perpétration du fratricide, lorsqu'il pouvait être retenu encore sur les bords de Tabime. Il débute ainsi : a Si tu te conduis bien, tu pourras marcher la tête haute ; mais si tu ne suis pas la bonne voie, le péché te guette à la porte. Qu'est-ce à dire? Que le péché n'est pas en nous, mais en dehors de nous, dans tous ces objets qui flattent les sens, charment les yeux, réjouissent le palais, excitent le désir, provoquent la chair et séduisent Timagination. Le péché est à la porte, c'est-à-dire encore qu'il se rencontre jusque dans les obstacles qui nous barrent le chemin, qui nous arrêtent dans l'ardente poursuite de la convoitise, et partant soulèvent en nous l'impatience, l'irritation, la fureur et tous les sentiments violents qui leur font cortège. Tant que la perversité n'a pas pénétré en pleine intelligence, tant qu'elle ne lui a pas arraché le sceptre du gouvernement, le péché garde son caractère d'agent externe, et ses faits et gestes restent marqués du signe de l'importation étrangère. Voilà donc une première vérité qui n'est pas sans importance : on tient à nous avertir que le danger moral est moins dans les passions elles-mêmes que dans les aliments qui leur viennent du monde matériel, pour les exciter plus encore que pour les apaiser. Est-ce un motif de les repousser, de leur fermer hermétiquement cette porte par laquelle ils s'introduisent en ennemis? Faut-il, en un mot, refuser toute nourriture aux passions, les comprimer, les étouffer par les privations et la faim ? Nous l'avons dit déjà : certains théologiens et plus d'un moraliste ne reculent pas devant cette suppression, se prononçant sans détour poui' l'abstinence, pour le renoncement absolu. Eh bien, hâtonsnous de reconnaître que l'Écriture ne veut pas de cet anéantissement. « Tu peux maîtriser le péché, » est-il dit finalement à Gain : or, maîtriser n'est pas étouffer, mais gouverner et diriger, soit en les maintenant dans la bonne voie, soit en les y ramenant à la suite de leurs déviations (1).

(I) Genèsê, IV, 7, 13 birnn nnxi.

À la vérité nous remarquoDs ici une lacune. Dieu dit à Gain qu'il peut maîtriser le péché, mais sans lui indiquer les moyens et la façon de s'y prendre. Pourquoi n'achève*-l-il pas laleçon, pourquoi nous laisser dans l'ignorance des procédés et des mesures à mettre en œuvre quant à la direction des passions? A cette question nous répondrons par une autre : Est-il bien sûr que cette lacune soit réelle, qu'il y ait omission sur ce point capital? Il suffit, ce nous semble, de jeter un coup d'œil sur l'antagonisme légendaire de Gain et d'Abel pour se convaincre qu'il n'en est pas ainsi. Il est généralement admis aujourd'hui que les personnages de la cosmogonie biblique doivent être considérés moins comme des particuliers que comme des types généraux. Gette vérité, dont la philosophie radicale de nos jours s'attribue la découverte (1), a été depuis longtemps reconnue par nos exégétes (2). Dans le sens étymologique, Gaïn c'est l'acquisition, la possession : « J'ai acheté^ j'ai acquis un homme de parla volonté de Dieu », dit sa mère en lui donnant ce nom (3). Abel, dans le même sens, signifie a souffle, vapeur, fumée », ce qu'ily a de moins matériel dans la nature (inn). Or, cet antagonisme de principe vient se traduire en une différence de vocation pour les deux frères. Gaïn se fait laboureur, Abel devient pasteur. Le premier est le serviteur de la terre [4), concentrant ses facultés sur la matière brute» n'estimant que la réalité palpable, la prenant pour l'alpha et l'oméga de la destinée humaine, la faisant passer jusque dans le culte qu'il offre à Dieu au moyen des fruits de la terre. Mais Abel a une notion plus élevée du but de la vie; il comprend que l'homme n'est pas fait pour s'absorber corps et âme dans ce labeur grossier, et qu'il doit être le directeur bien plus que l'esclave de la terre. Aussi consacre-t-il ses soins à l'élève du bétail, à ce métier de berger dans lequel l'Écriture se plaît à nous présenter le symbole du gouvernement spirituel, en honorant de cette

(0 Voy. le Utto de Pierre Leroux, De (3) Genèse, IV, 1, 'n nfi< ^'ii< ^h'^ap

rBumanité. (4) Ibid.^ IV, a.

(S) Voy. Menorath Hamaor, p. 116.

qualification Moïse, David et les chefs d'Israël en général (1). Quelle offrande fait-il à Diea? les prémices de son bétail, les plus gras de ses béliers, c'est-à-dire des produits dus à sa sollicitude pastorale, à ses soins moraux bien plus qu'à ses efforts corporels. £t Dieu agrée l'offrande d'Abel, fruit de la combinaison du travail matériel avec l'action intellectuelle, il l'agrée comme la vraie manifestation de la personnalité humaine, « poussière terrestre vivifiée par un souffle céleste » ; celle de Gaïn est rejetée parce qu'elle était privée, dépouillée de cet élément supérieur. Alors Gaïn se fâche; il s'irrite de cette préférence témoignée pour l'immatériel ; il ne comprend pas cette infériorité de la matière, quand c'est elle qui peine, qui souffre, qui sue sang et eau dans l'accomplissement de la tâche imposée au fils de la terre, quand c'est elle en outre qui nous sollicite de tous côtés, nous excitant tour à tour par l'instinct, le besoin, les penchants, les convoitises externes et internes. Sa face tombe^ dit le texte, c'est-à-dire qu'elle ne regarde qu'en bas, ce qui est au-dessous d'elle, le terre à terre, l'ensemble des biens et des jouissances à la portée de son regard. Rourquoi cette colère contre ton sort, contre ta vraie destinée, lui dit la sagesse infinie? Pourquoi surtout cette altération de ta face, cette chute de l'intelligence que trahissent les traits crispés de ton visage ? Sache donc que pour relever ta face^ pour porter la tête haute, il faut faire le bien^ c'est-à-dire poursuivre un but plus noble que la simple satisfaction des sens et le développement du bien-être animal. Si à cette réalisation du bien, à cette culture des facultés morales, tu préfères les soins du corps et les suggestions du désir brutal, tu en es le maître ; je ne te refuserai ni les moyens, ni les occasions d'y pourvoir. Tu les trouveras à ta porte, tout près de toi, je te préviens même que leurs aspirations sont toutes vers toi, c'est-à-dire qu'elles sont douées d'un attrait, d'un charme, d'une puissance magnétique à laquelle il n'est pas facile de résister. Mais alors, m'objecteras-tu, comment faire pour ne pas y succomber? En usant

(1) Nombres, XXVII, 17; Jérémfe, XX[II,f4; Êiéchiel, XXXIV, l; P«., LXXVIII, 70-79. Cf. Schcmoth Rabba, sect. 2.

LA MORALE IIXDIVIDUELLE. 291

énergjquement de celte force de résistance que j'ai placée au plus profond de ton être, en déployant dans cette lutte autant de courage que de persévérance, en te pénétrant de cette Yérité que toi; c'est-à-dire la vraie personne, l'être intelligent, pensant et voulant, tu es le maître, capable de repousser les attaques du monde extérieur, habile à calmer, à gouverner les tempêtes qui grondent dans ton propre cœur. Il peut arriver, il n'arrive que trop souvent malheureusement que Caïn tue Abel, c'est-à-dire la matière asservissant Tespril, s'arrogeant l'omnipotence, usurpant le trône. Mais nous sommes bien avertis, nous savons du moins à quoi nous nous exposons, nous connaissons le châtiment qui est au bout de cette révolte. Et quel est ce châtiment? Celui-là même qui fut infligé à Caïn après la consommation du fratricide ; c'est le vagabondage, c'est l'agitation perpétuelle, c'est le trouble incessant, l'inquiétude d'esprit et de cœur à l'état permanent, le désir sans limite, la passion sans frein nous entraînant comme un cheval fougueux dans sa course virtigineuse et que la main du cavalier est impuissante à réprimer : « Tu seras mouvant et errant sur la terre (1) »; c'est-à-dire tu seras le jouet de ces passions que tu n'a pas su gouverner, tu seras ballotté de sensation en sensation, de convoitise en convoitise, comme le naufragé est lancé d'une vague à l'autre. Finalement on peut dire de cette légende que la mise en scène est en harmonie avec la grandeur du sujet, que jamais on n'a défini avec plus de précision le rapport des passions avec le moi pensant et dirigeant.

§ 3. De la nécessité morale des passions.

La théorie des passions serait incomplète cependant, si à côté de cet exposé du mode de gouvernement à faire prévaloir ne venait se placer celui de leur nécessité morale. Il faudra même que cette nécessité soit bien démontrée pour triompher

(1) Genèse, IV, 12.

des objections qu'elles soulèvent et que nous avons déjà signalées. La religion et la philosophie s'en sont à Tenvi faites les interprètes, de même que prédicateurs et tribuns sont unani* mes à leur crier anathème. Pour le moins, serait-on çn droit de leur appliquer le dicton de nos sages : a Ni de ton miel ni de ton fiel (1). » Eh bien, cette nécessité, nous espérons la faire découler de la nature morale de Thomme et de Thistoire, Ce qui nous frappe de plus haut et de plus loin dans notre mécanisme interne, c'est le principe du libre arbitre. Chacun peut et doit se dire que ce n'est pas sans motif, et comme d'une arme de parade, que Dieu nous a doués de cette précieuse faculté. Elle est entre nos mains l'instrument de la vraie félicité, de celle qui résulte de la responsabilité bien entendue. On comprend tout d'abord qu'en dehors des passions qui nous attirent de leur côté pour nous détourner du chemin du devoir, à défaut de la bataille qu'elles nous offrent chaque jour, la tâche du libre arbitre serait, pour ainsi dire, illusoire. Nous aurions peu ou point de mérite à nous acquitter d'obligations que rien ne vient contrarier, qui ne rencontreraient nul obstacle dans les conditions normales de la vie. La révélation nous fait sentir toute l'importance du libre arbitre dans celte proposition trois fois repétée : « Regarde, je mets aujourd'hui devant vous la bénédiction et la malédiction (2). — Regarde, je viens d'exposer devant toi la vie et le bien, la mort et le mal (3). — Je prends à témoin contre vous aujourd'hui le ciel et la terre que j'ai placé devant vous la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction (4). » Il y a là certes quelque chose de plus et de mieux qu'une simple répétition. Bien que la gravité du sujet nous explique l'insistance des termes, nous croyons y voir les trois sphères dans lesquelles se développe successivement la liberté humaine. La bénédiction et la malédiction agissent dans le domaine religieux, le bien et le mal se réalisent dans le monde moral et social ; la vie et la

(I) ^Xp-l^ra Xbl -jiaai»» ^h Midrasch (s) /Wrf-» XXX, 15.

Yalkttl, n0 766. (*) '*»<^» XXX, 19.

(a) Dealer., XI, 96.

mori gouvernent la création matérielle et terrestre. Mais on voudra bien remarquer que, dans ces textes, la vie et la mort sont reliées, d'une part, au bien et au mal ; de Tautre, à la bénédiction et à la malédiction. Pourquoi? Pour nous apprendre que la vie et la mort ne régissent pas seulement la nature physique, mais se déploient avec la même réalité dans les hautes régions de l'existence morale et intellectuelle. Mais quels sont les instruments, les organes de cette vie et de cette mort métaphysiques? Ce sont précisément les passions qui, selon leur nature et leur direction, aboutissent à Tune ou à l'autre. La doctrine se trouve résumée dans deux remarquables sentences du livre des Proverbes : « L'homme longanime l'emporte sur l'homme fort, et le maître de ses désirs sur le preneur des villes (1). — Celui qui ne sait refréner ses passions ressemble à une ville démantelée, privée de ses murailles (2). » Le rôle du libre arbitre dans le gouvernement des passions est donc parfaitement déterminé. Il en sera, non pas le destructeur, mais le modérateur, habile aies faire concourir à l'œuvre de la perfectibilité. Et si l'on compare les passions à des engins de guerre, c'est pour nous éclairer sur l'imminence de la lutte, condition inéluctable de l'existence collective et- individuelle. Il y a lutte entre les nations pour l'hégémonie et la prépondérance politique; il y a lutte entre les cités pour la notoriété locale ; il y a lutte entre les différentes classes pour la hiérarchie; il y a lutte entre les membres d'une même caste pour la priorité personnelle ; il y a lutte entre les individus isolés pour les satisfactions de l'intérêt ou de l'ambition. S'arrêle-t-elle là? Non, du monde extérieur elle passe dans le for intérieur, et le duel qui se livre dans notre propre sein, et le drame qui se joue entre la passion et le devoir dans les profondeurs de la conscience, drame dont les jeux scéniques ne sont qu'un pâle reflet, contiennent dans leurs flancs tous les éléments de la lutte universelle. Guerre ou rivalité, voilà la loi de la terre, la paix, la paix absolue résidant au ciel, où tout est concorde

(0 ProT., XVI, 3«. («) Pm., XXV, 38.

et harmonie (1). C'est donc la première obligation du fils de la terre de se soumettre aux conditions de l'existence terrestre, de se préparer à ce combat, comme c'est son plus beau triomphe d'y remporter la victoire. Cette assimilation du monde organique et dii monde moral, cette comparaison entre les convulsions de la nature et les orages du cœur humain nous fait comprendre la fréquente qualification donnée à Dieu de dompteur des flots et pacificateur des vagues : a Je suis l'Ëternel, ton Dieu, dit Isaïe, qui agite la mer et fait mugir ses vagues; Éternel Zébaoth est son nom (2). » Jérémie ne dit pas avec moins de poésie : v À sa voix s'ébranlent les réservoirs d'eau dans le ciel ; il fait monter les nuages des extrémités de la terre, lance la pluie à la lueur de ses foudres, tire le vent de ses trésors (3). » Et le Psalmiste : « Il apaise le bruit des océans, l'orgueil de ses flots, aussi bien que le bruissement des nations; les habitants des pôles ont peur de tes météores; c'est toi qui fait éclater en cris d'allégresse les enfants du levant et du couchant (4), » Oui, les faits météorologiques, les ouragans, les tempêtes, les trombes, les cataclysmes ont un fidèle écho dans nos agitations internes, et c'est pour ce motif que a les méchants ressemblent à une mer houleuse, ne se calmant jamais, et dont les eaux charrient du sable et de la boue (5) ». Ce qui démontre, à un autre point de vue, la nécessité des passions, c'est la constante application que l'Ecriture en fait à Dieu, les lui attribuant toutes ou presque toutes, y compris les sentiments haineux, nous le montrant tour à tour affecté par l'amour et par la pitié, par la colère et par la vengeance. Oserait-on les taxer de divines si elles étaient foncièrement mauvaises? Ce qui les rend malsaines et pernicieuses, c'est la fausse direction qu'on leur fait prendre, ce sont les déviations qu'elles suivent toutes les fois que, livrées à elles-mêmes, elles échappent au contrôle de l'intelligence. Les sentiments irritants n'ont pas moins que les autres et leur raison d'être et leurs

(1) Job, XXV, 2. (4) Pgavmei, LXV, 8 et 9.

(S) Isaïe, LI, 15. (5) Isale, LVIl, SO.

(3) Jërémie, X, i:^.

effets salutaires. Ils sont, nous Tavons démontré déjà (i), les outils du principe fondamental de Textirpation du mal; et, s'il y a des affections coupables comme la faiblesse, il y a des haines justes comme le châtiment. Telles sont la colère et Tindignation contre les méchants et leurs œuvres, se manifestant au profit du droit et de Téquité sociale.

Si enfin nous consultons Thistoire, si nous lui demandons son secret, le secret des profondes impressions et des vives émotions qu'elle nous laisse, elle n'hésitera pas à nous dire qu'il est tout entier dans l'action dramatique dont elle développe le tissu, c'est-à-dire dans les passions. Rarement, pour ne pas dire jamais, les grandes missions individuelles ou collectives, morales ou politiques, religieuses ou laïques, s'accomplissent sans leur concours. Ce sont elles qui les marquent à leur cachet, qui les font vivre dans le présent et dans l'avenir. À la moindre attention que Ton prête aux annales des nations, on est frappé de la différence qui sépare les actes réalisés sans ardeur, sans vivacité, sans intervention du démon de l'histoire, de ceux qui s'effectuent sous la chaleureuse instigation du sentiment éclairé par l'intelligence. On reconnaît aussitôt les derniers à leur allure martiale, à leurs proportions grandioses, à l'étincelle sacrée qui se fait jour même dans le plus simple récit, à la traînée lumineuse qu'ils laissent sur leur passage. Ne sommes-nous pas remués, transportés, à la lecture d'un de ces beaux traits de dévouement, d'abnégation, d'héroïsme, de piété ou de vertu? ne font-ils pas vibrer en nous toutes les cordes sensibles? Mais pourquoi? Parce qu'ils rencontrent un puissant écho dans notre propre cœur, parce qu'ils correspondent à nos sensations les plus intimes. Dévouement et sacrifice, courage et sympathie, amour de Dieu, amour du devoir, amour de la patrie, haine du crime et mépris du vice, que deviendriez-vous si vous n'étiez jetés dans cette fournaise où s'élaborent les grandes et nobles passions, d'où la légende a tiré la vocation d'Abraham? Les passions sont les arches du pont qui conduit du sûr entendement à une généreuse activité,

(l) Voy. notre Introduction générale ^ p. 5C.

les ouvriers du grand architecte qui s'appelle rftme, mais des ouvriers avisés, inspirés, artistes habiles à traduire ses plans en œuvres de génie. En voulez-vous des preuves, des témoignages ? Vous les aurez, éclatants et puissants, dans les récits .dramatiques du sacrifice dlsaac, de la catastrophe de Sodome, de la sédition du veau d'or, où la grâce et la justice divine s'allient dans la plus juste mesure. Vous les recueillerez dans les émouvantes narrations faisant passer devant nos yeux l'amitié de David et de Jonathan, les procédés de David envers Saûl, Tattitude des prophètes devant les rois, Élie sur le mont Carmel, Elisée en présence de Naaman. Qu'est-ce qui vaut à ces fails glorieux les honneurs de l'immortalité? Ce sont les passions qu'ils expriment, les nobles sentiments qu'ils dévoilent, réagissant sur nous comme l'aimant sur le fer(i), répondant à la notion interne du vrai, du juste et du bien.

§ 4. De la distinction des bonnes d'avec les mauvaises passions.

En essayant de démontrer la nécessité des passions, il importe d'éviter l'exagération et l'apothéose. Ce serait retomber en pleine mythologie, dont ce fut justement l'erreur capitale de les diviniser toutes sans distinction, en érigeant des autels à Vénus, à Mars, à Mercure, non moins qu'à Minerve et à Apollon. Hâtons-nous donc d'affirmer qu'il y a de bonnes et de mauvaises passions, ou, pour mieux dire, les bonnes peuvent devenir mauvaises, s'altérer, se corrompre, soit par l'abus, soit par une fausse direction. Et s'il en est ainsi, il s'agit de savoir si nous possédons un signe propre à nous les faire discerner, à nous empêcher de les confondre. Pour nous, nous cherchons naturellement ce signe, ce moyen du discernement, dans la Révélation. Or voici ce que nous y trouvons. Il a été établi que la Bible attribue à Dieu la plupart des sentiments humains : la

(1) ProT.,XXVII, 17.

bonté, rindalgence, là miséricorde, la générosité, non moins que le ressentiment; la colère, la haine et la vengeance. Et quelle est la principale raison d'être de ces anthropomor^ pbismes? La théologie l'a trouvée dans la nécessité de nous offrir un modèle à imiter dans toutes les circonstances de la vie. Il s'ensuit qu'il est pour. nous de la plus haute importance d'avoir les yeux constamment fixés sur cet idéal, quand nous entrons dans le sentier tortueux des passions. Un premier point à noter, sous ce rapport, c'est l'élimination de la personnalité divine de toute passion sensuelle : a Est-ce que je mange la chair des béliers, est-ce que je bois le sang des boucs (1)? » dit Dieu aux sacrificateurs hypocrites. Il ne les accepte qu'à titre d'odeur agréable (nirr^a n-i*!), c'est-à-dire qu'il n'agrée que la portion la moins matérielle des offrandes faites en son honneur. Avant de monter vers le ciel, la chair grossière doit se transformer en substance aérienne. La première conséquence morale à tirer de ce principe, c'est que la passion doit être écartée le plus possible du domaine de la sensation. Ce n'est pas qu'il nous soit interdit de jouir, d'user largement des biens de la terre, de rechercher et de nous approprier les satisfactions que nous prodigue la sollicitude providentielle. C'est là une thèse fausse, morose et chagrine, cent fois démentie par les livres saints, multipliant à notre adresse les assurances de bien-être, de richesse et de fécondité. La seule condition qu'elle nous pose à cet égard, c'est d'en jouir avec modération, de ne jamais dépasser certaine limite, de nous arrêter même en deçà de la ligne où le licite est remplacé par l'illicite; et cette condition, nous lui avons donné un nom, une qualifica-^ tion des plus fréquentes dans la Bible : c'est la sainteté (3). II en est ainsi pour tout ce qui se rapporte à la possession, à la propriété, à la poursuite de la fortune, à l'acquisition et à l'accumulation des trésors, comme des agréments du confort et du luxe. Toutes ces choses n'ont par elles-mêmes aucune valeur morale; elles n'acquièrent celte valeur que par l'usage noble

(1) Psaumes, L, 37.

(a) Voy. notre Introduction générale ^ p. 55.

et bienfaisant qui les sanctifie. Autant elles sont pures et saintes dans ce cas, autant elles sont profanes et criminelles lorsqu'elles deviennent les fauteurs de Tégoïsme et de Torgueil. C'est alors que de bénédictions elles dégénèrent en malédictions, flétries, condamnées comme produits empoisonnés, fruit de passions impies. Le désir charnel, avec Timmense rôle qu'il joue dans le développement humanitaire, rentre sous cette loi; c'est à lui que, d'après la tradition, s'applique plus spécialement le précepte de la sainteté (1). Licite, recommandable, sacré, quand il a pour objet le grand œuvre de la génération humaine, la création de la famille et le renouvelle* ment de la société, il doit être taxé de brutal lorsqu'il est son propre but à lui-même, ne recherchant que la jouissance bestiale. Il résulte clairement de ces prémisses que, dans la sphère de la sensation, la passion doit être plus souvent refrénée que cachée, retenue qu'encouragée, tempérée que fortifiée. Éliminée de la nature de Dieu, elle ne saurait constituer par ellemême un engin de perfection. Pour le devenir, il faut qu'elle cherche son but en dehors d'elle, en se mettant au service de sentiments et d'idées appartenant au domaine de la spiritualité. Nous ne valons quelque chose que par notre ressemblance avec Dieu, suprême objectif du vrai comme du bien ; or cette ressemblance peut se réaliser au sein même de la matière, mais de la matière purifiée et idéalisée.

Poursuivons cette analyse des passions, en passant du terrain de la sensation dans celui du sentiment. Nous userons de la même méthode, et nous observerons la sentimentalité divine, telle qu'elle s'offre à nous dans l'Écriture, pour en faire notre règle de conduite. Tous ces attributs peuvent être rangés sous deux chefs, les passions bienveillantes et les passions malveillantes. Si nous parvenons à nous rendre exactement compte de l'usage fait par Dieu des unes et des autres, nous serons fixés sur la manière d'en user nous-mêmes. Constatons d'abord que, d'après la théorie des attributs commentée par la Tradition, les premières sont aux dernières comme deux mille à

(1) VaXkraRabba,iect. S4.

LA MORALE mOIVIDUELLE. 299

quatre (1), c'est-à-dire remportant infiniment dans l'action divine. Il ne faudrait pourtant pas en induire à un emploi irrationnel, inintelligent, échappant à tout contrôle spirituel. C'est pour nous détromper, pour nous édifier sur un point de cette gravité qu'on a fait figurer parmi ces qualités l'attribut de la vérité, et que Dieu y est appelé le maître de la grâce et de la vérité (2). La priorité accordée à la grâce s'explique par celle du sentiment par rapport à la pensée, dû à la spontanéité et se développant sans effort par le simple contact du moi avec le non-moi. Mais , dans l'ordre logique , c'est la vérité qui doit précéder la grâce, ainsi que nous l'enseigne l'exégèse tra- .ditionnelle : « Dieu est appelé plein de grâce et de vérité : n'y « a-t-il pas contradiction entre ces deux termes? la grâce et la « vérité ne semblent-elles pas s'exclure? Non, c'est la vérité qui a vient d'abord, la grâce ensuite (3) ». Qu'est-ce à dire? Apparemment que la grâce doit marcher à la lueur de la vérité, que les sentiments bienveillants et les passions bienveillantes ne sont dans la bonne voie que tout autant qu'ils suivent les inspirations de la conscience. Sous l'empire d'une direction sage, avisée, et prenant le mot d'ordre de l'âme calme et impartiale, la passion peut se lancer avec entrain sur la pente de ses impressions ardentes, retenue qu'elle est par la main puissante de ce cavalier qui monte sur les ailes des chérubins ou sur la croupe des nuages. L'histoire confirme la doctrine ; elle nous montre la clémence et l'indulgence de Dieu toujours soumises à la sagesse infinie; jamais le pardon d'Israël n'est octroyé sans motif ou sans condition. Moïse lui-même n'ose pas le solliciter purement et simplement ; il se croit, au contraire, obligé d'appuyer sa requête par des arguments nombreux et saisissants. Qu'il s'agisse de la sédition du veau d'or ou de la révolte du peuple à l'instigation des explorateurs de la Terre sainte, le chef d'Israël plaide les circonstances atténuantes, invoquant la parole donnée aux patriarches, la force que puiserait le paganisme dans la chute de son unique adver-

(I) Exode, XX, 5 et 6; ibid,, XXXI V, (s) Exode, III, 5, h:QK1 ^bn 3*11.

^; Raschi, ibid,, Midraich Yalkat. (3) Talmad, Roach Hasohana, iT,

300 DEUXIÈME PAtltlE.

saîre, la nécessité du maintien d'une race dépositaire du principe du monothéisme et des véritables traditions religieuses. Ce n*est que grâce à la puissance de ces arguments que. Dieu se laisse fléchir et, comme dit le texte, modifie l'arrêt dont il menaçait son peuple (1).

Quant aux passions de la seconde catégorie, à cet ensemble des sentiments violents, haineux, qui occupent une placé si considérable dans la Loi et dans les Prophètes, ils portent aussi avec eux leur enseignement, un enseignement dont noiis allons faire sentir l'importance. Cette tendance à la rigueur du châtiment a été reprochée à la Bible comme une faute. Les uns en concluent à l'imperfection de la Révélation en général ; . les autres, dans un intérêt de polémique religieuse, aiment à faire ressortir le contraste de ces sévérités avec la douceur et la mansuétude évangéliques. Ne vaut-il pas mieux y découvrir la juste appréciation des forces comme des directions morales? Quoi! la Révélation pouvait-elle laisser passer inaperçus les actes de l'irritabilité, de cette puissante faculté qui, pour les vrais psychologues, est l'égale de l'intelligence et de la volonté, de ce mobile de l'âme qui exercé* une influence si prépondérante sur la vie du dedans comme sur celle du dehors ? Quoi! elle devait garder le silence sur les nuances infinies de l'excitation, composant cette gamme qui va du simple ressentiment jusqu'à la fureur, se mêlant à la plupart de nos pensées, de nos résolutions et de nos actions? Combien n'était-elle pas mieux inspirée en prenant soin de ménager à cette irritabilité des issues sur le monde moral ! Sachant bien que la comprimer outre mesure, c'est en provoquer la terrible explosion, elle fait sagement d'en diriger les énergies vers des points utiles, et elle le fait supérieurement, selon l'esprit de sa sainte tâche, en l'attribuant à Dieu, mais dans le seul but de combattre le mal et les complices du mal. Oui, si Dieu cède au sentiment de la colère, du courroux, de la vengeance et de la haine, c'est à l'endroit du vice, de l'injustice et de ses fauteurs criminels. L'irritation et la colère sont des réactifs,

(i) Exode, XXXn, 14.

LA MOHALE IDO^VIDUELLE. 3Q\

yiolenls comme la plupart de ceux qu*emploie la science mé-» dicale, dirigés contre la corruption des mœurs et Toblitératioa des consciences. Est-ce que la haine du mal et de ses artisans n'est pas la clef de voûte de la société, la sauvegarde de l'humanité, la source du droit pénal, qui occupe la première place dans toute législation? N'est-ce pas d'accord avec ce principe que le Psalmiste s'écrie : a Tes ennemis, ô Seigneur! sont les miens; je m'irrite contre tes adversaires, je les hais d'une haine sans fin, comme s'ils étaient mes ennemis personnels (1) » ?

Quant aux conséquences à tirer de cette théorie, de ce que l'on pourrait appeler la passivité divine, elles sont claires et à la portée de tous. Toute passion qui, après avoir pris les ordres de la raison, se propose pour but un résultat religieux, moral ou social, que ce but soit positif ou négatif, tendant vers ia réalisation du bien ou vers l'empêchement du mal, prenant Dieu pour guide et pour modèle, c'est-à-dire se réglant en principe sur les treize attributs, en pratique sur l'action providentielle telle qu'elle se développe sur la scène biblique, toute passion qui se produit au jour dans ces conditions est bonne et louable. Sans doute elle peut dévier, pécher, comme cela ne lui arrive que trop souvent, hélas! par excès d'ardeur ou par défaut de clairvoyance; mais il lui sera toujours tenu compte du zèle et du labeur mis au service d'une louable intention. La Tradition l'a proclamé dans cette proposition hardie : a Une transgres* sion, inspirée par un mobile vertueux, l'emporte sur une œuvre pie privée de ce mobile (2). i> D'autre part, tout penchant qui ne vise qu'à la satisfaction des sens, d'une vaine gloriole ou d'un intérêt égoïste, désertant la voie de la Révélation, n'ayant rien de commun avec la sympathie et avec l'antipathie divines, et par cela seul qu'il est exclusivement profane, contient le germe de la perversité et il ne saurait échapper au blâme d'en haut. Avec une leçon si nette, un enseignement si précis, on serait mal venu, ce nous semble, de se dire privé de toute boussole, condamné à marcher à tâtons comme l'a-

(0 Psanmes, GXXXIX, SI et iS. (S) Talmad, Nasir, «4.

veugle. Éclairés à la double lumière de rÉcriture et de la conscience, ayant à notre disposition ce grand et ce petit luminaire de la Genèse, nous ne pouvons guère exciper de notre ignorance.

§ 5. Résumé de la théorie traditionnelle au sujet du gouvernement des passions.

Le long exposé auquel nous nous sommes livré par rapport à la légende du Yetzer Harâa nous dit assez l'importance attaché par le Tàlmud à la notion et au gouvernement des passions. Il suffira donc, pour fixer la doctrine, de résumer les points principaux de cette thèse.

De la nature de la lutte à soutenir contre les passions. — Nous avons cité la proposition qui contient le principe de la lutte du Yetzer Tob avec le Yetzer Harâa^ et qui engage hardiment le bon génie à en prendre Tinitiative contre le génie du mal, sans se laisser effrayer par Taccumulation des armes offensives et défensives à la disposition de ce dernier (1). Mais cette lutte ne doit pas être un duel à mort, ainsi que le prétend la morale stoïque et scolastique. Non, les droits de la sensation et de la passion sont réservés ; il s'agit moins de les étouffer que de les gouverner, conformément à la leçon d'une autre proposition non moins précise : « Le Yetzer est l'un des trois êtres (les deux autres sont la femme et l'enfant) qu'il convient d'écarter de la main gauche, mais pour les ramener aussitôt avec la main droite (2). » Pourquoi ? Parce que, pas plus que la femme et l'enfant, il ne saurait se gouverner lui-même; mais, non moins que la femme et l'enfant, il est un élément nécessaire, un rouage indispensable au mécanisme de la vie morale et sociale. La fiction vient aussi se mettre de la partie, en répandant le charme de ses broderies sur la rigueur logique

(1) Talmud, Beraohoth, 5. , (a) Talmud, Sdte, 47; Sjnhédrio, 107.

de ces enseignements. Dans une légende déjà citée ailleurs (1), on nous dit que le Gr^nd Synode, en même temps qu'il se rendit maître du génie deTidolâtrie, songeait à réduire à Timpuissance le Yetzet Harâa ou la sensation proprement dite. Mais il ne lui fallut guère de temps pour s'apercevoir que, sans elle, la vie matérielle deviendrait presque impossible, que la passion est à rhomme ce que la germination est au règne végétal , le désir charnel au règne animal, et alors il dut se contenter de l'amoindrir, d'en modérer les allures, d'en régler les bonds désordonnés, de lui tracer des limites qu'elle ne devra jamais dépasser (2). Nous n'ajouterons rien à ce tableau saisissant, où se trouve retracée de main de maître la lutte de l'esprit contre la matière, avec ses bornes et ses conditions.

Des passions bonnes ou mauvaises^ moins par elles-mêmes que par Vimpulsion qui leur est donnée. — Plus d'un passage du Talmud vient confirmer l'assertion émise qu'il n'y a point de passion radicalement mauvaise. C'est d'abord le texte final de la première version de la cosmogonie : « Et Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et c'était très-bien, » interprété dans les termes suivants : « Bien, c'est le Tetzer Tob; très-bien, c'est le Yetzer Harâa (S). » C'est ensuite le commandement de l'amour de Dieu, à propos duquel la Tradition enseigne qu'il faut aimer Dieu avec un cœur double (prescription fondée sur le mot Lebaby aab, double de ai, cœur) (4). Qu'est-ce à dire? Que les passions en apparence le plus contraires à l'adoration divine ou à la pratique du bien sont de nature à y concourir. Toutes elles peuvent devenir des instruments de la perfectibilité morale et intellectuelle, pourvu qu'on sache les façonner à cet usage. Le point essentiel, c'est de leur donner pour principe directeur le plus noble, le plus saint de tous les sentiments, l'amour de Dieu. En gouvernant toutes les forces du cœur ainsi que toutes les ressources de l'esprit, il saura bien les maintenir ou les ramener dans la voie du salut. Dans cette voie, la poursuite du

(1) Voy. iM Trois Cycles du Jifdaismfi, (5) BeréaehiUi Rabba, sect. 9. Voy.

p. 7«-73. noire Introduction générale, p. m.

(3) Talmud, Ttfma, 69; Synhédrin, 64. (4) Talmud, Berachoth, 61.

bieu-étre fortifiera en nous le sentiment de la reconnaissance envers le dispensateur suprême de ces biens, ainsi que la ferme volonté de ne jamais en abuser, moins encore d'en faire un engin d'ingratitude envers la bonté infinie. Le sentiment de Tambilion et de la gloire viendra se confondre avec celui de la vraie dignité, de la dignité personnelle, empruntée à la divinité, dégagée des fumées de Torgueil, et consistant dans la réalisation du bien et du juste sur la plus grande échelle possible. Le désir charnel se sanctifiera par la résolution de continuer et d'améliorer le règne de Dieu sur la terre, par la procréation de rejetons sains et purs, dignes de perpétuer la race humaine sur le chemin du progrès moral. La recherche de la fortune, la soif ou la faim de l'or — auri sacra famés — s'épureront par le noble usage qui en sera fait, par la large part qu'on prélèvera là -dessus pour le soulagement des misères, par le noble et puissant concours que la richesse voudra prêter à la fondation d'institutions philanthropiques, de monuments dressés à la charité. Enfin les sentiments haineux et les impressions irritantes viendront se traduire, non pas en actes de vengeance personnelle ou d'animosité individuelle, mais en efforts tendant vers l'extirpation du mal du sein de la cité de Dieu, au triomphe de la justice, à la destruction des mauvaises herbes, à la suppression des ronces et des épines parmi les plantations saintes. N'est-il pas évident qu'envisagées à ce point de vue, les passions ne contiennent rien de mauvais, que l'amour de Dieu les dégage de tout venin, de tout élément impur, sans pour cela les dépouiller de cette vivacité et de cette énergie qui font leur force?

Rapport des passions avec le libre arbitre.-^ Nous avancions plus haut cette assertion que la raison d'être des passions est dans le libre arbitre dont la tâche se réduirait, pour ainsi dire, à néant, s'il n'avait ni à combattre ni à vaincre. Reste encore la question de savoir si le libre arbitre est de force à lutter contre d'aussi redoutables adversaires, s'il n'est pas fatalement condamné à succomber dans cette bataille. Cette dernière hypothèse, nul ne Tignore, a eu de tout temps ses partisans ; et

comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, la fatalité est parvenue à se glisser jusque dans le mouvement scientifique, sous une forme rajeunie et sous un nom nouveau. A l'astrologie et à rinfluence planétaire des anciens est venue se substituer la physiologie moderne, et en continuer les errements par la phrénologie et d'autres systèmes analogues. Il importe donc de savoir ce que la Tradition pense de cette fatalité dans ses rapports avec le libre arbitre. Elle ne va pas, avouons-le, jusqu'à s'inscrire en faux contre toute influence d'en haut sur les propriétés et les vocations organiques. D'accord en ceci avec l'idiome populaire qui n'a pas encore rayé de son vocabulaire les mots de oi sort, destinée, étoile, » pas plus que les idées qu'ils expriment, elle croit à certaines prédispositions physiques et morales, elle cite des faits qui la constatent, mais en leur déniant formellement toute puissance fatale et inexorable. Elle s'approprie, par exemple, les propositions ou, pour mieux dire, les notes trouvées dans les papiers d'un théologien relatives aux penchants qui se développent en nous suivant l'étoile qui aura présidé à notre naissance, mais elle ne les accepte que sous bénéfice d'inventaire. Voici ce que nous lisons à ce sujet. « La naissance sous l'influence planétaire de Mars déve- « loppe en nous l'organe de la destruclivité, dit la note. — Je « l'admets, fait observer le Talmud, mais en ce sens seulement a qu'il s'agit là d'une destructivité purement virtuelle, de < façon que celui qui en est affecté peut devenir un boucher, « un assassin, aussi bien qu'un chirurgien ou un péritomiste a (brm) (1). » Eh bien, ces réserves opposées par la Tradition à rinfluence planétaire, au principe de l'astrologie judiciaire, sont parfaitement conformes aux données les plus récentes de la science physiologique. Celle-ci ne saurait nier absolument la réalité des penchants, prédispositions, organes affectifs ou répulsifs, portés à l'expansion ou à la concentration, façonnant par là le cachet individuel : on ne nie pas l'évidence. Mais ce qu'elle conteste, et le judaïsme avec elle, c'est l'omnipotence et l'immutabilité de ces dispositions, qui n'ont ni pour mission

(1) Talmvd, Schabbatb, 156.

ni pour effet de violenter le libre arbitre. Cela n'était pas plus vrai jadis qu'aujourd'hui. Ce qui est vrai, c'est justement le contraire; c'est la faculté, confiée à la liberté morale, non pas d'étouffer, d'anéantir ces inclinations physiques au risque de bouleverser l'économie humaine, mais de les gouverner, de les diriger vers tel ou tel but, de choisir pour elles entre la voie de la perdition et celle du salut, faculté qui s'appuie sur un texte clair, invoqué par le Talmud lui-même : « Ne craignez pas, s'écrie le prophète, les signes du ciel, laissez cette crainte aux païens (1). » Oui, aux païens de nos jours comme à ceux de l'antiquité.

Des conditions dans lesquelles doivent s'exercer les sentiments hainevx. — Nous espérons avoir suffisamment expliqué la nature et le but des sentiments haineux. Nous en avons trouvé la source dans Virritabilité qui, à elle seule, absorbe une bonne part de noire système de sensibilité, et la raison d'être dans la nécessité d'opposer des réactifs violents à la stagnation et à la corruption morales. On peut en déduire la conséquence que ces passions doivent porter avec elles leyir critérium. Elles ne sont justes et vraies qu'en se déployant à rencontre du mal et de ses agents. Toul pas fait en dehors de cette direction est une déviation qui a pour effet de fausser leur action, de les transformer en instruments malfaisants. C'est ce que nous enseigne aussi la Mischna dans sa loi sur le témoignage : a Que les témoins d'un homicide se gardent bien de dire: -- À quoi bon assumer sur nous la responsabilité de l'effusion du sang, de la mort d'un homme? qu'ils se rappellent le proverbe ; — la perte des méchants est une cause d'allégresse (3). » Peutêtre, cependant, cette thèse laisse-t-elle quelque chose à désirer au point de vue de la mansuétude et de la bonté divine qui, nous dit-on, doit être à la justice dans la proportion de cinq cents à un (3). Nous voudrions donc quelque chose de moins sévère. Sans protester contre la sentimentalité hostile, préten-

(I) J^niif,X, «îcf. Talmad» Sacc«, iO. (?) Ruchi, Exodf, XX, S; cf. les Com-

(i) ProT.y XI, 10; Synhédrin, chap. IV, mentaires, MUchDa, S.

tion absurde, contraire à la nature des choses, nous aimerions lui ménager des issues plus accessibles aux artisans du mal venant à récipiscence. Le pouvons-nous, la tradition nous aiderait-elle dans cette recherche? On ne saurait en douter en présence de ce passage : « R. Méir avait pour voisins de forts « mauvais sujets qui se faisaient un plaisir de le tourmenter, « à tel point que le rabbin, dans sa colère, allait les vouera « la malédiction. Qu'est-ce qui autorise, lui demande sa femtfe, « la célèbre Beruria, à formuler ce vœu homicide ? Sont-ce « les paroles du Psalmiste : « Que les pécheurs périssent ! » « Mais cela signifie plutôt « que le péché périsse, » d'autant « plus que cette interprétation semble confirmée par les mots « qui suivent : a Et il n'y aura plus de méchants (1) ; » pour « qu'il cesse d'y avoir des méchants, il faut d'abord anéantir « le péché. C'est donc moins la mort que la conversion des « pécheurs qu'il faut solliciter de Dieu (2). » Ainsi, guerre au péché, miséricorde pour le pécheur repentant, voilà le dernier mot de la doctrine de la pénalité sacrée. Ce précepte est implicitement contenu dans la pensée du législateur, dans la fréquente expression du Deutéronome : « Tu extirperas le mal de ton sein (3) «. En définitive, lui aussi n'en veut qu'au mal lorsqu'il nous ordonne de l'attaquer et de le supprimer dans ses fauteurs. Nous sommes tout prêt à avouer que ce n'est pas un facile problème que celui de la disjonction du mal d'avec ceux qui s'en font les organes et les instruments. Mais à quoi serviraient l'expérience des âges et les enseignements de l'histoire si les problèmes moraux devaient rester une éternelle énigme? Il appartient à la raison moderne, éclairée par la révélation, d'en trouver la solution, d'opérer tout à la fois l'extirpation du mal et l'amendement de ses agents, sans porter préjudice aux nécessités de la répression. Que celle-ci s'attaque donc de plus en plus aux choses, de moins en moins aux personnes. En applaudissant à toutes les mesures réalisées ou en voie de se réaliser dans ce but, nous restons fidèle à l'esprit

(f) Psaumes, CIV, 35. (5) Voy. noire Introduction générale^.

(t) Taimad, Berachotb, 9. * p. 4S.

delà tradition, sachant approprier aux besoins nouveaux l'éternelle vérité déposée dans la loi écrite.

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