‹ La morale du judaísmeChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE P^ — Des principes généraux de la morale · texte numérisé non relu

CHAPITRE P^ — Des principes généraux de la morale

révélée.

Nous allons entrer en matière par Texamen d'une question qui touche à l'existence même de la morale révélée, et qui se présente à nous avec tous les insignes de Tactualilé.

§ 1®'. La morale révélée mise en face de la morale indéfendante.

Ne te fie pas trop à ta propre sagesse ; pourquoi t* exposer à la désolation ?

(Ecclésiaste , VII, 16.)

C'est avec un sens profond que l'Ecclésiaste s'écrie : « Il nous arrive parfois de dire : Voyez, voilà du nouveau, quand ce nouveau a existé de toute éternité (1). » La morale indépendante, élevée à la hauteur d'un système qui a ses adeptes, ses champions, ses livres et ses journaux, aspirant à faire école, nourrissant la prétention de supplanter la morale révélée el de se substituer à elle, n'est rien moins qu'une découverte de nos jours. Sous une forme nouvelle, derrière un nom moderne, il y a un fond vieux comme le monde. Oui, elle remonte à la plus haute antiquité, et, si nous ne nous abusons, nous en trouverons les premières traces dans la légende primordiale de l'arbre de la science du bien et du mal. Commentateurs et théologiens ont été frappés de la singularité du dénoûment. Comment, s'est-on demandé, la désobéissance d'Adam lui valut-elle la faculté de discerner le bien du mal, faculté qu'il ne possédait pas avant sa faute? Le péché serait donc profitable, tout béné-

(0 Eccléi., I, 10.

fice pour le pécheur ! On connaît la réponse faite à l'objection par Maïmonide, distinguant entre la notion du vrai et du faux, laquelle constitue une connaissance parfaite, et celle du bien et du mal portant sur les choses probables, relatives, et, par suite, sujettes à modification et à inQrmation (1). Ce n'est pas trop s'éloigner de l'interprétation du maître, c'est peut-être la rendre plus saisissante, que de l'appliquer à la morale indépendante. En se vantant de trouver en elle-même, sans le secours d'en haut, la perception du bien et du mal, du beau et du laid moral, la raison humaine croit réaliser un progrès, tandis qu'elleabouiit à une aberration. Elle se laisse séduire par l'orgueil, autre serpent tentateur qui fait briller devant elle le mirage d'une supériorité décevante , lui insinuant perfidement que « le jour où elle aura goûté de ce fruit, elle sera semblable à Dieu par la connaissance du bien et du mal (2) ». Elle se bercedoncde cet espoir chimérique, déclare se passerdelaRévélation en matière de morale, décline tout patronage religieux, s'attribuant un domaine séparé où elle croit régner sans rivale. Qu'arrive-l-il? A peine ses yeux sont-ils dessillés, qu'elle aperçoit sa nudité (3), absolument comme nos premiers parents qui, après la consommation de leur faute, se voient réduits à remplacer l'enveloppe lumineuse qui leur faisait un vêtement angélique par des feuilles grossières qui ne les couvrent qu'imparfaitement (4). Ajoutez que cette nudité ne peut que la pousser à] de nouveaux égarements, comme il en advint d'Adam et d'Eve, qu'elle porta d'abord à se cacher de Dieu, puis à mentir à sa face (5). Une allusion aussi transparente devrait donner à réfléchir à la morale indépendante. On lui prédit son sort, on lui signale les dangers qu'elle court par sa persistance à vouloir se détacher violemment de la source de la vérité, de ce souffle divin qui anime et vivifie tout ce qui en subit le contact. C'est un premier avertissement, ce nous semble, dont elle ferait bien de tenir compte, ne fût-ce qu'en vertu du

(1) Voy. Guide des Égarés^ chap. II; (3) Genèse, III, 7.

cf. traduction et notes de S. Munk, ibid. (4) Ibid.; cf. Beréschith Rabba, sect.20.

(2) Genèse, III, 5. (5) Ibid., vers. 8-13.

respect et des égards qui sont dus aux enseignements de la Genèse.

Il importe cependant d'entrer dansle fond du sujet, d'examiner de près les arguments que la morale indépendante invoque en sa faveur. Voyons d'abord les arguments philosophiques, a Quoi ! s'écrie-t-elle, au nom delà dignité humaine, Dieu aura doué Pâme des plus brillantes facultés, il lui aura prodigué ses plus riches trésors, Tintelligence, la sensibilité, la volonté, l'imagination, le sentiment du vrai, du beau, du grand, et, en pleine possession de ces biens spirituels, elle ne saurait distinguer entre le bien et le mal ? Il lui faudra se laisser éternellement conduire par des lisières; il ne lui sera jamais donné d'arriver à l'émancipation, de sortir d'une tutelle qui fait échec à sa responsabilité? Et puis, ajoule-t-elle, n'avons-nous pas la conscience, lumière interne, éclairant les plus profonds replis du cœur, véritable pierre de touche de nos actes et de nos desseins? Ne sufflt-il pas de la consulter, d'écouter srs arrêts à peu près infaillibles, de prêter une oreille attentive à cette voix qui rend des oracles? » A Dieu ne plaise que nous contestions la valeur delà conscience! Nous l'admettons, au contraire, sans réserve; nous l'admettons, nous la saluons au nom même de la Révélation qui lui rend un si éclatant hommage. Nous estimons que les termes dans lesquels elle la définit, laissent loin, bien loin derrière eux, les qualifications les plus pompeuses du langage philosophique. Celui-ci nous offre-t-il l'équivalent de «image et ressemblance deDieu » delaGenèse(l), ou de « flambeau divin » que lui décernent les Proverbes (2)? Mais, précise et véridique, la Révélation a soin de nousmon-r trer le revers de la médaille. Elle nous apprend donc que cette image de Dieu, malgré, peut-être à cause même de sa pureté, est exposée à se ternir, à se souiller au contact des éléments terrestres en compagnie desquels elle est condamnée à vivre ici-bas, par suite d'instincts et de penchants bien différents des siens. Jalouse, dès l'origine, à nous mettre en garde contre des périls certains, elle nous montre la sensation qu'elle ap-

(l) Genèse, T, 26. ^ {i) Prov., XX, 27.

INTRODUCTION GÉNÉliALE. il

pelle le mauvais penchant du cœur (i),le péché qui nous guette^ àlaporle (2), la convoitise dont lesfilets sont toujours tend us (3). Gomment nous flatterions-nous de vaincre avec nos propres ressources, c'est-à-dire avec les armes de la conscience et de la raison, en présence du crimede Gain, delà corruption du genre humain périssant par le déluge, de la perversité de Sodome, nous montrant Findividu, la cité, l'humanité tout entière qui succombent aux tentations du mal toutes les fois qu'ils essayent de rompre avec la Révélation, de se soustraire au joug bien léger de la sujétion religieuse?

Réfutée dans sa démonstration purement rationnelle, la morale indépendante ne se tient pas pour battue. Faisant un appel à l'histoire de l'esprit humain, elle montre avec orgueil des produits qui n'ont pas germé dans le sol de l'inspiration sacrée, invoque pour les besoins de sa cause le témoignage du paganisme qui, en regard d'une Ihéodicée bizarre, tissu d'erreurs et de mensonges, nous offre des spécimens d'une morale supérieure, de réthique de Socrate, de Platon, d'Aristole, et, en dernier lieu, les préceptes et les exemples du stoïcisme grec et romain. S'il y avait solidarité réelle entre la religion et la morale, comment se fait-il, objecte-t-on, que leur valeur soit si inégale , leurs résultats si peu identiques dans le monde de l'antiquité? Aussi, ses sectateurs ont-ils hâte d'en conclure à la négation d'une alliance qui, disent-ils, ne pourrait qu'être funeste à la morale, en l'exposant à être ensevelie sous les ruines des religions positives qui tombent, une à une, sous les coups de la raison moderne.

Mais n'arrive-t-il pas souvent que les arguments les plus triomphants en apparence tournent finalement contre leurs auteurs, au profit de la cause opposée? Il pourrait bien en être ainsi de l'objection historique que nous venons de formuler. Admettons, pour un moment, le jugement prononcé au bénéfice de la morale stoîque, reconnaissons lahaute intelligence de ses interprètes les plus autorisés, rendons hommage à la con-

(1) Genèse, VI, 8. (s) Genèse, ivj 7.

(2) /tirf., IV, 7.

duiled'un Caton,d'un Sénèque, d'un Marc-Aurèle. Mais aussitôt surgit une autre question également historique : Si celte morale était si parfaite, d'autant plus parfaite, prétend-on, qu'elle est originale, coulant de source, n'ayant rien de commun avec les allures sacerdotales, pourquoi a-t-elle si peu sauvé le monde romain? pourquoi sa plus riche floraison coïncidet-elle avec la décadence accélérée de la société païenne? pourquoi semble-t-elle assister, froide et impassible, à une dissolution générale du mécanisme moral et social ? pourquoi est-elle impuissante à traverser Tépiderme des masses? pourquoi ses états de service se réduisent-ils à quelques suicides de parade et au règne fugitif des Antonins? Pourquoi ? Mais précisément pour le motif que font sonner si haut ses défenseurs inconsidérés : parce que c'était une morale sans racines saintes, une élaboration philosophique, une doctrine humaine dont nous ne voulons pas méconnaître les grands côtés, mais qui n'avait pas su dérober le feu du ciel pour réchauffer à sa flamme les générations transies. Voici un fait contemporain qui achève la démonstration. Au stoïcisme qui se drape si fièrement dans le manteau d'Antisthène, vient s'opposer la morale évangélique. La voyez-vous, opérant une révolution radicale parmi les Gentils, bouleversant de fond en comble les assises du monde païen, pénétrant dans les couches les plus profondes, s'infiltrant dans les veines, dans les artères de ce corps épuisé, pour lui infuser un sang nouveau V Quelle est la cause de ce miracle, de cette fécondité de la morale chrétienne comparée à la stérilité de la morale stoïcienne ? La Révélation, la Révélation directe et primitive, la Révélation biblique, dont la morale évangélique n'est qu'un résumé substantiel (1).

C'est la première fois, si nous ne nous trompons, que l'histoire philosophique nous offre le grand spectacle de la morale révélée et de la morale rationnelle se disputant le gouvernement du genre humain. Gomme nous venons de le constater, le triomphe de la première fut complet, si complet que sa rivale

(l) Voy. les Origines du Sermon de la le Nouveau Christianisme, Revue des Deux- Montagne, par H. Rodrigue»; cf. Vacherot, Mondes^ naméro du IS a\rll 1870.

INTRODUCTION GÉNÉUALE. 19

crut devoir accepter sa défaite de bonne grâce et se contenter de son rôle secondaire, subordonné, pendant la longue incubation de la société moderne. C'est à notre siècle qu'il était réservé de voir la morale rationnelle arborer le drapeau de l'insurrection et prétendre de nouveau à Tempire. Un fait de cette importance doit avoir une cause réelle, qu'elle soit absolue ou accidentelle. Quelle peut être celte cause? Ne serait-ce pas d'abord la tendance de plus en plus prononcée des générations nouvelles vers la sécularisation, vers la séparation du temporel d'avec le spirituel? Dans l'ardente poursuite de ce but, dans la pensée jalouse de réduire au minimum le domaine de la religion, de lui enlever le plus possible pour agrandir le domaine de la société laïque, on a hâte de confondre dans un même esprit de réprobation l'orthodoxie officielle et la Révélation mère. Puis, la nécessité de donner satisfaction à des besoins nouveaux, engendrés par un régime nouveau, y entre aussi pour une bonne pari.

Reconnaissons-le , sous ce dernier rapport, la morale ne saurait se passer d'un certain degré d'indépendance. Ce serait certes une prétention absurde, que de vouloir modeler une société qui a déjà passé par tant de transformations, et dont la dernière, celle de 89, fut si-radicale, de la modeler sur le vieux type de l'état patriarcal du Judaïsme mosaïque ou rabbinique. Il ne lui serait pas plus possible de copier servilement ce patron du passé qu'il ne sied à l'adolescent de prendre les allures et le costume de son bisaïeul. Reste à savoir si telles sont les exigences de la morale révélée. Eh bien, nous répondrons hardiment, non! Elle ne songe nullement à repousser le concours de la raison; elle est moins désireuse de l'asservir que de la guider dans les défilés, que de la préserver des fondrières du chemin. Puisant nos idées dans le fonds inépuisable de l'Écriture, nous dirons qu'elle est à sa rivale ce que fut la colonne de feu à la colonne de nuée. A l'instar de ces deux conducteurs du peuple de Dieu émancipé, qui, d'après la légende, loin de se jalouser, se prêtaient mutuelle assistance (i) ,

(l) Exode, XIII, 22; Talmud, ScUabbalh, 23, l^n nia5?b O'^b'^a ttJKÎl niïïS?.

la morale révélée et la morale rationnelle sont faites pour vivre dans la meilleure harmonie. Nous ajouterons que le partage de leurs attributions ne diffère guère non plus de celui des deux colonnes. A celle-là, la nuit; à celle-ci, le jour; à la colonne de feu, le soin d'éclairer les ténèbres que la raison est si souvent impuissante à percer, de chasser Tobscurité, de dissiper les ombres qui pèsent sur la conscience ; à la colonne de nuée, le gouvernement du jour, la conduite de la vie pratique, la direction des détails, la surveillance de la machine sociale dans ses évolutions visibles. En d'autres termes, à la morale révélée la fixation des bases fondamentales, la proclamation des éternels principes, en matière de vrai, comme en matière de bien, le contrôle supérieur du mouvement spirituel ; en un mot, tous ces faits généraux auxquels seule la lumière divine peut servir de transparent. Mais à la morale rationnelle la tâche d'élever sur ces fortes assises des monuments en rapport avec le jour plus ou moins serein* qui les éclaire, des édifices qui soient. en harmonie avec les milieux qui en forment l'horizon. A cet égard, il en est des constructions de Tordre moral comme de celles de l'ordre matériel : les massifs temples assyriens et égyptiens ne jurent pas moins avec les nobles proportions du Parthénon que celles-ci ne s'écartent des inspirations du style gothique. Ils se rapprochent pourtant, se confondant par l'unité de leur destination; ils sont un hommage, multiple dans la forme, mais identique au fond, rendu au surnaturel, à l'infini.

Insistons sur ce point essentiel. La morale révélée ne revendique pour son propre compte que la pose des fondements, que la fourniture des pierres angulaires, et cela dans l'intérêt supérieur de la plus grande solidité de Tédifice qu'il plaira à la morale rationnelle d'élever sur ce socle, abandonnant volontiers à cette dernière les soins du détail et de l'application, ainsi que le choix des formes appropriées à la mobilité et à la modalité humaines. La raison serait-elle mécontente de ce partage? aurait-elle le droit de se plaindre, soit de l'exiguïté, soit de l'infériorité de son rôle? Quoi ! elle a dans ses al-

Lioogle

Iributions rinlerprétation du texte sacré, le commentaire perpétuel de rÉcriture, la direction des changements successifs qui s'opèrent dans les mœurs comme dans les idées, le tracé permanent de la voie du progrès, Tamélioration continue du domaine de la sensation, la fonction aussi importante que délicate de satisfaire aux exigences de plus en plus raffinées du sentiment, et elle ne serait pas contente? Quoi ! à une mission aussi large, aussi élevée, ayant de quoi alimenter les plus vastes ambitions, elle préférerait la chimère d'un Pharaon, d'un Hiram, d'un Nebuchadnetzar, de ces fous orgueilleux qui se flattaient de monter sur la croupe des nuées et de traiter d'égal à égal avec TÊtre suprême (1)? Infailliblement, elle subirait le sort de ces personnalités superbes : gagnée par le vertige, elle ne tarderait pas à tomber de ces hauteurs au fond de l'abîme (2), perdant dans les commotions de sa chute jusqu'à ses qualités natives, la sage réflexion, la calme méditation, et cette puissance de l'induction et de la déduction, qui est, elle aussi, une faculté presque créatrice.

Terminons ces considérations par un mot sur ce penchant vers la sécularisation, dans lequel il nous a paru découvrir l'une des causes du sursum corda de la morale indépendante. Ici il faut s'entendre. S'il ne s'agit que d'une ligne de démarcation à tracer,entre l'Église et l'État, si elle se borne à la suppression d'une solidarité trop étroite, gênante pour leur autorité respective comme pour la spontanéité de leurs mouvements, nous n'y verrions point d'inconvénient. La Révélation est loin de s'opposer à une réforme qui lui profite, en lui rendant sa liberté d'allure et en provoquant une réaction sainte, pareille à celle qui fut tentée par le prophétisme contre le pontificat officiel. Oui, de môme que le Nabi l'emporta sur le Cohen de toute la supériorité acquise à l'esprit sur la lettre, de même l'Église libre, débarrassée de ses liens administratifs et bureaucratiques, ne tarderait pas à prendre un plus vif essor vers les hauteurs sereines de la morale et du culte désicitéressés, à recouvrer ses forces et son ascendant sur les masses;

(0 îsaïc, XIV, U. (i) Isâïe, XIV, 15.

S3 * PKEMlÈUb PAKTIË.

Mais si celle séparalion devait aller plus loin, si elle n'était qu'un prétexte pour livrer le cQrps social à la servilude du matérialisme, si elle avait pour objet la dénonciation, formelle et absolue, de toute alliance entre le spirituel et le temporel, rexpulsion du premier du sein de la réalité mondaine pour le reléguer dans les sphères lointaines de la spéculation et de Tabstraction ; si, à la grande joie de ses partisans, aux applaudissements des coryphées de la morale indépendante, elle devait aboutir à la rupture du pacte éternel entre la Révélation et la raison, celle-ci, nous le craignons, ne serait pas longtemps à jouir de son triomphe. Nous ne croyons pas nous tromper en lui prédisant une chute rappelant celle qui marqua les derniers jours du paganisme. Impuissante à sauver la société des attaques des sens déchaînés par son imprudence, par son ardeur irréfléchie, elle perdrait tout à la fois son pouvoir et son prestige. Pour n'avoir pas voulu du lot magnifique qui lui est réservé dans la direction de l'humanité, pour avoir repoussé dédaigneusement la suzeraineté de la parole de Dieu, elle subira' la dictature, bien autrement lourde, des passions effrénées. Rivale jalouse, envieuse, troublée par de folles visées, elle aura le sort du fondateur de la dynastie des rois d'Israël, lequel, plutôt que d'accepter l'hégémonie de la race davidique, se précipita» et tout Israël avec lui, dans le gouffre de la perdition (1).

§ 2. Définition de la morale révélée.

(u*3 '> >icp) 'î^ Tj':?'!? ^'pb t*i5a Le chemin de Dieu est une forteresse pour le juste. (Proverbes, X, 29.)

On l'a dit : le meilleur moyen de démontrer le mouvement, c'est de marcher. En ce sens, la meilleure preuve de l'excellence delà morale révélée découlera de ses enseignements. Une

(l) ÉO'iaïS Vb 'lan 'i» ,»«'na •»»'» p ?»fi<^a •»». T&lmud, Synhédrin, 10*.

INTRODUGTlOr^ GÉNÉnALË. 23

première chose à faire, c'est de bien arrêter les limites respectives du dogme et delà morale. Or, pour peu qu'on y réfléchisse, ces limites s'offrent à nous très-perceptibles. Le dogme est la notion du vrai ; la morale embrasse la connaissance et la pratique du bien. Mais ils sont reliés ensemble par la communauté d'origine, par la conception du Dieu personnel, qui est plein de grâce et de vérité (1), c'est-à-dire souverain dispensateur du vrai et du bien. Mais, qu'est-ce que le bien, et qu'est-ce que la morale qui en est l'expression? Quoiqu'il ne faille pas chercher dans le Livre divin les définitions philosophiques, il semblerait cependant que la Révélation, pénétrée de l'importance d'une formule claire et nette à l'endroit de la morale, ait pris à lâche de nous en fournir une qui soit de nature à se graver bien profondément dans notre pensée. C'est dans un langage solennel que le législateur nous dit à la fin de son allocution suprême : « Regarde, j'ai mis aujourd'hui devant loi la vie et le bien, la mort et le mal (2). » Ceci vaut peut-être mieux qu'une définition ; car, au moyen de celte association du bien avec la vie, de la mort avec le mal, le plus grand organe de la Révélation fait du bien non-seulement la règle, mais encore le but de notre existence. Ne semble-t-il pas nous dire : « Sans la pratique du bien, la vie n'est pas la vie, de môme que la vraie mort, c'est la mort dans le mal, la mort morale, x»

Cependant, si l'on tient absolument à une définition directe, nous en avons une à offrir à nos lecteurs, exprimée dans cet incomparable style biblique, dont la précision et la simplicité défient toutes les langues humaines, dans cet idiome unique qui sait mettre à la portée des intelligences les plus vulgaires les plus hautes spéculations de la pensée, et sans faire subir à celles-ci la moindre altération soit dans leur grandeur, soit dans leur pureté. Mais quelle est l'expression douée de ces propriétés merveilleuses? C'est le terme « chemin de Dieu ('n ^'ri) ». Il n'esi pas d'esprit si borné, de raison si obtuse,

(i) ExoJe, XXXIV, 0. (i) Dealer., XXX, 15.

94 premièkh: partie.

qui ne saisissent, dans une certaine mesure, Tidée lumineuse contenue dans ce mot. Il est facile, du reste, de se faire une idée de l'importance de cette dénomination, en profondeur et en étendue, par la place qu'elle occupe dans l'ensemble du saint canon. 11 nous a été donné déjà de signaler le terme « marcher avec ou devant Dieu (1) », et d'en déterminer le sens. Eh bien, « marcher dans la voie de Dieu » est d'une signification identique, mais plus claire, plus compréhensible, et, par suite, en progrès sur la première. Un aperçu rapide de l'emploi de ce terme dans l'Écriture nous dira ce qu'est, ce que doit être le chemin de Dieu.

L'initiative en revient au père des croyants , et le texte où pour la première fois il en est fait mention mérite d'être cité : « Puis-je cacher à Abraham, dit Dieu, ce que je vais faire (il « s'agit de la condamnation de Sodome)? Abraham n'esMl pas « appelé à devenir une nation grande et puissante, une source « de bénédictions pour tous les peuples de la terre? Je le con- - « nais; je sais qu'à ses fils et à sa famille il recommandera « d'observer la voie de Dieu ('n "yi^ l'naïai), de pratiquer la « charité et la justice, afin que Dieu réalise en faveur « d'Abraham les assurances qu'il lui a prodiguées (2). » Voilà le mot de l'énigme, la divulgation du secret de la vocation d'Abraham et des destinées promises à sa race. Elles procèdent l'une et l'autre de l'observance du chemin de Dieu. Comment suit-on ce chemin? En exerçant la charité et la justice. Et comment s'en éloigne-t-on? Par l'abandon de la justice et de la charité, par cette désertion de la voie sacrée qui vaut à Sodome son arrêt de mort; car, si Dieu se croit obligé d'en prévenir le Patriarche, c'est précisément dans le but de le maintenir irrévocablement dans le chemin qu'il a résolu de suivre et de faire suivre à tous les siens.

Il importe maintenant de remarquer, au point de vue historique de notre définition, que la voie de Dieu va se divisant et cse subdivisant en une foule de sentiers; c'est ce qui nous fait

( ) Voy. noire Avanl-propos, p i). (:?) Gciicyo, XVIÏ-, 19.

INTUODUCTION GÉNÉRALK. 25

comprendre la substitution à la voie d'Abraham des voies de Moïse (1), des treize attributs qui occupent une place si élevée dans rÈcriture comme dans la doctrine traditionnelle (2). Pour se faire une idée de l'importance attachée par le législateur lui-même à ces attributs, à ces voies divines, il suffit d'indiquer ce qu'il en dit dans le Deutéronome, où il ne cesse d'engager Israël à marcher dans les voies, dans toutes les voies de Dieu (3). Recueillie de la bouche du maître par son fidèle disciple, cette doctrine est considérée dès lors comme l'une des dispositions essentielles du testament de Moïse, et nous retrouvons la voie de Dieu dans les livres de Josué (4), des Juges (S), dans les dernières instructions données par David à Salomon (6), et dans la première vision de ce dernier (7). Vient ensuite le Prophétisme qui,s'emparant de celte donnée, la fait sienne par le tour poétique et lyrique qu'elle prend dans sa bouche. Entendez-vous le sublime Isaïe inaugurer l'ère des consolations par cet éloquent appel : « Tracez dans le désert la^voie de TÉternel, ouvrez dans les landes la chaussée de notre Dieu (8); frayez, frayez, déblayez le chemin; écartez les obstacles du chemin de mon peuple (9). » Quels sont ces obstacles? Le Prophète les énumère tout au long en reprochant au peuple ses fautes et ses crimes : la malveillance, les sentiments haineux, la discorde, l'égoïsme, la prédominance de l'intérêt privé, le mépris du droit du prochain, la dureté du cœur à l'égard des pauvres et des malheureux, enfin l'hypocrisie religieuse venant brocher sur le tout (10).

Mais, nous objectera-t-on, la voix de Dieu ne se confond-elle pas, en ces points, avec la voix de l'homme; en d'autres termes, la raison individuelle ne nous conduit-elle pas au môme but que la Révélation ? Il s'en faut de beaucoup, si nous en croyons la

(I) Exode, XXXIII, 13. (s) Juges, II, 54.

(à) Talraud, Rosch Haschana , i7; cf. (o) I Rois, 11, ?..

notre Théodicée, p. 287. (7) Ibid,, III, U.

(3) Deulér., V, SO; X, 12; XI, -2-> j (8) Isaïe, XL, 3. .X1II,5; XIX,7; XXVÏ, n;XXVIII, •»; (9) /*ïrf., LVK, U.

XXX, ib. (,o) Ibid., LVlll, 1^7.

(4) Josoë, XXII, 5.

parole prophétique qui s'évertue , par des textes clairs et précis, à nous mettre en garde contre une assimilation ou, pour mieux dire, contre la confusion de ces deux voies. C'est Osée qui nous dit : « Les voies de Dieu sont droites; les justes y marchent à Taise, mais les pécheurs ne savent qu'y trébucher (1). » C'est Isaïe qui oppose une dénégation formelle à cette prétention, en disant, au nom de Dieu : « Vos voies ne sont pas mes voies, pas plus que vos pensées ne sont les miennes (2). » C'est enfin le prophète de la captivité, c'est Ézéchiel qui s'exprime ainsi : « Vous osez prétendre que la voie de Dieu manque de rectitude; mais c'est la vôtre qui manque de droiture (3). » Trois fois il revient sur ce contraste entre la voie divine et la voie humaine, sans doute pour répondre aux esprits forts de son temps, qui, comme ceux de toutes les époques, prenaient leur ligne oblique pour la ligne droite, et ne savaient plus voir dans celle de la Providence qu'une ligne brisée ! Comment faire pour échapper à cette erreur d'optique morale? Fixer un long et intelligent regard sur la voie de Dieu, l'étudier, non pas d'après les indications d'un tracé imaginaire, mais d'après les lignes et les contours, tels qu'ils ont été dessinés, gravés avec le burin de l'Écriture. Ce chemin-là est accessible à tous; les jalons en ont été posés par l'histoire comme par la doctrine sacrée, par des faits et par des préceptes ; les poteaux indicateurs sont dressés de la main de Moïse et de ses successeurs. C'est en les étudiant de près, en les lisant constamment, que l'on découvre le fil conducteur à travers les sinuosités du chemin. Il faut bien qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire que le discernement de la voie de Dieu constitue une notion précieuse, digne de tous nos soins, quand on voit le Psalmiste la solliciter à son tour comme une faveurdu ciel et proclamer heureux celui qui marche dans les voies de Dieu (4). Pour fixer la doctrine, pour donner sa consécration finale à ce chemin de Dieu, que nous venons de voir occuper une place

(1) Osée, XIV, 10. (4) Psaumes, XXV, 4; CXIX , 53;

(2) Is«ye, LV, 8. CXXVIir, i; CXLIII, 8.

(3) Ézéchiel, XVIW, 25; XXXIIÏ, <7-r>0.

si considérable dans nos livres saints, nous allons montrer ce qu'il est devenu entre les mains des organes de la Tradition. Nous nous bornerons à deux citations, Tune théorique, l'autre pratique, nous offrant ainsi dans leur ensemble un sens complet : « Quelle est la section, demande Bar Rapara, qui, très- « petite de dimension, est la plus vaste en compréhension? « C'est le texte suivant des Proverbes : « Connais-le (Dieu) « dans toutes tes voies, et il t'aplanira tes sentiers. » Grâce à « cette règle de conduite, fait observer un autre rabbin, le « péché môme peut devenir acte méritoire (1). » Qu'est-ce à dire? D'abord, que le péché n'est guère possible lorsqu'on suit fidèlement la voie de Dieu; ensuite, que si la Révélation et la raison sont en désaccord, si la morale humaine venait à désapprouver ce qui est conseillé, prescrit par la morale divine, si un cas d'incompatibilité pouvait surgir entre les suggestions de l'opinion mondaine et les enseignements de la parole bibli* que, s'il fallait briser telle ou telle barrière sociale se dressant comme un obstacle entre nous et la grande voie de Dieu, il n'y aurait pas à hésiter sur la décision à prendre, cette voie étant la vraie et puissante artère vers laquelle doivent converger tous les sentiers secondaires. Profonde sentence, qui a le double mérite de nous tracer une règle constante, invariable dans'les conjonctures les plus difficiles, et de nous prodiguer l'assurance que les petits sentiers, que les chemins de traverse finiront par se confondre avec cette vaste et royale chaussée qui aboutit à Sion et à la Jérusalem de l'avenir!

Voici maintenant le chemin de Dieu, tracé à grands traits, au point de vue pratique : <c Rabbi Hama par Hanina nous « enseigne ceci : « Que veut dire la prescription religieuse de « marcher derrière TÉternel-Dieu (2) ? Est-il possible de mar- « cher à la suite de Dieu, de celui que l'Écriture qualifie de « feu dévorant (3)? Cela signifie qu'il faut suivre l'exemple de « Dieu, régler notre action sur la sienne. N'est-ce pas lui qui « a daigné procéder à l'habillement de nos premiers parents?

(I) ProT.,IIÏ,6;Talinu(ï,Berachoib,63. (^) Ibid.j IV, 21.

(S) Demér., XIII, 5.

28 PUEMIÈHE PARTIE.

« eh bien, comme lui, couvrez la nudité du pauvre. N'a-t-il « pas rendu visite à Abraham malade après la circoncision? à « son exemple, visitez les malades. Ne s'esl-il pas empressé à « offrir ses condoléances à Isaac, après la mort d'Abraham? à « votre tour, prodiguez les consolations aux affligés. NVt-il « pas enfin procédé directement aux soins de Tinhumalion de « Moïse? agissez de même et rendez les derniers devoirs aux « morts (1). » Voilà bien un modèle d'exégèse qui a de quoi satisfaire, nous Tespérons du moins, les moralistes les plus difficiles. 11 en ressort avec la clarté de Tévidence que cette voie de Dieu que TÉcriture nous montre sous des formes si variées, que ce chemin sacré que prophètes et hommes inspirés nous indiquent comme le chemin du salut, que cette route frayée, nivelée, déblayée, présentée par Isaïe comme la noble avenue aboutissant à la cité de Dieu, n'est pas autre chose, en définitive, que la pratique du bien, l'accomplissement de tous les actes de charité, de la charité embrassant, dans une immense étreinte d'amour, les vivants et les morts, tous les enfants d'Adam.

§ 3. De la base de la morale révélée.

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