RESSEMBLANCE DE L*HOMME AVEC DIEU
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Faisons rhomme à notre ressemblance et à notre image. (Genèse, I, 26.)
La définition que nous venons de donner de la morale révélée nous amène tout naturellement à la fixation de sa base fondamentale. Par l'invitation fréquente et pressante qu'elle nous adresse de prendre le chemin de Dieu, par les avertissements, aussi nombreux que sévères, au moyen desquels elle nous met en garde contre toute déviation, l'Écriture ne nous dit-elle pas bien clairement de régler notre conduite sur celle
(I) Talmud, Sùia, 14.' ^ ^
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de notre divin modèle ? Or, la conformité des actes implique une certaine conformité de nature, la ressemblance ne pouvant guère découler de la dissemblance absolue. Mais où sont les litres de la ressemblance de Thomme avec Dieu ? Dans la solennelle affirmation de la Genèse, dans l'annonce positive, sous la double forme de Tintention et du fait, m que Thomme a été conçu et créé à Timage et à la ressemblance de Dieu, et que cette ressemblance et cette image se sont perpétuées dans la descendance d'Adam (1) ». Inscrite en lettres immortelles au fronton de la Bible, cette ressemblance est pour nous un sujet d'orgueil et de tourment tout à la fois : glorieuse et rayonnante par l'auréole dont elle nous entoure, par la puissance qu'elle communique à nos facultés spirituelles, elle se fait sentir lourde et redoutable par la responsabilité qu'elle nous impose. Ils se placent apparemment à ce dernier point de vue, ceux qui s'accommodent de la théorie de Darwin, tout disposés à ne voir dans l'homme qu'un singe perfectionné. Mais les masses comme les vrais penseurs, celles-là sous l'empire de la tradition primitive, ceux-ci sous l'inspiration de la voix interne qui proteste contre celle doctrine dégradante, la repoussent avec une égale horreur. Il est vrai, il n'est que trop vrai que dans chaque homme il y a une béte, qui se laisse trop souvent choir au niveau et même au-dessous de la brute, jusqu'à en partager les sensations. Mais comme il sait se relever, atteindre parfois d'un seul bond à des hauteurs qui, sans le souffle divin dont il est animé, lui resteraient inaccessibles !
Mais ce n'est pas tout : après avoir gratifié l'homme de ce double témoignage de son origine, témoignage direct fourni par la révélation , témoignage indirect écrit dans toute conscience droite et pure, Dieu s'est plu à nous faire saisir sur le vif les traits de cette ressemblance. Ici nous retrouvons devant nous l'incomparable conception du Dieu personnel, la plus propice à nous faire entrer résolument dans la voie du bien. Évidemment notre ressemblance avec le Créateur resterait un fait stérile, si elle ne nous laissait entrevoir le modèle suprême qu'à
(1) Genèse, I, âG et 37; V, i et 8.
travers les horizons nuageux de la mélaphysique. Pour ressembler à quelqu'un, et surtout pour Timiter, il faudra bien que ce quelqu'un, fùl-il Tinfini, fût-il l'absolu, se révèle à nous par un côté saisissant, par des actes émanant de sa personnalité parfaite. Il nous dira ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît, ce qu'il aime et ce qu'il hait, ce qu'il approuve et ce qu'il blâme. Il fera mieux encore : au rôle de révélateur il joindra celui d'acteur; et ce dernier rôle, il le remplit avec une magnificence sans égale sur la scène biblique. C'est là que nous le voyons tour à tour auteur, gouverneur, ordonnateur, grand juge, vengeur et rémunérateur, source de sagesse et de vertu, providence générale et individuelle, laissant sa divine empreinte dans les infiniment grands et dans les infiniment petits, déployant une majesté qui n'a d'égale que sa bienveillance, se complaisant dans la fréquentation des faibles et des infortunés, se servant de l'inégale répartition des richesses comme d'une ceinture sympathique destinée à lier ensemble patron et client, obligeant et obligé, protecteur et protégé, maintenant à tous et à chacun son libre arbitre à côté de sa part de solidarité sociale. Oh ! les traits de cette grande figure sont bien accusés ; l'Écriture sait leur donner un relief qui en facilite l'observation et l'imitation. Quelle réalité vaut celle du Dieu qui condamne Adam, qui punit Caïn, qui anéantit le genre humain perverti pour le ressusciter dans la personne du juste ; du Dieu qui ne prononce le fatal arrêt contre Sodome qu'après l'avoir reconnu atteint de gangrène morale, qui arrache Lot au milieu des débris fumants de cette catastrophe; du Dieu qui choisit un homme et une race pour les constituer pontifes de l'humanité, parce qu'il a découvert en eux les qualités supérieures du pontificat; du Dieu qui subordonne le droit charnel au droit spirituel, qui donne à la noblesse de l'âme la préférence sur la primogéniture du corps, préférant Abel à Caïn, Isaac à Ismaël, Jacob à Esaû, Ephraïm à Manassé; du Dieu qui soumet le juste à de rudes épreuves avant de lui délivrer un brevet de moralité, imposant à Abraham la terrible épreuve du sacrifice virtuel de son fils unique, laissant Jacob se débattre contre la
haine de son aîné et contre les nombreuses vicissitudes d'une existence tourmentée, faisant passer Joseph par toutes les péripéties d'une adversité suivie d'une prospérité noblement méritée, préparant David à sa glorieuse carrière par les \ives souffrances de la persécution et de la proscription, jetant Israël tout entier dans la fournaise du malheur pour l'en retirer à diverses reprises épuré, retreitipé, comme un métal précieux sept fois raffiné; du Dieu qui cède trois et quatre fois aux instances de Moïse sollicitant le pardon d'un peuple ingrat et rebelle, qui prend en grâce les plus grands coupables, témoin les rois Achab et Manassé, s'ils reviennent à lui sincèrement ; du Dieu qui demande un compte tout particulier aux personnages qu'il a investis d'une mission publique auprès d'une fraction plus ou moins notable de l'humanité : « Rois, princes, juges, législateurs, pasteurs des hommes »; infligeant parfois une punition exemplaire à ceux qui en abusent, qu'ils s'appellent Pharaon, Jéroboam, Sennacherib ou Biléam, prodiguant des marques de son affection à ceux qui s'en acquittent dignement, les Jethro, les Nabuchodonozor, les Cyrus, pour ne citer que des non-israélites !
Sur cet immense théâtre élevé par le temps et par l'espace, où vient se dérouler, se dénouer et se renouer le drame humanitaire, c'est Dieu qui est l'acteur principal. Bien différent du Deus ex machina du théâtre antique, il est toujours le premier aussi bien que le dernier, se manifestant à nous dans les attitudes les plus variées, en contact immédiat, permanent, avec l'individu comme avec les masses, à travers la série des transformations provoquées par la mobilité humaine. Apparaissant au premier plan de la scène du monde, il semblerait qu'il vienne interpeller le parterre des nations en ces termes : « Peuples et rois, regardez-moi bien; pénétrez-vous de mes actes et de mes paroles; imitez-les, faites-en votre règle de conduite, et vous me ressemblerez tout autant qu'une pâle image est apte à reproduire les beautés et les perfections de l'original. »
La meilleure preuve en faveur de cette théorie, à savoir que la ressemblance de l'homme avec Dieu est le fondement réel
3S PREMIÈRE PAKTIli:.
de la morale, c'est que nous en trouvons des traces nombreuses dans la partie la plus essentielle de l'œuvre de Moïse, dans sa législation. Pour peu qu'on en lise les textes avec attention, on est frappé de la fréquente répétition de la formule : « Je suis rËternel, je suis l'Éternel, votre Dieu », apposée comme un cachet à une foule de prescriptions religieuses et morales. Pour nous en* tenir à ces dernières, conformément à notre sujet, nous signalerons les lois alimentaires (i), les prohibitions matrimoniales (2), les dispositions concernant la justesse des poids et mesures (3), les tromperies en matière d'échange (4), le délit de Tusure (5), enfin les deux recommandations capitales de l'amour du prochain et de l'amour de l'étranger (6). 11 serait difficile de prendre le change sur cette clause finale : « Je suis l'Éternel. » Elle ne peut nous offrir d'autre signification que celle-ci : « En faisant telle chose, en vous abstenant de telle autre, en fuyant l'impudeur et la brutalité, en vous éloignant de l'iniquité, de la fraude et de la dissimulation, en étouffant dans leur germe les mauvais instincts, en observant religieusement la continence et la chasteté, en reportant sur le prochain, sur l'étranger, et pardessus tout sur les malheureux, l'amour et l'affection dont vous êtes remplis pour vous-mêmes, vous rendez à Dieu l'hommage qu'il agrée le plus, vous affirmez de la meilleure façon votre divine origine, vous convertissez en réalité constante et pratique la Révélation antérieure à la religion, antérieure à la morale et à l'histoire, » cette Révélation si bien comprise par l'un des plus illustres interprètes de la Tradition, qui nous dit ceci : « C'est une grande marque de l'amour de Dieu pour « l'homme, que de l'avoir fait à son image; mais une marque M bien plus éclatante encore, c'est de le lui avoir révélé, c'est a de lui avoir dit en termes formels : Dieu a fait l'homme à « son image (7). » Profonde exégèse, dont le sens est assez
/|) Lévil., Xï, 44. (4) Létil., XIX, f.6 cl 57.
(i) Ibid., XIX, «; XX, 7 eM6; XXÏ, (:>) Ibid., XXV, 3«.
1K et 2S; XXir, C, 16 et 5'. (o) Ibid.^ XIX, 18 et r>4.
(s) Ibid.^ XVIM, 21; XX, 6. (7) Abotb, IH, 18.
transparent : il n'a pas suffi à Dieu de déposer dans notre conscience la vague et obscure notion de cette similitude, mais par la doctrine et par l'exemple il en a fait une perception claire et nette, féconde en résultats, riche en bonnes et nobles œuvres propres à réjouir Dieu et les hommes.
§ 4. De Vidéal de la morale révélée. La sainteté.
Sanctifiez-Yous , soyez saints, car moi je suis saint. (Lévit., XI, 44.)
Nous sommes ainsi faits que, toutes les fois que s'offre à nos regards un monument qui commande l'attention, ceux-ci se promènent incontinent de la base au sommet. 11 nous déplaît de contempler un édifice tronqué ou inachevé, et la vue n'est satisfaite que lorsqu'elle peut embrasser d'un coup d'œil d'ensemble le soubassement et le couronnement. Ne serait-ce là qu'une propriété de l'organisme physiologique? Non; elle s'étend à nos opérations intellectuelles et en précipite parfois les conclusions. A plus forte raison s'accusera-t-elle, intense et vivace, dans l'ordre des faits révélés. On est ou du moins on croit être en droit de demander à la Révélation des enseignements complets, des théories achevées, conçues et réalisées avec la rapidité de L'intuition, cette faculté supérieure qui n'est qu'un rameau détaché de l'inspiration. Où serait, dit-on avec quelque raison, la supériorité de la morale révélée sur la morale naturelle, si elle ne nous faisait entrer d'emblée dans les appartements secrets du palais du devoir, s'il fallait s'avancer vers son sanctuaire d'un pas lourd et traînant, appuyé sur les béquilles de la raison, exposé aux mêmes écueils que ceux qui parsèment le chemin de l'éthique indépendante? Pour justifier ses prétentions à l'hégémonie, au gouvernement dés esprits dans la sphère du vrai et du bien, c'est le moins qu'elle se présente à nous revêtue des insignes du commandement, frap-
pant tous les regards de son éclat comparable à celui du soleil, et finalement portant sur son front le signe indélébile de sa haute mission. Quel est ce signe, quel est cet idéal? exisle-t-il du moins? Oui, il existe, répondrons-nous'sans hésitation; il a un nom bien connu, il s'appelle la sainteté. Oui, la sainteté constitue, selon nous, la marque la plus pure et la plus distincte de cette ressemblance divine que nous venons d'assigner comme base à la morale révélée; et notre affirmation est fondée sur la fréquente répétition de cette prescription : « Soyez saints, car moi je suis saint, TÉternel votre Dieu (i). » Mais qu'est-ce que la sainteté? Consiste-l-elle dans le renoncement absolu, ou bien dans la contemplation pure, ou enfin dans l'isolement du saint, dans sa rupture complète avec le monde? Si telle est la signification attachée à ce terme, par quelques organes de la théologie et de la Kabbale, hâtonsnous de constater qu'elle a un sens beaucoup moins exclusif dans la pensée de Moïse, et parmi les vrais interprètes de la Tradition. L'un des plus illustres de ces derniers confirme cette doctrine par une remarquable exégèse (2). Les applications nombreuses et variées que fait la Bible de ce précepte de la sainteté sont la meilleure preuve de sa puissance pratique. En effet, elle nous la donne comme la raison d'être des restrictions alimentaires, puis des unions prohibées, puis de l'interdiction des us et coutumes qui sont le produit de la superstition émoréenne, puis de la défense des manifestations de douleur sauvage, exagérées à l'endroit des morts (3). Ce qui est plus péremptoire encore, c'est la place que la sainteté vient occuper à la tôle de cette section du Lévitique, où se trouve, condensé tout le code moral (4). De quoi s'agit-il dans ce chapitre? De la majeure partie des devoirs sociaux, des grandes obligations de l'équité, de la condamnation du mensonge, du parjure, de la fraude, de la dissimulation, de la ven-
(i) Létil., XI, 44 el 48; XIX, 2j XX, (r>) Lévil., XI, 44 et 4Î5; XX, 7, 36 el
7 Cl 2G. 27 ; Ueulér., XIV, i et 9.
{■2) Na'hmanide, commentaire à la Tbora, (v) /Wrf., XIX, 2.
LcTit., sect. Kedoscbim.
geance, de la rancune, des mauvais procédés en général; ensuite des vertus qui y font contre-poids, telles que la sincérité, la fraternité, le dévouement qui ne recule pas devant le danger, l'amour du prochain, l'amour de l'étranger, la charité et la chasteté (i). Inscrire en tête de cette énumération de nos devoirs, sous la forme épigraphique, la devise : « Soyez saints, car moi je suis saint, TÉternel votre Dieu, » n'est-ce pas dire clairement que la sainteté embrasse le cercle tout entier de l'activité humaine : pensée, sentiment, sensation, volonté, action, culte et morale ?
La Tradition partage-t-elle cet avis, reconnaît-elle à son tour l'étendue du domaine de la sainteté? Cela paraît résulter déjà de la définition qu'elle nous en donne, de cette sentence aussi précise que concise : « Sanctifie-toi dans ce qui est licite (2). » Qu'est-ce à dire? Que la sanctification peut s'effectuer de deux façons opposées, l'une restrictive, l'autre expansive. D'un côté, il s'agit de ne pas s'avancer jusqu'à la limite extrême du licite, mais délaisser une certaine distance entre la satisfaction du désir et la ligne de démarcation qui sépare le bien du mal moral, de rester en deçà de la frontière légale, afin de se soustraire avec d'autant plus de certitude à toute velléité de transgression. De l'autre, en ce qui concerne la pratique du bien, il importe, au contraire, de franchir les bornes des recommandations officielles, de les considérer comme un minimum, comme une ligne tracée à l'usage du vulgaire, mais qui doit s'effacer et disparaître devant le libre arbitre et les nobles aspirations de la vertu. Voilà de quoi nous donner une idée de l'immensité du domaine de la sainteté. 11 est saint, celui qui sait résister aux incitations des appétits brutaux ; il est saint, celui qui se défend contre les réductions du plaisir même innocent; il est saint, celui qui ne «e laisse entraîner ni par la haine, ni par la vengeance, ni parle vil intérêt, même pour des motifs légitimes ; il est saint, celui qui, à Tégard du prochain, rival ou ennemi, tâche de do-
(l) Voy. Lévil., toul le chapitre.
(-) Talmud, Yebamolh, 80, "^b '^n'isa ^:Q2i» ^O^p.
miner jusqu'au ressentiment interne ; il est saint, celui qui n'hésite pas sur le parti à prendre entre sa propre sûreté et le salut de son prochain ; il est saint, celui qui aime à reporter sur autrui, sur l'étranger, sur l'inconnu, Tamour et la sollicitude que chacun de nous ressent pour lui-même. Elles ne manquent donc pas, les occasions de pratiquer la sainteté; elle s'exerce par la pureté de la pensée, non moins que par la convenance du langage. On peut être saint à sa table, dans son comptoir, dans son alcôve, dans la rue, dans la culture incessante des relations sociales, aussi bien que dans un temple ou dans une cellule de reclus. Les plus humbles, les plus chétifs sont en mesure d'attirer à eux un rayon de cette sainteté universelle.
Et c'est vraiment la grandeur de l'idéal delà morale révélée que de s'offrir à nous avec cette élasticité, de se mettre au niveau de toutes les classes comme de toutes les capacités, échelle spirituelle, mais moins mystérieuse que celle de Jacob, puisqu'il nous est donné à tous d'en gravir quelques degrés. Ils s'abusent quelque peu, ceux qui pensent que l'idéal doit se trouver placé si haut qu'il en devient, pour ainsi dire, inaccessible. N'est-il pas plus sage de le mettre à la portée de tout le monde, de façon qu'il soit possible d'en monter les marches inférieures, sans de trop pénibles efforts d'intelligence ou de volonté? C'est ainsi, et non pas autrement, que nous prenons goût à cette ascension qui nous rapproche progressivement des sommets de l'idéal, sans toutefois y toucher. Loin de nous de contester la nécessité de la distance entre l'idéal et la réalité; mais nous estimons que cette distance doit se maintenir dans des proportions moyennes, ni trop grande pour nous décourager dans notre poursuite, ni trop petite, propre à faire naître une illusion bien dangereuse, en nous faisant accroire que nous n'avons qu'à étendre la main pour prendre possession de l'idéal.
Nous saisirons bien mieux encore la nature de cet idéal, si nous savons distinguer entre la sainteté divine et la sainte humaine. En quoi consiste cette différence? C'est ce que nous •dira la formule sacramentelle de la Kedouscha, dont tout le monde connaît l'importance au point de vue de la doctrine et
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du culte (1). C'est aux séraphins que le fils d'Amoiz semble eu avoir dérobé le secret, lorsqu'il s'écrie : « Saint, saint, saint est l'Éternel Zébaolh [2). » Que signifie celte triple couronne de la sainteté décernée à Dieu? Tenons-nous-en à l'interprétation qui a prévalu, à celle du plus ancien paraphraste de la Bible (3) : « Dieu est saint dans les hauteurs de l'empyrée, résidence de sa Majesté; saint sur la terre, théâtre de ses ex» ploits; saint à travers les phases de l'éternité. » En d'autres termes, Dieu est saint par Tintelligence, ayant son domaine dans les plus hautes régions de l'abslraclion, saint par l'activité qu'il déploie dans le gouvernement de l'humanité, saint par la durée, par la stabilité, conservant sa parfaite identité au sein de la mobilité qui caractérise le temps et l'espace. Mais alors, privés que nous sommes de ce dernier élément de la sainteté, de cette pureté originelle, immaculée, inhérente à la substance divine, incompatible avec les défaillances de la nature physique et organique, avec la corruplibilité de la matière, pouvons-nous vraiment aspirer à la sainteté? L'objection est grave : aussi n'a-t-elle pas échappé à l'esprit sagace de nos théologiens, et ils ont posé la question sous celte forme légendaire : « Quand Moïse vint communiquer à Israël la « loi de la sainteté, le peuple répondit par l'apostrophe sui- <( vante : « Dieu, si tu veux que nous soyons saints, délivre- « nous de la mort (4), » c'esl-à-dire substitue à notre nature imparfaite, entachée dans son germe de dissolution et de décomposition, une essence angélique, impeccable, inaccessible à la corruption et aux souillures de ce corps périssable. Voilà l'objection; voici maintenant la réponse, également tirée du chapitre de la sainteté, et d'autant plus frappante qu'elle nous ^st donnée sous une forme allégorique : « La prescription de « la sainteté, nous fait-on remarquer, se compose de trois ^< termes : sanctifiez-vous, soyez saints, car moi je suis saint.
(i) Voy. Talmud, HuUin, 91; Beréschilh (3) Isaïe, Targoum Jonathan ben Uiiel
Itabba, sect. 78. Cf. Ritael, 5« bénédiction Rituel, Uba Lezidn.
4u r^t?. (4) Vaïykra Rabba, sect. 34.
(i) haïe, VI, 3.
« Pourquoi celte triple expression, et quel en est le sens? « Voici une comparaison qui nous l'expliquera . Il y avait une « fois un roi à qui ses sujets venaient offrir trois couronnes. « Que fait le roi? Au lieu de les garder toutes pour lui, il en « conserve une et met les deux autres sur la tête de son fils. « Eh bien, Dieu ne procède pas autrement à Tégard dlsraël. « Tous les jours, les anges le proclament trois fois saint. Que « fait-il? De ce triple diadème n'en gardant qu'un, il en défi tache les deux autres et couronne le peuple saint (1). »
Il n'est pas difficile de saisir le sens clair, bien que profond, de cette parabole. Des trois éléments constitutifs de la sainteté divine : « intelligence, activité» éternité », les deux premiers nous sont acquis. Si Dieu n'a pas jugé convenable de nous investir de la troisième propriété, de nous octroyer l'incorruptibilité, il nous a donné de quoi conquérir un rang élevé dans la hiérarchie des êtres spirituels ; il nous a dispensé, dans une large mesure, les deux puissantes facultés de la pensée et de l'action. Grâce à leur concours, et si nous savons en faire un emploi judicieux, nous pouvons réaliser non pas la sainteté ou la perfection absolue, qui n'est pas de ce monde, mais une perfection relative, en rapport avec l'idéal progressif ci-dessus^ caractérisé. Bénissons donc la Providence pour ses bienfaits; rendons-lui des actions de grâce pour ce présent divin, pour cette double auréole, ces deux épurateurs de l'âme et du corps ; remercions-la par la double sanctification de nos pensées et de nos actions, en nous inspirant constamment de cette sainteté, messagère céleste, écho de sa volonté qui nous arrive sur les ailes de la Révélation.
Sachons-le bien, rien ici-bas ne saurait nous en offrir l'équivalent, ni les élucubrations des philosophes, ni les préceptes du stoïcisme, ni les exemples puisés dans l'histoire profane, ni le spectacle de la société la plus civilisée. A tous ces modèles de la perfectibilité, théorique ou pratique, il manquera toujours ce grain de froment pur qui ne lève dans aucun sol
(l) VaïykraRabba, ». «.
profane, cette goutte d'eau vive qu'il faut aller recueillir aux sources du salut; car ce qui leur manque, c'est la sainteté.