RÉSUMÉ DU CHAPITRE III
Le tableau que nous venons d'esquisser de la moralebiblique, nous offrant ses formes variées brodées sur un fond uni, a cet avantage, à défaut d'autres, de nous montrer au grand jour les ressources multiples de la littérature sacrée, de son génie universel sachan l tirer de lui-même des accents pour toutes les oreilles, des enseignements pour toutes les intelligences. Soit que vous ouvriez le livre divin aux premières pages de la Genèse, cherchant à y surprendre les secrets de la leçon primordiale donnée au genre humain ; soit que vous étudiez la Thora de Moïse, expliquée, commentée dans le sens du Deuléronome, appelé, lui aussi, le livre de la rectitude ("!U5%i "isd) (4); soit que vous sondiez la profondeur de la parole prophétique, élevant la morale par la bouche d'or du fils d'Âraotz jusqu'aux régions de l'infini ;
(l) Aboli), III, G. (ô) Yadaïm, clia]). 5, Mischna.
(-i) Ecclés., Xll, V. f. C^i<îl '?D riT ^D (4) Talmud, Aboda Zara, 25.
soit enûQ que vos méditations se portent sur les Psaumes chaussés du cothurne ou sur les brèves et claires sentences de la Sagesse de Salomon, ou bien sur le dramatique exposé des discussions de Job avec ses amis, vous retrouverez toujours sous la diversité de ces costumes les grandes lignes de la doctrine révélée, l'étroite solidarité de la double notion du vrai et du bien, découlant en droite ligne de cette personnalité suprême qui se nomme « le Maître de la grâce et de la vérité (1 ) » •
CHAPITRE IT. — Suite des sources de la morale révélée. La morale de la Tradition.
C'est par ia doctrine orale que je contracte alliance avec toi et avec Israél.
(Exode, XXXIV, 27 i cf. Tairaud, Guiltin, 60.)
Dans notre analyse sommaire de FAgada (2), nous avons essayé de donner une idée de la morale traditionnelle, de la richesse de ses aperçus et de la fécondité de ses enseignements. C'est le moment de reprendre cette thèse avec les développements que comporte la spécialité du sujet. Nous allons chercher, par conséquent, à déterminer avec quelque précision les principes de Télhique talmudique.
§ 1". Dq la filiation de la morale traditionnelle avec la morale biblique.
On admettra sans difficulté que, en matière de morale comme en fait de dogme, la Tradition ne saurait être la reproduction
(f) Exode, XXXIV, 6, n^5<1 ^XlTX i^l.
(-2) Voy. nos Trois cycles du jutiaismCy p. 127-15?;.
servile, le calque de rÉcrilure, Les cycles, non moins que les générations, ont leur originalité; tout en s'engendrànt les uns les autres, ils doivent se présenter à nous chacun avec son cachet propre. Les modifications subies par les idées laissent une empreinte non moins profonde que les transformations de la matière, sans jamais franchir la limite au delà de laquelle le fond serait emporté par la forme. Or, pour bien démêler les traits distinctifs de la morale rabbinique, il faut commencer par jeter un coup d'œil sur la filiation historique la rattachant au mosaïsme et au prophétisme.
Nous avons vu le premier, contrairement aux intentions de son auteur, verser dans l'ornière du formalisme, à tel point qtfil faillit étouffer sous Tétreinte d'un sacerdoce perverti. De làcette réaction qui commence avec Samuel, chargé de prononcer la déchéance de la maison pontificale d'Héli, et qui prend les proportions colossales que Ton sait dans la main de ses successeurs. Ceux-ci vont jusqu'à s'en prendre non plus au seul corps sacerdotal, mais à l'institution elle-même, au culte extérieur dans ses manifestations variées, aux sacrifices, aux fêtes, aux néoménies, à tous les effets d'une piété hypocrite, n'hésitant pas à condamner ces rites dans leur ensemble, comme un corps sans âme, fleur sans parfum, fruit sans saveur, instrument de salut converti par des mains criminelles en engin de perdition.
Mais qui ne sait que les réactions ont habituellement les défauts de leurs qualités ? Une fois lancées sur la pente glissante des révolutions, elles ne savent pas toujours s'arrêter au moment opportun. S'il n'avait été retenu par la forte main du grand synode, le prophétisme n'eût pas échappé aux conséquences extrêmes de sa doctrine émancipatrice ; il fût tombé dans le gouffre du déisme, vers lequel l'attirait la logique de ses théories réformistes, ainsi que nous l'avons constaté déjà (1 ) . Sous l'inspiration d'Ezra et de son conseil, le Judaïsme procéda donc à cette œuvre de syncrétisme qui met un point d'arrêt au va-et-vient de l'action et de la réaction. Cette tâche
(l) Voy. chip prcccd.^nl, p. 78-80.
INTRODUCTION GÉ.NÉnALE. 93
éclectique a été formulée avec une rare précision, comme le programme de la nouvelle école, par Siméon le Juste, (Jui lui donne pour triple fondement laThora, le culte etla charité (1). Simplifiant encore ladite formule, expression de toute une révolution religieuse, les Pères de la Synagogue réduisent les trois termes à deux, savoir: Thora, réunissant en elle la théorie et la pratique de Tadoration divine, la religion et le culte ; bonnes œuvres, embrassant les deux branches de la morale individuelle et sociale (2). Mais on ne s'est pas borné à l'énergique affirmation de ces deux principes directeurs ; on a eu soin de mettre en relief la nécessité de leur bonne entente. Nous ne voulons pas nier qu'il ne se rencontre par-ci par-là quelques traces de leur ancienne rivalité. Tantôt c'est la charité qui vaut à elle seule toutes les pratiques du culte extérieur (3) ; tantôt c'est la prière qui l'emporte sur l'ensemble des bonnes œuvres (4), ou bien c'est le jeûne qui a la priorité sur la bienfaisance (5). Mais généralement ils occupent un rang ^ égal, voguant de conserve, se soutenant et se complétant réciproquement. Quelques citations nous le démontreront : le nom de ^ juste parfait » est dévolu à celui-là seulement qui se montre bon tout à la fois envers Dieu et envers. son prochain (6). Les violations de la morale sociale ne sauraient être couvertes du pardon divin qu'à la condition d'une réparation d'honneur ou d'intérêt, suivant les cas, à l'égard de celui qui en a souffert (7), « Les chefs spirituels n'ont rempli leur mission que tout atutant qu'ils auront associé l'exercice de la charité à la diffusion de l'instruction religieuse (8). Le ministre de Dieu qui réduit sa tâche à ce dernier soin, sans se soucier de la pratique des bonnes œuvres, est censé professer l'athéisme (9). »
(1) Abotb, I, 2. (6) Talmod, Kidoa5.chîn, 40; cf. chap. II
(-2) D'izrj D*ic5::>73i n^in Aboib, m, c»-<»essu8, § r>.
(3) Talmud, Baba Balhra, 7. /-oC t i ^ i» i ti i .o ^ ' .* (8) Talmod, Uosch HascUana, 18.
(4) Talmud, Berachoih, 32. (9) Tj,,„,qj^ Aboda Zara, 17. Cf. ch. II (s) Talmud, ibid. ci-dessus, loc. cit.
94 PREMIÉUE PARTIE.
On ne saurait, ce nous semble, marcher plus résolûmenl dans la voie de Tunion et de la solidarité. Prélendrail-on que la morale perd de sa force ou de -son prestige dans une pareille association? Ce serait à tort assurément, car elle a plus à y gagner qu'à y perdre. La pensée et le sentiment, ces deux puissantes facultés, sans lesquelles il n'y a pas plus de morale que de religion, acquièrent dans ce commerce de Thomme avec la Divinité une sûreté de volonté et d'action qui tourne au profit du bien ; ils y prennent cette trempe supérieure que la raison et Tinstinct, abandonnés à leurs forces propres, ne savent acquérir, ni communiquer par conséquent à leurs produits.
En définitive, la morale traditionnelle n'est pas autre chose que la résultante du mosaïsme et du prophétisme réconciliés, tenant du dernier son autonomie, empruntant au premier la précision et la fixité dont la notion de la loi, de la loi souveraine, contient Tessence. Noble tâche, superbe mission que celle de mettre d'accord les deux éternels organes delà Rêvé- * lalion, de les faire concourir à la divine harmonie qui doit présider au. développement de l'humanité, de même qu'elle a présidé à.la cosmogonie !
§ 2. De la méthode suivie par la morale traditionnelle.
L'égalité que nous venons de voir professée par la Tradition entre la Thora et les bonnes œuvres, autrement dit entre la religion et la morale, se fait sentir jusque dans la méthode dont elle se sert pour leur élaboration respective. Mêmes procédés d'exégèse à l'endroit de la Halaeha et de VAggada (i). N'est-il pas logique de traiter de la même façon ce que l'on tient en égal honneur ? Nous devons donc y retrouver les éléments variés de la démonstration dogmatique: « Afflrmatijon autoritaire, induction et déduction, argumentation scolastique, mythe et symbolisme », tels sont les différents modes de son
(i) Voy. nos Trois cycles dujudaUme, p. 127-13:».
INTRODUCTION GÉNÉÎULE. 95
enseignement. N'oublions pas le trait saillant ou, pour mieux dire, le trait d'union de celte méthode, nous voulons dire l'indissoluble attache qui la soude à l'Écriture, dont elle fait et son point de départ et son point d'arrivée. N'avançant rien qu'elle ne soit en mesure d'appuyer d'un texte précis, la Tradition atteint l'originalité par les efforts mêmes qu'elle fait pour l'écarter ; car si elle se complaît dans la modeste fonction d'interprète de Moïse et des prophètes, elle n'en est pas moins un interprète de génie qui sait opérer des fouilles merveilleuses, extraire des trésors des filons les moins perceptibles de la mine sacrée.
On ne saurait, à moins de l'avoir étudiée, se faire une idée juste de la richesse et de la variété de ce système d'exégèse. Ici c'est un argument a priori ayant pour objet l'assimilation de la probité à la chasteté et à la pureté des mœurs (1 ) ; là, un raisonnement a fortiori qui, au point de vue de la rémunération future, aboutit à la suprématie des faits moraux sur les observances purement rituelles (2) ; ailleurs, un procédé d'analyse ou de synthèse qui vient élucider un des plus obscurs problèmes de la -charité légale (3). Il arrive parfois qu'un principe, avec toutes ses conséquences, repose sur un simple changement de point-voyelle, nous allions dire sur la pointe d'une aiguille. Telle est, par exemple, la proposition déjà citée (4), si hardie, mais si conforme aux tendances humanitaires de la raison moderne, proposition qui substitue la supression du péché à la destruction du pécheur, grâce à un changement de ponctuation qui convertit le terme « pécheurs (D-^xiain) » en celui de « péchés (D'^Kûn) (5) ». Telle est encore la thèse soutenue par un illustre docteur au sujet de la solidarité morale poussée jusqu à ses conséquences extrêmes, jusqu'à la responsabilité collective embrassant tout le genre humain, et fondée... sur quoi? sur un mot à double entente du livre de l'Ecclésiaste, qui dit : « Un seul pécheur ou un seul péché (suivant qu'on lit i<uin ou
(l) Talmuil, Ycbamolh, 21. (ô) Talmud , Eroubin.
{i) TalmuJ, Maccolh, chap. 3, Mischoa (4) Voy. le chap. II ci-dessus, § 3,
ûuale. (:>) Talmud > Beracholh, 10.
yS rREMlÈUE PAUTIE.
x-jn) peut gâter un bien immense (^1). » Ceux qui ont Tair de critiquer ce qu'ils appellent les subtilités de la méthode ou, pour mieux dire, de l'esprit sémitique, avoueront, pour peu qu'ils soient de bonne foi, que cet inconvénient est largement compensé par la grandeur des résultats. Ils y reconnaîtront Taiguillon propre à exciter la torpeur de l'esprit, à pénétrer au plus profond de l'entendement, pareil au trait lancé d'une main sûre. Le but de l'enseignement n'est-il pas, après tout, de se graver sur la table du cœur, de laisser une empreinte durable dans la pensée dirigeante ? Or, toute méthode qui tend à faciliter ce résultat a droit à notre respect ; en tout cas, elle est loin de mériter les dédains de ceux qui n'ont à nous offrir que des prétentions vaines en place de celte manière pleine de sève et de vie.
Parmi les éléments qui entrent dans la confection de la méthode traditionnelle, une mention particulière est due au rôle que vient y prendre la nature organique et inorganique, grâce à l'ingénieuse et fréquente comparaison de la végétation physique avec les produits et les développements moraux. En voici quelques exemples : « L'aumône est à la charité ce que « sont les semailles à la moisson, la première n'obtenant « qu'un succès douteux, la dernière une réalité certaine (2). « — Les souffrances et les douleurs sont comme le sel, c'estv< à-dire douées d'une vertu conservatrice qu'elles communi- « quent à tous ceux dans le sein de qui elles s'insinuent (3). « Pourquoi le juste est-il l'objet d'une double assimilation, X comparé au palmier et au cèdre? Parce qu'il porte des fruits « comme le palmier et qu'il renouvelle son tronc comme le « cèdre (4). — Le pécheur est puni pour ses actes, mais non « pour la mauvaise intention non suivie d'effets, attendu que « l'arbre ne doit être jugé que sur ses fruits (5). — Pourquoi a la calomnie et la médisance sont-elles qualifiées de flèches?
(l) Eccl(^s.JX, Ih; Tulmad, Kidouschio, (5) Tuioiad, Oerachoth, 5.
40. Cf. notre l'rovidcncc el RémiUiéralioUf (4) Talmud, Taunilb, ûi; Baba Callira,
{'}) TdlmuJ, Succ.1, 40. (%) Talmud, Kidottschin, iO.
INTRODUGTIOn GÉNÉIIALE. 97
« Parce que, comme la flèche, elles blessent et tuent à dis- « lance (1). — On ne peut tomber dans le péché si Ton n'est a atteint d'un grain de folie (2), » Qu'est-ce, en effet, que la folie? Un dérangement dans nos facultés mentales ; eh bien, le péché n'est pas autre chose que le dérangement de l'équilibre moral.
Personne, assurément, ne contestera la justesse et la finesse de ces aperçus, puisés dans l'observation exacte des faits de la nature. On sait, du reste, que c'est cette forme, participant de la fiction et de l'allégorie, moitié symbole, moitié apologue, qui a fait la fortune de la morale évangélique : elle lui valut et sa propagation rapide et son triomphe sur la morale stoïcienne aux raides allures. Et pourtant l'Ëvangile ne la tient que de seconde main ; en s'en appropriant un certain courant, il n'a pu ravir au judaïsme la source de salut à laquelle il venait de puiser, et qui porte le double cachet de l'Écriture et de la Tradition. Une dernière remarque à ce sujet, qui n'est pas sans importance : il ne faudrait pas croire que la morale ainsi habillée est antipathique à la raison. Rien, au contraire, ne correspond mieux à l'objectif du sens commun qu'un enseignement qui s'appuie sur l'imagination et sur la réalité sensible. A noire tour, si on nous le permet, nous nous servirons d'une comparaison ; nous dirons que la morale rationnelle est à la morale traditionnelle ce qu'est le tronc décharné nous montrant à nu son squelette et sa charpente noueuse , à Karbre majestueusement enveloppé de son feuillage vert et chatoyant. Autant le premier nous laisse un sentiment de répulsion, autant ce dernier charme et attire nos regards. Et puis, qu'on ne s'y trompe pas : la raison est loin d'ôlre absente dans celte forme concrète; celle-ci lui offre un sol fécond, nullement rebelle au soc de la charrue inlellecluelle. Grâce à l'union de leurs qualités distinctes, à ce mélange de ficlion et de réalité, à ce croisement de physique et de métaphysique, à ce parallèle de l'art avec la nature, à celte méthode complexe qui répond admirablement aux instincts des masses,,
(l) TalmuJ, Eracliin, 15. (?) Talmud, Sôia, "î.
la morale de la Tradition sq présente à nous comme tine source originale, un regain de Tinspiration biblique qui IW nime, qui Timprëgne, au moyen d*un procédé pareil à celui qui fit passer Tesprit de Moïse sur les soixante-dix anciens (1).
S 3. Traits caractéristiques de la morale traditionnelle. 1® Ses affinités avec le stoïcisme et Vessénianisme.
Il importe maintenant dé serrer de plus près notre sujet. Essayons de fixer les signes qui nous aideront à reconnaître la morale traditionnelle ; tâchons de nous rendre compte de ses tendances propres, soit dans leur conformité, soit dans leur divergence avec la morale de rÉcriture. Y a-t-il des signes de ce genre? sont-ils assez apparents pour être attachés au haut du mât, pour nous guider dans notre chemin? C'est ce que nous allons chercher dans un examen comparatif, en mettant en présence Tun de Tautre deux livres consacrés à peu près au même genre de morale, Tun biblique, Tautre traditionnel, et nous ne tarderons pas à être édifiés sur la différence d'esprit qui les anime. Évidemment la morale des Proverbes et celle du traité d'Âboth n'obéissent pas à une inspiration identique. Celle-ci trahit des idées et des préoccupations qui semblent inconnues à celle-là. À la simple lecture on s'aperçoit d'un changement de courant ; l'air ambiant n'est plus le même, et les préceptes de conduite publique et privée ne le sont pas davantage. Tandis que les Proverbes de Salomon contiennent la substance de la morale biblique, en sont l'expression ûdèlCv universelle, mise à la portée de toutes les classes comme de toutes les situations sociales, les sentences des Pères sont animées d'un souffle nouveau, d'un esprit particulier, en rapport avec un milieu caractérisé. Les conseils et les recommandations qu'elles nous prodiguent nous semblent imprégnés non pas de la rosée vivifiante des livres saints, mais des acres parfums de la morale stoïcienne, résumée dans la célèbre maxime'
(i) Nombres, XI, tS.
d'Épictèle: sustine et abstins (1). « Peu ou point de rapports avec le§ grands de la terre, le moins de commerce possible avec le sexe, voire même avec sa femme, éloignement systématique du monde qui ne peut que nous troubler dans nos méditations religieuses, condamnation sévère de toute causerie inutile, mépris du confort et des aises de la vie matérielle, d voilà certes les éléments d'une morale qui a plus d'affinité avec les apophtegmes de Zenon et de Sénèque qu'avec les leçons de Moïse et des Prophètes. Hâtons-nous cependant de mettre le doigt sur le point par lequel elle se sépare radicalement de Féthique stoïcienne. On devine de suite qu'il s*agit de Torgueil, de cet orgueil païen devenu le ver rongeur du système, symbolisé dans le manteau d'Ânlisthène et auquel lé traité d'Aboth croit devoir appliquer le remède des contraria contrariis, en lui opposant l'extrême humilité (2).
Par le principe de cette humilité, qui fut biblique et lradi«tionnelle (3) avant de devenir chrétienne, ainsi que par la théorie du renoncement, la morale rabbinique se rattache à Tessénianisme, dont l'influence sur la morale évangélique est généralement reconnue. Le Talmud, par les plus autorisés de ses organes, se lancera résolument dans celte voie nouvelle, il la parcourra tout entière, ne reculant devant aucune de ses conséquences, professant un souverain mépris pour les spleuTdeurs de la prospérité matérielle , bannissant de la société religieuse les joies et les plaisirs profanes, glorifiant les habitudes du renoncement, poursuivant à outrance les inspirations de l'orgueil humain et se refusant à tracer des limites au sentiment de l'humilité.
Une pareille déviation de la route suivie par la Loi et par les Prophètes, une inflexion aussi sensible n'a pas pu se produire sans motif. Et ce motif, il nous semble le découvrir dans la coïncidence que nous venons de signaler entre la morale sacrée et la rénovation dB la morale païenne^ Il est à supposer
(0 av«you X0(l aireyw. LXVI, «j,Pf., U, 19; Ppoy., XXÏ» 4;
(2) Abolh, IV, 4, Cf. Maïtnoiiide, ibidl XXV, 7; XVÏ, C. .
(3) Nombr«s, XI, S9; XII, S; Isaïe,
100 PREMIÈnE PAKTIE.
que cette similitude de tendance dans un moment donné, loin d*être fortuite, procède d*une cause identique. Si nous ne nous trompons, elle est le résultat commun de Tétat du monde, de la décadence, de Teffondrement imminent de la société antique. Elle procède de ce sombre pressentiment qui en fut ravant-coureur, de cet immense besoin d*une nouvelle infusion de sève vitale, ressenti par tous les membres du colosse romain, ruiné avant de tomber au dehors sous les coups des barbares. Or le judaïsme, malgré sa foi inaltérable dans des destinées « meilleures », malgré sa confiance inébranlable dans une pallngénésie future, avait moins encore que les autres peuples à se féliciter de la réalité politique et religieuse. Il souffrait cruellement dans son âme comme dans son corps ; il subissait la double oppression du proconsulat, à la fois temporelle et spirituelle. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, si des maux égaux provoquent des remèdes semblables, il n'est pas étonnant que ces souffrances aient eu partout un môme et douloureux écbo, se traduisant en une sorte de défi adressé à la civilisation même qui les avait enfantées. Oui, la gangrène sociale devait amener le dégoût du monde; la dissolution des forces morales aboutissait fatalement au seul préservatif possible contre un pareil fléau, c'est-à-dire au renoncement et à Tisolement. De là ce concert momentané parmi les directeurs, sur tant de points si opposés, de la conduite de la vie. De là cette entente provisoire, mais spontanée, entre stoïciens, esséniens, néo-platoniciens et pères de la Synagogue , pressés d'organiser la défense contre l'ennemi commun, contre le génie du mal triomphant sur toute la ligne.
Aussi ne saurait- on mieux qualifier cette morale qui prit alors un si vif et si rapide essor qu'en l'appelant la morale de l'adversité, la morale des peuples malheureux, des sociétés dévoyées, jetées en dehors de leur développement normal. Elle convenait au judaïsme proscrit, mis hors la loi durant cette longue période de persécution qui s'étend du début du second cycle jusqu'au seuil de la Révolution française. Use peut doiic.
INTRODUCTION GÉNÉRALE. lOt
nous ne le nions pas, que sur plus d'un point elle soit en désaccord avec les tendances de la société moderne , et même avec les aspirations du judaïsme émancipé, réconcilié avec la société civile. Mais il s'agit de bien déterminer ces points. Quels sont-ils? Ceux précisément qui s'offrent à nous avec cette teinte mélangée de stoïcisme et d'essénianisme ci-dessus indiqués, et dont la paternité revient plutôt à des patrons étrangers qu'à la Révélation biblique. Or, tout ce qui.est altitude, accident, phénomène, dû à l'influence intermittente des circonstances historiques et des milieux humains, rentre sous la loi de la contingence. Sous ce rapport, certaines suggestions de la morale traditionnelle ne sont peut-être pas plus praticables que les préceptes formulés par un Philon, un Sénèque ou un saint Thomas. Mais ce qui est de tous les temps et de tous les lieux, ce qui est immuable au sein des vicissitudes humaines, c'est l'essence de la morale individuelle et sociale, précieusement recueillie par la Tradition de la bouche même des organes de la doctrine révélée, pour être transmise, intacte et immaculée, aux générations les plus recalées. Celle continuité va nous apparaître dans tout son jour au far et à mesure que nous avancerons dans notre travail d'exploralion. Dès à présent, nous allons, dans cet ordre d'idées, fixer un point des plus importants, exposer la théorie des passions, symbolisée par le Talmud dans la légende du Yetzer Harâa
S 4. Deuxième trait caractéristique de la morale traditionnelle. La Légende de ^EizE^ Haraa.
La légende du Hetzer Harâa, comme toutes les vérités et les leçons essentielles, plonge ses racines dans la source intarissable de la Genèse. À cet égard, il n'est pas sans inté^ rêt de signaler tout d'abord une divergence d'opinion notable entre la morale révélée et la morale rationnelle. Aux yeux de celle-ci le combat de la vie est assez inoffensif; l'accomplisse-
ment do deToir n'est pas envisagé par elle comme une chose bieii difficile. A Ten croire, on n'a qu'à se laisser aller au fil du courant, au gré^u bon sens, pour entrer dans le port sans obstacle. Est-ce bien vrai ? est-il aussi peu malaisé de suivre la bonne roule ? Tel n'est pas, en tout cas, le sentiment de la Révélation. Son avis, elle nous le donne dès le principe, jalouse de nous mettre en garde contre des illusions aussi dangereuses- que décevantes* Elle a hâte de nous informer de la lutte formidable que nous aurons à soutenir ici-bas ; elle nous conseille de ne pas l'affronter à la légère, de nous y préparer très-sérieusement. C'est, en premier lieu, le mythe de Caïn, l'important avertissement qu'il reçoit d'en haut : a Le péché te guette à la porte, lui est-il dit, exerçant sur toi sa puissante attraction ; mais tu es en mesure de le maîtriser (1). » Il y a ensuite quelque chose de plus précis : c'est le terme même de « Y^lzer Râa, » de ce génie du mal, de ce tentateur perfide, qui revient à deux fois dans l'histoire du déluge, dans le prélude comme dans le dénoûment du drame (2). Avant la catastrophe, « Dieu prend la résolution de détruire le genre humain, à cause de ce génie et de cet esprit du mal qui lui ont gâté son œuvre », Après la consommation de l'arrêt, « Dieu fait serment de ne plus jamais anéantir la totalité des vivants, parce qu'il tient compte de ce môme esprit du mal qui s'empare de l'homme dès son enfance. » .
Arrêtons-nous un instant devant une contradiction qui semble résulter de cette double affirmation. Comment ce génie du mal, le Yetzer Râa, peut-il être invoqué d'abord comme une cause de damnation, ensuite comme un motif d'indulgence? La solution de la difficulté se trouve peut-être dans la différence de l'expression employée dans les deux cas. La première fois, c'est le génie du mal s'appuyant sur l'esprit du mal (riiDttjn^Q *is'i). Ce n'est pas seulement le cœur qui se corrompt, c'est l'âme elle-même qui se pervertit dans sa maîtresse faculté, dans la pensée. Quand il est parvenu à s'insinuer au centre
* (1) Genèse, IV, 7. (2) Gonèse, VI, S; VIII, 28.
INTRODUCTION GÉNÉRALE. i03
même de la forteresse, dans les œuvres vives de la personnalité humaine, le mal est sans remède. Alors il ne reste plus que les moyens extrêmes : couper le mal dans sa racine, étouffer le monstre dans son germe, opérer le retranchement du membre ou corps gangrené, c'est-à-dire faire l'office rempli par le déluge. La seconde fois, après le cataclysme universel, ce n'est plus l'être intelligent, mais l'être passionnel qui est visé (ai *isi). Or, c'est justement la lâche propre de l'intelligence de réagir contre les excitations des sens et des penchants vicieux. Dieu veut bien nous prévenir qu'il est indulgent, clément à l'endroit des écarts de la chair, tant qu'ils n'envahissent pas le domaine de Tenten dément. Ceci nous explique une autre variante que nous remarquons entre les deux textes : la première fois, le génie du mal est qualifié de « foncièrement mauvais (35^ p'n), » tandis que la seconde fois, il est appelé « mauvais (2?^) », non plus exclusivement ou invariablement.
Quoi qu'il en soit de la valeur de cette interprétation, ce qu'il nous importe surtout, c'est d'en dégager les éléments constitutifs de la théorie des passions. A la première mention faite du Yetzer Râa^ on tient à nous tracer la- limite extrême de ses pouvoirs, limite qui ne saurait être dépassée impunément, par l'irruption ou par l'intrusion de la passion dans le domaine de la conscience. Tant que celle-ci reste maîtresse chez elle, rien n'est perdu, et les plus profondes plaies morales peuvent se guérir. Mais que la corruption pénètre dans le for intérieur, qu'elle altère les sources de la pensée, que le virus de la démoralisation s'inocule aux facultés directrices, et aussitôt la dissolution devient imminente. A la deuxième affirmation du Yetzer Râa, on nous le montre comme un mal nécessaire ou du moins, inévitable, conséquence naturelle de l'imperfection humaine. Qu'est-ce à dire? Qu'il ne faut pas se flatter de détruire le génie du mal, pas plus qu'il ne convient de se désespérer de sa fatale présence. Mieux vaut, comme on dit vulgairement, vivre avec son ennemi, lui accorder l'indispensable, tenir compte des exigences comme des conditions du mécanisme humain, puî;iqu'il a plu à Dieu luirmôme de les
inscrire à notre crédit, en nous assurant de son indulgence et de son pardon.
Cette première notion du YetzerRâa^ notion vague, conception plus ou moins abstraite, voyons maintenant ce qu'elle est devenue entre les mains habiles delà Tradition. Une création vraiment originale, aux proportions mythologiques, d'une grande puissance dramatique, supérieure aux plus hautes fictions de Timagination grecque, aux dieux du Panthéon olympien. Que Ton en juge par quelques traits de crayon de cette ligure composite :
« Le Yetzer Harâa, Satan et Tange de la mort, ne forment « qu'un seul et môme personnage (1). — Le Yetzer Harâa « remplit la triple fonction d'instigateur, d'accusateur et « d'exécuteur des arrêts de mort (2). — Le Yetzer Harâa « porte sept noms, qui ne sont pas autre chose au fond que les « indications diverses de son action malfaisante (3). — Pour « mieux faire tomber l'homme dans ses filets, il prend chaque « jour une forme nouvelle (4). — Loin de perdre ses forces à « la longue, il les renouvelle journellement et en use contre « l'homme (5).*— Au début, il nous apparaît mince comme un « ni d'araignée; mais si vous le laissez faire, il finira par ac- « quérir la grosseur d'un câble (6). — Au jour du jugement « il produira aux justes l'effet d'une montagne démolie, et aux « méchants celui d'un cheveu que leur lâcheté n'a pas su « vaincre (7). — Il se présente d'abord en hôte, puis en habi- « tué de la maison, puis en maître (8). — Il est à notre orga- M nisme ce qu'est le levain pour la pâle, un germe de fermente tation perpétuelle (9). »
La voilà, la physionomie complexe de ce redoutable ennemi de rhomme, de ce terrible lutteur, si difficile à vaincre. Est-ce un portrait exagéré à plaisir, en opposition avec la réalité des
(1) Talmud, Baba Dathra, 1G. (6) Talmnd, Sttcea, ». «.
(i) Talmad, Baba Bathra, 16. (7) Talmud, Succa, ». «.
(») Talmod, Succa, 5â. (8) Talmad, Socca, ». s,
(4) Talmud, Sttcca, &â. (9) Talmnd, Berachoth, 17; Yalkouih
(5) Talmad, Succa, 52; cf. Kidoaschio, Genèse, &<> 58 et 61, et Yalkout TbilHiD, 31. n«8S9.
INTIIODUCTIO.N GÉNÉRALE. (05
choses? Consultons Texpérience des lemps anciens etmodernes. Quels sont les enseignements qu'elle nous offre à ce sujet? Elle n*a qu'une voix pour témoigner de la permanence de ce duel entre la passion et le devoir, entre les sens et les idées, entre les organes matériels et les facultés morales. Parcourez les annales des nations, confrontez les attestations de Thistoire sainte avec celles de toutes les époques : époque des temps héroïques, époque des grands empires asiatiques, époque de la civilisation grecque, époque de la centralisation romaine, invasion des barbares, longue incubation du moyen âge suivie de Téclosion de la Renaissance, terminée par les tempêtes intermittentes de la Révolution française ; poussez cet examen jusqu'en pleine actualité, et partout et toujours vous vous trouverez en face du spectacle de ce combat éternel. Vous pourriez même, à la rigueur, vous passer de ce spectacle : vous n'auriez qu*à prêter une oreille attentive aux orages qui grondent dans votre propre cœur pour acquérir la certitude que la lutte n'a rien perdu de son intensité. Sans doute les procédés stratégiques peuvent varier, et varient réellement d'une génération à l'autre , mais le conflit subsiste entre le temporel et le spirituel. La Tradition a-t-elle donc tort de nous représenter le génie du mal sous la forme d'un Protée, restant le même sous ses nombreux déguisements, cachant mais gardant sa laideur sous tous les masques dont il se couvre (i)? Soit qu'il tente Adam et Eve par une convoitise grossière, soit qu'il s'empare de Sodome par les suggestions de Fégoïsme, soit qu'il séduise le monde par les raffinements de la beauté plastique, soit qu'il s'impose au colosse romain par les fumées de l'orgueil et par le prestige d'une force prétendue invincible, ou bien qu'il pénètre au sein de la chrétienté dans l'appareil d'un chérubin au glaive flamboyant, aiguisé par le fanatisme inconnu de l'antiquité, soit enfin qu'il entraine sur ses pas la société de nos jours par le mirage de la souveraineté de la raison, lui offrant un encens qui n'est pas nouveau, pastiche des insinuations perfides du serpent, disant à la femme: « vous serez des dieux (2).»
(i) Cf. EïQ Yacob, Beracboth, Co. (i) Genèse, 111, S.
C-est le Yetzer Harâa qui, à travers ces métamorphoses, ne cesse d'affirmer sa puissante identité.
A vrai dire, les transformations dont il vient d'être question sont plus apparentes que réelles, et les passions nouvelles ne sont le plus souvent que du nouveau fait avec de vieux morceaux. Personne n'oserait soutenir sérieusement que les vieux penchants ont disparu. La sensualité, la luxure, la cruauté, la rapine, la violence, la colère, l'envie, la médisance, la calomnie, la perfidie, tous les écarts des sens et de l'imagination ont-ils cessé de fleurir ou sont-ils en train de désarmer? Remarquons d'ailleurs une chose : ce qu'ils ont perdu du côté de la brutalité n'est que trop largement compensé par ce savoirfaire d'une corruption raffinée dont le Yetzer Barâa a une si ample provision à l'usage des époques de grande civilisation. Peut-être faul-il qu'il en soit ainsi, en vertu de cette remarquable et profonde sentence qui se rattache à notre légende : « Plus on est grand, plus la tentation est grande (I) », c'est-à-dire que la tentation est en rapport avec la capacité morale et avec le niveau intellectuel. A mesure que l'homme grandit en perfection virtuelle, les passions grandissent avec lui. Que si elles ne sauraient être de môme nature pour un David ou pour un Nabal, elles ne le sont pas davantage pour le sauvage des îles de l'Océanie et pour celte personnalité complexe, produit de la culture trente fois séculaire de la science et de l'art européens. Il semblerait que la justice divine, dans ses rapports avec la suite des. générations aussi bien qu'avec les aptitudes individuelles, préside à celte équitable répartition des épreuves morales. Où serait la justice, où serait l'égalité , si les derniers venus, si avantagés par tant de prérogatives sociales, étaient en outre affranchis de la plupart des épreuves du combat spirituel? Le Dieu de Moïse et des prophètes, le Dieu qui est avec les premiers non moins qu'avec les derniers (2), ne l'a pas voulu. Ce qu'il a voulu, au contraire, c'est que les générations nouvelles payassent la rançon de tous ces avantages d'une situation meilleure, en acceptant avec courage
(l) Talmud, Sacca, u. t. (-i) I^aïe, XLÏ, 4.
INTBODUCTION GÉNÉHALE. 107
la part relative qai lear revient dans la distribution des épreuves publiques et privées, avec résolution la lâche virile" de travailler, chacune à son tour, au progrès humanitaire. Et voilà comment il se fait que, malgré radoucissement graduel des mœurs, Tamélioration progressive des caractères, Tatténuation croissante des peines et des labeurs de Texislence ma-^ térielle, Id guerre conduite par le Yetzer Harâa continue, comme par le passé, moins brutale, mais plus compliquée, exigeant, au même titre que la guerre politique, des défenses nouvelles contre des engins nouveaux, tout cela conformément à la sentence susvisée et dont voici le sens précis : « Les pro^ <r grès de la passion sont en raison directe de ceux de la per-^ « fectibilité . »
§ 5. La légende du Yetzer Haraâ (génie du mal) complétée par celle du Yetzer Tob (le bon génie).
Nous venons de retracer à grands traits la puissante conception du Yetzer Barâa: nous avons pu nous convaincre que si la première notion en remonte jusqu'aux révélations antéhistoriques, c'est à la Tradition que revient l'honneur d'en avoir fait une création originale. Un premier résultat qu'elle nous offre, c'est de nous mettre sur nos gardes. Un homme averti en vaut deux, dit la sagesse des nations. Nous n'avons donc guère le droit de crier soitàla surprise, soit à la trahison, puisqu'on a si grand soin de nous faire connaître notre ennemi, ses ruses, ses stratagèmes, ses ressources, son arsenal tout plein d'armes meurtrières, tant anciennes que nouvelles, qu'il choisit à son gré et à son heure. En supposant même que ce portrait soit surfait, que l'imagination s'y sort fait la part du lion, nous serions mal venus de reprocher à cette peinture magistrale d'être le produit d'un pinceau trop chargé. Aurait-il été plus sage de nous laisser nous endormir dans une sécurité trompeuse, de diminuer d'autant la vigueur, l'énergie de la défense ?
Le seul inconvénieDt sérieax qui pourrait résulter de cette teodaoce à grandir outre mesure la puissance du Yetzer Barâa^ ce serait de nous pousser au découragement. La conscience de notre faiblesse vis-à-vis un ennemi de cette trempe n'est-elle pas de nature à nous jeter dans une sorte de marasme qui nous livrerait à lui pieds et poings liés? Ne sommes-nous pas désarmés? avons-nous à notre disposition Técu et le bouclier propres à nous couvrir ? Voilà ce qu'il nous reste à examiner. Eh bien, non, nous ne sommes. Dieu merci, ni désarmés ni abandonnés ; nous avons pour nous la protection da bon génie, du Yetzer Tob (nia ^nr^), dont le rôle, selon la Tradition, n'est pas purement défensif , puisqu'elle l'engage hardiment à prendre l'offensive contre son adversaire. « C'est pour nous une obligation constante, nous dit-on dans le Talmud, de mettre le Yetzer Tob aux prises avec le Yetzer Harâa (i). » Reste à savoir maintenant quels sont les moyens d'attaque et de défense dont est pourvu le bon génie. Qu'a-t-il à opposer aux instruments aussi nombreux que redoutables de son éternel compétiteur ? Sur ce point non plus la Tradition ne nous laisse pas dans l'ignorance; elle se plaît, au contraire, à nous exposer nos ressources ; elle les passe en revue dans une série de propositions qu'il importe de transcrire, à commencer par la conclusion du passage ci-dessus, relatif à cette prise d'armes : « Si, « grâce à l'attitude virile du Yetzer Tob, son rival, le Yetzer Ha- « râa bat en retraite, c'est bien ; sinon, qu'on lui oppose l'étude « delasainteThora. Si cela ne suffit pas, qu'on se mette à ré- « citer le schemâa. S'il persiste dans son hostilité, on le fera « reculer par la seule mention du jour de la mort (2). » La même recommandation est reproduite dans un.langage familier, paternel, dans le passage suivant : « Mon fils, dit Dieu à a son peuple, j'ai créé, il est vrai le Yetzer Harâa; mais à côté « de lui j'ai placé un réactif des plus efficaces, vous l'avez « dans la Thora. Tant que vous vous livrerez aux saintes mé- <x ditations de la loi de Dieu, vous échapperez à la poursuite « de cet ennemi, car il est écrit : Si tu te conduis bien,
(I) Talmnd, Bcracholb, 6. {i) Talmud, Beracholb, loc. cil.
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« tu pourras porter la tète haute. Hais si vous négligez et cette étude salutaire, vous tomberez au pouvoir du tentateur, <K car il est écrit : Le péché te guette à la porte. Sache bien « d'ailleurs que tu es muni de tout ce qu'il faut pour le vaincre ; « car il est écrit : Toi, tu peux le maîtriser (i). » On voit, par ce dernier commentaire, que la Tradition comprend la légende de Caên comme nous (S), et qu'elle sait en tirer au besoin une théorie complète par rapport au gouvernement des passions. Voici enfin un dernier texte, offrant un sens, sinon un langage tout à fait identique : a Mon fils, si ce vilain (le Yetzer Harâa] a te barre le chemin, attire-le jusqu'au Beth Hamidratch « (l'école de la religion et de la morale) ; s'il est de pierre, il « fondra; s'il est de bronze, il sera réduit en miettes; car il « est écrit : Ainsi, dit l'Ëternel, mes paroles sont comme le « feu et comme le marteau qui brise le rocher (3). x> N'oublions pas de compter parmi les armes mises à la disposition du Yelser Tob la pratique de la charité placée au môme rang que l'étude de la Thora, et rattachée par l'exégèse traditionnelle à un verset biblique : « Heureux ceux, dit le prophète, qui a sèment sur les bords de l'eau ; ils n'auront à redouter les « piétinements ni du bœuf ni de l'âne (4). » Quel est le véritable sens de ce langage symbolique? « Heureux, ô Israël, si « tu te consacres à la pratique de la charité non moins qu'à « l'étude de la vérité révélée : alors, loin de tomber au pou- -« voir de ce ravageur (le Yetzer Harâa), c'est lui qui sera à la « discrétion (5). »
Résumons maintenant la leçon qui se dégage des textes qui viennent de passer sous nos yeux en tendant vers le môme but, la défense contre le génie du mal. Si l'on nous permet de nous servir du style allégorique du Talmud, nous dirons que le Yetzer Tob est entouré d'une quadruple armure : la Thora, le Schemâa, la charité et le souvenir de la mort, nous allions dire... une tète de mort. Uien de plus facile que de se rendre
r (i) Talmad, Kidonschin, 30. (4) Isaïe, XXXII, 30.
(â) Voy. cMessas, p. 103. (5) T«lmud, Aboda Zara, 70. ,
(3) Talmad, Kidooichia, u, 8,
coml[)ié de la Yertu militante ile ces quatre moyens. La Thora, jc'est-à-dire Tinslruction religieuse et morale bien dirigée, puir sée aux sources authentiques, non pas dansjes marais empesr tés de la fausse science, est un souverain remède contre les appétits grossiers, dont elle met à nu la laideur et la bassesse. La récitation du scbemâa, c'est le choix d'un culte intelligent, c'est Tadoration divine élevée à sa plus haute expression, c'est enfin la profession de foi du monothéisme, ayant cela de partie culier qu'elle est incompatible avec toute autre subordination, exclusive de tout ce qui nous imposerait une servitude étrangère. Quant à la charité, n'esl-elle pas le meilleur préservatif contre les passions haineuses, contre les clameurs dé la colère, dé l'envie, du ressentiment, de l'orgueil blessé, qu'ellesait dominer de sa douce voix, apaiser de son souffle bienfaisant ? Enfin, la pensée de la mort, l'évidence de l'infaillible dénoûment du drame de la vie, la certitude de l'inanité de nos agitations, de la vanité de ces jouissances éphémères, de l'évanouissement de ces biens que nous poursuivons avec tant d'âpreté, tout cela est de nature à calmer la fougue de nos ardeurs malsaines. Il est donc bien vrai que nous sommes armés de pied en cap, et les chances de la lutte inévitable sont loin d'être aussi inégales pour le bon génie que le prétendent des moralistes chagrins. Suivons donc le conseil de la Tradition, ne craignons pas de prendre l'offensive, n^ fût-ce que pour nous fortifier dans l'organisation de la défense, et maintenir, par cette courageuse initiative, la santé morale.
Et ce ïi'est pas tout : dans cette théorie du Yetzer Job, telle que nous venons de l'exposer, il y a la condamnation implicite des tendances de l'essénianisme, lesquelles ont passé de l'Ëvangile dans le monachisme chrétien, préférant au combat la fuite, à la lutte la désertion du champ de bataille. Ces tendances sont en désaccord, nous ne saurions trop insister là-dessu$, avec l'esprit mosaïque et prophétique, bien qu'elles aient laissé des traces manifestes dans les enseignements de l'Âggada (1). La vraie doctrine, celle qui procède en droite ligne
(l) Voy. pltti haut, p. 98-100.
INTRODUCTION CÊNÉRALE. 111
des affirmalions les plus claires de la Révélation, elle est dans cette proposition capitale qui accepte, qui commande l'offensive du bon contre le mauvais génie.
Puisqu'on ne peut et qu'on ne doit éviter cette lutte entre les inspirations des sens et celles de la conscience, il importe d'en fixer les conditions, en la renfermant dans les limites que lui assignent tour à tour la raison et la religion. Disons-le tout de suite : ce ne sera, ça ne peut pas être un duel à mort, un combat singulier où l'un des adversaires doit rester sur le carreau. Le génie du bien n'a pas pour mission de supprimer le génie du mal, mais seulement de le contenir. La Tradition a soin de l'affirmer dans un adage familier comme dans une interprétation solennelle. Sous la première forme elle nous dit ceci : « Il est trois êtres qu'il ne faut jamais repousser absolument, savoir : la femme ^ Venfant et le Yetzer Harâa; après les avoir écartés de la main gauche, on doit les ramener avec la main droite (1). » Voici maintenant ce que nous enseigne le commentaire : « Dieu vit ce qu'il avait fait, et c'était très-bien (â). Le bien, c'est le Yetzer Tob; le trèsbien, c'est le Yetzer Harâa (3). — Qupi! le Heizer Harâa est le souverain bien ! Oui, car sans lui, où serait le stimulant qui nous pousse à la possession^ à la procréation et au progrès social (4) ? » En lui faisant la part si belle, la Tradition serait inconséquente avec elle-même si elle exigeait l'anéantissement du génie de la sensation. Mais, demandera- t-on, que sera donc la lutte des deux génies, et quel résultat en faut-il espérer? Ce sera la subordination de la passion au devoir, des sens à l'entendement, des organes de la matière aux facultés spirituelles ; ce sera le sceptre du gouvernement remis à qui de droit, les passions invitées à concourir à l'œuvre de la perfectibilité au lieu de l'entraver, y apportant le riche contingent des grâces et des attraits dont elles sont pétries^ puissants moteurs du beau mis au service du vrai et du bien.
(i) Talmud, Sôla, 47. - (5) SJ'nh 'IX'» Ht TIX» ni» nSÎTl.
(2) Geuèse, I, 39. (4) Beréichiih Habba, sect. 9.
112 PRblMlÈnE PARTIE.
§ 6. La légende du Yetzer Haraa envisagée à un point de vue général, ainsi qu'à celui de la raison moderne.
On sait que la donnée de Tesprit du mal, tentateur perfide, ennemi de Tliomme, n'est rien moins que parliculière au Judaïsme. C'est une notion universelle, ayant acquis droit de cité dans toutes les théologies et dans les traditions les plus diverses. Pour nous en tenir au diable de TÉvangile, devenu celui de Torlhodoxie chrétienne, il n'est pas dilficile de prouver que c'est un type altéré, en harmonie avec le principe de l'incarnation matérielle, ce dogme fondamental du christianisme, mais s'éloignant d'autant de l'essence du monothéisme pur. Aussi arriva-l-il ce qui devait arriver. Conception étroite du mauvais génie, dont le crédit avait été si puissant pendant la longue période du moyen âge, qui vivait de la ficlion beaucoup plus que de la réalité religieuse, celte conception, disonsnous, ne pouvait pas supporter le grand jour de la raison émancipée. Celle-ci ne tarda pas à la faire reléguer dans le musée des antiquités, à côté des autres épouvantails mythologiques. En est-il de même de celle du Hetzev Haraa? Nous ne le pensons pas. Pourquoi? Parce que, grâce à leur transparence, les traits qui composent cette figure nous offrent partout le reflet de l'immatériel. Soit que vous l'abordiez par son nom de convention, par ce nom de Yetzer (former, tracer, imaginer) , qui exprime une opération intellectuelle plus encore qu'une création visible ; soit que vous l'observiez sous les dénominations multiples dont il est gratifié par le Talmud : « mauvais, incirconcis, impur, ennemi, pierre d'achoppement, embuscade (i); » soit que vous cherchiez à dégager lavéritéde ce remarquable aphorisme : v Satan, Yetzer Haraa et l'ange de la mort ne font qu'un seul être (â), » vous voyez la réalité percer la ficlion à jour, et la spiritualité déborder sur le symbole. Celle dernière s'accuse mieux encore, à notre sens, clans
(I) TalmuJ, Sacca, 52. (l) Talmud, Baba Balhra, IC.
les remèdes et les préservatifs que la Tradition nous conseille d'opposer à Taction du mauvais génie. Quels sont-ils? L'instruction, le culte intelligent, la charité, le sentiment de notre néant, le souvenir de l'inévitable mort, autant d'instruments rationnels, plus propres à combattre les mauvais penchants que des démons plus ou moins cornus.
Que faut-il conclure de ces prémisses? Que la légende du Yetzer Harâa n'a rien de contraire aux aspirations de la raison moderne ; que celle-ci aurait tort, par conséquent, de repousser un concours utile, d'une incontestable puissance sur l'esprit des masses. Non, jamais l'exposé didactique, sec et froid, des préceptes moraux, ne saurait le disputer à un enseignement taillé, si l'on peut dire ainsi, sur le patron de l'épopée, offrant cet intérêt dramatique qui est la poésie du vrai. N'estce pas d'ailleurs un drame réel que le combat du devoir avec la passion, que la lutte entre l'esprit et la matière? N'occupet-il pas une place considérable dans la littérature ancienne et moderne? Drame intérieur, déroulant ses péripéties dans les profondeurs de la conscience, trouvant un écho plus ou moins sonore dans tous les cœurs ; drame universel, représenté sur les scènes les plus variées, s'accommodant des théâtres les plus dissemblables, faitpourtremperles caractères, propre à doubler en nous la force d'initiative comme celle de la résistance !
Un autre trait de la physionomie du Yetzer Harâa ^ qui la différencie de celle du diable et de ses congénères, c'est ce mélange d'excitation charnelle et de prévoyance divine, ayant pour effet d'en tempérer la laideur, d'en adoucir les aspects repoussants, de nous faire découvrir le bien sous la surface du mal. Si la tentation a ses dangers, que la Tradition a plutôt exagérés qu'atténués, elle a aussi non-seulement sa raison d'être, mais encore sa place dans le résultat final. Différente delà conception démonologique païenne et chrétienne, elle n'est pas le mal absolu. Bien gouvernée, maniée avec habileté, elle peut, elle doit devenir le stimulant du bien, l'aiguillon qui fait germer les labours. Cette seconde face de la légende n'a pas reçu, nous le reconnaissons, les brillants dé-
il4 PREMIÈRE PARTIE.
veloppements donnés au dessin de ses côtés périlleux ; mais elle ne laisse pas de s'affirmer hautement dans la fameuse interprétation du texte final de la Genèse : « Bien , c'est le Yetzer Tob; très-bien, c'est le Yeizer Barâa (l) »; interprétation qui contient une leçon de la plus baute moralité, à savoir que nous n'avons pas le droit de nous plaindre de l'imperfection de notre constitution morale, de reprocher à Dieu ce don des passions, qui jouent un rôle si considérable dans notre vitalité. En les éliminant de notre existence, celle-ci s'écoulerait peut-être sans lutte, mais aussi sans émotions, c'est-à-dire sans charme. Procéder finalement à une sorte de trêve, sinon à un traité d'alliance, entre le Yetzer Tob et le Yetzer Harâa, gouverner la passion, au lieu d'en suivre les entraînements; la dompter sans l'étouffer, la soumettre sans l'anéantir; en diriger, en modérer le trop vif essor, mais sans lui briser les ailes pour la condamner à l'inertie, à l'inaction ; la traiter en cheval domestique, et non pas en cheval sauvage qu'on ne parvient à maîtriser qu'en le muselant (2) : voilà, ce nous semble, une théorie dont la raison moderne pourrait faire son profit. A ce titre, la légende du Yetzer Barâa^ complétée par celle du Yetzer Tob, telle que nous venons de l'exposer, constitue un élément important de la morale universelle.
§ 7. La morale évangélique, considérée comme Vune des branches de la morale révélée. Étude comparative des deux morales.
Ce serait une véritable lacune que l'omission de toute mention relative à la morale chrétienne ou, pour mieux dire, à la morale évangélique , dans un exposé des sources de la morale révélée. L'influence qu'elle n'a cessé d'exercer sur la chrétienté, c'est-à-dire sur la portion la plus civilisée du genre
(l) Voy. ci-dessBg, p. lit. comment, à la Mifohna; toy. notre Propi^
(i) Psaumes, XXXII, 9; ef. Malmonide, dence et Rémunéralian, p. 606.
INTRODUCTION GI^INÉRALE. 115
hamain , la large part qui lui revient dans le triomphe remporté par le paganisme, les nombreuses attaches qui la relient aux principes* fondamentaux du Judaïsme, la filiation évidente et incontestable qui la fait sortir des entrailles de Tëlhique biblique et traditionnelle, voilà bien assez de motifs pour nous engager à lui faire une place dans le cadre de cette élude. Usant de la méthode qui nous a servi pour un parallèle du même genre en matière de dogme (1), nous relèverons successivement les points de ressemblance et les points de dissemblance entre l'Ancien et le Nouveau Testament.
Points de ressemblance. — - Une première et éclatante analogie, c'est le drapeau de la révélation arboré par TÉvangile à rinstar de la Bible, c'est la volonté bien souvent exprimée par le Nouveau Testament d'être une morale révélée , ne cherchant ses inspirations ni dans la philosophie ni dans le naturalisme. Son Égérie, c'est le Verbe divin. Il suffit de la simple lecture de la donnée originelle de la première forme évangélique pour être édifié sur ce point capital. Prenons d'abord le sermon sur la montagne, cette production originale de la nouvelle religion. N'est-il pas tout imprégné des parfums de l'Écriture, notamment de cette ressemblance de l'homme avec Dieu, base de la morale mosaïque? Comment s'exprime-t-il? Dans les termes que voici : « ... Afin que les hommes aperçoivent vos bonnes œuvres et qu'ils honorent votre Père dans le ciel (2), songez que vous êtes les fils de votre Père dans le ciel, qui fait briller le soleil pour les méchants comme pour les bons, qui fait descendre la pluie pour les justes et pour les impies (3).
— Soyez donc parfait comme l'est votre Père dans le ciel (4).
— Faites votre charité secrètement, et votre Père, qui voit ce qui est caché vous en récompensera ouvertement (5). » Évidemment, tout ceci est la paraphrase du précepte de Moïse : a Soyez saints, car moi je suis saint, l'Éternel, votre Dieu (6). »
(i) Voy. noire Providence et Rémunéra" (4) Maih., V, 4ft.
non, p. 474-476. (V) Malh., VI, 4.
(i) Math., V, 10. (6) LéTlt., XIX, 2, (3) Malh., V, âa.
À côlé da sermon sur la montagne vient se placer, au point de vue de la valeur doctrinale, la réponse faite par le Maître à la question concernant les bases fondamentales de la'Loi, réponse emprunlëe au texte du Pentateuque : « Aime Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-*même (1). » On ne saurait abonder davantage dans le sens de la thèse biblique , et cette priorité décernée à Tamour de Dieu est la meilleure démonstration de la communauté d'origine des deux morales. C'est encore l'amour du prochain enté sur l'amour de Dieu; c'est enfin la consécration de l'idée développée par nous, à savoir que l'amour de Dieu nous porte à lui ressembler, à lui plaire en l'imitant, à nous inspirer des grands exemples qu'il livre à nos méditations, grâce à sa double intervention dans l'ordre naturel et dans l'ordre social (2).
Passons à un autre point, qui met également en relief l'identité de la doctrine évangélique avec la doctrine prophétique. Dans les sanglants reproches qu'il adresse aux scribes et aux pharisiens, le Maître se fait le retentissant écho des Isaïe et des Jérémie, renouvelant la campagne si vaillamment conduite par ces derniers contre le pontificat officiel, corrompu et déchu. Quand le fils de Marie interpelle les représentants du culte sur leur étroit formalisme, leur piété hypocrite, leur propension à sacrifier l'esprit qui vivifie à la lettre qui tue (3), fait-il autre chose que reprendre en sous-œuvre la tâche du prophélisme, répéter ses énergiques protestations contre les cérémonies routinières, les vaines et superbes hécatombes, les prières superficielles s'emparant audacieusement de la place qui appartient à la justice et à la charité (4)? Et non-seulement il s'inspire de ses prédécesseurs , il les cite textuellement , invo(yiant leur témoignage à l'appui de ses enseignements (5).
La consanguinité, si l'on peut dire ainsi, de la morale juive
(1) Lévit., XIX, 18; Deutér., VI, 5. (4) Osée, IV, 4 6 et 9; Isaïe, XXVIII J; Cf. Malh., XXII, 36-40. XXIX, 10-14; Jérémie, V, SI; VI, 15;
(2) Voy. plus haut, p. 29-33. XIV, 18.
(^) Malh., VII; XIV, 4-19; XV, 2-9 cl (s) Malh., IX, 18; XÏI, 7; cf. Osée,