XXIII, VI, 6; et Isaïe, XIX
et de la morale chrétienne, que nous venons de signaler, ne s'arrête pas là. Au mosaïsme et au prophétisme, où celle-ci a si largement puisé, nous pouvons ajouter laTradition, des procédés de laquelle elle s'est emparée pour le besoin comme pour le succès de sa cause. Elle lui a emprunté et sa méthode cxégétique et ce manteau constellé de la fiction , si propre à frapper l'attention. La première consiste, on le sait, dans le soin de donner aux aphorismes moraux une base solide en les greffant sur un texte biblique. Nous venons de voir rÉvangile user de ce moyen, qui doit devenir un si puissant instrument dans la main de l'apôtre des Gentils. C'est grâce à l'emploi qu'il en fait dans ses Èpîtres que la morale chrétienne entre dans cette voie d'expansion et d'amplification progressive, pareille au canal irrigateur qui répand la fécondité dans toutes les sinuosités du sol cultivable. Quant au second procédé, il serait fort inutile de nous étendre là-dessus. Tout le monde connaît la fortune qui lui fut réservée; on sait de reste que, par ses paraboles, ses fables, ses allégories, l'Évangile a su gagner des milliers et des myriades d'adhérents. Ce que l'on sait un peu moins, ou que l'on feint d'ignorer, c'est que cette manière est un produit du génie sémitique; que de la Bible il passa dans la Tradition, où les docteurs du Nouveau Testament sont venus la prendre pour conquérir, en les charmant, les peuples de la race japhétique, grâce au vif attrait de cet enseignement nouveau. Loin de nous d'ailleurs la pensée de rapetisser la morale évangélique en lui contestant ses titres propres. Nous estimons, au contraire, rendre une éclatante justice à l'autorité comme à la valeur de ses théories en montrant Moïse, les prophètes et les interprètes de la Tradition, c'est-à-dire les organes de la révélation primordiale, la doter tour à tour de leurs qualités brillantes et solides.
Points de dissemblance. — Cette communauté d'origine que nous venons de constater, cette unité dans les principes fondamentaux qui ressort avec évidence de la simple comparaison du texte biblique avec le texte évangélique, n'ont pu empêcher une divergence qui était au fond des choses, et qui allait crois-
sant avec la prétention du Nouveau Testament de se substituer à son générateur. Pour saisir et apprécier exactement les modifications apportées par l'Évangile à la loi morale de TAncien Tes.tament, nous ne saurions mieux faire que de recueillir le propre témoignage de celui-là, formulé avec une grande netteté dans ce célèbre discours de la montagne, quintessence de la morale et du dogme chrétiens. Tout le monde connaît la trop fameuse antithèse ayant pour but de poser le Christ en contradicteur de Moïse, et les cinq points dans lesquels vient se résumer la prétendue supériorité de la doctrine nouvelle. En ce qui concerne les quatre premiers, relatifs au meurtre, à l'adultère, au parjure et à la peine du talion (1), il saute aux yeux que ce que Ton voudrait faire passer pour une révélation directe n'est pas autre chose qu'une large application de la méthode traditionnelle, attendu que cette môme interprétation se retrouve, accrue et amplifiée, dans une foule de leçons talmudiques.
En voici d'abord à l'adresse de l'homicide : « Faire rougir ou pâlir publiquement son prochain, c'est en quelque sorte le tuer, et par suite encourir la damnation éternelle (2). » En voici ensuite pour l'adultère : « Fixer un regard de convoitise sur la femme de son prochain, se permettre à son égard le plus léger attouchement, regarder avec amour sa chevelure, prêler une oreille complaisante aux modulations de sa voix, tout cela, c'est de l'adultère (3). » Veut-on savoir comment la Tradition s'exprime sur le parjure? « Commettre un faux serment, y lisons-nous, c'est appeler la vengeance divine nonseulement sur soi-même, mais sur tous les siens, dans le présent et dans l'avenir (4). » Cette sévérité s'étend jusqu'au serment véridique, et Ion nous enseigne «que /pour oser prendre Dieu à témoin, il faut être d'une moralité éprouvée» posséder à un haut degré de véracité le sentiment de la justice et de la charité (8). » Quant à l'application de la loi du talion,
(!) Math., V, «t-S8. (4) Tâlmnd, Schebonoth, 39.
(«) Talmud, Baba Metzia, 89. (5) Bemidbar Rabba, seci. 2«.
(5) Talmud, Berachoth, 25.
les docteurs de la loi orale n'hésitent pas à la remplacer dans la pratique par les compensations pécuniaires (1). Reste le cinquième et dernier point, la haine de nos ennemis. Mais personne n'ignore que, de la double prescription attribuée par l'Évangile à la loi de Moïse : « Aimer son ami et haïr son ennemi », la première seule est vraie. Habile à trouver le défaut de la cuirasse, la critique historique n'a pas eu de peine à découvrir sous cet antagonisme outré , si contraire aux tendances judaïques du premier évangéliste, l'influence de la méthode et des inspirations pauliniennes, la trace de l'ambition conçue par l'Apôtre des Gentils de détrôner Moïse et la Bible au profil de l'Évangile et du Christ, et de poursuivre ce but à tout prix , per fas et nefas. N'y a-t-il pas réellement dans cette insinuation odieuse, démentie par l'esprit et par la lettre de la Loi, comme un essai de ce dénigrement systématique au moyen duquel on espère saper les fondements de l'Écriture? C'est dans celte intention que l'on oppose le Dieu du Nouveau à celui de l'Ancien Testament, que l'on s'évertue à faire passer le premier pour un Dieu sévère, vengeur, implacable, pour adjuger finalement au dernier la palme de la douceur et de la mansuétude. Et Ton a si bien réussi dans cette manœuvre stratégique qu'elle fait encore aujourd'hui les frais de la polémique religieuse dirigée contre le Judaïsme.
En déflnitivej, qu'y a-t-il de fondé dans cette grave assertion ? Le voici en peu de mots : ni la Loi, ni les prophètes ne séparent la bonté de la justice de Dieu. Depuis Abraham jusqu'aux derniers accents de la Révélation prophétique, on a soin de nous montrer en Dieu l'indissoluble alliance de la grâce avec la vérité. ^46 Jove principium : c'est le père des croyants qui est chargé de faire, pour ainsi dire, descendre du ciel sur la terre cette alliance salutaire, de l'inscrire en tôle du Testament patriarcal confié au respect et à l'obéissance de la race tout entière (2). Cette donnée primitive, le prophètelégislateur l'élève à la hauteur d'une révélation solennelle fai-
{{) Talmnd, Baba Kama, 83 et 84.
(i) Genèse, XIX, !P, OBiOiai np^X nw^h.
sant partie de la théorie des attributs; Dieu y est proclamé le maître de la grâce et de la vérité, clément et longanime, plein de pardon sans sacrifier la justice, s'inscrivant finalement en faux contre la confusion de la générosité avec l'impunité (1). Dans le cantique où il dépose sa pensée suprême. Moïse proclame cette alliance comme la loi immuable de l'avenir de l'humanité (2). C'est elle qui sert de règle au gouvernement de David, de môme qu'elle animera l'esprit du Messie, rejeton de David (3). C'est elle qui est considérée comme le plus bel hommage à rendre à la Divinité, le critérium de la vraie Ihéodicée (4). C'est elle que l'un des organes de la prophétie expirante nous offre comme la condition sine qua non de la restauration nationale (5).
Toujours la charité vient tempérer la justice qui, à son tour, prend à tâche de redresser la charité. L'expérience et le bon sens sont-ils donc en désaccord avec cette thèse? se rangentils plutôt du côté de la charité évangélique, de la charité sans contre-poids et faisant fi delà justice ? N'est-il pas élémentaire que la société ne saurait subsister sans justice pas plus que sans charité? N'est-il pas clair comme l'évidence qu'en essayant de régner seule, à la suite delà suppression de la justice, la charité ne fait que courir à sa ruine; la bonté dégénère en faiblesse, et le monde est livré aux violents, aux hommes à poigne (6) ? Aussi est-ce un dicton rabbinique souvent répété que la miséricorde divine n'est pas l'impunité, que la justice de Dieu n'est jamais frappée de prescription (7). Dans cette omnipotence attribuée à la charité au détriment de la justice, préchée par l'Évangile, nous croyons découvrir la trace sensible de l'influence essénienne qui, par ses exagérations d'école, n'est pas restée étrangère à certains autres préceptes
(1) Exode, VI, 6 et 7, nii» i"^. (5) Zacharie, VU, 9.
(2) Deulér., XXXII, 4, d'ian nian ' (e) Job, XXII. 8.
'131 itea. (7) Tâlmud, Baba Kama, 80; Beréschilh
(3) II SamaeI,VIII, I5j Jérémie, XXXIII, Ra^ba, sect. 67; Midrasch Eslher, III, 15, 16. ellV, t.
(4) md., IX, 24.
de cette morale nouvelle. Nous la retrouvons dans rtiumilité poussée à outrance, dans cette recommandation de tendre la joue gauche à celui qui nous aura frappé sur la joue droile (1). Nous la prenons encore sur le fait dans iUnjonction du Maître à ses disciples, de réaliser toute leur fortune pour la distribuer aux pauvres (2). Est-ce que ces conseils peu praticables, pour ne pas dire irréalisables, constituent une supériorité réelle de la nouvelle sur l'ancienne doctrine? Est-ce qu'ils ne contiennent pas plutôt le germe d'une infériorité que le temps et les circonstances ne feront que développer? Est-ce que l'humilité poussée au delà de& justes bornes n'aboutit pas à l'écrasement de la dignité humaine? Est-ce que la charité pratiquée sans mesure ni prudence ne tend pas à épuiser au lieu de ménager le patrimoine des pauvres, sans compter les dangers qu'elle court en se précipitant dans le gouffre du communisme? N'est-elle pas beaucoup plus avisée la morale traditionnelle, qui ose infliger un blâme à celui qui, par des largesses inconsidérées, dépasserait la double dîme, le cinquième de son capital (3) ? Et puis, n'y a-t-il pas à redouter, sur cette pente, les effets de la réaction, qui ne manque pas de surgir, violente et irrésistible, toutes les fois que les ressorts moraux ont été soumis à une tension extraordinaire? La charité chrétienne n'est-elle pas tombé dans les excès de la mainmorte, de l'accaparement ecclésiastique? L'humilité chrétienne n'est-elle pas venue s'échouer sur le promontoire de Tomnipotence spirituelle et du faste temporel des princes de l'Église? Il se peut cependant que les principes de l'Évangile, qui ne sont pas autre chose que la morale biblique poussée à outrance, constituent ce remède énergique, ce réactif de la dernière heure qu'il faut savoir administrer aux malades condamnés, aux sociétés aux abois, perinde ac cadaver. En nous plaçant à ce point de vue, nous ne pouvons que rendre Un éclatant hommage à son esprit politique, aux hardiesses d'un génie entreprenant qui
(1) Math., Vy 39. (5) Talmad, Kelhoubolb, 67.
(«) /Wrf..XIX, 21.
sait réaliser en partie la réforme humanitaire. Nous n'hésitons pas à y reconnaître un signe de cette puissance révélatrice, si habile dans l'adaptation deThygiène morale aux nécessités des générations et des époques ; mais nous ne saurions nous incliner devant les prétentions de souveraineté absolue, de supériorité dogmatique, qu'elle affiche vis-à-vis de la morale de l'Écriture, qui, dégagée d'exagération, plus simple etplus pratique à la fois, est bien moins exposée aux dangers que nous venons de signaler.
Un autre point, différemment conçu par l'Ancien et par le Nouveau Testament, c'est la condition de la femme. Ce n'est pas qu'en principe l'Évangile se pose en réformateur et en adversaire de la doctrine biblique. Une pareille assertion ne peut se soutenir en face de textes formels. Voici, en effet, les termes par lesquels le Maître exprime sa pensée sur cet objet important : « Vous savez, dit-il aux pharisiens, que dès l'abord a Dieu fit l'homme mâle et femelle. Ensuite il est dit : C'est « ainsi que l'homme abandonne père et mère pour s'attacher « à sa femme, et ils ne formeront plus qu'une seule et même (f chair. Ils ne sont donc plus deux corps, ils doivent se con- <r fondre en un être unique, et il s'ensuit que l'homme ne doit « pas séparer ce que Dieu a si bien uni (1). » Ainsi, pour affirmer l'égalité de l'homme et de la femme, cette égalité dont le christianisme s'arroge la paternité, l'Évangile invoque hautement une disposition textuelle du récit de la Genèse (2). Où est donc l'innovation? où est la réforme? Est-ce dans l'abolition de la loi du divorce? Il ne s'agit que de s'entendre. Constatons d'abord que cette interdiction n'est pas radicale dans la pensée du maître, puisqu'il fait ses réserves expresses, à deux reprises, pour le cas d'adultère (3). Grâce à cette clause résolutoire, il ne s'éloigne pas sensiblement de la législation de Moïse, qui accorde le divorce pour un fait honteux (4), selon l'interprétation doctorale qui prévalut dans la grande école de Scha-
(!) Malb., XIX, 5-6. (s) Math., V, M; XIX. 9.
(i) Genèse, 11, Si. (l) Ueutér., CXXIV, I.
naï(l). Nous sommes, du reste, d'autant plus porté à croire que Ton avait abusé de cette faculté, que dans TÉcriture môme nous trouvons des traces de cet abus. Le Fils de Marie n'est pas le premier à protester contre cette licence. Déjà le dernier organe de la prophétie s'élève hautement contre les désordres de ce genre, prenant Dieu à témoin à rencontre de la répudialion arbitraire, qu'il qualifie d'acte de trahison commis par répoux, envers la compagne de sa jeunesse, unie à lui par des nœuds sacrés (2). Mais là où la divergence éclate réelle et sérieuse, c'est dans la manière d'envisager et de traiter la femme adultère, condamnée par Moïse, graciée par le Christ en vertu de ce fameux dicton : « Il lui sera beaucoup pardonné parce « qu'elle a beaucoup aimé (3). » Il y a vraiment dans cet arrêt un parfum de douceur, de mansuétude, de commisération intelligente, qui le rend sublime en apparence. Certes il est beau de faire bon accueil à la pécheresse repentante, de lui ouvrir les bras et les portes du salut, au lieu de la vouer impitoyablement à la damnation temporelle et éternelle. Ce qui n'est pas moins beau, c'est de soutenir qu'elle peut se sauver par les qualités de ses défauts, de professer que l'amour coupable et charnel peut trouver son remède dans l'amour et la passion spi ritualisés. Assurément une telle déclaration de principes était bien plus propre à attirer vers elle la société païenne, corrompue et corruptrice, que les sévères pénalités édictées par Moïse contre l'adultère. Le paulinisme savait bien ce qu'il faisait en jetant par-dessus bord le code gênant et redoutable du Pentateuque. Grâce à ce trait de génie, à cette habile substitution du pardon au châtiment, de la glorification à la peine infamante, d'une sorte d'auréole à la dégradation civique, il devait exercer une influence prépondérante sur le beau sexe et, par lui, sur la société tout entière. Aussi fut-il richement récojmpensé de ses avances par le dévouement des femmes, jalouses de jeter le poids de leurs charmes et de leurs séductions dans la balance d'une religion qui avait pour elles de si douces
(!) Tâlmud, GoUlin, fin. (?,) Luc, Vif, 5C-r;0.
(«) Malachie, If, U.
caresses. Mais celte immense succès nous doit-ii fermer les yeux sur les périls qu'il fera courir, tôt ou tard, à la société renouvelée? S'est-on bien rendu compte des funestes conséquences de Tadaltère pardonné, nous devrions dire sanctifié? N'est-il pas un encouragement indirect donné au libertinage, une invitation détournée au dérèglement, un bill d'indemnité octroyé au relâchement des mœurs, le vice élevé sur le pavois, cachant sa laideur sous le masque de la déesse de l'amour? La légende delà Madeleine a-t-elle contribué au raffermissement des bases de la famille, au maintien du respect dû aux saints nœuds du lien conjugal? a-t-elle aidé à sauvegarder les intérêts moraux, solidaires de Tinviolabililé des hyménées? a-t-elle su faire de la chambre nuptiale le sanctuaire de la procréation humaine ? Voilà des questions que, pour le moment, nous nous contentons de poser, et dont nous réservons la solution à l'examen comparatif des mœurs israélites avec celles des autres nations, païennes ou chrétiennes.
Pour compléter la série des points de dissemblance entre l'Ancien et le Nouveau Testament en matière de morale, il nous reste encore à signaler et puis à expliquer une lacune sérieuse dans l'Évangile. Il s'agit du commandement de la sainteté, de la sainteté, qui occupe une si grande place dans la Thora de Moïse, dont nous avons revendiqué les titres à la paternité de la morale, mais qui ne brille ici que par son absence. Pourquoi cette omission, pour ainsi dire délibérée, de l'un des pivots de la morale révélée? Nous ne saurions nous l'expliquer autrement que par le compromis avec le paulinisme auquel le christianisme primitif fut bien obligé de se soumettre. A en croire celui-là, c'est la foi seule qui est la source du salut; c'est elle qui, par son seul souffle, purifie et sanctifie le croyant; elle supplée à la piété, à la vertu, au culte, aux bonnes œ.uvres, à tout, en un mot (i). Or, nous estimons avoir démontré que la sainteté n'est pas un élément à dédaigner, qu'elle n'est rien moins que le sentiment de la dignité humaine élevée à sa plus haute puissance (2). Mais cette dignité, conçue comme elle doit
(1) Saiut Paal, ÉpisL, passim, (â) Voy. plus haat, chap. I, § 4.
Têlre, avec une certaine ampleur, n'est guère compatible avec une foi absorbante, ne laissant place ni à la réflexion ni au libre arbitre. Comme morale de sentiment, la morale évangélique est parfaite; comme produit intellectuel en rapport avec les règles du juste et du vrai, elle laisse à désirer, elle néglige trop cette lumière intense qui ne doit cesser d'éclairer pour nous les profondeurs du cœur.
Quelle conclusion allons-nous tirer de cette étude comparative, de cette mise en présence de Tancienne et de la nouvelle éthique ? Sera-ce la dépréciation de Tune au profit de l'autre? A Dieu ne plaise! en leur assignant une origine commune, en les faisant découler l'une et l'autre de la révélation divine, nous avons reconnu dans la morale évangélique la chair de notre chair et les os de nos os. Le blâme et le dénigrement, si nous nous permettions d'en user envers elle, retomberaient sur l'Écriture, sur la Bible, dont elle s'inspire. La seule liberté que nous nous soyons permise, parce que nous la considérons comme un devoir tout autant qu'un droit, c'est de noter les points de divergence, de marquer les déviations opérées par l'Évangile, de les expliquer, de les justifier même au point de vue des nécessités politiques et sociales. Oui, l'on doit reconnaître que, sous la terrible étreinte de la crise suprême qui travaillait alors le monde antique, il fallait détourner brusquement le lit de l'humanité si l'on tenait à l'empêcher de se précipiter dans l'abîme du néant. Puis nous avons fait, comme nous devions faire, nos réserves sur les principes, en les dégageant des errements de l'essénianisme aussi bien que des exagérations de l'esprit de parti et des ardeurs du prosélytisme. Nous serions tenté de résumer le rapport des deux morales en le comparant avec la légende d'Eve sortie de la côte d'Adam. La morale évangélique, si gracieuse dans ses allures, si charmante de formes, si soucieuse de plaire, si habile à séduire est éminemment féminine, et c'est ce qui a fait sa gloire et sa fortune. Mais n'oublions pas que la morale biblique supplée à ces charmes par une qualité supérieure, par la virilité qui réside dans la claire notion de la justice alliée à la bonté, et ûna-
i26 PREMIÈRE PARTIE.
lement dans le respect de la dignité humaine, identique, immuable, capable de défier et les défaillances individuelles et les convulsions sociales.
§ 8. — La morale mystique^ dernière forme de la morale
révélée.
Pour terminer cet exposé sommaire et analytique des sources de la morale révélée, il nous reste à voir ce qu'elle est devenue entre les mains des héritiers de TÉcrilure et de la Tradition. A-t-elle subi des modifications, de ces transformations radicales qui constituent une rénovation cyclique? Nous offre-t-elle comme cela s'est fait pour le dogme, une direction nouvelle sinon des enseignements nouveaux? Avons-nous, par rapport au développement du judaïsme historique et traditionnel, une école de morale faisant pendant à l'école théologique et dogmatique ? Ce serait peut-être une affirmation trop hardie que de répondre oui. Les efforts et les études de nos maîtres ne se • sont pas généralement portées de ce côté. Les uns, et c'est le plus grand nombre, se laissaient absorber par les interminables corollaires de la Halacha; les autres concentraient leur attention sur les profondes questions de la théodicée. La morale pure est donc restée au second plan, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait été sacrifiée ou négligée. Nous avons, Dieu merci , des moralistes à présenter à nos amis comme à nos ennemis. Les auteurs des Devoirs du cœur^ du Sepher Bayaschar (Rabbenou Tamm), du Menorath Hamaôr^ du Réschith Ho'hmay peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures productions de la littérature profane. Il en est de même de certains de nos anciens prédicateurs, dont les sermons contiennent des pages éloquentes sur nos obligations individuelles et sociales. Mais, il faut le dire, ces travaux, dignes d'approbation et d'éloge, ne sortent pas de l'ornière creusée par la Loi écrite et orale, qu'ils suivent minutieusement. A-t-oi^ le droit de se plaindre de cette sorte de stérilité faisant contraste avec
rNTaODUGTION GÉNÉKALE. 127
la richesse et la profusion dogmatiques? Nous ne savons; il n'est pas si facile d'innover en matière de morale. Le vrai et le bien diffèrent notablement de direction et d'allure. Tandis que le premier suit une marche ascendante, mais incertaine, il semble que le dernier ait eu son domaine délimité et sa route tracée dès les débuts de l'humanité. La société peut vivre plus ou moins dans l'aberration de l'esprit; mais elle ne peut respirer sans morale, comme le prouvent surabondamment les légendes du déluge et de Sodome. Il s'agit donc ici moins de créer que de conserver, de changer les principes que d'en déduire toutes les conséquences réalisables dans le cours des siècles et des phénomènes sociaux. Ce n'est qu'à ce dernier point de vue que des modifications de détail peuvent surgir, que des tendances diverses, en harmonie avec des milieux différents, se manifestent de loin en loin dans la sphère des droits et des devoirs.
A cet égard, l'esprit du judaïsme rentre dans la loi générale de l'esprit humain, et, à la suite de la morale biblique et traditionnelle, il nous offre la morale mystique comme une dernière forme de la morale révélée, suscitée par la situation sombre et précaire des Israélites pendant la longue période du moyen âge. Elle s'accuse tout d'abord par une nouvelle et plus vive impulsion imprimée aux déviations esséniennes et stoïciennes, déjà signalées dans les origines de la morale rabbinique (1). C'est encore le renoncement, c'est toujours la concentration et l'isolement provoqués par les agissements d'une société hostile, acharnée à notre perte, implacable dans son fanatisme comme dans ses instincts répulsifs. Quand les hommes nous repoussent de leur sein, nous nous réfugions tout naturellement dans notre for intérieur, nous nous y établissons, nous nous y retranchons comme dans une citadelle inexpugnable. Quand la terre nous manque sous les pieds, nous sommes particulièrement disposés à nous retirer dans les sereines régions du ciel, sûrs de ne pas nous heurter aux passions et aux animosités humaines. Voilà la raison d'être historique de la morale mys-
(i) Voy. plas haut, p. 98-100.
tique qui Tient ouvrir les portes du ciel à ces victimes de l'iniquité sociale, et leur livrer les trésors de perfectibilité religieuse : les joies de Textase, les félicités de Tidentiflcation divine, en dehors et au-dessus des atteintes du monde. Il va de soi qu'une morale se développant sous Tempire de telles nécessilés sera beaucoup plus individuelle que sociale. Ses préoccupations, ses sollicitudes seront toutes pour le perfectionnement personnel. Ce que les principes de collectivité, de solidarité, peuvent perdre dans Tépanouissement d'un pareil système, y sera largement compensé par les progrès du sentiment de la dignité humaine. Du membre de la société méconnu, proscrit, mis hors la loi, elle s'efforcera de faire un membre de la société divine, si Ton peut dire ainsi, un saint, un ange, participant à la puissance créatrice, ayant une tâche à remplir dans l'œuvre de l'harmonie universelle. Or, ce sont ces deux idées dans lesquelles se résume la doctrine de la Kabbale, de cette Bible du mysticisme. Nous y trouvons la dignité humaine élevée à des hauteurs inconnues, la personnalité rattachée à l'immatériel, àl'infini, à la source de l'être, par des liens visibles et invisibles, le but de la vie porté bien au delà des limites étroites de l'existence matérielle et se confondant avec la sanctification de nos actes et de nos pensées, l'homme de bien appelé à la transfiguration d'un archange, le méchant, l'impie réduit à devenir un démon, l'échelle mystérieuse dressée entre ciel et terre toujours debout, toujours abordable, accessible à la montée comme à la descente. Voilà, ce nous semble, une doctrine qui ne manque ni de grandeur ni d'originalité. Dépouillée de la terminologie kabbalistique dont on lui a fait un masque à l'endroit du vulgaire, dégagée des fictions qui lui servent d'enveloppe fantastique, la morale mystique cesse d'être une conception temporaire, une théorie de circonstance, pour rentrer dans le giron des enseignements de la Révélation, où la contingence s'allie à la stabilité. C'est ce que nous espérons démontrer dans une étude analytique de la morale du Zohar et de ses appendices , laquelle trouvera sa place dans l'exposé de la morale individuelle.