LIVRE V. — LA GENESE DE LA MOK.VLE
où la concurrence politique a succédé à la concurrence animale.
Quelles étaient les conditions d'existence de l'homme dans les temps primitifs? Comment se sont formées les premières sociétés? Nous ne possédons à cet égard aucun document historique, mais il nous suffit de considérer la situation de l'homme en présence des grandes espèces carnassières pour nous convaincre qu'il ne pouvait subsister à moins de suppléer par l'association à l'infériorité de ses forces individuelles et de son armement naturel. C'est le besoin de se défendre contre les espèces plus fortes et mieux armées qui a dû, évidemment, déterminer la création des sociétés primitives. De quels éléments se sont-elles constituées ? Selon toute apparence, d'individus vivant dans la même localité et appartenant à la même race. Un publiciste célèbre, Sumner Maine, suppose que la parenté a été le premier mode de formation des groupes humains (1). Mais il est plus vraisemblable que les hommes se sont rapprochés et groupés sous la pression d'une nécessité urgente et commune, — le besoin de sécurité et d'assistance mutuelle, — et qu'ils sont devenus parents par suite de ce groupement. Remarquons, en effet, que la nature de leurs moyens de subsistance ne leur permettait point de former des sociétés nombreuses. S'ils avaient besoin de se réunir-à portée de la voix pour résister aux agressions des animaux sauvages, leurs industries primitives ne pouvaient cependant, dans le rayon étroit où ils devaient vivre pour être en mesure de s'assister mutuellement, leur procurer qu'une faible quantité de substances alimentaires, car la chasse, par exemple, ne suffit guère à nourrir qu'un homme par dix kilomètres carrés (2).
(1) Éludes sur l'histoire des institutions primitives, chap. III. La parenté considérée comme fondement des sociétés.
(2) On estime tout au plus à un iudividu par dix kilomètres carrés le maximum de densité possible d'une population vivant de la chasse ou de la récolte des fruits naturels du sol; d'où il résulte que la population totale
Chacune de ces sociétés embryonnaires occupait une certaine étendue de territoire, où ses membres gîtaient dans des cavernes, sur des arbres ou sous des abris quelconques, et où ils cherchaient leur subsistance. Ce territoire qu'ils avaient fini par découvrir et par explorer dans toutes ses parties, ils le considéraient, à bon droit, comme leur propriété. A bon droit, disons-nous, puisqu'on découvrant et en exploitant pour se nourrir, se vêtir, et s'abriter les ressources naturelles qu'il contenait, ils l'avaient transformé en un instrument de production, ils lui avaient donné une valeur (1). Cette propriété était collective, la nature des industries qui s'y exerçaient ne permettant point de diviser et d'individualiser le domaine commun ; mais la jouissance de ce communal ne devait pas moins engendrer une foule de contestations et de querelles entre les membres du troupeau ou de la tribu. Les occasions de conflits pour le partage du gibier poursuivi et traqué en commun, pour l'occupation des cavernes et des autres abris naturels, etc., etc., ne devaient pas manquer, et, à l'origine, ces conflits ne pouvaient être résolus que par la raison du plus fort. Ce mode primitif de solution des questions de droit entraînait une déperdition inévitable de forces et il ne faut pas oublier que le troupeau se trouvait constamment exposé à être détruit ou dépossédé par des concurrents affamés et impitoyables, hommes et animaux, en un mot, qu'il était placé sous la pression de la concurrence animale. C'est, selon toute probabilité, dans les localités où cette pression était la plus intense et la plus constante que l'on sentit la nécessité d'aviser au moyen d'empêcher les conflits parti-
du globe, en le supposant peuplé dans toutes ses parties habitables, ne devait pas excéder, dans les temps primitifs, huit ou dix millions d'individus, distribués en troupeaux, qui ne pouvaient, en raison de la nature de leurs moyens d'existence, dépasser un nombre très restreint. L'Évolution économique du dix-neuvième siècle. I.o passé, p. 181.
(I) Que la valeur soit l'étoffe de la propriété, nous croyons l'avoir pleiueuaent démontré. Voir Cours d'économie politique, t. 1er, quatrième leçon la valeur et la propriété.