LIVRE V. — LA GENESE DE LÀ MORALE
euliers et d'y mettre fin, avec une moindre déperdition des forces nécessaires à la défense commune. Les individualités les plus intelligentes du troupeau furent les premières à comprendre cette nécessité, ei elles s'appliquèrent à y pourvoir en inventant un procédé plus économique de solution des conflits. Ce procédé consista à confier à des tiers désintéressés et jouissant d'une considération particulière le jugement de chaque différend. Le juge cherchait pour chaque cas, partage des subsistances, occupation des gîtes, etc., la solution qui lui paraissait la meilleure, au point de vue de l'intérêt de la communauté, et l'autorité de sa décision se trouvait singulièrement fortifiée lorsqu'il l'attribuait à l'inspiration de la Divinité protectrice du troupeau. Cette décision constituait un précédent, et si elle était acceptée par l'opinion de la généralité ou tout au moins des membres les plus influents du troupeau, elle passait à l'état de coutume.
Aux conflits qui naissaient du partage des produits de la chasse ou de l'occupation des gîtes se joignirent successivement beaucoup d'autres questions qui exigeaient une solution conforme à l'intérêt général. Quelques-unes et non les moins importantes concernaient l'exploitation utile du domaine commun. Lorsqu'on détruisait, par exemple, les femelles et les petits du gibier, ou le frai du poisson, les ressources alimentaires ne tardaient pas à s'épuiser. Le troupeau était obligé alors d'émigrer et de se mettre à la recherche d'un autre habitat, entreprise difficile et périlleuse. Car il fallait recommencer à nouveaux frais les travaux de découverte, d'exploration et d'occupation, expulser les occupants du canton où l'on s'établissait, et s'exposer, en cas d'échec, à une destruction presque assurée. L'intérêt du troupeau était donc d'aménager ses ressources alimentaires de manière à ce qu'elles pussent se reproduire, et telle fut l'origine des coutumes interdisant de détruire les arbres fruitiers, le croit du çibier et le frai du poisson. C'est, en effet, une erreur de
croire qu'à l'origine les hommes aient vécu à l'état nomade. Ils ne se déplaçaient que lorsqu'ils y étaient forcés, l'émigration présentant alors un maximum de difficultés et de périls, et cette observation des conditions économiques de la vie primitive est peut-être l'objection la plus solide que l'on puisse opposer à la crovance à l'unité de la race humaine (1).
Cependant il ne suffisait pas d'assurer la conservation et la reproduction des substances alimentaires que fournissaient les industries si peu productives de la récolte des fruits et racines, de la chasse et de la pêche. Il fallait proportionner la population du troupeau à ses moyens de subsistance. Il fallait encore, surtout dans les localités où la concurrence animale était la plus pressante, que cette population, dont le nombre se trouvait étroitement limité, possédât la plus forte proportion possible d'individus valides et propres au combat. Delà, toute une série de coutumes: le sacrifice des vieillards, des êtres mal conformés, des enfants du sexe féminin. On n'élevait que le nombre de filles strictement nécessaire pour assurer la reproduction de la tribu ; encore s'efforçait-
(1) Les historiens, partant de l'idée préconçue de l'unité d'origine de la race humaine, ont peut-être exagéré l'inaponance de l'émigration dans les premiers temps de la civilisation. On ne remarque point, par exemple, que les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, qui pourvoient encore à leur subsistance au moyen de la chasse, se déplacent fréquemment. Chaque tribu a ses terrains de chasse dont elle dépasse rarement les limites. Cette immobilité de l'existence du sauvage s'explique par sa situation économique. Il ne possède qu'un faible capital, des armes, des filets, quelques avances de subsistance. Ce capital, qui lui fournit à peine les moyens de soutenir son existence dans les localités composant le domaine de sa tribu, n'est-il pas tout à fait insuffisant pour lui permettre. d'entreprendre des expéditions lointaines? Sans doute, on peut se livrer partout à la chasse ou à la pêche; mais avant de connaître les endroits où le gibier et le poisson abondent, ne faut-il pas pratiquer des explorations souvent chanceuses et difficiles? L'accumulation d'un capital relativement assez considérable n'est-elle pas nécessaire pour rendre ces explorations possibles? Or, comme le sauvage naturellement imprévoyant accumule peu, il demeure essentiellement sédentaire, à moins que l'excès de la population ou la guerre ne le chasse de son territoire primitif. Tels, du moins, nous apparaissent les sauvages du nouveau monde, et tels devaient être ceux de l'ancien. Dictionnaire de l'économie politique, art. Émigration.
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on d'économiser leurs frais d'élève, en ravissant aux troupeaux étrangers le contingent féminin dont on avait besoin pour la reproduction (1), ou bien, dans un état de civilisation plus avancé, en assujettissant un troupeau vaincu à la fourniture régulière d'un certain nombre de filles nubiles. Telle a été probablement la première forme des indemnités de guerre. Le nombre nécessaire des femelles étant inférieur à celui des mâles, la coutume en réglait la possession, de manière à prévenir les conflits, en attribuant à chacun sa part dans cette propriété commune et dans les charges qu'impliquait l'entretien de ses fruits. D'autres coutumes, fondées de même sur l'intérêt commun, intervenaient dans l'alimentation et l'entretien du corps, en vue d'éviter les maladies et particulièrement les infections contagieuses. Comme l'expérience démontrait que l'alimentation animale qui était principalement celle des tribus vivant de la chasse engendrait des ma-
(1) M. Mac Leanau attribue l'origiue de la coutume de l'exogamie à la rareté effective des femmes dans les populations primitives, où le défaut de balance entre les deux sexes contraignit les hommes à se procurer hors de la tribu le nombre de femmes nécessaire. L'infanticide des individus féminins a été, pense-t-il, aux époques sauvages, pratiqué sur une large échelle, par la raison que les femmes ne pouvaient être au sein d'une horde qu'une source de faiblesse, un appât pour les peuplades voisines, excitées à enlever des jeuues filles nubiles chez leurs ennemis, plutôt qu'a les élever pour leur propre compte.
Quelle que soit la raison qui ait donné naissance à cet usage, le
rapt ou l'enlèvement des femmes par la violence a eu dans les temps reculés la valeur d'une institution parfaitement régulière pour acquérir ou épouser et a été aux époques anciennes si général que l'on peut présumer qu'il a été imposé par la nécessité de se procurer des femmes hors de la tribu; sans cette nécessité les hommes n'eussent pas été chercher des femmes chez leurs ennemis au péril de leurs jours. Le rapt se pratique encore dans toute sa brutalité en Australie, dans la Nouvelle-Irlande, sur plusieurs îles du Pacifique et dans l'Amérique du Sud. Et l'on doit admettre que lorsque chez un peuple le symbole du rapt fait partie intégrante dos cérémonies du mariage, la coutume réelle du rapt a antérieurement prévalu, ce qui lui assigne dans l'antiquité une zone des plus étendues : l'enlèvement simulé de la fiancée s'observe en effet dans l'Inde, dans l'intérieur de l'Asie, chez les Malais, eu Afrique, et enfin chez les anciens Grecs et Romains.
Les origines de la famille, par A. Giraud-Toulon, p. 126.
Iadies en certaines saisons, la coutume prescrivit, surtout aux approches du printemps, le jeûne ou l'usage exclusif de la nourriture végétale, elle défendit encore l'usage de certaines viandes et d'autres aliments, dont la consommation produisait des effets nuisibles à la santé ; elle rendit obligatoire la coupe de la barbe et les soins de propreté. Enfin, la coutume réglait les relations du troupeau avec les étrangers. L'insuffisance des moyens de subsistance rendant l'état de guerre permanent et universel, tout individu étranger au troupeau était un ennemi que la coutume enjoignait d'exterminer et autorisait même à manger. La nécessité de l'anthropophagie apparaissait surtout dans les contrées où le gros gibier était rare et où la chasse à l'homme pouvait, à peu près seule, procurer de la nourriture animale. Or, les troupeaux qui se seraient contentés de végétaux, en admettant • même qu'ils pussent toujours se procurer une quantité suffisante de cette nourriture débilitante, auraient-ils conservé la force, l'activité et le courage physique indispensables pour soutenir l'effort de la concurrence animale ? La coutume de l'anthropophagie était donc justifiée par l'intérêt supérieur de la conservation du troupeau.
En résumé, les nécessités économiques déterminaient la formation des coutumes qui contenaient la loi morale des troupeaux primitifs. Ceux dont la loi était la mieux adaptée à leurs conditions d'existence et la mieux obéie avaient le plus de chances de l'emporter dans la lutte de la concurrence animale, et si l'on songe que l'intérêt général et permanent de l'espèce exigeait que les plus forts et les plus capables l'emportassent dans cette lutte, il faut en conclure que la loi la plus utile à chaque troupeau, si barbare et immorale qu'elle nous paraisse aujourd'hui, était aussi la plus morale.