LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE. 21 .ri
der aux troupeaux, aux tribus ou aux clans primitifs, des Etats et des nations et remplacé la concurrence animale par la concurrence politique.
Dans ce nouvel état de choses, non seulement une surface de 10 kilomètres carrés, qui suffisait tout au plus à pourvoir à l'alimentation d'un chasseur, peut nourrir un millier d'agriculteurs, mais encore il suffit d'employer le travail de 50 individus pour produire la quantité d'aliments nécessaire à 100. La moitié des forces productives existantes reste donc disponible pour la satisfaction des autres besoins matériels, défense, vêtement, logement, ameublement, et des besoins intellectuels et moraux. Il faut remarquer encore que la possibilité de concentrer davantage la population rend la défense plus facile, et écarte notamment le péril dominant à l'origine, que faisait courir à l'humanité primitive la concurrence des grandes espèces carnassières. Alors apparaît ou, du moins, se développe une série de phénomènes et d'inventions économiques d'une importance considérable, la division du travail, l'échange, le prêt, la monnaie. On voit grandir en même temps le rôle du capital mobilier et s'élever le prix dont on en paie l'usage tandis, au contraire, que la valeur de la terre diminue. Lorsque les troupeaux ou les tribus vivaient de la chasse et qu'il leur fallait occuper de vastes territoires pour se procurer leur subsistance, toutes les localités abondantes en gibier avaient fini par être appropriées et elles n'avaient pas manqué d'acquérir une valeur croissante. Ce qui le prouve, c'est la fréquence et l'acharnement des guerres auxquelles les contestations sur la propriété de ces terrains de chasse donnaient naissance. Lorsque l'agriculture eût remplacé la chasse et jusqu'à ce que la population se fût sensiblement accrue, la terre se trouva à l'état surabondant et elle perdit par là même toute valeur (1). Les agents
(1) « A uue époque très reculée, la terre était absolument sans valeur, tandis que le capital de reproduction extrêmement précaire s'accumulait
et les matériaux nécessaires pour l'exploiter, le bétail, les instruments aratoires, les semences n'existaient, au contraire, qu'en quantité limitée, et on ne pouvait les multiplier qu'à la condition d'épargner une partie des produits de l'industrie agricole et des industries rudimentaires qui s'y joignaient, pour constituer un supplément d'outillage et de matériaux indispensables à la mise en culture d'un supplément de terre. Ceux qui avaient réalisé cette épargne pouvaient augmenter leur production et leurs profils par l'accroissement successif de leurs cultures. Ceux qui ne l'avaient point réalisée, et qui ne possédaient point de capital investi en bétail, outils, semences, ou en produits échangeables contre ces instruments de production, étaient obligés de se mettre au service de ceux qui le possédaient ou de le leur emprunter. Il en était de même dans les autres industries, à mesure qu'elles perfectionnaient leur outillage. Il fallait posséder un métier pour se livrer à l'industrie du tissage des étoffes, louer ce métier ou emprunter la somme nécessaire pour l'acquérir. On voit apparaître dès ce moment les éléments constitutifs de l'intérêt ou du loyer : la privation et le risque. Si au lieu de prêter l'outillage agricole dans lequel j'ai investi mon épargne, je l'emploie moi-même, j'obtiendrai un supplément de produits. Je ne le prêterai donc qu'à la
avec la plus grande difficulté, et n'était réparti qu'entre très peu de mains. L'importance comparative de ces deux éléments indispensables de culture se modifia très lentement, et ce n'est que tout récemment qu'elle a été à peu près intervertie dans certaines contrées. Dans les communautés agricoles primitives, la propriété des instruments de culture autres que la terre elle-même constituait donc une puissance de premier ordre.
« On est un peu porté à oublier quelle était l'abondance des terres
dans les pays situés au delà des limites septentrionales et occidentales de l'empire romain ou sur ces limites mêmes. Traitant d'une période relativement plus récente et s'appuyant sur des preuves encore existantes de paiements faits enterres de manoir, M. Tborold Rogers parle de la terre comme du « moins cher des objets d'échange du moyen âge. » S'il n'était pas difficile d'acquérir de la terre, il l'était beaucoup plus de se procurer des instruments pour la faire valoir. »
Sinnner Maine, Les institutions primitives, p. 178.