LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE. 22o
tu me en vertu de laquelle les prix s'établissaient était le résultat de la mise en équilibre de ces forces opposées (1). Audessus des communautés agricoles et des corporations de métiers apparaissait, tantôt unie tantôt divisée, la corporation politique, militaire et religieuse qui devait sa prépondérance à la puissance matérielle et morale dont elle disposait. Les membres de cette corporation dominante tiraient leurs revenus de trois sources différentes : 1° de l'exploitation de leurs propriétés immobilières et mobilières ; 2° des tributs qu'ils prélevaient sur l'ensemble des communautés agricoles et des corporations industrielles ; 3° de la guerre. Leur intérêt était de préserver de toute agression extérieure leurs domaines et ceux de leur clientèle, comme aussi de les accroître par le procédé de la conquête, sans parler des profits devenus accessoires du pillage. De là, l'apparition d'une nouvelle forme de la concurrence : la concurrence politique qui succède à la concurrence animale et finit par devenir le
(1) En réalité, dit M. StuartMill, co n'est qu'aune époque comparativement récente que la concurrence est devenue, dans une proportion considérable, le principe régulateur des contrats. Plus nous nous reportons à des époques reculées de l'histoire, plus nous voyons toutes les transactions et tous les engagements placés sous l'influence de coutumes fixes. La raison en est évidente. La coutume est le protecteur le plus puissant du faible contre le fort; c'est l'unique protecteur du premier lorsqu'il n'existe ni lois ni gouvernements pour remplir cette tâche. La coutume est la barrière que, môme dans l'état d'oppression la plus complète de l'espèce humaine, la tyrannie est forcée jusqu'à un certain poiut de respecter. Dans une société militaire en proie à l'agitation, la concurrence libre n'est qu'un vain mot pour la population industrieuse; elle n'est jamais en position de stipuler des conditions pour elle-même au moyen de la concurrence : il existe toujours un maître qui jette son épée clans la balance, et les conditions sont celles qu'il impose. Mais, bien que la loi du plus fort décide, il n'est pas de l'intérêt, et, en général, il n'est pas dans les habitudes du plus fort d'user à outrance de cette loi, en poussant ses excès aux dernières limites ; et tout relâchement en ce sens tend à devenir une coutume et toute coutume à devenir un droit. Ce sont des droits qui ont cette origine et nou la concurrence sous aucune forme qui déterminent, dans une société grossière, la part de produits dont jouissent les producteurs.
Principes d'économie politique, par John StuartMill, traduits par Courcelle-Seneuil, t. 1", p. 279.
véhicule principal du progrès au sein des États fondés sur la petite industrie.
Comme nous l'avons remarqué ailleurs (1), les Etats politiques se trouvèrent menacés à l'origine par les tribus avides de pillage qui vivaient des industries moins productives de la chasse et de l'élève du bétail, et plus tard, lorsqu'ils se furent multipliés, ils luttèrent entre eux, en vue d'augmenter l'étendue de leurs domaines. Sous l'influence de ces divers mobiles, la guerre continua d'être permanente et universelle. Seulement, la guerre avec les animaux carnassiers qui avait d'abord occupé le premier plan tomba à un rang tout à fait secondaire et devint même un simple délassement. La guerre entre les hommes, en vue du pillage et de l'exploitation, la remplaça, et à mesure que les peuples civilisés augmentèrent en nombre et en puissance, les guerres d'exploitation l'emportèrent sur les guerres de pillage.
Cette nouvelle forme de la concurrence devint, disonsnous, le principal véhicule du progrès. Sans doute, ce progrès a été lent et il a été parfois interrompu et mis en péril. Il est arrivé, surtout au début de l'ère de la petite industrie,
que des Etats en voie de civilisation ont été complètement détruits par des hordes de chasseurs trop peu intelligents et développés pour préférer l'exploitation régulière et permanente d'un État au simple pillage: mais la conquête, même accomplie par des peuples moins avancés en civilisation, a eu, le plus souvent, des résultats utiles. Dans les États, dont la corporation gouvernante s'était viciée et affaiblie — dans l'empire romain par exemple — les conquérants barbares ont apporté à la société déclinante un supplément de vitalité physique et morale. D'un autre côté, la menace permanente de l'invasion et de la conquête a tenu les corporations gouvernantes sur le qui-vive et les a excitées à inventer et à
(1) Voir YËvotution économique du dix-neuvième siècle et YÉvolutioti politique et la Révolution.