LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE
où le maître de l'exploitation agricole ou autre avait les ressources nécessaires pour entretenir plusieurs femmes et leur croît, et y trouvait profit.
Les mêmes progrès économiques agirent pour changer la forme, les dimensions et la constitution des sociétés primitives et de leur gouvernement. La nation et l'Etat sortirent de la tribu et lui succédèrent. Le caractère de cette nouvelle organisation, c'est la division des fonctions et la spécialisation corporative, sous un régime de monopole naturel ou artificiel. La tribu formait une société unique et universelle, pourvoyant avant tout à la défense commune et instituant la coutume ou la loi qui réglait en toutes choses l'activité individuelle d'une manière conforme à l'intérêt commun. L accroissement énorme de la puissance productive de l'homme et l'augmentation correspondante de la population eurent pour conséquence la dissolution de la société universelle de la tribu en une série de sociétés spéciales, dont les membres se trouvaient rapprochés et unis par l'exercice de la même industrie et l'identité d'intérêts qui naissait de cet exercice. On vit sortir de la tribu des communautés agricoles, industrielles, politiques et religieuses. Ces communautés, issues de l'embryon de la tribu, se firent leur loi qu'elles imposèrent à leurs membres, et elles constituèrent chacune une corporation ou une caste profondément séparée des autres. Cette organisation se forma, selon toute apparence, d'elle-même par l'opération naturelle des intérêts communs. C'est à tort, par exemple, que l'on attribue à un législateur religieux l'institution des castes de l'Inde. Les deux corporations ou castes des prêtres et des guerriers, séparées dans l'Inde tandis qu'elles demeuraient unies dans des contrées moins riches, se trouvaient placées au sommet de l'édiûce social, mais elles n'intervenaient dans les affaires des autres castes qu'autant qu'elles y étaient intéressées. La caste des prêtres, issue de cette élite intellectuelle qui « in-
ventait » les coutumes au sein de la tribu, se servait de l'ascendant naturel que lui donnaient sa supériorité d'intelligence et ses rapports avec les divinités pour imposer aux autres les obligations relatives au culte en se bornant, en écbange, à prêter à leurs coutumes la sanction des peines ou des récompenses de la religion. On peut conjecturer toutefois — car les données positives font défaut à cet égard — qu'elle accordait seulement cette sanction aux coutumes qu'elle jugeait utiles et qu'elle formait ainsi une sorte de pouvoir législatif supérieur. L'intervention de la puissance religieuse, de ses pénalités et de ses récompenses, fortifiait certainement la coutume, tout en présentant l'inconvénient de la rendre immuable. Il est douteux cependant qu'elle eût suffi à la faire observer, si une pénalité matérielle bien autrement efficace ne s'y était jointe, nous voulons parler de l'exclusion de la caste et du boycottage qui en était la conséquence. Le membre exclu pour une infraction quelconque à la coutume était mis à l'index, tout rapport avec lui était défendu, et il n'avait pas la ressource d'entrer dans une autre caste, chacune demeurant rigoureusement fermée. Ces boycottés ou outlaws, rebut de toutes les castes, formèrent le troupeau des parias, tandis que dans les contrées où la rareté des bras rendait l'esclavage avantageux ils devenaient esclaves, soit qu'ils fussent appropriés de force, abandonnés comme ils l'étaient à eux-mêmes, soit qu'ils s'appropriassent volontairement à un maître assez riche et assez puissant pour les protéger et assurer leur subsistance.
Ces communautés ou ces corporations spécialisées, issues de la société universelle de la tribu, avaient comme elle pour objet principal la conservation de la vie et de la propriété de leurs membres, et, de plus, la réglementation de la production et son ajustement avec la consommation, la fixation des prix des produits ou des services. Sur ce point, elles se trouvaient en opposition les unes avec les autres, et la cou-